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Full text of "Mémoires du maréchal de Villars;"

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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/mmoiresdumar04villuoft 


MEMOIRES 


MARÉCHAL    DE   VILLARS 


IMPRIMERIE  DAUPELE Y-GOUVERNEUR 


A   NOGENT-LE-ROTROU. 


¥7243 


MEMOIRES 

DU 

MARÉCHAL 

DE  VILLARS 

PUBLIÉS  D'APRÈS  LE  MANUSCRIT  ORIGINAL 
POUa    LA    SOCIÉTÉ    DE    l'hISTOIRE    DE    FRANCE 

ET   ACCOUPAGiNÉS 

DE  CORRESPONDANCES  INEDITES 

PAR  M.   LE  M'^  DE  VOGUÉ 

MEMBRE  DE  l'iNSTITUT 


TOME    QUATRIÈME 


553^i 


A  PARIS 

LIBRAIRIE     RENOUARD 

H.    LAURENS,    SUCCESSEUR 

LIBRAIRE     DE     LA     SOCIÉTÉ     DE     l'hiSTOIRE     DE     FRANCE 

RUE   DE    TOURNON,   N*»   6 


M  DCCC  XCI 

254 


EXTRAIT   DU   REGLEMENT. 

AiiT.  H.  —  Le  Conseil  désigne  les  ouvrages  à  publier,  et 
choisit  les  personnes  les  plus  capables  d'en  préparer  et  d'en 
suivre  la  publication. 

Il  nomme,  pour  chaque  ouvrage  à  publier,  un  Commissaire 
responsable,  chargé  d'en  surveiller  l'exécution. 

Le  nom  de  l'éditeur  sera  placé  en  tête  de  chaque  volume. 

Aucun  volume  ne  pourra  paraître  sous  le  nom  de  la  Société 
sans  l'autorisation  du  Conseil,  et  s'il  n'est  accompagné  d'un*! 
déclaration  du  Commissaire  responsable,  portant  que  le  travail 
lui  a  paru  mériter  d'être  publié. 


Le  Commissaire  responsable  soussigné  déclare  que  l'édition 
des  MÉMOIRES  DD  MARÉCHAL  DE  ViLLARS ,  préparée  par  M.  le 
M's  DE  VoGDÉ,  lui  a  paru  digne  d'être  publiée  par  la  Société 
DE  l'Histoiee  de  France. 

Fait  à  Paris,  le  30  décembre  -1894. 

Signé  :  Lud.  LALANNE. 


Certifié  : 
Le  Secrétaire  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France, 
A.    DE   BOISLISLE. 


if 


MÉMOIRES 

DU    MARÉCHAL    DE   VILLARS 


1713  (suite).  On  n'a  rien  dit,  ci-devant,  de  tout  ce 
qui  se  traitoit  entre  le  maréchal  de  Villars,  le  baron  de 
Hundheim  et  le  sieur  Becker,  ministre  de  l'électeur  pala- 
tin\  qui  tous  deux  pressoient  le  maréchal  de  s'expliquer 
sur  plusieurs  propositions  qu'ils  faisoient  pour  la  paix. 
Il  leur  dit  que  ces  diverses  conférences  étoient  absolu- 
ment inutiles  ;  qu'il  leur  avoit  déclaré  que  le  roi  lui  fai- 
soit  l'honneur  de  le  charger  de  traiter  de  la  paix  ; 
qu'ils  disoient  eux-mêmes  que  le  prince  de  Savoye 
avoit  la  même  commission  de  l'empereur;  que  le  roi 
lui  avoit  mandé  qu'il  lui  enverroit  des  pleins  pouvoirs, 
dès  qu'il  seroit  informé  que  l'archiduc  auroit  donné 
les  siens  (car  il  est  à  remarquer  que  le  roi  ne  donna  le 

1.  Nous  avons  déjà  dit  ci-dessus  (t.  III,  p.  194-199)  queBeckers 
élait  un  simple  agent  de  l'administration  électorale,  et  que  le 
baron  de  Hundheim  seul  était  ministre.  Nous  avons  aussi  essayé 
ailleurs  (Villars  d'après  sa  correspondance.  Paris,  1888,  chap.  via) 
de  donner  une  analyse  exacte  des  négociations  dont  Villars  com- 
mence ici  le  récit.  Nous  nous  abstiendrons  donc  de  discuter  ici 
les  points  qui  seraient  en  contradiction  avec  la  correspondance 
officielle,  nous  bornant  à  renvoyer  le  lecteur  à  notre  travail.  Il 
consultera  aussi  avec  fruit  l'ouvrage  de  M.  le  marquis  de  Gourcy, 
la  Coalition  de  1101,  où  sont  reproduites  la  plupart  des  pièces  les 
plus  importantes. 

IV  1 


%  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

titre  d'empereur  à  l'archiduc  qu'après  la  signature 
de  la  paix).  Enfin,  la  prise  des  villes,  forts  et  châteaux 
de  Fribourg  détermina  tout.  Le  prince  de  Savoye 
manda  qu'il  avoit  tous  les  pouvoirs  nécessaires,  et 
l'on  convint,  comme  il  a  été  dit,  de  se  rendre  à  Ras- 
tatt  le  216  novembre. 

Il  fut  réglé  que  les  deux  généraux  ne  conserveroient 
chacun  pour  leur  garde  que  cent  maîtres  et  cent 
hommes  de  pied,  et  que  les  princes  et  généraux  qui 
voudroient  venir  passer  quelques  jours  à  Rastatt 
auroient  la  liberté  de  s'y  rendre.  Mais  comme,  dans 
les  commencements,  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  princi- 
pal dans  ces  deux  grandes  armées  désiroit  se  trouver 
à  l'ouverture  des  conférences,  M.  le  prince  Eugène 
manda  qu'il  ne  le  permettroit  qu'à  cinq  ou  six  des  prin- 
cipaux généraux  de  l'empereur,  savoir  :  le  prince  de 
Dourlac^,  le  duc  d'Aremberg^,  les  généraux  Falgues- 
tein^  et  Konigseck'^. 

Le  maréchal  de  Villars  donna  la  même  permission  au 
prince  de  Rohan,  au  comte  Dubourg,  à  MM.  de  Châ- 

1.  Charles-Guillaume  de  Bade-Durlach  (1679-1738),  chef  de  la 
branche  cadette  des  margraves  de  Bade. 

2.  Léopold-Gh.-Ph.-J.,  duc  d'Arenberg,  d'Arschot  et  de  Groy 
(1690-1754),  servit  avec  distinction  sous  le  prince  Eugène  dans 
toutes  ses  campagnes,  de  1706  à  1733.  Feld-maréchal  en  1737,  il 
prit  une  part  brillante  à  la  guerre  de  la  succession  d'Autriche. 

3.  Comte  Falkenstein,  général  de  cavalerie. 

4.  Lothaire-J.-Dom.,  comte  de  Kœnigsegg  (1673-1751),  avait  fait 
toutes  les  campagnes  de  la  guerre  de  la  succession  ;  il  devint 
feld-maréchal  (1723),  ambassadeur  à  Paris  (1717),  à  la  Haye  (1724), 
à  Madrid  (1725),  perdit  contre  l'armée  franco-espagnole  la  bataille 
de  Guastalla  (1733),  commandait  le  corps  autrichien  à  Fonteuoy 
(1745)  où  il  fut  blessé,  et  termina  sa  carrière  à  Vienne  comme 
conferenz  minister. 


1713]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  3 

tilloD,  Conlade,  Belleisie  et  Saint-Fremont.  Il  arriva 
le  26  à  quatre  heures  après  midi,  et  le  prince  de  Savoye 
une  demi-heure  après.  Dès  que  le  maréchal  de  Villars 
apprit  qu'il  arrivoit,  il  alla  au-devant  de  lui,  au  haut 
du  degré,  lui  faisant  des  excuses  de  ce  qu'un  estropié 
ne  pouvoit  descendre.  Ils  s'embrassèrent  tous  deux 
avec  les  sentiments  d'une  ancienne  et  véritable  amitié, 
que  les  longues  guerres  et  les  différentes  actions 
n'avoient  pas  altérée. 

Le  maréchal  de  Villars  mena  le  prince  Eugène  dans 
son  appartement,  et,  un  quart  d'heure  après,  ce  prince 
vint  rendre  visite  au  maréchal  de  Villars.  Il  demeura 
chez  lui  une  demi-heure,  et,  après  être  retourné  quelque 
temps  chez  lui,  il  revint  chez  le  maréchal  et  lui  dit,  les 
visites  de  cérémonie  rendues  :  «  J'avois  impatience  de 
rendre  celle  d'amitié,  et  j'aurois  été  bien  fâché  que 
vous  eussiez  pu  me  prévenir  dans  celle-là;  »  ajoutant 
que,  puisqu'ils  étoient  si  voisins,  il  ne  pouvoit  pas  être 
plus  longtemps  sans  en  profiter. 

Ils  réglèrent  ensuite  leur  journée,  de  riianière  qu'ils 
dînoient  alternativement  l'un  chez  l'autre,  avec  les 
principaux  des  deux  partis,  et  que,  tous  les  soirs,  ils 
avoient  un  jeu. 

Les  premiers  jours,  ce  fut  au  piquet,  où  le  maréchal 
avoit  gagné  beaucoup  d'argent  au  prince  Eugène,  à 
Vienne.  Dans  les  commencements,  la  fortune  favorisa 
le  maréchal,  à  Rastatt,  mais,  comme  la  fortune  au  jeu 
peut  à  la  fin  produire  quelque  altération,  le  maréchal 
ne  voulut  plus  jouer  au  piquet,  et  l'on  convint  d'un 
petit  brelan  très  médiocre,  qui  se  faisoit  sur  les  six 
heures  du  soir  chez  le  maréchal  de  Villars. 

Son  appartement  étoit  le  plus  grand  et  le  plus  com- 


A  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

mode.  Le  prince  Eugène  désira  celui  de  la  droite,  parce 
que  tout  ce  qui  lui  arrivoit  de  l'Empire  entroit  chez  lui, 
de  même  que  ce  qui  venoit  de  France  entroit  chez  le 
maréchal  de  Villars  sans  passer  dans  les  logements 
l'un  de  l'autre.  Ainsi,  les  Impériaux  et  Allemands 
tenoient  toute  la  droite  du  château  et  de  la  ville,  et  les 
François  tenoient  toute  la  gauche. 

Dans  les  premières  conférences,  le  prince  Eugène  dit 
très  naturellement  au  maréchal  de  Villars  que  l'empe- 
reur vouloit  sincèrement  la  paix,  mais  qu'il  étoit  obligé 
aux  égards  convenables  avec  l'Empire  ;  que,  pour  lui, 
il  étoit  persuadé  que,  si  du  côté  de  son  maître  on  n'avoit 
eu  d'autre  objet  que  d'amuser,  un  autre  que  lui  auroit 
été  chargé  de  la  commission,  et  cela  étoit  d'autant 
plus  vraisemblable  que  le  prince  de  Savoye,  comme  le 
plus  ancien  conseiller  d'État,  étoit  naturellement  pre- 
mier ministre,  qu'il  n'y  avoit  que  ces  seules  commis- 
sions sérieuses  et  importantes  qui  pussent  le  porter 
à  vouloir  s'éloigner  de  son  maître. 

Les  premières  conférences  furent  si  vives  et  si 
sérieuses  de  part  et  d'autre,  quoique  toute  la  politesse 
et  tous  les  termes  de  respect  et  de  vénération  fussent 
employés  réciproquement  pour  le  roi  et  pour  l'empe- 
reur, que  l'on  auroit  pu  penser  que  ces  deux  généraux 
n'auroient  pas  été  deux  jours  ensemble. 

Le  prince  Eugène  dit  que  les  ministres  de  l'électeur 
palatin  avoient  toujours  fait  entendre  que  les  premières 
avances  pour  la  paix  venoient  du  côté  de  la  France.  Le 
maréchal  répondit  que  l'on  s'en  rapportoit  à  la  probité 
du  baron  de  Hundheim,  qui,  ayant  désiré  de  se  rendre 
auprès  du  maréchal  de  Villars  où  le  s"^  Becker,  autre 
ministre  de  l'électeur  palatin,  étoit  depuis  les  premiers 


1713]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  5 

jours  de  la  campagne,  il  leur  avoit  été  permis  d'y  venir, 
mais  en  leur  déclarant  hautement  que  jamais  le  roi 
n'abandonneroit  les  intérêts  des  électeurs  de  Bavière 
et  de  Cologne,  et  qu'il  ne  feroit  point  de  paix  que  les 
dernières  conquêtes  ne  lui  demeurassent  ;  que  ces  dis- 
cours avoient  sans  doute  passé  à  la  cour  de  Vienne,  et 
que,  si  elle  avoit  trouvé  les  propositions  inadmissibles, 
apparemment  les  conférences  n'auroient  pas  com- 
mencé. 

Les  intérêts  de  M™®  des  Ursins*  furent  rejetés  avec 
beaucoup  de  dédain  par  le  prince  de  Savoye,  et,  autant 
il  avoit  de  politesse  dans  sa  conversation,  autant  mar- 
quoit-il  de  hauteur  pour  la  dignité  de  son  maître. 

Pour  le  maréchal  de  Villars,  il  évitoit  ce  qui  parois- 
soit  uniquement  hauteur,  et  s'en  tenoità  la  fermeté. 

Quant  à  ce  qui  concernoit  M""^  des  Ursins,  le  prince 
Eugène  dit  au  maréchal  :  «  Si  le  roi  d'Espagne  deman- 
doit  une  souveraineté  pour  un  premier  ministre  ou  pour 
un  général  auquel  il  eût  d'aussi  grandes  obligations 
qu'à  vous,  l'empereur  n'en  seroit  pas  surpris,  mais  de 
la  demander  pour  cette  dame,  vous  me  pardonnerez 
de  vous  en  faire  paroître  mon  étonnement.  » 

Il  arriva  deux  ou  trois  fois  que  le  prince  de  Savoye 
dit  :  a  Nous  n'avons  qu'à  nous  séparer.  »  —  «  C'est  au 
moins,  »  dit  le  maréchal  de  Villars,  «  une  grande  satisfac- 
tion pour  moi  d'avoir  passé  deux  jours  avec  l'homme 


1.  On  sait  que  la  célèbre  camer ara-major  de  la  reine  Marie- 
Louise  d'Espagne,  l'énergique  et  utile  confidente  de  Philippe  V, 
Anne-Marie  de  la  Trémoille,  princesse  des  Ursins,  avait  obtenu 
des  deux  rois  qu'une  des  conditions  de  la  paix  fût  la  création,  dans 
les  Pays-Bas,  d'une  principauté  indépendante  dont  elle  aurait  eu 
la  souveraineté  sa  vie  durant. 


6  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

du  monde  pour  lequel  j'ai  l'attachement  le  plus  vif.  » 
Quand  on  parloit  des  moyens  de  soutenir  la  guerre: 
a  Ils  vous  manqueront  assurément,  »  disoit  le  prince, 
«  pour  nous,  je  vous  assure  que  nous  la  commençons 
toujours  sans  argent.  »  A  cela,  le  maréchal  de  Villars 
répondit  :  «  Pauvres  états  de  l'empire,  on  ne  vous 
demande  pas  votre  avis  sur  de  tels  projets!  La  France 
du  moins  n'a  guère  mis  la  nappe.  » 

Le  3  décembre,  le  maréchal  dépêcha  un  courrier  au 
roi,  pour  le  supplier  que  ses  intentions  fussent  claire- 
ment marquées,  en  sorte  qu'en  demandant  plus  qu'on 
ne  pou  voit  obtenir  il  ne  fût  pas  obligé  de  rompre  légè- 
rement, et  que,  sur  les  articles,  il  fût  dit  positivement  : 
Article  que  l'on  doit  ménager,  article  sur  lequel  on  doit 
rompre  plutôt  que  de  se  relâcher. 

Cependant  le  prince  de  Savoye  n'éloignoit  aucune 
troupe,  et  laissoit  toutes  celles  qui  étoient  sous  ses 
ordres  à  portée  de  se  rassembler  en  quatre  jours.  Sur 
cette  disposition,  le  maréchal  de  Villars  conserva  aussi 
un  grand  nombre  de  troupes  sur  la  Lutter.  Le  5,  il 
manda  au  roi  que  les  dix  premiers  jours  des  conférences 
s'étoient  passés  à  paroître  d'un  moment  à  l'autre  près 
de  se  séparer,  et  qu'enfin,  insistant  avec  force  sur  la 
conservation  des  dernières  conquêtes,  comme  sur  le 
rétablissement  entier  des  électeurs,  et  le  prince  Eugène 
les  refusant  totalement,  il  étoit  convenu  cependant  que 
l'on  traiteroit  sur  la  base  de  la  paix  de  Riswick. 

Sur  tout  le  reste,  il  fut  dit  que  l'on  attendroit  des 
ordres  ultérieurs  des  cours  de  France  et  de  Vienne. 
Dès  ce  jour  là,  il  ne  fut  plus  question  de  séparation 
si  subite,  et  l'on  travailla  sur  le  plan  de  la  paix  de  Ris- 
wick. 


1713]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  7 

Un  des  articles  sur  lesquels  le  maréchal  de  Villars 
insista  le  plus  étoit  le  dédommagement  des  électeurs. 
fi  Mais,  »  répondit  le  prince  de  Savoye,  «  demander  le 
rétablissement  des  électeurs,  et  en  même  temps  des 
dédommagements  qui  ne  se  peuvent  jamais  prétendre 
en  faveur  de  princes  qui  ont  attaqué  l'empereur  et 
l'Empire,  c'est  vouloir  rompre.  Ainsi  il  vaut  mieux  que 
ce  soit  aujourd'hui  que  demain.  »  Il  ajouta  que  l'élec- 
teur de  Saxe,  qui  avoit  moins  manqué  à  l'empereur 
que  l'électeur  de  Bavière,  son  gendre,  n'avoit  jamais 
pu  être  rétabli;  que  l'électeur  palatin,  dans  le  temps 
que  les  armées  de  France  et  de  Suède  partageoient 
l'Empire,  n'avoit  pu  de  même  obtenir  son  rétabUsse- 
ment  qu'en  perdant  le  haut  Palatinat,  et  en  créant  un 
huitième  électorat. 

Sur  cela,  le  maréchal  prit  la  liberté  de  mander  au  roi 
que  sa  gloire  étant  pleinement  satisfaite  par  le  réta- 
blissement entier  des  électeurs  et  par  la  cession  de 
Landau  fortifié,  il  lui  paroissoit  plus  juste  de  songer 
aux  intérêts  de  Sa  Majesté,  que  de  faire  des  demandes 
qui  paroissoient  contre  la  dignité  de  l'empereur  et  de 
l'Empire,  et  que,  s'il  étoit  possible  de  lui  donner  la  loi, 
espérance  sur  laquelle  on  ne  pouvoit  entièrement 
compter,  il  falloit  retirer  des  avantages  considérables 
pour  le  roi  et  pour  la  France.  On  verra  mieux  tout  ce 
détail  important  par  la  lettre  même  du  maréchal. 

Lettre  du  maréchal  de  Villars  au  roi,  du  5  décembre  17 13. 

Sire, 

Voici  la  dixième  journée  qui  se  passe  en  disputes  fréquentes, 

et  très  ^ives,  entre  M.  le  prince  Eugène  et  moi,  ne  voulant,  de 

ma  part,  discuter  aucune  matière  que  préalablement  Landau 

fortifié  ne  soit  laissé  à  Votre  Majesté,  et  M.  le  prince  Eugène 


8  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1713 

déclarant  que,  ses  instructions  portant  une  exclusion  entière  de 
cet  article,  il  ne  peut  consentir  à  le  passer. 

Enfin,  dans  la  journée  d'hier,  le  baron  de  Hundheim  ayant 
souvent  parlé  à  l'un  et  à  Pautre,  il  fut  dit  que,  sans  Landau,  il 
n'y  avoit  de  ma  part  aucun  consentement  à  là  paix,  mais,  qu'en 
attendant  les  résolutions  de  la  cour  de  Vienne  sur  cet  article, 
on  pouvoit  traiter  les  autres  pour  ne  pas  perdre  un  temps  pré- 
cieux, et  nécessaire  à  l'entière  consommation  de  l'ouvrage. 
Ainsi  donc,  nous  avons  traité  sur  la  base  de  la  paix,  et  la  cour 
de  Vienne  consent  que  cette  base  soit  le  traité  de  Riswick, 
comme  j'en  ai  l'ordre  de  Votre  Majesté. 

Cet  article  a  été  bientôt  convenu,  bien  entendu  que  c'est  la 
paix  de  Riswick  dans  son  tout,  et  qu'en  attendant  les  ordres  de 
Vienne,  je  compterai  toujours  sur  Landau  et  le  Fortlouis  fortifié. 

Sur  les  électeurs,  M.  le  prince  Eugène  passe  la  restitution 
totale  de  celui  de  Cologne.  Je  la  demande  pareille  pour  l'élec- 
teur de  Bavière,  et  cet  article  ne  fera  pas  de  difficulté;  il  n'est 
pourtant  pas  entièrement  passé,  parce  que  je  demande  un 
dédommagement  des  infractions  faites  au  traité  d'Ilbersheim. 
Le  prince  Eugène  soutient  toujours  qu'il  prouvera  que  ces 
infractions  ont  commencé  par  les  Bavarois,  et  que  même  il  n'y 
a  qu'une  seule  année  à  demander  à  Tempereur,  puisque  le  ban 
de  l'électeur  de  Bavière  confisque  tous  ses  biens.  Du  reste,  il 
m'a  dit  dans  la  conversation  que  tous  les  meubles  de  ce  prince 
étoient  encore  dans  les  mêmes  lieux,  mais  que  l'on  ne  consen- 
tiroit  jamais  à  aucun  dédommagement,  quel  qu'il  pût  être. 

Comme,  dans  les  instructions  de  Votre  Majesté,  ce  dédomma- 
gement est  mêlé  avec  les  affaires  de  Mantouë  et  le  marquisat 
de  Burgaw,  je  n'ai  pu  répondre  décisivement,  non  plus  que  sur 
la  demande  que  fait  le  prince  de  Savoie  à  l'égard  des  états 
d'Italie,  qui  est  que,  la  chambre  de  Weslar  et  le  conseil  aulique 
étant  les  seuls  juges  naturels  et  compétents  des  fiefs  de  l'Em- 
pire, c'étoit  à  ces  tribunaux  à  juger  les  légitimes  appartenances 
de  ces  fiefs. 

Quant  aux  fortifications  d'Orbitelle  et  de  Portolongone,  j'ai 
seulement  dit  que  ces  articles  n'empêcheroient  pas  la  paix  lors- 
qu'on seroit  d'accord  sur  tous  les  autres. 

Pour  ce  qui  regarde  Sabionette,  le  prince  Eugène  est  convenu 


1713]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  9 

que  c'étoit  une  matière  différente  des  autres,  et  que  c'étoit  un 
point  à  discuter.  11  est  sans  comparaison  mieux  instruit  de 
toutes  ces  affaires  que  moi.  Premièrement,  parce  que,  étant 
comme  premier  ministre  de  l'empereur,  il  est  informé  de  tout. 
En  second  lieu,  c'est  que,  s'étant  toujours  trouvé  à  la  Haye  et 
à  Utrecht  dans  le  temps  des  négociations,  il  n'ignoroit  aucun 
des  détails.  Cependant,  Votre  Majesté  peut  compter  que  je  ne 
ferai  pas  de  faute  manque  d'instruction,  sachant  fort  bien  m'ar- 
réter  tout  court  en  attendant  ses  ordres. 

Je  joins  ici  un  mémoire  assez  long,  bien  que  j'aie  déclaré  au 
prince  de  Savoye  que  je  n'aurois  pas  l'honneur  de  l'envoyer  à 
Votre  Majesté.  Mais  le  résultat  de  tout  ce  qui  s'est  passé  hier 
est  que  je  crois  la  paix  faite,  si  Votre  Majesté  se  contente  de 
Landau  fortifié  et  de  la  barrière  du  traité  de  Riswick,  y  com- 
prenant les  fortifications  du  Fortlouis,  qui  sera,  je  crois,  le 
seul  dédommagement  de  Fribourg,  quoique  j'insiste  toujours 
sur  les  premiers  dédommagements  qu'elle  m'a  fait  Thonneur  de 
me  prescrire,  et  sur  le  rétablissement  total,  et  sans  nulle  res- 
triction des  deux  électeurs.  Je  crois  aussi  que  M.  le  prince 
Eugène  s'opiniâtrera  sans  démordre  a  tout  autre  dédommage- 
ment pour  Fribourg,  et  je  prendrai  la  liberté  de  dire  à  Votre 
Majesté  que,  dans  Je  commencement  de  la  campagne,  on  ne 
sattendoit  pas  à  une  paix  si  avantageuse,  qui,  laissant  une 
bonne  frontière  à  Votre  Majesté,  porte  sa  gloire,  celle  de  son 
gouvernement  et  celle  de  la  nation  au  plus  haut  point. 

J'ose  supplier  encore  Votre  Majesté  de  me  donner  ses  ordres 
précis,  selon  que  j'ai  déjà  eu  Thonneur  de  les  lui  demander, 
sur  les  articles  qui  doivent  me  faire  rompre,  supposé  qu'on  ne 
les  passe  point. 

Je  n'obtiendrai  rien  pour  M"*  des  Ursins,  ni  pour  le  prince 
de  Ragotski,  et,  pour  ce  qui  regarde  les  états  d'Italie,  l'empe- 
reur voudra  certainement  que  leurs  différends  soient  réglés  par 
les  juges  naturels. 

Je  ne  parle  point  des  dédommagements  que  la  maison  d'Au- 
triche donnera  à  l'électeur  palatin.  Comme  il  ne  les  prétend  que 
d'elle,  ce  n'est  pas  a  moi  a  les  disputer.  J'ai  cependant  eu 
l'honneur  de  demander  des  ordres  à  Votre  Majesté  pour  savoir 
d'elle  si  je  dois  m'opposer  jusqu'à  rompre,  en  cas  que  ce  prince 


10  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

prétende  la  dignité  royale  avec  l'ile  de  Sardaigne.  Il  est  certain 
que  la  justice  veut  absolument  qu'il  ne  soit  pas  dégradé  pour 
avoir  été  fidèle  à  l'empereur  et  à  l'Empire. 

Je  dois  ajouter  que  le  prince  Eugène  m'a  dit  qu'il  ne  sufQsoit 
pas  de  faire  une  ferme  et  solide  paix  entre  nos  maîtres,  mais 
qu'il  pourroit  fort  bien  arriver  que,  dans  la  suite,  leur  liaison 
mutuelle  pourroit  leur  être  fort  utile. 

J'ajouterai  encore  au  sujet  de  la  demande  de  faire  insérer 
dans  le  présent  traité  celui  de  Votre  Majesté  avec  le  roi  de 
Sicile,  fait  en  dernier  lieu  à  Utrechl,  et  même  celui  de  ce  prince 
avec  l'empereur  Léopold,  en  ^703,  que  le  prince  Eugène  m'a 
dit  :  a  Est-il  possible  que  le  duc  de  Savoye  veuille  faire  insérer 
dans  le  même  traité  deux  des  siens  entièrement  opposés  Fun  à 
l'autre?  11  n'y  a  qu'à  les  lire  pour  en  voir  la  contradiction.  Par 
le  premier,  il  nous  procure  la  Sicile;  par  le  second,  il  nous  l'ôte 
sans  pouvoir  donner  aucune  raison  de  cette  diversité.  » 

Je  supplie  donc  Votre  Majesté  de  me  faire  l'honneur  de  me 
mander  si,  dans  le  traité  à  faire,  il  faudra  suivre  mot  à  mot 
celui  de  Riswick,  c'est-à-dire  le  faire  copier. 

J'aurai  l'honneur  de  dire  à  Votre  Majesté  sur  le  mémoire  de 
M.  le  prince  Eugène  que,  dans  celui  que  j'ai  dicté  devant  lui  à 
son  premier  secrétaire,  j'ai  fait,  suivant  les  instructions  de 
Votre  Majesté,  les  plus  hautes  demandes,  comme  c'est  l'usage 
dans  l'ouverture  des  conférences  pour  une  négociation. 

Afin  que  ce  courrier  puisse  porter  quelque  chose  de  plus 
décidé  à  Votre  Majesté,  j'ai  prié  M.  le  baron  de  Hundheim  de 
revenir  ce  matin  chez  moi.  Il  y  est  revenu  en  sortant  de  chez 
M.  le  prince  de  Savoye,  qui  m'a  mandé,  par  lui,  qu'il  ne  s'étoit 
pas  rendu  sur  Landau  par  des  ordres  précis.  Le  baron  lui  a  dit  : 
«  Lorsque  vous  avez  reçu  ces  ordres,  l'empereur  ne  comptoit  pas 
sur  la  perte  de  Fribourg  et  de  tous  les  forts,  et  il  ne  faut  pas 
s'attendre  qu'une  telle  conquête  rende  la  France  plus  facile.  » 

Enfin  donc,  le  prince  Eugène  m'a  fait  dire  qu'il  auroit  voulu 
être  en  état  de  convenir  de  Landau  en  même  temps  que  de  la 
restitution  des  électeurs,  et  même  de  la  paix  de  Riswick  en 
entier.  Cependant,  sire,  je  ne  me  suis  pas  encore  rendu,  deman- 
dant plus  que  le  Fortlouis  pour  Fribourg.  Et,  de  son  côté,  le 
prince  Eugène  déclare  que  ces  retardements  de  sa  part  ne  sont 


1713]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  11 

pas  pour  rendre  la  paix  plus  difficile,  mais  par  des  égards  que 
l'empereur  doit  à  l'Empire. 

J'£ii  donc  l'honneur  de  répéter  à  Votre  Majesté  que  je  crois 
la  paix  faite  moyennant  la  paix  de  Riswick  en  entier  et  la  res- 
titution totale  des  électeurs,  si  Votre  Majesté  laisse  les  affaires 
d'Italie  dans  l'état  contenu  dans  cette  lettre,  et  non  dans  le 
mémoire  ci-joint  et  que  j'ai  dit  que  je  n'enverrois  pas  à  Votre 
Majesté. 

Le  prince  de  Savoye,  je  prends  la  liberté  de  le  redire  à  Votre 
Majesté,  déclare  positivement  que  la  demande  des  privilèges  de 
Barcelonne  étoit  une  condition  sans  laquelle  il  ne  concluroit 
rien.  J'ai  répondu  que  j'ignorois  si  Votre  Majesté  voudroit 
faire  des  offices  sur  ce  sujet  auprès  du  roi  son  petit-fils,  mais 
que,  selon  moi,  on  ne  pouvoit  lui  demander  rien  de  plus.  J'ose 
la  supplier  encore  une  fois  de  m'honorer  d'ordres  précis,  puis- 
qu  au  retour  du  courrier  il  faudra  conclure  et  signer  ou  rompre. 

Sur  l'article  de  M.  le  duc  de  Lorraine,  j'ai  répondu  que  ce 
prince  n'ayant  eu  aucune  part  à  la  dernière  guerre,  je  n'ai 
aucun  ordre  sur  ce  qui  le  regarde,  et  que  je  suis  persuadé  qu'on 
s'en  tiendra,  sur  ce  qui  le  concerne,  a  la  paix  de  Riswick, 

J'ai  déclaré  que  M.  le  duc  d'Hanover  seroit  reconnu  en  qua- 
lité d'électeur;  que,  quanta  l'article  des  Pays-Bas,  je  necroyois 
point  que  Votre  Majesté  voulût  rien  changer  à  ce  qui  a  été  réglé 
par  le  traité  d'Utrecht  entre  elle  et  les  Hollandois. 

Sur  le  refus  que  fait  M.  le  prince  de  Savoye  qu'il  soit  renoncé 
de  part  et  d'autre  par  le  roi  d'Espagne  et  par  l'archiduc  aux 
titres  des  états  que  l'on  ne  possède  point,  j'ai  dit  qu'il  me 
paroissoit  que  chacun  les  pouvoit  conserver,  à  condition  que 
cela  ne  pourroit  causer  aucun  sujet  ni  prétexte  à  une  nouvelle 
guerre,  etc.'. 

Dans  le  cours  des  entretiens,  le  prince  Eugène  dit 
qu'il  avoit  fait  mettre  au  conseil  de  guerre  les  offi- 
ciers qui  avoient  si  mal  défendu  la  demi-lune  de  Fri- 
bourg;  que  le  gouverneur  devoit  souffi^ir  l'assaut,  et 

1.  Le  mémoire  d'Eugène,  annexé  à  cette  dépêche,  a  été  ana- 
lysé dans  Villars  d  après  sa  correspondance,  II,  66. 


12  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

faire  plutôt  tuer  4,000  ou  5,000  hommes  que  de  les 
abandonner.  Il  est  certain,  en  effet,  que  l'assaut  pou- 
voit  nous  coûter  cher.  G'étoit  le  seul  bon  parti  pour  les 
ennemis.  Mais  l'usage  de  soutenir  des  assauts  au  corps 
de  la  place  s'étoit  perdu,  chez  eux  comme  chez  nous, 
et  il  en  faut  convenir  à  leur  honte  comme  à  la  nôtre. 
«  Je  l'avois  bien  ordonné,  »  ajouta  le  prince  Eugène,  a  et 
moi  aussi,  »  répliqua  le  maréchal,  «  et  très  publique- 
ment, au  gouverneur  d'Exilles  dont  la  lâcheté  sauva 
l'armée  du  duc  de  Savoye.  » 

Le  12!  décembre,  le  maréchal  de  Villars  écrivit  à 
I\P^  de  Maintenon  que,  comme  il  n'y  avoit  jamais  eu 
de  monarque  si  puissant  que  le  nôtre,  jamais  aussi  il 
n'y  avoit  eu  de  connétable,  ni  peut-être  même  de  géné- 
ral, à  remonter  vers  les  siècles  les  plus  reculés,  qui 
eût  été  honoré  de  commandement  d'armées  si  consi- 
dérables, pendant  tant  d'années,  dans  des  circonstances 
plus  dangereuses,  ni  qui  en  fût  sorti  plus  heureuse- 
ment; qu'il  savoit  que  le  maréchal  de  Bouiïlers,  qu'elle 
honoroit  de  ses  bontés,  avoit  demandé  l'épée  de  con- 
nétable, et  que  la  différence  des  services  et  des  succès 
pouvoit  lui  permettre  la  même  liberté. 

Cependant,  les  dépêches  du  roi  du  8  et  du  9  décembre 
ayant  été  apportées  par  un  courrier,  les  nouvelles  pro- 
positions pour  l'électeur  de  Bavière^  parurent  très 
propres  à  rompre  sur-le-champ  toute  négociation,  et 
le  prince  de  Savoye  fit  dire  par  le  baron  de  Hundheim 
que  ces  changements  continuels  marquoient  plutôt  un 

1.  Le  roi,  choqué  par  le  ton  du  mémoire  d'Eugène,  révoquait 
ses  instructions  conciliantes  du  7  et  demandait  pour  l'électeur  de 
Bavière,  outre  son  rétablissement,  un  dédommagement  tel  que  la 
Sardaignc,  ou  les  Pays-Bas,  ou  le  Luxembourg  et  le  titre  de  roi. 


1713]  MÉMOIRES    DE   VILLÂRS.  13 

dessein  d'amuser  qu'une  envie  sérieuse  de  finir  ;  que  les 
bruits  qui  se  répandoient  dans  l'Empire  tendoient  à 
persuader  que  lui^  et  moi  ne  nous  étions  assemblés 
que  pour  partager  l'Empire,  régler  une  guerre  de  reli- 
gion, détruire  les  protestants,  et  que  de  tels  bruits 
pouvoient  faire  perdre  des  amis  à  l'empereur,  sans 
diminuer  le  nombre  de  ses  ennemis;  ainsi,  que  si  je 
persistois  à  demander  la  Flandre  pour  l'électeur  de 
Bavière,  il  partiroit  le  jour  d'après. 

Le  maréchal  de  Villars  écrivit  donc  très  fortement 
au  roi,  et  plus  librement  à  M.  Voysin,  sur  la  certitude 
apparente  que  toute  la  négociation  seroit  rompue  si 
l'on  soutenoit  les  folles  et  injustes  prétentions  de  l'élec- 
teur, qui,  outre  la  restitution  entière  de  ses  états  et  de 
ceux  de  l'électeur  de  Cologne ,  vouloit  des  sommes 
immenses  de  l'empereur  et  de  l'Empire,  pour  les  punir 
de  s'être  défendus  contre  lui  qui  les  avoit  attaqués  en 
prenant  Ulm,  et  demandoit  encore  que  la  Flandre  lui 
fût  cédée.  Le  maréchal  avoit  déjà  fait  remarquer  à 
M.  Voysin  la  différence  qu'il  y  avoit  entre  les  proposi- 
tions de  paix  qui  se  traitoient  à  Rastatt  et  celles  de 
la  Haye  apportées  par  M.  deTorcy,  encore  plus  de  celles 
qui  furent  envoyées  à  Gertrudemberg  par  le  cardinal 
de  Polignac  et  le  maréchal  d'Huxelles. 

Lettre  du  maréchal  de  Villars  à  M.  Voysin, 
ministre  et  secrétaire  d'État  de  la  guerre^  le  16  décembre  1713'^. 

Vous  ne  voulez  donc  point  de  paix!  Monsieur,  à  la  bonne 
heure  !  Je  ne  puis  rien  ajouter  à  la  copie  que  vous  trouverez 
ci- jointe. 

1.  L'auteur  a  oublié  qu'il  ne  se  mettait  pas  personnellement  en 
scène,  et  a  écrit  cette  phrase  au  style  direct. 

2.  L'original  se  trouve  au  dépôt  de  la  guerre,  vol.  2561,  n"  68. 


14  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

Le  prince  Eugène  est  persuadé  qu'il  y  a  une  cabale  de  cour, 
qui  veut  principalement  m'empêcher  de  la  signer,  et  ne  sauroit 
comprendre  que  l'on  ne  se  contente  pas  des  conditions  proposées. 
II  ne  se  relâchera  assurément  pas.  Mais,  en  vérité,  qu'est-ce 
que  le  roi  veut  de  plus  pour  sa  gloire  que  le  rétablissement 
entier  d'un  prince  qui  a  mis  l'Empire  à  deux  doigts  de  sa  perte, 
et  qui  même  le  pouvoit  renverser,  s'il  avoit  suivi  mes  conseils? 
11  nous  a  bien  porté  malheur  depuis.  Dieu  veuille  qu'il  ne  nous 
en  porte  pas  davantage  ! 

Gomme  ce  courrier,  selon  les  apparences,  nous  trouvera 
séparés  à  son  retour,  je  crois  que  je  n'ai  d'autre  parti  à  prendre 
que  de  me  rendre  à  la  cour.  Je  suivrai  la  route  de  Metz,  et  je 
vous  assure.  Monsieur,  que  j'aurois  bien  voulu  y  être  retourné 
droit  de  Fribourg. 

Je  ne  mettrai  pas  dans  la  lettre  de  Sa  Majesté  ce  que  le 
prince  Eugène  vient  de  me  dire,  que  par  estime,  amitié  pour 
moi,  et  persuadé  que  je  voulois  véritablement  la  paix,  il  demeu- 
reroit  encore  sept  jours,  qu'après  cela,  il  partiroit,  si  nous  ne 
finissions  sur  les  conditions  proposées,  et  que,  les  conférences 
rompues,  il  n'y  avoit  que  la  destruction  d'un  des  partis  qui  pût 
donner  la  paix.  Pour  moi,  Monsieur,  je  ne  crois  pas  que  cer- 
taines gens  mentent  toujours.  Ce  n'est  ni  mon  caractère  ni  celui 
de  l'homme  avec  lequel  je  traite,  et  il  n'y  a  à  cela  qu'à  rompre 
ou  conclure. 

Si  les  principaux  points  sont  passés,  les  affaires  dltalie  ne 
doivent  pas  empêcher  la  paix  générale,  et  je  ne  compte  pas  d'y 
beaucoup  gagner.  Je  m'attendois  à  des  remerciements  de  condi- 
tions aussi  glorieuses  et  avantageuses,  et  je  vois  que  des  baga- 
telles perpétuent  la  guerre.  Je  vous  supplie.  Monsieur,  de  me 
renvoyer  sur-le-champ  le  meilleur  courrier  que  vous  ayez,  car 
sept  jours  sont  bientôt  passés. 

Dans  ce  moment,  le  prince  Eugène  m'a  dit  peut-être  que 
l'Angleterre,  ou  pour  mieux  dire  un  de  ses  ministres,  trouble 
la  paix.  Je  sais  que  l'électeur  de  Bavière  a  fait  offrir  400,000  écus 
à  milord  Strafford  s'il  peut  être  le  maître  de  la  négociation,  et 
lui  faire  avoir  les  Pays-Bas,  et  il  m'a  assuré  que  M.  de  Straf- 
ford feroit  tous  les  efforts  imaginables  pour  troubler.  Mais 
comptez  encore  une  fois.  Monsieur,  que  la  paix  sera  faite  ici  ou 
rompue  pour  toujours.  J'ai  l'honneur,  etc. 


1713]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  15 

Il  faut  savoir  et  dire  ici  qu'il  y  avoit  une  petite 
cabale  à  la  cour  qui  désapprouvoit  la  paix,  toute  glo- 
rieuse qu'elle  étoit,  parce  que  le  maréchal  de  Villars  la 
traitoit.  Le  marquis  de  Torcy  étoit  peiné  de  la  part 
qu'il  sa  voit  que  M.  Voysin  y  avoit.  Le  maréchal  de  Vil- 
lars écrivit  très  fortement  à  M.  de  Torcy  qu'il  n'avoit 
pas  désiré  d'être  chargé  de  la  négociation,  et  que,  si 
on  la  croyoit  mal  conduite,  il  n'y  avoit  qu'à  y  envoyer 
un  autre.  Ses  lettres  à  M.  Voysin  sur  cela  étoient  aussi 
très  vives;  il  crut  devoir  écrire  de  même  à  M""®  de 
Maintenon,  et  ses  lettres  eurent  l'effet  qu'il  de  voit  rai- 
sonnablement en  attendre. 

Enfin,  le  courrier  du  roi  arriva,  et  Sa  Majesté  parut 
très  contente  des  points  principaux  sur  lesquels  on 
convenoit  de  la  paix^. 

M.  de  Torcy  fit  même  des  excuses  au  maréchal  de 
Villars,  et  l'assura  que  c'étoit  très  injustement  qu'on 
le  vouloit  brouiller  avec  lui. 

Après  l'article  du  rétablissement  entier  des  électeurs 
et  celui  de  la  cession  de  Landau  fortifié,  il  restoit  plu- 
sieurs autres  difficultés  importantes.  L'empereur 
demandoit  le  rétablissement  de  tous  les  privilèges  des 
Catalans  comme  un  point  auquel  son  honneur  étoit 
attaché,  puisqu'il  ne  pouvoit  consentir  que  des  peuples 
qui  s'étoient  sacrifiés  pour  lui  pussent  lui  reprocher  de 
les  avoir  abandonnés. 

Le  roi  d'Espagne,  qui  prenoit  à  la  cour  les  intérêts 


1.  La  lettre  du  22  décembre  est  insérée  dans  Villars,  etc., 
Il,  79.  Le  roi  s'y  montre  plus  résigné  que  satisfait.  Quant  à  la 
valeur  des  excuses  de  Torcy,  on  en  jugera  par  les  termes  de  la 
lettre  que  nous  avons  reproduite  à  la  page  82  du  même  volume. 


16  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

de  M™®  la  princesse  des  Ursins,  vouloit  lui  donner  le 
duché  de  Limbourg. 

M""®  d'Elbeuf  demandoit  près  de  deux  millions  très 
légitimement  dus  par  le  feu  duc  de  Mantouë. 

Le  duc  de  Saint-Pierre^  prétendoit  la  principauté  de 
Sabionette  et  le  roi  ordonnoit  de  demander  le  mar- 
quisat de  Viadana  pour  le  marquis  de  Sainte-Croix  ^  ; 
sur  quoi  le  prince  de  Savoye  dit  au  maréchal  :  «  Savez- 
vous  bien  que  ce  petit  présent  que  vous  demandez  de 
l'empereur  pour  le  marquis  de  Sainte-Croix  vaut  près 
de  40,000  écus  de  revenu?  »  —  «  Si  cela  est,  »  répon- 
dit le  maréchal,  «  je  ne  le  demande  plus,  je  vous  conseille 
de  le  prendre  pour  vous.  Je  sais  que  vous  avez  pu  en 
avoir  de  plus  considérables,  et  que  celui  qui  a  donné 
l'Italie  entière  à  l'empereur,  au  moins  le  Milanais, 
Naples,  la  Sicile,  la  Sardaigne,  et  qui  a  rétabli  le  duc 
de  Savoye,  pouvoit  espérer  beaucoup  mieux  sans  com- 
paraison. Mais  je  ne  vous  connois  aucune  retraite.  Vos 
palais  de  Vienne  n'en  sont  pas  une,  ni  votre  île  du 
Danube  avec  le  comté  de  Baraniavar.  Quoiqu'il  soit 
très  constant  que  vos  importants  services  rendus  à  la 
maison  d'Autriche  vous  donneroient  toujours  le  pre- 
mier rang  dans  la  cour  de  l'empereur,  la  sagesse  veut 
que  l'on  ait  une  retraite,  et  il  me  semble,  en  effet,  que 

1.  Fr.-Marie-Spinola,  duc  de  Saint-Pierre  des  Spinola  de  Gênes, 
avait  acheté  la  principauté  de  Piombino  qui  avait  été  confisquée 
par  l'empereur.  Il  demandait  une  compensation.  Il  avait  épousé 
la  sœurdeTorcy.  Définitivement  éconduit,  il  se  retira  en  Espagne, 
où  il  occupa  des  charges  de  cour,  et  mourut  très  âgé  en  1727. 

2.  Sainte-Croix  était  un  gentilhomme  romain  qui  avait  été  à 
Vienne  le  directeur  des  fêtes  de  la  cour  de  Joseph  I";  il  préten- 
dait que  l'empereur  lui  avait  verbalement  promis  le  fief  de  Via- 
dana en  Italie. 


1713]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  17 

VOUS  m'avez  dit  qu'il  y  a  eu  des  temps  où  vous  avez 
songé  à  vous  retirer.  »  —  «  Je  ne  suis  pas  surpris,  » 
répliqua  le  prince  de  Savoye,  «  qu'un  homme  qui  a  une 
famille  pense  ainsi.  Pour  moi,  je  vous  assure  que,  si 
je  me  retirois,  un  million  de  revenu  ou  12,000  livres  de 
rente  me  seroient  la  même  chose.  » 

Le  maréchal  de  Villars  apprit  le  même  jour  que 
l'électeur  de  Bavière  avoit  un  homme  à  Rastatt  qui 
traitoit  secrètement  avec  le  prince  de  Savoye,  avec 
ordre  de  se  cacher  au  maréchal  * . 

L'électeur  vouloit  la  Flandre,  et  persuadé  que  les 
ministres  de  l'empereur,  qui  s'étoient  fait  donner  des 
terres  très  considérables  en  Bavière  et  dans  le  haut 
Palatinat,  seroient  ébranlés  par  leurs  propres  intérêts, 
il  leur  faisoit  offrir  de  leur  abandonner  toutes  ces  terres 
pour  toujours,  d'autres  même  plus  considérables 
encore,  s'ils  portoient  l'empereur  à  lui  céder  la  Flandre. 

Le  maréchal  manda  au  roi  que  de  telles  visions  retar- 
doient  tout,  puisqu'il  étoit  impossible  de  faire  consen- 
tir l'empereur  à  céder  la  Flandre,  et  que,  quand  même 
ses  ministres  pourroient  être  séduits  par  leurs  inté- 
rêts particuliers,  le  prince  de  Savoye  n'étoit  pas  de 
caractère  à  se  laisser  corrompre  de  même. 

La  conversation  du  prince  de  Savoye  et  du  maré- 
chal de  Villars  fut  assez  sérieuse  le  29  décembre  ;  le 
jour  d'après  le  prince  de  Savoye,  trouvant  le  maréchal 
de  Villars  plus  gai,  lui  demanda  d'où  venoit  cette  meil- 
leure humeur.  «  De  quelques  réflexions,  »  lui  répondit 
le  maréchal,  «  et  les  voici.  Je  vous  avoue  que  j'étois 

1.  Il  se  nommait  Stoll  et  habitait  Strasbourg,  où  il  était  chargé 
de  payer  les  recrues  que  l'électeur  tirait  d'Alsace  pour  les  troupes 
de  Bavière  {Villars  à  Voysin.  Dép.  de  la  G.). 

IV  21 


18  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1713 

peiné  de  voir  une  paix  que  nous  avions  lieu  de  croire 
faite  après  la  cession  de  Landau  et  le  rétablissement 
des  électeurs  sur  le  point  cependant  d'être  rompue, 
parce  que  le  roi  demandoit  pour  ces  princes  des  dédom- 
magements ou  la  Flandre.  J'ai  obtenu  de  Sa  Majesté 
qu'elle  se  désistât  de  ces  prétentions.  C'est  à  vous, 
Monsieur  le  prince,  à  être  sérieux  quand  vous  songerez 
que  l'Empire  pourra  reprocher  à  l'empereur  d'avoir 
sacrifié  son  intérêt  et  son  repos  aux  privilèges  des 
peuples  révoltés  de  Catalogne.  Ainsi,  Monsieur,  la  paix 
manquant  par  l'empereur,  je  suis  très  aise  de  la  con- 
tinuation d'une  guerre  que  nous  ferons  sur  le  pays 
ennemi,  et  très  flatté  de  la  gloire  que  l'on  peut  espérer 
contre  le  plus  respectable  général  de  l'Europe.  »  —  Le 
prince  de  Savoye  répondit  d'un  air  sérieux  :  «  Monsieur 
le  maréchal ,  vous  avez  écrit  très  fortement  pour  renouer 
la  paix,  vous  aviez  raison,  et  j'en  ai  de  bonnes  pour  écrire 
présentement  avec  la  même  force.  »  Puis  il  ajouta  : 
«  Monsieur  le  maréchal,  vous  voulez  bien  que  je  juge  de 
vous  par  moi,  et  je  vous  supplie  de  juger  de  moi  par 
vous-même.  On  veut  croire  dans  le  monde  entier  que 
nous  voulons  tous  deux  la  continuation  de  la  guerre, 
et  je  vous  assure  que  la  paix  ne  se  seroit  jamais  faite  si 
d'autres  que  nous  deux  l'avoient  négociée.  C'est  que 
nous  traitons  en  gens  d'honneur  et  d'une  manière  bien 
éloignée  de  toutes  les  finesses  que  plusieurs  estiment 
nécessaires  dans  toutes  les  négociations.  Pour  moi,  j'ai 
toujours  pensé,  et  je  sais  que  vous  pensez  de  même, 
qu'il  n'y  a  pas  de  meilleure  finesse  que  de  n'en  pas 
avoir.  » 

La  princesse  des  Ursins  pressoit  très  fortement  le 
roi  d'Espagne,  et  écrivoit  de  très  fréquentes  lettres  au 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  19 

maréchal  de  Villars  pour  le  presser  d'obtenir  pour  elle 
la  principauté  qu'elle  désiroit  en  Flandre.  Il  est  cer- 
tain que,  si  elle  ne  s'étoit  pas  attachée  à  la  duché  de 
Limbourg,  elle  auroit  pu  avoir  une  bonne  partie  du 
comté  de  Chini*. 

On  peut  dire  avec  vérité  que  le  prince  Eugène  et  le 
maréchal  de  Villars  traitoient  noblement,  et  comme, 
malgré  l'attention  qu'ils  avoient  l'un  et  l'autre  à  ne 
mettre  ni  aigreur,  ni  même  de  vivacité  dans  les  disputes 
qu'ils  étoient  obligés  d'avoir  ensemble,  ils  se  servoient 
utilement  du  comte  de  Konigseck  et  de  Gontade  pour 
se  faire  des  excuses  quand,  l'un  ou  l'autre,  pouvoit 
craindre  d'avoir  été  trop  avant. 

1714.  Le  maréchal  de  Villars  reçut  une  lettre  du  roi 
datée  du  3®  janvier  qui  expliquoit  très  nettement  l'injus- 
tice des  prétentions  de  l'empereur  sur  la  restitution  des 
privilèges  des  Catalans,  et  le  maréchal,  ayant  préparé 
d'avance  le  prince  Eugène  à  ne  le  pas  espérer,  il  traita 
plus  à  fond  cette  matière  avec  lui  le  4  du  même  mois. 
«  Je  suis  persuadé,  »  lui  dit  le  prince  Eugène,  «  que,  si 
nos  maîtres  n'avoient  pas  voulu  sincèrement  la  paix,  ils 
ne  se  seroient  pas  servis  de  gens  comme  nous  qui  ne 
sont  point  faits  pour  plaider.  Ainsi,  nous  ne  rompons 
pas  parce  que  vous  et  moi  écartons  ce  qui  nous  paroît 
véritablement  injuste.  On  m'a  cru  parti  de  Rastatt, 
quand  vous  n'avez  pas  paru  content  de  la  restitution 
totale  des  électeurs  avec  la  cession  de  Landau  fortifié. 

1.  Le  comté  de  Ghiny  faisait  partie  du  duché  de  Luxembourg 
et  en  formait  près  des  trois  quarts.  Il  est  fort  douteux  que  la 
princesse  des  Ursins  eût  pu  l'obtenir.  Voy.  Courcy,  la  Coalition 
de  1101,  liv.  VII,  cbap.  i. 


%0  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1714 

Peut-être  croira-t-on  chez  vous  que  vous  voulez  par- 
tir aussi.  Je  vous  ai  donné  le  bon  exemple  de  demeu- 
rer, vous  le  suivrez,  et  il  faut  espérer  que  nous  fini- 
rons. » 

Le  fief  demandé  pour  le  marquis  de  Sainte-Croix  fut 
encore  refusé. 

Ce  qu'il  y  avoit  de  plus  difficile  étoit  l'affaire  des 
Catalans  et  la  prétention  de  la  princesse  des  Ursins  pour 
le  duché  de  Limbourg. 

Le  roi  d'Espagne  ne  pouvoit  consentir  au  premier 
article,  ni  l'empereur  au  second.  Celui-ci  étoit  rempli 
d'amour  et  de  reconnoissance  pour  un  peuple  qui 
s' étoit  sacrifié  pour  lui  et  de  haine  pour  la  princesse 
des  Ursins. 

Le  maréchal  fit  connoître  au  prince  Eugène  que  plu- 
sieurs personnes  éloignoient  le  roi  de  la  paix,  et  le 
prince  Eugène  lui  dit  que  le  roi  de  Prusse,  celui  de 
Pologne  et  l'électeur  d'Hanovre  n'oublioient  rien  pour 
la  troubler.  «  Quoique  premier  ministre  de  l'empe- 
reur, vous  ne  vous  attendez  pas,  »  lui  répondit  le  maré- 
chal, «  vu  les  cabales  de  votre  cour,  à  être  entièrement 
approuvé.  Pour  moi,  je  sais  qu'étant  sans  aucun  cré- 
dit dans  la  mienne,  ce  qu'il  y  a  de  plus  considérable 
sera  au  désespoir  si  la  paix  se  fait  par  mon  ministère. 
Mais  ne  songeons  qu'aux  véritables  intérêts  de  nos 
maîtres  et  finissons.  » 

Ces  sentiments,  véritablement  établis  dans  le  cœur 
des  deux  plénipotentiaires,  produisirent  enfin  leur 
effet,  mais  ce  ne  fut  pas  sans  de  grandes  difficultés, 
qui  ne  pouvoient  être  surmontées  que  par  la  droiture 
des  sentiments  et  par  la  fermeté  de  ces  deux  hommes 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  21 

en  même  temps  généraux  d'armée,  ministres  et  véri- 
tablement honnêtes  gens  et  amis^. 

Le  prince  Eugène  voulut  faire  quelques  propositions 
sur  le  cardinal  de  Bouillon,  elles  furent  entièrement 
rejetées  par  le  maréchal  de  Villars,  et  à  cette  occasion 
le  prince  Eugène  lui  dit  :  «  Ne  vous  étonnez  pas  de 
me  trouver  dans  les  mêmes  dispositions  à  l'égard  du 
prince  Ragotski.  » 

Il  fut  résolu  alors  que  l'on  enverroit  de  part  et 
d'autre  au  roi  et  à  l'empereur  les  projets  réglés  de 
traité  pour  être  approuvés  de  leurs  Majestés.  On  les 
envoya  à  Versailles  et  à  Vienne  le  H*"  janvier^,  et  les 
deux  plénipotentiaires,  avec  leurs  premiers  secré- 
taires, travaillèrent  deux  jours  et  deux  nuits  à  les 
régler.  Saint-Fremont,  lieutenant  général,  et  Contade 
étoient  auprès  du  maréchal  de  Villars,  aussi  bien  que 
le  duc  d'Aremberg  et  Konigseck  auprès  du  prince 
Eugène.  Ils  savoient  que  ces  deux  généraux  se  dispu- 
toient  avec  la  dernière  vivacité  pour  des  principautés 
et  des  états  demandés  par  le  roi,  l'empereur  et  le  roi 
d'Espagne  pour  des  particuliers,  et  ils  étoient  tout 
étonnés  que  ceux  qui  travailloient  ainsi  ne  fissent  rien 
pour  eux-mêmes.  Il  est  vrai  que,  sur  la  princesse  des 
Ursins  qui  vouloit  le  duché  de  Limbourg,  le  prince 
Eugène  dit  au  maréchal  de  Villars  :  «  Demandez-le  pour 

1.  Sur  la  sincérité  des  sentiments  d'Eugène  envers  Villars, 
voyez  ce  que  nous  en  avons  écrit  dans  le  travail  déjà  cité,  II,  60 
et  suiv. 

2.  Nous  avons  donné  (op.  cit.,  H,  88)  l'analyse  de  ce  projet  dans 
lequel  Eugène,  profitant  de  l'inexpérience  de  "Villars,  avait  accu- 
mulé les  expressions  et  les  clauses  inacceptables.  Il  fut  verte- 
ment refusé  par  Louis  XIV. 


22  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

VOUS,  et  je  vous  assure  que  je  l'obtiendrai  plutôt  de 
l'empereur  que  pour  la  princesse  des  Ursins.  »  Enfin, 
le  prince  Eugène  consentit  que  l'on  remît  à  l'assemblée 
qui  devoit  se  tenir  pour  la  signature  de  la  paix  géné- 
rale l'article  des  Catalans  et  celui  de  la  princesse  des 
Ursins,  sans  que  les  difficultés  que  ces  deux  articles 
pouvoient  produire  rompissent  la  paix.  Mais  il  dési- 
roit  que  le  roi  retirât  ses  troupes  de  Catalogne,  ce  que 
Sa  Majesté  refusa  par  sa  lettre  du  1 5  janvier. 

Le  21 ,  le  maréchal  de  Villars  et  le  prince  Eugène 
reçurent  presque  en  même  temps  des  courriers  de  Ver- 
sailles et  de  Vienne.  Le  prince  Eugène  dit  qu'il  avoit 
ordre  de  partir  si  la  négociation  ne  finissoit  pas,  et  le 
maréchal  de  Villars  déclara  que  le  roi  ne  retireroit  pas 
les  troupes  qu'il  avoit  prêtées  au  roi  d'Espagne  pour 
soumettre  les  Catalans.  Le  prince  Eugène,  après  avoir 
longtemps  discuté,  y  consentit  enfin,  il  demanda  seu- 
lement que  le  roi  ne  s'opposeroit  pas  aux  secours 
d'hommes,  de  vivres  et  d'argent  que  l'empereur  pour- 
roit  leur  envoyer,  ce  qui  fut  entièrement  refusé^,  et 
enfin  que  ce  qui  seroit  tenté  sur  cela  ne  romproit  pas 
la  paix  entre  le  roi  et  l'empereur. 

A  l'égard  de  la  paix  entre  l'empereur  et  le  roi  d'Es- 
pagne, le  prince  Eugène  dit  qu'aussitôt  qu'il  y  en 
auroit  une  bien  solide  entre  le  roi  et  l'empereur,  l'autre 
seroit  bien  facile  à  terminer,  que  la  France  en  seroit 
la  médiatrice,  et  que,  du  reste,  il  seroit  établi  que  rien 
ne  pourroit  troubler  la  concorde  entre  le  roi,  l'empe- 
reur et  l'Empire. 

1.  Non  seulement  "Villars  ne  refusa  pas  cette  étrange  proposi- 
tion, mais  il  la  recommanda  à  Louis  XIV,  qui  y  répondit  par  la 
très  belle  dépêche  que  nous  avons  publiée,  op.  cit.,  p.  91. 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  23 

Le  prince  Eugène  expliqua  bien  clairement  que  l'em- 
pereur n'avoit  pas  beaucoup  de  moyens  d'aller  faire 
la  guerre  au  roi  d'Espagne,  qu'il  n'avoit  aucune  force 
maritime,  et  même  que  la  vente  qu'il  avoit  faite  de 
Final  aux  Génois  marquoit  assez  qu'il  n'étoit  pas 
occupé  des  entreprises  de  mer. 

Le  prince  Eugène  consentit  enfin  que  le  roi  ne  reti- 
rât pas  ses  troupes  de  la  Catalogne,  et  se  contenta 
qu'il  fût  permis  à  l'empereur  de  secourir  les  Catalans 
de  vivres,  d'argent  et  même  de  troupes,  s'il  pouvoiten 
envoyer.  Mais,  comme  toute  voie  lui  en  étoit  interdite 
par  terre  et  par  mer,  le  prince  de  Savoye  ajouta  que  ce 
qu'il  demandoit  étoit  seulement  afin  que  l'empereur 
pût  dire  à  des  peuples  qui  s'étoient  sacrifiés  pour  lui 
qu'il  faisoit  tout  ce  qui  étoit  en  son  pouvoir. 

Le  24,  un  envoyé  de  l'électeur  de  Bavière  vint 
remercier  le  maréchal,  de  la  part  de  l'électeur  son 
maître,  de  ce  qu'il  avoit  obtenu  de  l'empereur  le  réta- 
blissement total  de  ses  biens,  honneurs  et  dignités. 
L'électeur  de  Cologne  fit  faire  de  pareils  remerciements 
au  maréchal,  et  lui  marquèrent  tous  deux  une  grande 
reconnoissance  de  ce  qui  s'étoit  fait  en  leur  faveur  à  la 
négociation  de  Rastatt. 

Cependant,  le  prince  Eugène,  trouvant  dans  les  der- 
niers articles  envoyés  par  le  roi  plusieurs  points  qu'il 
ne  pouvoit  passer,  dit  au  maréchal  de  Villars  :  «  J'ai 
véritablement  un  ordre  positif  de  partir  sur  les  pre- 
mières difficultés,  mais  comme  je  suis  convaincu  que 
nous  ne  romprons  pas  pour  les  dernières,  je  donne 
encore  six  jours,  déclarant  que  ce  que  nous  signerons 
ici  sera  la  paix  générale,  dont  la  conclusion  ne  pourra 


24  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

être  suspendue  par  les  petites  difficultés  qui  regardent 
les  princes  d'Italie  ou  les  titres.  » 

Les  villes  de  Suisse,  pour  la  signature  de  la  paix 
générale,  furent  convenues  :  il  fut  dit  que  le  roi  ou 
l'empereur  en  nommeroit  trois,  et  que  celui  qui  nom- 
meroit  laisseroit  le  choix  à  l'autre. 

Le  maréchal  de  Villars  écrivit,  le  28  janvier*,  un 
peu  vivement  à  M.  de  Torcy  qui,  véritablement, 
n'avançoit  pas  la  paix  par  les  difficultés  peu  impor- 
tantes qu'il  faisoit  naître,  et  dont  les  dernières  regar- 
doient  Portolongone  et  la  princesse  des  Ursins.  Ce 
ministre  mandoit,  en  effet,  que,  si  la  princesse  des 
Ursins  étoit  satisfaite,  le  roi  se  rendroit  sur  Porto- 
longone. 

Le  maréchal  de  Villars  écrivit  à  M.  Voysin  plus  libre- 
ment, car  les  véritables  obstacles  venoient  de  la  jalou- 
sie de  M.  de  Torcy  contre  M.  Voysin,  et  de  ce  que  la 
paix  ne  se  traitoit  pas  sous  la  seule  direction  de  M.  de 
Torcy,  qui  ne  pouvoit  souffrir  que  les  courriers  de 
M.  le  maréchal  de  Villars  fussent  adressés  à  M.  Voy- 
sin. Le  maréchal,  ayant  bien  prévu  dès  les  commen- 
cements toutes  les  tracasseries  que  causeroit  cette  con- 
duite, l'avoit  représenté;  mais  le  roi  l'avoit  ordonné 
ainsi,  et  M.  Voysin  étoit  le  plus  accrédité  auprès  de  Sa 
Majesté.  Quoi  qu'il  en  soit,  ces  jalousies  de  ministres,  et 
d'aussi  petits  intérêts  comparés  à  ceux  que  traitoient 
les  deux  généraux,  auroient  rompu  la  négociation,  sans 
la  fermeté  de  ceux  qui  la  conduisoient  en  chef.  MM.  de 
la  Houssaye  et  Gontade,  gens  de  bon  esprit,  pressèrent 

1.  Les  principaux  passages  de  ce  courrier  véhément,  du  28  jan- 
vier, ont  été  reproduits  par  M.  de  Gourcy,  op.  cit.,  II,  213  et  suiv. 


1714]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  25 

le  maréchal  de  Villars  d'écrire  fortement  aux  deux 
ministres,  et  de  dépécher  un  courrier  pour  représen- 
ter que  les  ministres  de  l'empereur,  forcés  d'abandon- 
ner des  terres  magnifiques  que  l'empereur  leur  avoit 
données  dans  la  Bavière  et  le  haut  Palatinat,  s'oppo- 
soient  à  la  paix,  de  même  que  les  électeurs  de  Prusse 
et  d'Hanover  qui  comptoient  aussi  de  partager  les 
États  du  roi  de  Suède  dans  l'Empire,  que  la  reine  Anne, 
à  l'extrémité,  rendoit  aux  Wighs  toute  leur  autorité  en 
Angleterre,  et  qu'ainsi  les  fruits  de  deux  campagnes 
très  glorieuses  et  très  utiles  qui  avoient  forcé  l'empe- 
reur à  la  paix  alloient  devenir  inutiles  par  les  difficul- 
tés très  mal  fondées  qu'apportoit  la  France,  et  qui, 
sans  doute,  seroient  relevées  par  ceux  de  nos  enne- 
mis auxquels  la  continuation  de  la  guerre  étoit  très 
utile. 

Pendant  les  retardements  qu'apportoient  ces  diffé- 
rents obstacles,  on  proposa  au  roi  d'ordonner  au 
maréchal  de  Villars  d'attaquer  les  lignes  d'Etlingen, 
sans  songer  que  les  ennemis  avoient  plus  de  forces  der- 
rière, et  à  portée  de  s'y  placer,  que  le  maréchal  n'en 
avoit  pour  les  attaquer.  Enfin,  un  démon  ennemi  de  la 
tranquillité  générale  avoit  fait  oubUer  aux  ministres  de 
France  de  quelles  extrémités  ils  étoient  délivrés,  et 
toute  l'horreur  des  propositions  de  Gertrudemberg  et 
de  la  Haye.  De  sorte  qu'on  troubloit  l'Europe  pour  la 
quatrième  fois,  si  deux  généraux,  gens  d'honneur, 
occupés  chacun  du  véritable  intérêt  de  leur  maître,  et 
oubliant  les  leurs  particuhers,  n'avoient  traité  de  la 
paix  indépendamment  des  vues  particulières,  de  la 
jalousie  et  de  la  division  des  ministres  qui  l'auroient 
rompue  pour  toujours.   On  vouloit  que  l'empereur 


26  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

traitât  seul,  et  sur  cela  le  prince  Eugène  répondit  : 
«  Vous  voulez  donc  brouiller  l'empereur  avec  l'Empire  ? 
Il  suffit  que  l'empereur  vous  assure  que  la  paix  signée 
entre  nous  sera  la  paix  générale.  Mais  il  faut  bien  qu'il 
y  ait  un  lieu  où  les  ambassadeurs  de  l'Europe  se 
trouvent,  afin  que  l'Europe  entière  confirme  cette 
paix.  » 

Le  maréchal  de  Villars  manda  à  M.  de  Torcy  qu'il 
ne  pouvoit  comprendre  les  changements  qu'il  trouvoit 
dans  ses  dépêches,  ni  d'où  pouvoit  venir  un  désir 
formé  de  continuer  la  guerre,  qu'il  n'y  avoit  qu'à  lui 
mander  ce  qu'on  vouloit,  à  moins  qu'à  la  résolution 
déjà  prise  de  n'avoir  pas  la  paix  on  ne  voulût  joindre 
celle  de  le  charger  de  la  rupture  ;  en  un  mot,  que  la 
paix  la  plus  glorieuse  étoit  au  pouvoir  du  roi,  avec 
l'avantage  de  désunir  l'Empire  que  le  cardinal  de 
Richelieu,  le  prince  de  Gondé  et  M.  de  Turenne  regar- 
doient  comme  l'ennemi  seul  qui  pût  porter  un  grand 
dommage  à  la  France.  Il  écrivit  avec  la  même  force  à 
M""®  de  Maintenon,  se  plaignant  à  elle  de  la  contrariété 
des  ordres  qu'il  recevoit,  et  à  M.  Voysin  qu'il  ne  pou- 
voit plus  souffrir  les  discours  qui  se  répandoient  à  la 
cour,  où  l'on  disoit  que  l'on  avoit  consenti  à  des  con- 
ditions plus  dures  que  celles  de  Gertrudemberg. 

Enfin,  après  des  contestations  très  vives  entre  le 
prince  Eugène  et  le  maréchal  de  Villars,  tout  ce  que  le 
roi  pouvoit  désirer  pour  la  tranquillité  de  l'Italie  et 
pour  celle  du  reste  de  l'Europe  ayant  été  obtenu,  le 
maréchal  prit  la  résolution  d'envoyer  Gontade  à  la  cour 
porter  les  derniers  articles  dont  les  deux  généraux 
étoient  convenus,  et  de  les  remettre  à  la  volonté  du 
roi.  Le  prince  Eugène,  stipulant  pour  l'empereur,  mais 


1714]  xMÉMOiRES   DE   VILLARS.  27 

déclarant  en  même  temps  qu'il  ne  passeroit  rien  de 
plus,  alla  à  Stutgard  attendre  le  retour  de  Contade,  et 
le  maréchal  de  Villars  alla  passer  le  même  temps  à 
Strasbourg. 

Il  écrivit  à  M.  Voysin  que,  si  l'on  ne  finissoit  pas  par 
les  ordres  que  rapporteroit  Contade,  on  pouvoit  comp- 
ter sur  la  continuation  de  la  guerre,  et  prit  cette  occa- 
sion pour  lui  renouveler  ses  plaintes  et  sa  vive  indigna- 
tion contre  les  obstacles  ridicules  que  l'on  vouloit 
apporter  à  la  paix.  Il  expliqua  même  à  ce  ministre 
qu'il  avoit  donné  sa  parole  d'honneur  que  les  réponses 
de  la  cour  de  France  seroient  positives,  sans  quoi  le 
prince  Eugène  ne  se  seroit  pas  arrêté  à  Stutgard  *. 

Le  sieur  de  Contade  revint  à  Strasbourg  avec  la 
réponse  et  les  ordres  du  roi  sur  les  dernières  difficul- 
tés qui  avoient  porté  le  maréchal  de  Villars  à  l'envoyer 
à  la  cour. 

Le  roi,  qui  avoit  compris  que,  par  des  termes  géné- 
raux, l'empereur  vouloit  se  réserver  des  prétentions 
sur  la  Sicile  et  sur  les  petites  portions  du  Milanais  qui 
avoient  été  cédées  au  roi  de  Sicile,  voulut  des  explica- 
tions précises  sur  divers  points.  Le  maréchal  envoya 
Contade  au  prince  Eugène  à  Stutgard.  Mais  il  trouva 
dans  la  lettre  de  M.  de  Torcy  des  paroles  qui  mar- 
quoient  assez  les  sentiments  que  ce  ministre  avoit  fait 
paroitre  pendant  toute  la  négociation.  Le  maréchal 


1.  Le  départ  d'Eugène  pour  Stuttgard  et  la  remise  de  son 
mémoire,  du  6  février,  avaient  tout  le  caractère  d'un  ultimatum. 
Nous  avons  démontré  que  les  prétentions  de  l'empereur  étaient 
inacceptables,  et  que  les  motifs  attribués  par  Villars  à  la  résis- 
tance de  Torcy  étaient  chimériques.  La  modération  de  Louis  XIV 
et  l'habileté  de  Gontades  dissipèrent  ce  nouveau  nuage. 


28  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

savoit,  en  effet,  qu'il  Tavoit  désiré  à  quelque  autre, 
auquel  il  lui  auroit  fait  beaucoup  d'honneur  d'avan- 
tages bien  moins  considérables  que  ceux  que  le  maré- 
chal avoit  obtenus. 

Le  maréchal  de  Villars  reçut  une  lettre  du  prince 
Eugène  du  23  février  en  réponse  à  celle  que  lui  avoit 
portée  M.  de  Gontade,  par  laquelle  il  promettoit  de  se 
rendre  à  Rastatt  le  27  du  même  mois,  protestant  que, 
sur  les  dernières  explications  que  le  roi  désiroit,  il  avoit 
été  aussi  loin  qu'on  pouvoit  l'attendre  de  lui  ;  qu'il  avoit 
toujours  assuré  qu'on  ne  lui  trouveroit  pas  de  mauvaise 
finesse,  et  qu'ayant  lieu  de  croire  que  l'on  vouloit 
finir  et  qu'il  n'étoit  question  que  de  parler  clairement, 
il  ne  balançoit  pas  à  se  rendre  à  Rastatt^. 

Il  faut  observer  que  le  roi  désira  fortement  que, 
dans  le  traité,  les  électeurs  de  Bavière  et  de  Cologne 
fussent  nommés  avec  leurs  dignités  dont  ils  avoient 
été  privés  par  leurs  bans. 

Le  prince  Eugène  étant  arrivé  dit  au  maréchal  de 
Villars,  en  présence  du  sieur  de  Gontade,  et  avec  une 
sincérité  qui  lui  est  naturelle,  que,  s'il  avoit  pu  pré- 
voir que  l'on  eût  emporté  des  avantages  aussi  consi- 
dérables pour  le  roi  dans  la  négociation,  il  auroit 
mieux  aimé  avoir  les  bras  cassés  que  de  s'en  charger; 
mais  que  l'on  avoit  gagné  l'un  après  l'autre  divers 
points  auxquels  il  ne  s'attendoit  pas. 

M.  Voysin  manda  au  maréchal  qu'il  ne  pouvoit 
s'empêcher  de  lui  dire  en  confidence  qu'il  pressoit 
assez  souvent  le  roi  avec  trop  de  vivacité.  Le  maré- 


1.  Le  texte  de  la  lettre  que  nous  donnons  {op.  cit.,  II,  Hl)  ne 
justifie  pas  complètement  cette  analyse. 


1714]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  29 

chai  lui  répondit  qu'il  savoit  bien  que  les  maximes 
des  courtisans  étoient  de  préférer  le  bonheur  de  plaire 
au  maître  à  la  gloire  de  le  bien  servir,  mais  que, 
comme  il  avoit  toujours  été  très  éloigné  de  ces  prin- 
cipes, il  ne  changeroit  pas  ;  qu'au  reste,  lorsqu'il  osoit 
disputer  au  roi  certaines  choses,  il  les  refusoit  forte- 
ment au  prince  Eugène,  que,  par  cette  conduite,  il 
parvenoit  au  bonheur  de  conclure  une  paix  que  les 
bons  serviteurs  du  roi  trouveroient  plus  glorieuse  et 
plus  utile  qu'ils  ne  l'avoient  jamais  espérée,  et  qu'enfin 
il  vouloit  bien  que  ses  ennemis  fussent  les  juges  de  sa 
conduite,  persuadé  que  l'événement  la  justifieroit  assez. 

Le  prince  Eugène  s'étoit  rendu  à  Rastatt,  trois 
heures  avant  le  temps  qu'il  avoit  marqué  au  maréchal 
de  Villars,  voulant  avoir  la  politesse  d'y  arriver  le  pre- 
mier, et  n'étant  plus  question  de  cérémonies.  Ses  pre- 
mières expressions  marquoient  le  désir  sincère  qu'il 
avoit  de  pouvoir  contribuer  au  rétablissement  d'une 
intelligence  parfaite  entre  l'empereur  et  le  roi  ;  il  dit 
même  que  l'intention  de  son  maître  étoit  de  choisir 
dans  sa  cour  ce  qu'il  y  avoit  de  plus  considérable  pour 
l'envoyer  ambassadeur  extraordinaire  auprès  du  roi. 

Le  maréchal  pressa  pour  terminer  le  peu  de  diffé- 
rends qui  restoient  pour  conclure  une  paix  générale 
avec  le  roi  d'Espagne.  Le  prince  Eugène  répondit  que 
le  roi  en  seroit  le  médiateur,  mais  que  l'empereur  et 
l'impératrice,  ne  pouvant  rien  obtenir  pour  les  Cata- 
lans dont  ils  causoient  la  ruine,  vouloient  au  moins, 
pour  leur  honneur,  pouvoir  dire  :  «  Nous  ne  vous  avons 
pas  abandonnés,  puisque  nous  n'avons  pas  voulu  con- 
clure avec  le  roi  d'Espagne.  »  «  Si  je  vous  montrois, 
ajouta-t-il,  les  lettres  de  la  main  de  l'empereur  et  de 


30  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

l'impératrice  sur  ce  sujet,  vous  comprendriez  que  c'est 
un  malheur  pour  moi  d'avoir  traité  une  paix  dans 
laquelle  je  n'ai  pu  obtenir  ce  qui  étoit  le  plus  précieux 
à  l'un  et  à  l'autre.  Moi-même,  quand  je  songe  qu'avec 
l'abandon  des  Catalans  et  de  Portolongone  vous  avez 
obtenu  le  rétablissement  total  des  électeurs,  la  paix 
entière  de  Riswick  et  Landau  fortifié,  je  trouve.  Mon- 
sieur le  maréchal,  que  depuis  deux  ans  vous  m'avez 
assez  maltraité.  L'amitié  qui  est  entre  nous  ne  m'em- 
pêche pas  de  le  sentir  vivement,  et  je  vous  assure  que 
je  ne  serai  pas  bien  traité  à  Vienne  ^  » 

«  Je  puis  vous  répondre,  »  lui  répliqua  le  maréchal, 
«  que  je  le  suis  beaucoup  plus  mal  à  Versailles.  »  Sur 
quoi,  le  prince  Eugène  dit  :  «  Hé  bien,  je  vous  répète, 
Monsieur  le  maréchal,  que,  si  j'avois  pu  imaginer  que 
l'on  eût  porté  aussi  loin  les  intérêts  de  votre  maître, 
j'aurois  mieux  aimé  avoir  les  bras  cassés  que  de  me 
charger  de  la  négociation.  » 

On  apprit,  le  3  mars,  la  mort  de  la  reine  d'Espagne, 
princesse  d'un  mérite  accompli,  et  qui  avoit  montré 
tout  l'esprit  et  toute  la  fermeté  d'une  héroïne  dans  les 
diverses  fortunes  qu'avoit  essuyées  le  roi  d'Espagne, 
surtout  lorsqu'il  fut  contraint  d'abandonner  sa  capi- 
tale. Cette  perte  étoit  bien  importante  pour  la  France, 
et  elle  ne  se  fit  que  trop  sentir  quelques  années  après 
par  le  caractère  opposé  de  la  reine  qui  succéda  à  cette 
charmante  princesse. 

1.  Eugène  écrivait  pourtant  en  même  temps  à  l'empereur  : 
«  J'ai  la  confiance  d'avoir  obtenu,  malgré  la  supériorité  militaire 
de  nos  ennemis  et  la  défection  de  nos  alliés,  des  conditions  de 
paix  plus  avantageuses  et  plus  glorieuses  que  celles  que  nous  eus- 
sions obtenues  à  Utrecht...  » 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  31 

Les  dix  jours  que  le  prince  Eugène  et  le  maréchal 
de  Villars  passèrent  à  Rastatt,  ils  dînèrent  et  soupèrent 
régulièrement  ensemble,  alternativement  chez  l'un  et 
chez  l'autre.  Dans  le  premier  voyage,  ils  dînoient  tous 
les  jours  ensemble,  mais  ils  n'y  soupoient  pas. 

Pendant  ce  peu  de  jours,  il  vint  divers  princes  de 
l'Empire  à  Rastatt,  entr'autres  les  princes  de  Wirtem- 
berg,  de  Dourlac  et  de  Solern,  le  neveu  de  l'électeur 
de  Mayence  et  plusieurs  généraux. 

Enfin,  les  deux  plénipotentiaires  commencèrent  à 
lire  le  traité  le  6  mars,  à  six  heures  du  soir,  espérant, 
dans  la  résolution  où  ils  étoient  l'un  et  l'autre  de  ne 
point  faire  de  mauvaises  difficultés,  qu'ils  pourroient 
signer  avant  minuit.  Le  prince  Eugène,  le  maréchal 
de  Villars,  M.  de  la  Houssaye,  le  baron  de  Hundheim, 
les  sieurs  de  Penterieder  et  d'Hauteval,  premiers  secré- 
taires, cherchèrent  tous  également  ce  qui  pouvoit  con- 
venir; on  ne  put,  néanmoins,  finir  à  mettre  au  net  le 
traité  qu'à  sept  heures  du  matin  du  7  mars,  et,  l'instant 
après  avoir  signé,  le  prince  Eugène  et  le  maréchal  de 
Villars  montèrent  dans  leurs  chaises  de  poste  pour  se 
rendre  l'un  à  Vienne  et  l'autre  à  Versailles.  En  se  quit- 
tant, ils  se  promirent  mutuellement  la  continuation  de 
leur  vive  amitié.  Elle  avoit  commencé,  en  1687,  à  la 
campagne  de  Hongrie,  dans  laquelle  le  maréchal  de 
Villars  conçut  une  grande  idée  du  prince  Eugène.  Tous 
deux  furent  élevés  l'année  d'après  dans  les  dignités  de 
la  guerre.  Le  prince  Eugène,  par  sa  haute  naissance  et 
par  son  mérite,  parvint  en  peu  d'années  au  premier 
commandement.  Le  maréchal  de  Villars,  qui  avoit  été 
fort  maltraité  par  M.  de  Louvois  et  qui  vit  sa  haine  ces- 
ser cette  année-là,  se  trouva  en  moins  de  trois  ans,  de 


32  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

mestre  de  camp,  commandant  en  chef  un  corps  d'ar- 
mée, comme  on  l'a  vu  dans  ces  Mémoires. 

Il  se  rendit  à  Versailles  le  14.  Le  duc  de  Lorraine  lui 
avoit  fait  demander  avec  beaucoup  d'empressement 
une  entrevue  lorsqu'il  passeroit  près  de  Luné  ville,  et 
il  envoya  de  ses  officiers  pour  être  informé  précisé- 
ment du  moment.  Il  marqua  au  maréchal  tous  les  sen- 
timents de  la  plus  vive  estime  et  du  désir  qu'il  avoit 
d'avoir  part  dans  son  amitié. 

Ce  prince  est  très  poli  et  a  toutes  les  qualités  d'un 
honnête  homme.  Il  est  fort  attaché  à  la  maison  d'Au- 
triche, élevé  par  une  mère  sœur  de  l'empereur  Léo- 
pold  et  d'un  mérite  distingué.  La  situation  de  ses  États 
ne  lui  permettant  pas  de  prendre  part  à  la  guerre,  on 
lui  a  vu  pendant  sa  vie  un  attachement  très  tendre  et 
très  constant  pour  M"'^  de  Graon  ^ ,  dont  il  a  fait  le  mari 
prince  de  l'Empire  et  grand  d'Espagne,  par  son  crédit 
auprès  de  l'empereur. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  reçu  du  roi  avec  toutes 
les  marques  de  bonté  que  ce  grand  roi  pouvoit  mar- 
quer à  un  serviteur  zélé  qui  venoit  de  lui  rendre  de 
si  grands  services.  Il  lui  donna  en  arrivant  les  grandes 
entrées  qui  étoient  la  faveur  la  plus  distinguée  par  la 
liberté  qu'elle  donnoit  d'approcher  de  sa  personne  en 
tous  temps,  et  il  joignit  à  cette  grâce  celle  d'accorder 
au  marquis  de  Villars  tous  les  gouvernements  de  son 
père,  de  la  même  sorte  que  Sa  Majesté  avoit  accordé 
celui  de  Languedoc  au  prince  de  Bombes,  son  petit- 
fils. 

1.  Anne-Marg.  de  Ligniville,  deuxième  femme  de  Marc  de 
Beauvau,  princesse  de  Craon  et  mère  de  dix-huit  enfants,  dame 
d'honneur  de  la  duchesse  de  Lorraine  (El.-Gh.  d'Orléans). 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  33 

11  avoit  été  résolu  que  les  ambassadeurs  du  roi,  de 
l'empereur  et  de  la  plupart  des  puissances  de  l'Europe 
se  trouveroient  à  Bade  en  Suisse,  ville  choisie  pour  la 
signature  de  la  paix  générale.  Les  plénipotentiaires  de 
la  part  du  roi  étoient  M.  le  comte  du  Luc^  qui  étoit 
ambassadeur  en  Suisse.  Ce  devoit  être,  pour  homme 
de  robe,  M.  de  la  Houssaye-,  mais  la  dignité  de  con- 
seiller d'État  ne  lui  permit  pas  de  passer  après  le  comte 
du  Luc  qui  étoit  nommé;  pour  second,  ce  fut  M.  de 
Saint-Gontest^,  maître  des  requêtes,  intendant  des  évê- 
chés,  et  qui  l'avoit  été  dans  les  armées  qu'avoit  com- 
mandées le  maréchal  de  Villars.  Les  plénipotentiaires 
de  la  part  de  l'empereur  étoient  les  comtes  de  Goës  et 
de  Seilern.  Ils  arrivèrent  à  Bade  dans  le  mois  de  juillet. 
Le  prince  Eugène  et  le  maréchal  de  Villars,  comme 
chefs  de  l'ambassade  de  leurs  maîtres,  dévoient  s'y 
rendre  le  septième  jour  du  mois  de  septembre. 

Il  est  certain  que,  pour  lors,  l'intention  du  roi  et 
de  l'empereur  étoit  de  s'unir  véritablement  d'intérêt 
avec  le  roi  d'Espagne.  Celui  de  la  religion  fortifioit  les 
intentions  de  ces  trois  puissances,  et,  en  effet,  l'em- 
pereur n'ayant  pas  de  prince,  il  étoit  de  la  dernière 
importance  de  prendre  des  mesures  pour  que  l'Empire 
ne  devînt  pas  alternatif  entre  les  cathohques  et  les 

1.  Gh.-Fr,  de  Vintimille,  comte  du  Luc,  fut  ensuite  ambassa- 
deur à  Vienne  et  conseiller  d'État.  Son  frère  fut  archevêque 
d'Aix  et  de  Paris. 

2.  Félix  Le  Peletier  de  la  Houssaye,  que  nous  avons  déjà  vu 
intendant  d'Alsace,  et  qui  devint  contrôleur  général  sous  la 
régence. 

3.  Dom. -Claude  de  Barberie  de  Saint-Contest  avait  été  inten- 
dant de  Metz,  devint  conseiller  d'État  et  fut  plénipotentiaire  au 
congrès  de  Cambrai  (1724). 

IV  3 


34  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

protestants  :  objet  que  ces  derniers  avoient  depuis 
longtemps. 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  devoit  rejoindre  le  prince 
Eugène,  étoit chargé  de  le  porter  à  former  un  plan  pour 
faire  cesser  les  troubles  du  Nord,  où  la  guerre  étoit 
encore  allumée  entre  la  Suède,  leDanemarck,  la  Pologne 
et  la  Moscovie. 

Le  roi  chargeoit  aussi  le  maréchal  de  savoir  du 
prince  Eugène  quels  étoient  les  sentiments  de  l'em- 
pereur sur  le  roi  d'Angleterre,  connu  sous  le  nom  de 
chevalier  de  Saint -Georges,  et  l'on  parloit  alors  de  le 
marier  avec  la  fille  aînée  du  prince  Charles  de  Neu- 
bourg.  Enfin,  il  devoit  traiter  aussi  avec  le  prince 
Eugène  de  la  promotion  au  cardinalat  de  M.  de  Bissy, 
évèque  de  Meaux,  et  il  obtint  que  l'empereur  n'y  feroit 
aucune  opposition. 

On  apprit  dans  le  même  temps  la  mort  de  la  reine 
Anne  d'Angleterre,  et  que  le  duc  d'Hanover  avoit  été 
proclamé  roi  d'Angleterre  par  le  Parlement.  Comme 
le  roi  étoit  engagé  à  reconnoitre  la  succession  à  la  cou- 
ronne d'Angleterre  dans  la  ligne  protestante,  cette 
nouvelle  ne  pouvoit  apporter  aucun  changement  con- 
sidérable dans  ce  qui  devoit  se  passer  à  Bade. 

Le  maréchal  de  Villars  se  rendit  à  Huningue,  où  il 
fut  informé  par  un  courrier  des  ambassadeurs  du  roi 
à  Bade  que  l'arrivée  du  prince  Eugène  étoit  différée 
de  quelques  jours.  Il  jugea  bien  que  la  nouvelle  de  la 
mort  de  la  reine  d'Angleterre  et  la  proclamation  de 
l'électeur  d'Hanover,  arrivée  à  Vienne  dans  le  moment 
du  départ  du  prince  de  Savoye,  étoient  la  raison  de 
son  retardement.  Le  maréchal  prit  donc  le  parti  d'al- 
ler passer  quelques  jours  à  Strasbourg,  parce  qu'il  ne 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  35 

convenoit  point  à  la  dignité  du  roi  que  le  chef  de 
l'ambassade  attendit  plusieurs  jours  celui  de  l'empe- 
reur dans  le  lieu  du  Congrès. 

Le  prince  Eugène  avoit  envoyé  un  courrier  au 
maréchal  de  Villars  pour  l'avertir  de  son  retardement. 
Mais  ce  courrier  alla  le  chercher  à  Paris,  sans  s'infor- 
mer sur  la  route  de  celle  que  prenoit  le  maréchal  de 
Villars.  Enfin  il  partit  de  Strasbourg  le  30  août  pour 
revenir  à  Huningue,  où  il  arriva  le  31 ,  croyant  bien 
qu'il  n'auroit  que  quelques  jours  à  attendre.  En  arri- 
vant à  la  petite  ville  de  Bruch,  à  trois  lieues  de  Bade, 
il  fut  informé  d'une  difficulté  que  faisoient  les  ambas- 
sadeurs de  l'empereur  sur  le  titre  de  celsissimus ,  qu'ils 
prétendoient  pour  M.  le  prince  Eugène  seul,  alléguant 
que  M.  le  duc  de  Longueville,  signant  la  paix  géné- 
rale de  Munster,  n'avoit  pu  l'obtenir;  que  cependant 
il  prétendoit  la  dignité  de  prince,  et  qu'il  l'avoit  réel- 
lement en  France.  Sur  cet  exemple,  les  ambassadeurs 
du  roi  s'étoient  rendus.  Le  maréchal  de  Villars  leur 
manda  que,  comme  pair  de  France,  il  avoit  droit  aux 
mêmes  titres  que  les  princes  étrangers,  et  qu'il  n'iroit 
pas  à  Bade,  si  l'on  prétendoit  établir  quelque  diffé- 
rence. 

Les  ambassadeurs  de  l'empereur  dépêchèrent  un 
courrier  au  prince  Eugène,  qui  fit  cesser  la  difficulté 
en  consentant  à  ce  que  désiroit  le  maréchal  de  Villars, 
qui,  le  7  septembre \  se  rendit  à  Bade,  à  trois  heures 

1.  Il  s'est  produit  une  certaine  confusion  dans  les  dates.  Le 
prince  Eugène  arriva  à  Baden  le  5  septembre,  Villars  le  même 
jour  dans  l'après-midi,  et  le  traité  fut  signé  le  7,  à  onze  heures 
du  matin  ;  le  10,  les  deux  plénipotentiaires  n'avaient  pas  encore 
quitté  la  ville.  (Lettre  de  Gally,  secrétairede  Villars,  au  président 
de  Cholier.  Archives  du  comte  de  Gibeins.) 


36  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

après  midi.  Il  alla  descendre  chez  le  comte  du  Luc,  qui, 
avec  M.  de  Saint-Gontest  et  plusieurs  ministres  étran- 
gers qui  se  trouvoient  à  Bade,  étoit  venu  au-devant 
de  lui  à  une  lieue  de  la  ville. 

Les  ambassadeurs  de  l'empereur  vinrent  le  voir 
dans  le  même  moment,  et,  ayant  été  averti  deux 
heures  après  par  M.  de  Penteriedder,  premier  secré- 
taire d'ambassade,  que  le  prince  Eugène  étoit  arrivé, 
il  alla  le  voir,  et  ces  deux  généraux  se  marquèrent 
l'amitié  qu'ils  avoient  très  vive  et  très  sincère  l'un 
pour  l'autre.  Ils  n'avoient  point  d'équipage;  mais  le 
comte  du  Luc  et  M.  de  Saint-Gontest  faisoient  une 
dépense  magnifique,  et  l'on  mangea  chez  tous  les 
ministres  qui  remplissoient  la  ville  de  Bade. 

L'abbé  Passioni  y  étoit  chargé  des  affaires  du  pape, 
et  il  y  avoit  un  autre  nonce  qui  avoit  beaucoup  con- 
tribué aux  divisions  qui  partageoient  les  Suisses,  et 
qui  même  avoit  eu  beaucoup  de  part  à  la  guerre  qui 
étoit  entre  eux. 

Gomme  tout  avoit  été  réglé  pour  la  paix  générale, 
presque  toutes  les  conditions  ayant  été  décidées  dans 
celle  de  Rastatt,  il  ne  fut  question  dans  les  conférences 
particulières  des  deux  chefs  d'ambassade  que  de  pro- 
jets pour  la  continuation  d'une  parfaite  intelligence 
entre  les  deux  plus  puissants  princes  de  l'Europe,  et 
dont  l'union  ou  la  division  pouvoient  seules  y  main- 
tenir la  tranquillité  ou  y  allumer  une  guerre  générale. 

Le  5  septembre,  le  prince  Eugène  dit  au  maréchal 
de  Villars  qu'il  avoit  ordre  de  son  maître  de  l'entre- 
tenir de  certaines  matières,  dont  les  ambassadeurs  de 
l'empereur  n'avoient  aucune  connoissance ,  et,  par 
conséquent,  qu'ils  dévoient  traiter  eux  seuls.  Ils  s'as- 


I 


à 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  37 

semblèrent  le  6  au  soir  et  furent  près  de  trois  heures 
ensemble. 

Le  premier  article  rouloit  sur  l'intérêt  de  la  reli- 
gion dans  la  Suisse,  l'empereur  souhaitant  pour  cela  de 
prendre  telles  mesures  que  le  roi  trouveroit  conve- 
nables. Le  maréchal  répondit  que  le  comte  du  Luc, 
ambassadeur  de  France  en  Suisse,  étoit  informé  à  fond 
des  intentions  du  roi,  et  qu'il  n'étoit  pas  possible 
d'entamer  cette  matière  sans  l'admettre  à  la  conférence. 

De  l'intérêt  de  la  religion,  en  Suisse,  le  prince 
Eugène  passa  au  même  intérêt  dans  l'Empire,  et  dit 
que  l'empereur  étoit  persuadé  que  la  piété  du  roi  si 
connue  le  feroit  entrer  dans  ses  sentiments.  Le  maré- 
chal de  Villars  répondit  que  l'empereur  ne  se  trom- 
poit  pas,  mais  qu'il  paroîtroit  au  roi  que,  pour  tra- 
vailler à  un  projet  si  saint,  il  falloit  rétablir  l'union  de 
l'empereur  avec  le  roi  d'Espagne.  La  réponse  du  prince 
Eugène  fut  que  l'on  travailleroit  incessamment  à  cette 
union,  et  que  le  roi  en  seroit  le  médiateur,  s'il  le 
vouloit. 

On  traita  aussi  ce  qui  regardoit  les  guerres  du  Nord, 
et  le  prince  Eugène  dit  que  l'empereur  ne  demandoit 
pas  mieux  que  de  travailler  à  ces  divers  objets,  de 
concert  avec  le  roi;  que  ce  prince  avoit  pratiqué  le 
retour  du  roi  de  Suède,  et  qu'on  pouvoit  compter  qu'il 
étoit  actuellement  en  chemin  pour  revenir  dans  ses 
états.  Il  ajouta  que  l'on  désiroit  un  ambassadeur  de 
France  à  Vienne,  et  que  le  comte  de  Konigseck  étoit 
destiné  pour  venir  en  cette  qualité  de  la  part  de  l'em- 
pereur auprès  du  roi. 

Le  prince  Eugène  dit  au  maréchal  de  Villars  : 
«  Nous  savons  que  le  roi  a  fait  un  testament.  Cette 


38  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  [1714 

précaution  prise  par  un  prince  si  sage  ne  sauroit  avoir 
pour  objet  que  d'affermir  la  tranquillité  dans  toute 
l'Europe.  Gomme  l'empereur  a  le  même  dessein,  le 
moyen  certain  de  le  faire  réussir  ne  seroit-il  pas  de 
faire  entrer  Sa  Majesté  impériale  dans  les  mesures  que 
le  testament  règle  selon  les  apparences?  » 

«  Le  roi,  »  répondit  le  maréchal  de  Villars,  «  a 
déclaré  que  personne  n'avoit  connoissance  de  ce  tes- 
tament, et  il  a  paru  à  tout  ce  qui  l'approche  le  plus 
qu'il  vouloit  que  le  secret  en  fût  gardé  jusqu'après 
sa  mort.  Toutes  les  précautions  qu'il  a  prises  pour 
cela  marquent  assez  qu'il  n'en  fera  part  à  personne. 
Vous  savez  que  l'on  a  fait  dans  la  grand' chambre  du 
palais  une  place  où  le  coffre  est  enfermé  sous  trois 
clefs,  dont  l'une  est  entre  les  mains  du  roi,  l'autre  est 
gardée  par  le  premier  président,  et  la  troisième  par 
le  procureur  général.  On  doit  compter  que  le  roi  per- 
sistera dans  le  dessein  de  ne  s'ouvrir  à  personne  de 
ses  intentions.  » 

Le  prince  Eugène  ne  répHqua  rien,  et  l'on  passa  à 
d'autres  matières  qui  regardoient  le  roi  d'Espagne,  et 
les  états  que  ce  prince  possédoit  en  Italie.  Le  prince 
Eugène  dit  que  l'empereur  prendroit  volontiers  le  roi 
pour  juge  de  ces  différends.  On  parla  ensuite  des  inté- 
rêts mutuels  qu'avoient  le  roi  et  l'empereur  de  serrer 
les  nœuds  de  leur  union,  d'autant  plus  nécessaire  que 
le  bien  de  la  religion  demandoit  une  parfaite  intelli- 
gence entre  eux.  Enfin  on  traita  des  affaires  d'Angle- 
terre et  des  différends  qui,  pour  lors,  partageoient  les 
treize  cantons. 

Toutes  ces  matières  furent  discutées  entre  le  prince 
Eugène  et  le  maréchal  de  Villars  seuls,  sans  que  les 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  39 

autres  ambassadeurs  en  eussent  aucune  connoissance, 
ni  même  leurs  premiers  secrétaires,  et  enfin  ils 
jetèrent  les  premiers  plans  d'une  union  qui,  selon 
toutes  les  apparences,  auroit  produit  la  gloire  et  l'aug- 
mentation de  puissance  des  augustes  maisons  de 
France  et  d'Autriche.  Ils  dévoient  presser  mutuelle- 
ment la  nomination  et  le  départ  de  deux  ambassadeurs 
pour  résider  l'un  à  Paris,  l'autre  à  Vienne,  ce  qui 
n'avoit  pas  été  depuis  plusieurs  siècles. 

Le  roi  étoit  pour  lors  occupé  des  intérêts  du  roi 
d'Angleterre,  et,  bien  que  cette  affaire  exigeât  un  secret 
impénétrable,  l'on  pouvoit  espérer  que  l'empereur 
n'y  seroit  pas  absolument  contraire  ;  mais  il  n'étoit  pas 
encore  temps  de  s'ouvrir  sur  cette  matière  au  ministre 
de  l'empereur,  et  il  importoit  auparavant  d'être  assuré 
que  Sa  Majesté  impériale  étoit  bien  déterminée  à 
abandonner  les  intérêts  du  duc  d'Hanover  appelé  à  la 
couronne  d'Angleterre.  Honneur  dont  on  prétendoit 
qu'il  désiroit  plutôt  le  titre  que  la  fausse  autorité  des 
rois  d'Angleterre,  qui  ne  se  conserve  que  par  des 
conseils  souvent  violents,  et  par  conséquent  dan- 
gereux. 

L'empereur  fit  un  présent  de  20,000  francs  au 
s'^  d'Hauteval,  premier  secrétaire  du  maréchal  de  Vil- 
lars,  et  qui  avoit  servi  de  secrétaire  d'ambassade  à 
Rastatt.  Le  maréchal  de  Villars  suppha  le  roi  de  faire 
un  présent,  pour  le  moins  aussi  considérable,  au  s''  de 
Penteriedder,  qui  avoit  fait  la  même  fonction  auprès 
du  prince  Eugène,  et  que  nous  verrons  dans  la  suite 
faire  figure  dans  les  ambassades  et  auprès  de  l'em- 
pereur. 

Le  maréchal  de  Villars  apprit  la  veille  de  son  départ 


40  MÉMOIRES   DE   VILLÂRS.  [1714 

que  le  roi  avoit  donné  au  maréchal  de  Villeroy  la 
charge  de  chef  du  Conseil  des  finances,  sur  laquelle  le 
prince  Eugène  et  les  autres  ambassadeurs  avoient  déjà 
fait  des  compliments  au  maréchal  de  Villars,  persua- 
dés tous  qu'elle  ne  pouvoit  regarder  que  lui.  Cette 
nouvelle  engagea  le  maréchal  de  Villars  à  écrire,  le 
10  septembre  1714,  la  lettre  que  l'on  trouvera 
ci-jointe  adressée  à  M™®  de  Maintenon  : 

Vous  aurez  trouvé,  Madame,  que  nous  n'avons  pas  laissé 
languir  la  signature  du  traité  solennel  entre  le  roi,  l'empereur 
et  l'Empire,  et  vous  trouverez  aussi  que  je  ne  vous  ai  pas  flat- 
tée quand  j'ai  eu  l'honneur  de  vous  assurer  que  les  change- 
ments arrivés  en  Angleterre  ne  troubleroient  pas  la  paix.  Il 
étoit  bon  cependant  qu'elle  fût  faite,  et  j'espère,  avec  l'aide  du 
Seigneur,  qu'outre  le  bonheur  de  la  paix,  le  roi  aura  la  gloire 
de  voir  son  alliance  et  son  amitié  véritablement  recherchées  par 
la  maison  d'Autriche.  Vous  serez  satisfaite.  Madame,  des  assu- 
rances que  je  porte  à  Sa  Majesté  sur  cela. 

Nous  avons  su  par  les  lettres  de  Genève  qu'il  étoit  arrivé  un 
courrier  à  M.  le  maréchal  de  Villeroy  pour  lui  apprendre  les 
dernières  et  grandes  grâces  que  le  roi  lui  fait.  Le  prince  Eugène 
m'avoit  fait  des  compliments  que  je  n'avois  pas  reçus,  et  le 
grand  nombre  de  ministres  étrangers  qui  sont  ici,  et  qui  trouvent 
l'empereur  si  heureux  d'avoir  un  ministre  tel  que  le  prince 
Eugène,  sMmaginoient  que  celui  des  généraux  du  roi,  qui  a  le 
plus  vu  de  grandes  et  heureuses  guerres  finies  par  la  plus 
importante  des  négociations,  auroit  infailliblement  l'honneur 
d'entrer  dans  son  conseil.  Pour  moi,  Madame,  je  me  trouve 
toujours  trop  heureux  quand  je  songe  qu'ayant  le  bonheur 
d'approcher  le  plus  grand  et  le  meilleur  maître  du  monde,  je 
ne  lui  rappelle  point  de  fâcheuses  idées;  qu'il  peut  penser  : 
«  celui-là  m'a  plusieurs  fois  mis  en  péril,  et  cet  autre  m'en  a  tiré.  » 
Que  me  faut-il  de  plus?  Les  autres  avoient  besoin  de  consola- 
tions pour  les  malheurs  qu'ils  ont  eus,  et  moi  je  suis  trop  bien 
payé  de  mes  services,  et  véritablement  très  content,  pourvu 
que  vous  me  permettiez  de  compter  toujours  sur  vos  bontés. 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  41 

et  que  vous  me  fassiez  l'honneur  de  me  regarder  comme 
l'homme  du  monde  qui  est,  etc. 

Le  traité  fut  lu  dans  la  maison  de  la  ville  de  Bade, 
les  portes  ouvertes,  en  présence  de  tous  les  ministres 
étrangers  et  de  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  gens  considé- 
rables. Les  deux  chefs  de  l'ambassade  avoient  deux 
places  distinguées,  et  après  eux  étoient  les  ambassa- 
deurs du  roi  et  de  l'empereur.  Le  traité  étoit  en  latin. 

Le  1 1 ,  les  deux  chefs  partirent,  le  prince  Eugène 
pour  Vienne,  et  le  maréchal  de  Villars  pour  Fontai- 
nebleau où  étoit  la  cour.  Le  prince  Eugène  dit  qu'étant 
venu  sans  équipage,  il  n'avoit  compté  sur  aucun 
secours  de  l'empereur,  qui,  pourtant,  lui  avoit  envoyé 
la  veille  de  son  départ  1 00,000  livres  pour  son  voyage. 
On  donna  10,000  écus  au  maréchal  de  Villars. 

Comme  il  pouvoit  arriver  que  l'empereur  auroit  à 
traiter  avec  le  roi  directement,  le  prince  Eugène  donna 
un  chiffre  au  maréchal  afin  de  pouvoir  traiter  ensemble. 
Il  est  certain  que,  durant  tout  le  temps  que  les  deux 
généraux  furent  à  Bade,  le  prince  de  Savoye  n'oubha 
aucune  des  assurances  qu'il  pouvoit  donner  de  la  part 
de  l'empereur,  et  de  son  désir  sincère  de  s'unir  pour 
toujours  avec  le  roi,  tant  pour  l'intérêt  de  la  religion 
que  pour  les  leurs  particuliers,  et  qu'il  parut  vouloir 
détruire  à  jamais  cet  ancien  préjugé  que  les  maisons 
de  France  et  d'Autriche  seroient  éternellement  irré- 
concihables. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  très  bien  reçu  du  roi, 
mais  enfin  il  trouva  le  maréchal  de  Villeroy  revêtu  de 
la  charge  de  chef  du  Conseil  des  finances  et  ministre, 
situation  bien  différente  des  affaires  et  des  emplois 
qu'ils  occupoient  l'un  et  l'autre  depuis  six  ou  sept  ans. 


42  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

Après  les  grands  services  que  le  maréchal  de  Vil- 
lars  avoit  rendus  à  l'État,  le  roi  avoit  quelque  peine 
de  ne  pouvoir  faire  une  chose  à  laquelle  il  savoit  que 
le  maréchal  avoit  pensé.  Il  le  témoigna  à  Contade,  qui 
avoit  été  envoyé  de  Rastatt  pour  porter  le  traité  de 
paix.  En  lui  parlant  de  ce  que  le  maréchal  de  Villars 
pouvoit  désirer,  il  lui  dit  :  «  Mais  il  a  songé  à  être 
connétable.  »  Contade  répondit  que  jamais  le  maré- 
chal n'en  avoit  rien  fait  connoître  à  ses  amis  de  la  plus 
étroite  confiance,  dans  le  nombre  desquels  il  croyoit 
être.  Il  est  vrai  que  le  maréchal  de  Villars  avoit  écrit 
à  M™®  de  Maintenon  :  «  Que  les  bontés  dont  le  roi 
l'honoroit  et  la  juste  confiance  qu'elles  pouvoient  lui 
donner  le  flattoient  assez  pour  oser  prétendre  à  la 
dignité  de  connétable,  et  pour  prendre  la  liberté  de 
lui  dire  (à  M™^  de  Maintenon)  que,  non  seulement 
depuis  qu'il  y  avoit  eu  des  connétables,  mais  même 
depuis  le  commencement  de  la  monarchie,  et  dans  les 
siècles  encore  plus  reculés,  on  ne  trouveroit  pas 
d'exemples  qu'un  général  eût  commandé  pendant  tant 
d'années,  et  de  si  nombreuses  armées,  dans  des  con- 
jonctures plus  difficiles.  Qu'il  avoit  eu  le  bonheur  de 
relever  plusieurs  fois  l'État  chancelant  et  de  terminer 
la  guerre  la  plus  dangereuse,  et  de  signer  la  paix  la 
plus  glorieuse  pour  son  maître.  »  Et,  dans  la  vérité, 
l'antiquité  la  plus  reculée  donne  peu  d'exemples  qu'un 
royaume  ait  soudoyé  pendant  dix  années  de  suite  des 
forces  si  prodigieuses  sous  les  ordres  du  même  général. 

Le  maréchal  ajoutoit  dans  sa  lettre  à  M"*®  de  Main- 
tenon :  «  Qu'il  se  croiroit  indigne  de  l'estime  de  son 
maître  s'il  ne  faisoit  pas  connoître  qu'il  croyoit  avoir 
mérité  l'épée  de  connétable.  Mais  qu'en  même  temps 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  43 

il  aimoit  trop  ce  grand  maître  pour  ne  pas  craindre 
de  lui  faire  une  véritable  peine  en  lui  demandant  une 
grâce  qu'il  avoit  déclaré  plusieurs  fois  ne  vouloir 
accorder  à  personne.  » 

M""®  de  Maintenon  lut  cette  lettre  au  roi,  et  Sa  Majesté 
dit  à  Gontade  :  «  Mais  le  maréchal  de  Villars  sait  que 
je  suis  résolu  depuis  que  je  règne  à  ne  point  faire  de 
connétable.  »  Gontade  répondit  que  le  maréchal  ne 
s'étoit  jamais  ouvert  sur  cette  pensée,  mais  qu'il  le 
croyoit  bien  persuadé  qu'aucun  connétable  n'avoit  eu 
plus  lieu  d'espérer  cette  dignité.  «  Je  le  crois  bien,  » 
répliqua  le  roi,  «  puisqu'il  y  en  a  eu  qui  n'avoient 
presque  jamais  vu  de  guerre.  Mais  j'aime  véritablement 
le  maréchal  de  Villars,  et,  hors  cela,  il  peut  compter 
sur  tout  ce  qui  sera  à  mon  pouvoir.  » 

Le  maréchal  de  Villars  ne  témoigna  rien  au  roi  d'une 
pensée  qu'il  n'avoit  fait  connoître  à  M""®  de  Maintenon 
qu'afîn  qu'elle  n'ignorât  pas  qu'il  croyoit  avoir  mérité 
une  grâce  qu'il  ne  demandoit  pas. 

Le  roi  d'Espagne  avoit  envoyé  au  maréchal  de  Vil- 
lars l'ordre  de  la  Toison  d'or,  sans  qu'il  eût  songé  à 
la  lui  demander.  11  reçut  la  lettre  de  ce  prince  après 
la  prise  de  Landau,  et,  peu  après  son  retour  à  la  cour, 
M.  le  duc  de  Berry  reçut  l'ordre  du  roi  d'Espagne 
pour  recevoir  le  maréchal  de  Villars,  et  pour  faire 
toutes  les  cérémonies  accoutumées  avec  toutes  les 
informations  nécessaires  pour  être  agrégé  à  cet  ordre. 

Plusieurs  sortes  de  dépenses  furent  ordonnées  et 
réglées  à  Madrid,  sans  que  le  maréchal  de  Villars  en 
fût  informé,  et  il  apprit  seulement  par  M.  le  duc  de 
Berry  que,  quand  il  voudroit,  ce  prince  le  recevroit; 
ce  qui  se  fit  dans  son  appartement.  Tous  les  cheva- 


44  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

liers  de  la  Toison  d'or  qui  étoient  à  la  cour  assistèrent 
à  cette  cérémonie  :  M.  le  duc  d'Orléans,  le  comte  de 
Toulouse,  le  maréchal  de  Boufflers,  les  ducs  de  Gram- 
mont  et  de  Noailles. 

M.  le  duc  de  Berry  marqua  beaucoup  de  bonté  au 
maréchal  de  Villars  dans  cette  occasion,  mais,  peu  de 
jours  après,  ce  prince  mourut  très  subitement  à  Marly, 
n'ayant  été  malade  que  trois  jours''.  Il  étoit  dans  sa 
vingt-huitième  année,  et  ne  laissa  d'enfants  de  son 
mariage  avec  la  princesse  Marie-Louise-Élisabeth,  fille 
de  M.  le  duc  d'Orléans,  que  le  duc  d'Alençon,  qui  ne 
vécut  que  trois  semaines. 

Sur  la  fin  de  l'été,  le  duc  de  Beauvilliers  tomba 
malade,  et  d'une  maladie  qui  paroissoit  être  dange- 
reuse. Il  étoit  chef  du  Conseil  des  finances,  et  le  maré- 
chal, avant  son  départ  pour  Bade,  supplia  le  roi  de 
vouloir  bien  se  souvenir  de  lui  si  cette  charge  vaquoit 
en  son  absence. 

Le  maréchal  de  Villars,  de  retour  de  Bade  à  Fontai- 
nebleau, trouva  le  duc  de  Beauvilliers  mort.  Le  roi, 
comme  nous  l'avons  dit,  suivant  une  inclination  formée 
dès  sa  jeunesse,  avoit  donné  au  maréchal  de  Villeroy 
la  charge  de  chef  du  Conseil  des  finances,  et  l'avoit 
déclaré  ministre.  Ainsi  ce  maréchal,  à  qui  le  roi  avoit 
ôté  deux  fois  dans  la  dernière  guerre  le  commande- 
ment de  ses  premières  armées,  lorsque  celles  de  la 

1.  Des  suites  d'une  chute  de  cheval,  le  3  mai  1714;  les  événe- 
ments qui  précèdent  se  placent  donc  pendant  le  séjour  que  Vil- 
lars fit  à  la  cour  aussitôt  après  son  retour  de  Rastadt.  Il  en  est 
de  même  de  quelques-uns  des  événements  relatés  ci -après, 
notamment  de  la  réception  de  Villars  à  l'Académie  française, 
qui  eurent  lieu  dans  l'été  de  1714,  et  que  néanmoins  Villars 
raconte  en  1715. 


1714]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  45 

ligue  avoient  menacé  la  France  par  le  côté  véritable- 
ment le  plus  faible,  qui  étoit  la  Saare,  les  évêchés,  et 
après  la  perte  de  la  bataille  de  Ramillie,  ce  maréchal 
se  trouva,  dis-je,  dans  la  première  place  de  la  cour. 
Tout  au  contraire,  le  maréchal  de  Villars,  à  qui  toutes 
les  forces  de  l'État  avoient  été  confiées  en  des  temps 
où  les  propositions  que  le  marquis  de  Torcy  apporta 
de  la  Haye,  et  que  celles  qui  furent  envoyées  de  Ger- 
trudenberg  mettoient  le  royaume  dans  la  plus  terrible 
situation;  ce  maréchal  de  Villars,  qui  avoit  terminé 
cette  guerre  si  dangereuse  par  la  paix  la  plus  glorieuse 
que  pût  espérer  un  roi  auquel,  depuis  plusieurs 
années,  on  proposoit  pour  finir  la  guerre  de  donner 
passage  au  travers  du  royaume  de  France  aux  armées 
de  la  ligue  pour  aller  chercher  le  roi  d'Espagne  à 
Madrid;  ce  général  rentroit  dans  la  foule  des  courti- 
sans sans  autre  considération  que  celle  de  ses  services, 
distinction  encore  bientôt  avilie  par  ces  mêmes  cour- 
tisans qui,  n'ayant  que  leur  intérêt  à  cœur,  sacrifioient 
bien  volontiers  ce  même  général  aux  derniers  commis 
d'un  ministre.  En  sorte  que  le  maréchal  de  Villars  se 
trouvoit  à  la  cour  forcé  de  la  faire  à  ceux  auxquels  on 
l'a  voit  sacrifié.  Il  parla  à  M"^  de  Maintenon,  et  très 
vivement,  sur  la  juste  peine  que  lui  faisoit  une  pareille 
situation.  Le  roi,  deux  jours  après,  lui  donna  audience 
dans  le  cabinet  en  ovale,  et  lui  tint  les  discours  les 
plus  flatteurs  sur  les  grands  services  qu'il  avoit  reçus 
de  lui,  jusqu'à  dire  qu'il  n'étoit  pas  à  son  pouvoir  de 
les  récompenser  dignement. 

Il  lui  parla  ensuite  de  son  testament,  et  lui  dit  qu'il 
savoit  bien  que  l'exécution  des  ordres  d'un  roi  mort  ne 
ressembloit  guère  à  celle  des  ordres  d'un  roi  vivant  ; 


46  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1714 

qu'il  avoit  fait  néanmoins  ce  qu'il  avoit  cru  devoir  faire, 
mais  que-  personne  au  monde  n'avoit  connoissance  de 
ce  qui  étoit  contenu  dans  son  testament. 

Le  maréchal  de  Villars  lui  répondit  seulement  qu'il 
étoit  peut-être  dangereux  de  ne  l'avoir  consulté  avec 
personne.  La  conversation  finissant,  le  maréchal  dit  au 
roi  que,  avant  son  départ  pour  Bade,  il  avoit  supplié 
Sa  Majesté  de  vouloir  bien  se  souvenir  de  lui  lorsque 
la  charge  de  chef  du  Conseil  des  finances  viendroit  à 
vaquer,  qu'elle  en  avoit  honoré  le  maréchal  de  Ville- 
roy;  qu'il  n' étoit  pas  étonné  qu'une  amitié  de  la  pre- 
mière jeunesse  eût  prévalu,  mais,  qu'enfin,  après  avoir 
été  honoré  des  plus  importantes  marques  de  sa  con- 
fiance, il  ne  lui  restoit  plus  d'autre  occupation  que  d'al- 
ler chercher  une  partie  de  piquet  chez  Livry,  lieu  où 
s'assembloient  les  fainéants  delà  cour,  et  qu'il  supplioit 
Sa  Majesté  de  vouloir  bien  l'honorer  de  l'entrée  dans 
ses  Conseils. 

Le  duc  du  Maine,  fils  bien-aimé  du  roi,  avoit  désiré 
cette  place.  Le  roi  avoit  eu  quelque  intention  d'en 
honorer  le  maréchal  d'Harcourt,  et  craignoit  les  ins- 
tances de  son  fils  ou  pour  lui  ou  pour  le  maréchal 
d'Harcourt,  qui  étoit  fort  dévoué  au  duc  du  Maine. 

Ces  considérations  obligèrent  le  roi  à  répondre  avec 
beaucoup  de  bonté  au  maréchal  de  Villars,  mais  en 
lui  demandant  du  temps  pour  s'arranger  sur  ce  qu'il 
avoit  à  faire  pour  lui. 

Le  maréchal  répondit  que,  si  une  pareille  conjoncture 
ne  déterminoit  pas  Sa  Majesté,  il  ne  pouvoit  jamais  en 
espérer  de  plus  favorable.  Le  roi  ne  répondit  à  ses  ins- 
tances qu'en  l'embrassant,  et  en  répétant  encore  qu'il 
lui  demandoit  quelque  temps.  Cependant,  le  maréchal 


1714]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  47 

de  Villars  se  retirant  avec  un  air  assez  triste,  le  roi  le 
suivit,  et  comme  le  maréchal  étoit  prêt  d'ouvrir  la  porte 
pour  sortir  du  cabinet,  ce  grand  prince  qui  avoit  natu- 
rellement le  cœur  bon  lui  dit  :  «  M.  le  maréchal,  vous 
me  paroissez  peiné.  »  —  «  Il  est  vrai,  sire,  que  je  le 
suis,  »  répliqua  le  maréchal.  —  «  Et  moi  aussi,  »  dit 
le  roi.  Le  maréchal  répartit  :  «  Il  est  bien  aisé  à  Votre 
Majesté  de  faire  cesser  ces  petites  peines;  la  mienne 
est  véritablement  très  sensible.  »  Il  sortit  après  ces 
paroles  et  passa  dans  la  chambre  du  lit,  où  il  n'y  a 
jamais  personne  lorsque  Sa  Majesté  travaille  dans  son 
cabinet.  Le  roi  qui  étoit  ébranlé  suivit  encore  le  maré- 
chal de  Villars,  et  il  est  certain  qu'une  seconde  et  plus 
vive  instance  de  la  part  du  maréchal  déterminoit  le  roi. 
Il  fut  prêt  à  lui  dire  :  «  Par  quels  degrés,  sire,  entrera- 
t-on  donc  dans  votre  conseil,  si  ce  n'est  en  terminant 
une  guerre  aussi  dangereuse  à  la  gloire  de  Votre 
Majesté,  et  par  le  bonheur  de  traiter  et  de  signer  une 
paix  si  honorable  pour  elle?  »  Le  roi  se  rendoit  sans 
nulle  difficulté  ;  mais  une  troisième  embrassade  du  roi 
fit  paroitre  à  Sa  Majesté  un  œil  humide  du  maréchal 
de  Villars  qui,  plus  touché  de  la  peine  de  son  maître 
que  de  la  sienne,  aima  mieux  renoncer  à  une  grâce 
que  de  l'arracher  ;  faute  que  n'auroit  jamais  faite  un 
courtisan  auquel  l'impudence  si  nécessaire  ne  manque 
jamais  en  de  pareilles  occasions.  Le  roi  eut  depuis  cet 
entretien  un  air  embarrassé  avec  le  maréchal  de  Vil- 
lars. Il  voyoit  bien  qu'il  n'auroit  pas  dû  lui  refuser  une 
grâce  si  bien  méritée,  et  ce  général,  véritablement  péné- 
tré de  se  voir  dans  une  entière  inutilité,  ne  songea  plus 
qu'à  aller  faire  un  tour  dans  son  gouvernement  de  Pro- 
vence. 


48  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

1 71 5.  La  ville  de  Marseille,  l'une  des  plus  puissantes 
du  royaume,  étoit  dans  un  grand  désordre.  La  Provence 
même,  accablée  de  dettes,  avoit  porté  le  roi  à  donner 
un  arrêt  d'attribution  à  quelques  conseillers  d'État, 
à  la  tête  desquels  étoit  M.  de  Harlay,  pour  chercher 
quelque  remède  aux  malheurs  de  cette  province. 

Le  maréchal  de  Villars  demanda  cette  commission 
au  roi  qui  le  nomma  premier  commissaire,  qualité  qui 
avoit  été  donnée  autrefois  au  prince  de  Gonty,  gouver- 
neur de  Languedoc,  et  dont  il  n'y  avoit  presque  que 
ce  seul  exemple. 

Le  roi  craignit  que  le  maréchal  de  Villars  ne  songeât 
à  se  retirer  de  la  cour,  et  marqua  cette  inquiétude  à 
M.  Desmaretz,  ministre  des  finances.  Celui-ci  en  parla 
au  maréchal  de  Villars  comme  d'une  résolution  qui 
feroit  une  véritable  peine  au  roi.  Le  maréchal  pria 
M.  Desmaretz  d'assurer  Sa  Majesté  qu'il  n'avoit  jamais 
eu  une  pareille  intention,  mais  que,  se  voyant  absolu- 
ment inutile,  il  avoit  cru  de  son  devoir  de  ne  pas  perdre 
une  occasion  de  servir  le  roi,  en  travaillant  à  tirer  la 
ville  de  Marseille  et  toute  la  Provence  de  l'état  fâcheux 
où  ces  prodigieuses  dettes  l'avoient  plongée. 

Le  roi,  rassuré  sur  un  dessein  qui  lui  avoit  fait  de  la 
peine,  laissa  au  maréchal  de  Villars  la  liberté  de  choi- 
sir les  commissaires  qu'il  voudroit  pour  former  une 
cour  de  justice,  et  le  maréchal  proposa  M.  Le  Bret, 
premier  président  du  parlement  d'Aix  et  intendant  de 
Provence,  M.  de  Boulbon,  président  à  mortier,  M.  de 
Bézieux,  président,  M.  de  la  Garde,  procureur  général, 
et  M.  le  marquis  de  Muy,  conseiller. 

Le  roi  quitta  Fontainebleau,  et,  cherchant  toujours 
à  marquer  son  estime  et  son  amitié  au  maréchal  de 


1715]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  49 

Villars,  il  lui  dit  qu'il  ne  le  trouvoit  pas  assez  bien  logé 
dans  un  appartement  qu'avoit  occupé  autrefois  le  comte 
d'Auvergne,  et  que,  sa  blessure  lui  rendant  les  appar- 
tements hauts  difficiles,  il  lui  avoit  destiné  celui  qu'oc- 
cupoit  autrefois  monseigneur  le  dauphin,  et  qu'il  le 
partageroit  avec  madame  la  duchesse  de  Berry.  C'étoit 
une  faveur  bien  distinguée. 

Ce  grand  et  bon  roi,  rempli  de  reconnoissance  pour 
les  services  importants  que  le  maréchal  de  Villars  lui 
avoit  rendus,  ne  perdoit  guère  d'occasions  de  lui  en 
marquer  son  ressentiment. 

Il  se  fit  apporter  les  plans  de  l'appartement  dont  on 
vient  de  parler,  il  ordonna  lui-même  les  changements 
qu'il  croyoit  nécessaires  pour  la  commodité  du  maré- 
chal, et  dit  que  les  gens  de  guerre  seroient  bien  aises 
de  voir  leur  général  bien  logé,  et  d'avoir  de  grandes 
pièces  pour  se  retirer  chez  lui.  Il  est  certain,  en  effet, 
qu'après  l'appartement  du  roi,  celui  de  la  reine  et  de 
madame  la  duchesse  de  Berry,  celui-là  éioit  le  plus 
beau  de  la  cour. 

Le  maréchal  de  Villars  crut  devoir  différer  son 
voyage  de  Provence,  et  dit  au  roi  que,  comme  il  étoit 
obligé  d'aller,  pour  sa  blessure,  à  Barrège,  il  remettoit 
son  départ  au  mois  de  septembre. 

Le  roi  résolut  de  passer  à  Marly  la  plus  grande  par- 
tie de  l'été,  et  donna  le  second  pavillon  au  maréchal  de 
Villars,  le  premier  étant  occupé  par  M.  le  Duc.  Le 
maréchal  y  tenoit  une  table  très  délicate,  et  recevoit 
tous  les  jours  des  marques  de  la  bonté  du  roi. 

Un  jour  qu'il  le  joignit  à  la  chasse,  le  roi,  fort  adroit, 
avoit  manqué  plusieurs  coups,  mais,  sitôt  que  le  maré- 
chal de  Villars  fut  arrivé,  Sa  Majesté  en  tira  quatre  fort 
IV  4 


50  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1714 

justes.  Elle  dit  au  maréchal  de  Villars  :  «  Vous  m'avez 
porté  bonheur,  car  jusqu'à  votre  arrivée  j'avois  mai 
tiré,  vous  êtes  accoutumé  à  rendre  mes  armes  heu- 
reuses. » 

L'Académie  Françoise,  qui  voulut  donner  une  de  ses 
places  au  maréchal  de  Villars,  le  choisit  pour  remplir 
la  première  vacante.  L'usage  est  que  l'académicien 
reçu  qui  est  harangué  doit  commencer  aussi  par  une 
harangue,  et  le  même  usage  prescrit  que  cette  harangue 
soit  à  la  louange  du  roi,  du  cardinal  de  Richelieu  fon- 
dateur de  cette  Académie,  et  de  celui  dont  on  rempht 
la  place. 

Le  maréchal  dit  au  roi  qu'il  étoit  obligé  à  une  sorte 
d'éloge  de  Sa  Majesté  dans  lequel  son  esprit  étoit  plus 
embarrassé  que  son  cœur,  qu'il  étoit  bien  difficile  de 
la  louer  dignement,  et  qu'il  la  supplioitde  lui  permettre 
de  parler  d'une  chose  dont  lui  seul  avoit  connoissance, 
c'est  de  ses  nobles  sentiments  lorsqu'elle  lui  fit  l'hon- 
neur de  lui  demander  le  sien  sur  le  parti  qu'elle  avoit 
à  prendre  s'il  perdoit  une  bataille  dans  la  situation  où 
étoit  la  frontière  et  les  affaires  du  royaume.  Nous  répé- 
terons ce  que  nous  avons  déjà  dit  :  le  roi  venoit  de 
perdre,  en  quatre  jours,  monseigneur  le  dauphin,  la 
dauphine  et  le  dauphin  leur  fils;  les  finances  étoient 
épuisées,  et  la  frontière  du  royaume  étoit  presque 
pénétrée.  Il  n'y  avoit  plus  qu'une  bataille  que  les  enne- 
mis cherchoient  apparemment  qui  pût  sauver  l'État, 
mais  le  mauvais  succès  pouvoit  aussi  en  entraîner  la 
ruine  entière. 

Dans  cette  situation,  le  maréchal  de  Villars  recevant 
les  derniers  ordres  du  roi,  ce  grand  prince  lui  dit  ces 
paroles  :  «  Vous  partez,  M.  le  maréchal,  je  n'ai  rien 


I 


1714]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  51 

à  VOUS  dire  sur  ma  confiance  et  mon  estime  pour  vous  : 
le  sort  de  l'État  que  je  remets  entre  vos  mains  marque 
assez  que  l'une  et  Tautre  est  au  plus  haut  point.  Je 
veux  que  vous  me  disiez  quel  parti  vous  me  conseille- 
riez, pour  ma  personne,  si  vous  perdiez  une  bataille. 
Les  discours  des  courtisans  me  reviennent.  Les  uns 
veulent  que  j'aille  à  Orléans,  d'autres  que  j'aille  plus 
loin  encore.  Que  pensez-vous?  » 

Le  maréchal  de  Yillars,  étonné  d'une  question  si 
importante,  demeura  dans  le  silence.  Aussi  étoit-il  dif- 
ficile d'y  répondre  sans  réflexion,  a  Je  ne  suis  pas  sur- 
pris, j>  lui  dit  le  roi,  «  que  vous  hésitiez  sur  ce  que  vous 
devez  me  dire,  je  crois  même  que  je  vous  ferai  plai- 
sir en  vous  confiant  ce  que  je  pense.  Voici  mon  rai- 
sonnement :  les  batailles  ne  se  perdent  pas  si  entières 
que  la  plus  grande  partie  de  l'armée  ne  se  retire.  Je 
compte  que  ce  qui  vous  resteroit  de  forces  se  pourroit 
rassembler  sur  la  Somme  ;  j'irois  vous  joindre  là,  en 
vous  menant  tout  ce  que  je  pourrois  rassembler  de 
troupes  des  armées  mêmes  de  l'Allemagne,  et  alors 
nous  tenterions  une  dernière  aventure.  Je  suis  déter- 
miné à  périr  dans  ce  dernier  effort  ou  à  soutenir  mon 
royaume  que  je  croirois  perdre  si  je  ne  mettois  pas 
toujours  ma  capitale  derrière  moi  ^  » 

Cette  résolution,  si  digne  d'un  grand  roi,  n'étoit 
connue  que  du  maréchal  de  Villars,  et  il  le  supplia  de 
lui  permettre  d'en  parler  dans  sa  harangue. 

Le  roi  rêva  un  moment  et  lui  dit  :  «  On  ne  croira 

1.  Villars  a  déjà  raconté  cette  scène  au  commencement  de 
l'année  1712  (ci-dessus,  tome  in,  p.  138)  :  les  expressions  qu'il 
met  dans  la  bouche  du  roi  sont  un  peu  différentes,  mais  le  sens 
est  le  même. 


52l  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [171 4 

jamais  que,  sans  m'avoir  demandé  la  permission,  vous 
parliez  de  ce  qui  s'est  passé  entre  vous  et  moi  :  vous 
le  permettre  et  vous  l'ordonner  seroit  la  même  chose, 
et  je  ne  veux  pas  que  l'on  puisse  penser  ni  l'un  ni 
l'autre.  » 

Le  maréchal  de  Villars  fit  donc  sa  harangue  sans  y 
faire  entrer  ce  trait  si  glorieux  au  roi.  On  la  trouvera 
ici,  elle  fut  fort  approuvée. 

Discours  prononcé  le  23  juin  1714  par  M.  le  maréchal  duc  de 
Villars,  lorsqu'il  fut  reçu  à  la  place  de  M.  de  Chamillart, 
évêque  de  Senlis, 

Messieurs, 

Si  l'honneur  que  vous  avez  bien  voulu  me  faire  de  m'ad- 
mettra dans  une  Compagnie  composée  des  plus  rares  et  des 
plus  sublimes  génies  m'avoit  été  destiné  par  les  raisons  les 
plus  propres  à  décider  votre  choix,  j'aurois  juste  lieu  de  craindre 
que  ce  premier  pas,  qui  doit  être  une  preuve  d'éloquence,  ne 
vous  portât  à  quelque  repentir.  Mais  j'ai  pensé  que  votre  assem- 
blée, déjà  remplie  de  tout  ce  que  l'esprit  a  de  plus  illustre,  et, 
rassasiée  de  cette  gloire,  pouvoit  ne  plus  songer  à  l'augmenter, 
et  que,  principalement  attentifs  à  celle  du  roi,  vous  avez  voulu 
avoir  parmi  vous  un  des  généraux  qui  a  le  plus  servi  sous  un 
si  grand  maître,  et  qui  puisse,  par  quelques  récits,  fortifier  les 
idées  que  vous  avez  déjà  de  sa  grandeur  et  de  sa  gloire.  Et  je 
crois  devoir  la  grâce  que  vous  me  faites  aujourd'hui  au  bonheur 
que  j'ai  eu  de  voir  souvent,  et  dans  la  guerre,  et  dans  la  paix, 
résoudre,  ordonner,  et  quelquefois  exécuter  par  ce  grand  roi, 
ce  qui  lui  a  si  justement  attiré  notre  amour,  causé  la  jalousie 
des  nations  voisines,  et  enfin  l'admiration  de  toute  la  terre. 

Dans  la  prospérité,  nous  avons  vu  sa  modération,  sa  sagesse. 
Dans  les  revers  de  la  fortune,  sa  fermeté  a  dissipé  les  craintes, 
relevé  les  courages  de  tous  ceux  qui,  par  zèle,  prudence  ou 
foiblesse,  vouloient  entrevoir  les  plus  grands  malheurs.  Son 
intrépidité  dans  de  tels  moments,  cette  grande  science  de  péné- 
trer et  renverser  les  projets  de  ses  ennemis,  la  véritable  gloire, 


1714]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  53 

la  grandeur  du  courage,  ont  été  portées  au  point  le  plus 
héroïque;  et  la  paix  glorieuse  qui  a  terminé  cette  longue  et 
dangereuse  guerre  est  la  récompense  aussi  bien  que  l'effet  de 
toutes  ces  vertus. 

Mais  encore  une  fois,  Messieurs,  j'en  parlerai  comme  témoin 
et  non  comme  orateur.  Et  en  faveur  de  ces  récits,  qui  n'ont  pas 
besoin  detre  relevés  par  le  mérite  de  l'éloquence,  vous  me  par- 
donnerez d'en  manquer. 

Ainsi,  Messieurs,  daignez  me  dispenser  d'entreprendre  aucun 
éloge.  Votre  choix  a  déjà  fait  celui  du  prélat  auquel  je  succède; 
et  vous  avez  vu  par  vous-mêmes  son  application  à  remplir  ses 
devoirs,  la  pureté  de  ses  mœurs,  et  cette  règle  dans  sa  vie, 
souvent  plus  respectable  que  ce  qui  brille  davantage. 

Je  sais  les  obligations  que  votre  Compagnie  a  à  un  illustre 
chancelier  qui.  pour  comble  de  mérite,  s'en  fit  un  de  vous  mar- 
quer la  plus  haute  considération,  et  qui,  en  soutenant  votre 
établissement,  crut  augmenter  sa  gloire  et  lier  par  là  dans  la 
postérité  son  nom  à  celui  de  votre  illustre  fondateur  le  cardinal 
de  Richelieu,  dont  la  mémoire  ne  finira  jamais,  n'eùt-il  laissé 
pour  la  rendre  immortelle  que  cet  ouvrage  si  digne  d'un  grand 
ministre,  ce  testament  politique,  où  brille  l'élévation  de  son 
génie  et  lardeur  de  son  zèle  pour  la  gloire  de  son  maître  et 
pour  celle  des  François.  Il  ne  désiroit  à  notre  nation  qu'autant 
de  constance  et  de  fermeté  à  souffrir  patiemment  les  fatigues, 
la  faim,  les  longues  peines  de  la  guerre,  qu'il  lui  connoissoit 
d'intrépidité  dans  les  plus  grands  périls.  Quelle  joie  auroit  eue 
ce  grand  ministre,  s'il  avoit  imaginé  que,  de  nos  jours  et  sous 
le  plus  grand  des  rois,  les  François,  par  ces  dernières  vertus, 
jointes  aux  premières,  l'emporteroient  sur  toutes  les  nations! 

Nous  les  avons  vus  pendant  une  campagne  entière  souffrir 
sans  murmurer  le  manque  d'argent  et  de  pain,  jeter  même  le 
pain  dont  ils  avoient  manqué  pendant  deux  jours,  pour  courir 
plus  légèrement  au  combat,  et  leur  seule  valeur  leur  tenir  lieu 
de  force  et  de  nourriture. 

Dans  une  action  où  leur  retraite  n'a  pu  être  imputée  qu'à  la 
seule  fatalité,  on  les  a  vus  couvrir  la  terre  de  plus  de  vingt  mille 
de  nos  ennemis,  et  ne  leur  laisser  qu'un  champ  où  les  vivants 


54  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1715 

pouvoient  à  peine  se  placer  sur  les  corps  morts  de  leurs  com- 
pagnons. 

Pardonnez-moi,  Messieurs,  cette  légère  marque  de  reconnois- 
sance  pour  ces  vaillants  hommes,  auxquels  l'État  et  le  général 
ont  de  si  grandes  obligations.  Ils  vous  auront  celle  de  rendre 
leurs  actions  immortelles,  comme  le  sera  tout  ce  qui  sort  de 
ces  plumes  célèbres,  et  tout  ce  qui  a  le  bonheur  d'être  consacré 
par  les  ouvrages  de  cette  assemblée,  si  respectable  par  les 
grandes  qualités  de  ceux  qui  la  composent,  et  de  laquelle  j'ai 
une  si  haute  idée  que  mes  expressions  ne  peuvent  satisfaire 
ce  que  je  pense  de  son  mérite,  ni  ma  sensible  et  vive  reconnois- 
sance  de  la  grâce  que  j'en  reçois. 

Le  cardinal  del  Giudice  fut  envoyé  à  la  cour  par  le 
roi  d'Espagne.  C'étoit  alors  le  ministre  le  plus  en  cré- 
dit auprès  de  ce  prince,  et  la  princesse  des  Ursins, 
chassée  d'une  manière  si  surprenante  par  l'intrigue  de 
l'abbé  Alberoni,  peu  de  temps  après  le  cardinal,  lais- 
soit  la  première  place  ouverte  au  cardinal  del  Giudice. 
Il  étoit  grand  inquisiteur,  et  il  y  a  apparence  que,  sous 
des  prétextes  spécieux,  l'abbé  Alberoni  avoit  voulu 
l'éloigner  un  peu  de  la  cour.  Le  véritable  sujet  de  son 
voyage  fut  caché.  On  remarquera  seulement  qu'il  ne 
voulut  point  voir  monseigneur  le  duc  d'Orléans.  On 
lui  avoit  donné  l'appartement  au-dessus  de  celui  du 
maréchal  de  Villars,  et  il  mangeoit  souvent  chez  lui, 
sans  néanmoins  avoir  un  commerce  bien  vif  ensemble. 

Le  roi  étoit  arrivé  à  Marly  en  assez  bonne  santé. 
Néanmoins,  une  incommodité  à  laquelle  il  étoit  sujet 
après  avoir  été  purgé,  ce  qu'il  pratiquoit  tous  les  mois, 
obligea  M.  Fagon,  son  premier  médecin,  à  lui  proposer 
une  petite  médecine  très  légère  pour  lâcher  le  ventre. 
Cette  incommodité  du  roi  étoit  d'être  cinq  ou  six  jours 
sans  aller,  après  l'effet  de  sa  médecine.  Le  roi  dit  que, 


1715]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  55 

malgré  la  répugnance  qu'il  avoit  à  prendre  des  lave- 
ments, il  aimoit  mieux  en  prendre  un  que  de  se  pur- 
ger plus  souvent  qu'une  fois  par  mois. 

M.  Fagon  vouloit  la  médecine,  et,  le  roi  s'opiniàtrant 
à  n'en  point  prendre,  la  dispute  finit  par  conseiller  au 
roi  de  commencer  ses  repas  par  manger  des  figues  et 
boire  ensuite  un  verre  d'eau.  Le  roi  en  mangeoit  quel- 
quefois jusqu'à  quinze,  et  le  maréchal  de  Villars,  qui 
assistoit  presque  toujours  à  son  dîner,  parce  que  le  roi 
lui  parloit  plus  volontiers  qu'à  tout  autre  courtisan, 
lui  dit  plusieurs  fois  qu'en  mangeant  une  si  grande 
quantité  de  figues  et  buvant  après  un  verre  d'eau  Sa 
Majesté  faisoit  des  épreuves  d'une  bonté  d'estomac 
auxquelles  peu  de  gens  voudroient  s'exposer. 

Il  en  parla  si  souvent  au  roi  que  ce  bon  prince  en 
parut  peiné,  mais  le  maréchal  de  Villars  l'étoit  extrê- 
mement de  voir  que  le  roi,  qui  étoit  accoutumé  à  une 
nourriture  solide,  perdoit  l'appétit  pour  toutes  les 
viandes  qu'il  aimoit  le  plus,  qu'il  ne  mangeoit  qu'un 
peu  de  potage  avec  du  dégoût  de  tout  le  reste,  et  ne 
reprenoit  un  désir  de  manger  que  pour  les  pèches  et 
les  autres  fruits  de  son  dessert. 

Cette  inquiétude  l'obligea  à  s'informer  de  la  maré- 
chale de  Villars,  qui  soupoit  presque  tous  les  jours 
comme  les  autres  dames  avec  le  roi,  s'il  soupoit  bien. 
On  lui  dit  qu'il  mangeoit  moins  qu'à  son  ordinaire. 
Ainsi  le  maréchal  voyant  que  le  roi  soupoit  médiocre- 
ment et  qu'à  diner  il  ne  mangeoit  que  des  choses  peu 
nourrissantes  par  leur  qualité,  son  inquiétude  aug- 
menta. 

Le  roi  continuoit  pourtant  ses  exercices,  et  ce  prince 
qui  avoit  une  force  de  courage  très  grande,  quoiqu'il 


/ 


56  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

se  sentît  affoibli  et  extrêmement  maigri,  alloit  à  la  chasse 
à  son  ordinaire,  et  cherchoit  à  suer.  Un  des  grands 
principes  de  son  médecin  étant  que  les  vieillards 
n'étoient  sujets  à  leurs  incommodités  qu'à  cause  que 
le  cuir  étant  en  eux  plus  dur  que  dans  les  jeunes  gens, 
ils  transpiroient  moins.  Ainsi,  on  frottoit  le  roi  avec  des 
linges  chauds  trois  fois  par  jour,  le  soir,  le  matin  et 
au  retour  de  la  chasse;  outre  cela,  on  le  couvroit  la  nuit 
de  manière  qu'il  se  réveilloit  toujours  en  sueur. 

Maréchal,  premier  chirurgien,  s'aperçut  plus  qu'un 
autre  d'une  diminution  considérable  dans  les  forces  et 
dans  la  santé  du  roi.  Fagon  soutenoit  le  contraire,  et, 
par  l'empire  qu'il  avoit  pris  sur  l'esprit  du  roi  et  sur 
celui  de  M"^®  de  Maintenon,  personne  n'osoit  combattre 
les  sentiments  d'un  premier  médecin  si  accrédité,  et 
d'ailleurs  très  entier  dans  ses  sentiments.  Aussi  sa  con- 
duite et  son  opiniâtreté  avancèrent  certainement  les 
jours  de  ce  grand  prince.  L'affoiblissement  des  forces 
du  roi  parut  sensible,  surtout  lorsqu'il  vit  la  dernière 
fois  son  régiment  qu'il  avoit  fait  camper  sur  la  hauteur 
de  Marly.  Il  avoit  peine  alors  à  se  tenir  à  cheval,  et 
cependant  il  fit  cette  revue  avec  son  exactitude  ordi- 
naire. 

Le  maréchal  de  Villars  avoit  déterminé  son  voyage 
à  Barrège  et  de  là  en  Provence  pour  le  commence- 
ment de  septembre.  Il  prit  congé  du  roi  et  s'en  éloi- 
gna avec  douleur,  à  la  vue  de  l'état  où  il  le  laissoit. 
Cependant,  comme  on  ne  lui  connoissoit  aucune  mala- 
die marquée,  il  n'y  avoit  personne  qui  put  imaginer 
qu'il  n'eût  pas  moins  de  deux  ans  de  vie  encore. 

Le  maréchal  de  Villars  disposa  son  voyage  pour  Bar- 
rège, contraint  d'y  aller  chercher  un  soulagement  à  sa 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  57 

blessure  dont  il  est  demeuré  estropié;  il  comptoit  y 
rester  trois  semaines,  pendant  lesquelles  son  équipage 
devoit  prendre  la  route  de  Marseille.  Mais  ce  qui  déter- 
minoit  encore  plus  son  départ  étoit  le  désir  de  rétablir 
les  affaires  de  la  ville  de  Marseille,  et  même  de  son 
gouvernement,  pour  lequel  il  avoit  une  commission 
particulière  qui  lui  attribuoit,  comme  premier  commis- 
saire, et  à  ceux  que  le  roi  avoit  nommés  avec  lui,  toute 
cour  et  toute  juridiction  pour  terminer  les  affaires  qui 
étoient  sur  le  point  de  ruiner  cette  ville. 

Il  alla  donc  à  Paris,  et,  la  veille  du  jour  qu'il  devoit 
partir,  le  président  de  Maisons,  son  beau-frère,  fut 
attaqué  d'une  colique  qui  parut  d'abord  pouvoir  être 
assez  dangereuse.  G'étoit  un  homme  de  beaucoup  d'es- 
prit, fort  ambitieux,  et  qui  avoit  formé  une  grande 
cabale  dans  le  Parlement,  où  il  étoit  fort  accrédité  par 
M.  le  duc  d'Orléans,  sans  que  le  maréchal  en  eût  la 
moindre  connoissance.  Ils  étoient  cependant  fort  étroi- 
tement liés,  et  le  maréchal  différa  son  voyage  jusqu'à  ce 
que  les  médecins,  aussi  ignorants  sur  la  maladie  de  M.  de 
Maisons  que  le  premier  médecin  l'étoit  sur  celle  de  son 
maître,  l'eussent  assuré  que  le  président  étoit  hors  de 
tout  péril.  Dès  qu'il  s'en  crut  certain,  il  partit  en  poste 
dans  une  berline,  son  équipage  devant  suivre  cinq  ou 
six  jours  pour  s'acheminer  à  petites  journées  à  Mar- 
seille. 

Mais  le  maréchal  ne  fut  pas  sitôt  arrivé  à  Saint- 
Laurent-des-Eaux  ^  qu'il  reçut  un  courrier  de  la  maré- 
chale de  Villars  qui  lui  mandoit  que  M.  de  Maisons  étoit 
beaucoup  plus  mal,  que  sa  femme  et  son  fils  désiroient 

1.  Bourg,  sur  la  Loire,  à  deux  lieues  de  Beaugency. 


58  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

son  retour  pour  demander  sa  charge  au  roi,  et  que  Sa 
Majesté  étoit  assez  mal.  Sur  ces  nouvelles,  le  maréchal 
envoya  un  courrier  à  Paris,  résolu  d'en  attendre  le 
retour  à  Saint-Laurent-des-Eaux.  Durant  l'intervalle, 
il  alla  à  Blois  où  il  vit  la  reine  de  Pologne*  qui  le  reçut 
avec  une  grande  politesse  et  le  fît  asseoir.  Elle  étoit 
dans  un  âge  fort  avancé  et  cependant  mise  avec  beau- 
coup de  mouches  et  de  rouge,  ayant  pour  sa  personne 
les  soins  que  les  reines  qui  ont  été  galantes  conservent 
plus  longtemps  que  les  autres  femmes. 

L'Éguille^,  lieutenant-colonel  de  Bourbonnois,  pas- 
sant en  poste,  vint  trouver  le  maréchal  de  Villars  et 
lui  dit  que  le  roi  étoit  mal,  que  l'on  avoit  appelé 
quatre  médecins  de  Paris,  circonstance  qui  porta  le 
maréchal  de  Villars  à  augurer  très  mal  de  la  santé  de 
ce  prince,  connoissant  assez  l'opiniâtreté  du  premier 
médecin  pour  ne  pas  douter  qu'il  n'auroit  pas  demandé 
du  secours  si  le  roi  n'avoit  été  dans  un  grand  péril. 
Ce  même  L'Éguille,  homme  de  mérite  et  très  sensé, 
parla  aussi  au  maréchal  du  danger  où  étoit  M.  de 
Maisons,  et,  sur  ce  qu'il  en  dit,  le  maréchal  n'hésita 
pas  à  retourner  à  Paris. 

Près  d'Étampes, -il  reçut  un  courrier  de  la  maré- 
chale qui  lui  apprenoit  la  mort  de  M.  de  Maisons,  et 

1.  Marie-Catherine  de  la  Grange-d'Arquien,  veuve  de  Jean 
Sobieski,  à  laquelle  Louis  XIV  avait  offert  l'hospitalité  dans  le 
château  de  Blois.  Voir  Saint-Simon,  X,  205. 

2.  Marc-Antoine,  chevaher  d'Aiguille,  entré  au  régiment  de 
Bourbonnais  en  1673,  y  servit  quarante-six  ans,  dont  vingt-sept 
comme  capitaine,  fit  toutes  les  guerres  de  Louis  XIV,  fut  sou- 
vent blessé;  nommé  brigadier  en  1719,  il  reçut  comme  retraite 
la  lieutenance  de  roi  du  Château-Trompette,  où  il  mourut  en 
1725. 


1715]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  59 

que  la  famille  le  prioit  d'aller  tout  droit  à  Versailles. 
On  lui  envoya  sa  chaise  de  poste  à  Sceaux,  et  il  alla 
trouver  le  roi,  qui  eut  la  bonté  de  lui  dire  en  le 
voyant  :  «  J'ai  donné  la  charge  de  président  à  mortier, 
ainsi  que  vous  l'avez  désiré.  »  M.  le  chancelier  Voysin 
s'étoit  servi  du  nom  du  maréchal  de  Villars  en  la 
demandant  au  roi  pour  le  fils. 

Depuis  trois  jours  le  roi  avoit  une  fort  grande  dou- 
leur à  une  jambe.  Il  s'en  étoit  senti  quelques  jours 
auparavant,  mais  elle  étoit  augmentée  au  point  qu'il 
ne  s'appuyoit  plus,  et  qu'on  le  rouloit  sur  un  petit  lit 
pour  venir  à  l'ordinaire  faire  ses  repas  devant  les 
courtisans. 

Comme  cette  maladie  étoit  très  dangereuse,  le  maré- 
chal ne  voulut  pas  que  le  roi  pût  penser  qu'elle  fût  la 
cause  de  son  retour  ;  ainsi  il  pria  le  duc  de  Tresmes 
de  le  prévenir,  et  de  lui  dire  que  la  famille  de  M.  de 
Maisons  lui  avoit  envoyé  un  courrier  pour  le  faire 
revenir. 

Outre  la  douleur  de  jambe  dont  nous  avons  parlé, 
le  roi  avoit  la  fiè\Te  depuis  plusieurs  jours,  et  son 
médecin  avoit  soutenu  jusqu'à  l'extrémité  qu'il  n'en 
avoit  pas  ;  on  le  disoit  même  encore.  Mais  il  ne  dor- 
moit  point  et  buvoit  vingt  verres  d'eau  pendant  la  nuit. 

Le  premier  médecin  et  Maréchal ,  premier  chirur- 
gien, avoient  eu  une  grande  dispute  quinze  jours 
auparavant  en  présence  de  M'"^  de  Maintenon,  et  peu 
s'en  fallut  que  Maréchal  ne  fût  renvoyé. 

Le  roi,  après  les  premières  paroles  qu'il  dit  au 
maréchal  de  Villars  sur  la  charge  donnée  au  fils  de 
M.  de  Maisons,  ajouta  :  «  Vous  me  voyez  bien  mal, 
monsieur  le  maréchal.  »  —  «  Votre  Majesté,  accou- 


60  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

tumée  à  beaucoup  d'exercice,  se  croit  mal  pour  une 
incommodité  qui  l'empêche  d'en  faire,  »  répondit  le 
maréchal.  —  «  Non,  »  dit  le  roi,  «  je  sens  de  très 
grandes  douleurs.  » 

Après  cela,  il  lui  parla  de  la  reine  de  Pologne  que 
le  maréchal  avoit  été  visiter  à  Blois,  des  hôtelleries  de 
la  route,  des  lits  et  des  meubles  qu'il  y  avoit  vus.  Il 
est  certain  que  ce  sont  les  seules  du  royaume  qui 
soient  richement  meublées.  Autrefois,  la  plupart 
avoient  même  de  la  vaisselle  d'argent,  et  le  roi  se 
souvint,  et  des  lits,  et  des  miroirs  qu'il  avoit  vus  dans 
ces  maisons,  et  qui  y  étoient  encore  presque  les  mêmes 
partout.  «  Vous  irez  apparemment  coucher  ce  soir  à 
Paris,  »  ajouta  le  roi,  «  je  veux  espérer  que  vous  me 
trouverez  mieux  à  votre  retour.  » 

Les  funérailles  de  M.  de  Maisons  se  firent  le  ven- 
dredi, et,  le  samedi  matin,  Gontade,  major  du  régi- 
ment des  gardes,  envoya  un  courrier  au  maréchal  de 
Villars  pour  lui  dire  que  le  roi  étoit  fort  mal.  Le  maré- 
chal partit  sur-le-champ,  et  trouva  en  effet  le  mal 
extrêmement  augmenté.  La  douleur  de  la  jambe  étoit 
plus  violente,  mais  elle  s'étendoit  vers  la  cuisse,  et  le 
bas  de  la  jambe  demeuroit  insensible,  en  sorte  que, 
dès  le  samedi  au  soir,  on  commença  à  désespérer. 

La  nuit  du  samedi  au  dimanche  fut  plus  fâcheuse 
que  les  précédentes.  C'étoit  le  jour  de  saint  Louis, 
fête  du  roi.  Il  voulut  que  les  tambours  du  régiment 
des  gardes,  suivant  l'usage,  battissent  sous  les  fenêtres. 
Il  parloit  au  père  Le  Tellier,  son  confesseur,  et  ce 
prince  dit  :  «  Ce  bruit  trouble  un  peu  la  conversation, 
laissons-les  faire.  »  Il  entendit  la  messe,  et  ayant 
ordonné  aux  médecins  de  lui  parler  nettement  sur  son 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  61 

état,  ils  ne  lui  cachèrent  pas  le  péril  où  il  étoit,  et, 
pour  ainsi  dire,  commencèrent  son  agonie  huit  jours 
avant  sa  mort,  qu'il  employa  à  donner  tous  les  ordres 
avec  une  fermeté  et  une  netteté  d'esprit  surprenantes, 
parlant  de  l'habit  que  l'on  devoit  faire  au  jeune  roi 
pour  le  mener  au  Parlement,  et  de  tout  ce  qui  regar- 
doit  sa  fin  et  le  transport  de  son  corps  à  Saint-Denis, 
comme  s'il  n'eût  pas  été  question  de  lui. 

Il  brûla  beaucoup  de  papiers  en  présence  de  M"^®  de 
Maintenon  et  de  M.  le  chancelier  Voysin,  demandant 
les  différentes  cassettes  où  il  savoit  qu'ils  étoient  enfer- 
més. Il  ajouta  un  codicille  à  son  testament,  et  peu  de 
jours  avant  sa  mort,  après  la  messe,  il  parla  aux  prin- 
cipaux de  sa  cour  avec  une  force  et  une  éloquence 
dignes  d'admiration.  «  Je  vous  recommande,  »  leur 
dit-il,  «  le  jeune  roi.  Il  n'a  pas  cinq  ans.  Quel  besoin 
n'aura-t-il  pas  de  votre  zèle  et  de  votre  fidélité?  Je 
vous  demande  pour  lui  les  mêmes  sentiments  que  vous 
m'avez  montrés  en  tant  d'occasions.  Je  lui  recommande 
d'éviter  les  guerres;  j'en  ai  trop  fait,  et  elles  m'ont 
forcé  à  charger  mon  peuple.  J'en  ai  grand  regret  et 
j'en  demande  pardon  à  Dieu.  » 

Il  recommanda  aux  cardinaux  de  Rohan  et  de  Bissy 
les  affaires  de  la  religion,  et  leur  dit  que  c'étoit  une 
véritable  douleur  pour  lui  de  n'avoir  pu  les  terminer, 
mais  que,  si  Dieu  lui  avoit  donné  quelques  jours  de 
plus,  il  auroit  espéré  de  faire  cesser  les  divisions. 

Le  cardinal  de  Noailles  demanda  à  le  voir^  Le  roi 


1.  Saint-Simon  (XI,  444)  attribue  au  contraire  au  roi  le  désir 
de  voir  le  cardinal  de  Noailles,  et  aux  cardinaux  de  Rohan  et  de 
Bissy  le  conseil  donné  au  roi  de  mettre  à  cette  visite  suprême 


62  MÉMOIRES   DE   VILLÂRS.  [1715 

répondit  qu'il  en  seroit  très  aise  pourvu  qu'il  revînt 
de  l'opiniâtreté  qui  formoit  les  troubles  de  l'Église  de 
France.  Enfin  il  n'y  eut  pas  un  seul  jour  qui  ne  mar- 
quât par  quelque  trait  de  force,  de  bonté,  mais  sur- 
tout de  piété,  les  grandes  et  saintes  qualités  de  ce 
grand  roi.  On  peut  croire  que  les  derniers  jours  de  sa 
vie  furent  vifs  par  les  intrigues.  Le  duc  d'Orléans  se 
défioit  de  la  part  que  le  roi  lui  donnoit  à  la  régence, 
et  ménageoit  tout  le  monde. 

11  y  avoit  depuis  quelques  mois  une  affaire  entre  les 
Pairs  de  France  et  le  Parlement.  Elle  avoit  fait  beau- 
coup de  bruit  et  causoit  diverses  intrigues. 

Les  princes  légitimés  ayant  obtenu  par  un  édit  le 
rang,  les  honneurs  et  la  faculté  de  parvenir  à  la  cou- 
ronne après  tous  les  princes  du  sang,  on  avoit  fait  voir 
à  M.  le  duc  du  Maine  qu'il  n'étoit  plus  de  son  intérêt 
de  s'opposer  au  bonnet.  G'étoit  en  cela  principalement 
que  consistoit  la  dispute  entre  les  ducs  et  le  Parlement. 
Le  premier  président  de  Harlay  avoit  dit  au  roi  que, 
pour  assurer  à  ses  fils  naturels  les  honneurs  que 
Henri  IV  avoit  autrefois  donnés  à  MM.  de  Vendôme,  il 
falloit  que  les  princes  légitimés,  ayant  plus  que  les 
Pairs,  eussent  aussi  moins  d'honneurs  au  Parlement 
que  les  princes  du  sang,  que  par  là  ces  premiers 
seroient  engagés  à  soutenir  un  degré  qui  mettoit  les 
Pairs  encore  plus  au-dessus  d'eux. 

L'usage  étoit  établi  depuis  plusieurs  années  (car  les 
Pairs  ont  prétendu  que  c'étoit  une  nouveauté,  mais 
on  n'entreprend  pas  de  s'étendre  sur  cette  matière), 

la  condition  de  l'acceptation  préalable  de  la  «  Constitution,  » 
condition  qui  empêcha  la  venue  de  l'archevêque  de  Paris. 


1715]  MÉMOIRES    DE    VILLÂRS.  63 

l'usage  donc  étoit  que  le  premier  président,  en  prenant 
les  voix  lorsque  Ton  est  dans  les  sièges  bas,  n'ôte  pas 
son  bonnet  aux  conseillers,  ni  aux  Pairs  de  France, 
mais  qu'il  l'ôte  aux  princes  légitimés  en  les  nommant, 
et  qu'il  se  lève  aux  princes  du  sang  sans  les  nommer, 
et  leur  faisant  une  révérence. 

M.  le  duc  du  Maine  vouloit  donc  se  rendre  agréable 
aux  Pairs  en  traitant  cette  matière  avec  le  roi,  et 
souhaitoit  qu'il  plût  à  Sa  Majesté  approuver  que  désor- 
mais le  premier  président  traitât  les  princes  légi- 
timés reconnus  princes  du  sang,  comme  les  princes 
du  sang,  et  ôtàt  le  bonnet  aux  Pairs.  Le  roi  approuva 
ce  cérémonial,  mais  il  ne  voulut  point  l'ordonner,  et 
préféra  la  voie  de  la  négociation  entre  les  Pairs  et  le 
premier  président. 

Cette  négociation  fut  traversée  par  beaucoup  d'in- 
trigues. Elle  commença  pendant  que  le  maréchal  de 
Villars  étoit  à  Bade  à  la  signature  de  la  paix  générale. 
A  son  retour,  plusieurs  Pairs  le  prièrent  d'en  parler 
au  roi,  et  il  le  fit  en  lui  disant  :  «  Il  est  surprenant, 
sire,  que  ceux  qui  ont  Thonneur  de  représenter  Votre 
Majesté  dans  son  Parlement  refusent  un  honneur  que 
Votre  Majesté  veut  bien  faire  en  toute  occasion  aux 
Pairs  de  France.  Elle  étend  même  cette  bonté  pour 
eux  bien  plus  loin.  Nous  remarquons  tous  les  jours, 
lorsque  Votre  Majesté  a  son  chapeau,  et  que  nous 
approchons  d'elle,  qu'elle  veut  bien  l'ôter.  Y  a-t-il 
quelque  apparence  de  raison  que  le  premier  président 
le  refuse,  et  que  le  représentant  veuille  plus  d'hon- 
neurs que  le  représenté  n'en  exige  ?  » 

Le  roi  répondit  au  maréchal  de  Villars  :  «  A  vous 
dire  la  vérité,  je  n'y  en  trouve  aucune  ;  mais  il  sera 


64  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1715 

plus  agréable  pour  les  Pairs  que  le  Parlement  se  rende 
de  lui-même  que  si  c'étoit  par  mon  ordre.  » 

M.  le  duc  d'Orléans  avoit  paru  très  favorable  aux 
Pairs,  et  même  il  pressa  M.  de  Mesmes,  premier  pré- 
sident, lorsqu'il  vint  parler  au  roi  sur  cette  matière, 
de  n'y  pas  apporter  de  difficultés. 

Tel  étoit  sur  ce  point  l'état  où  étoient  les  choses  à 
la  mort  du  roi.  Deux  jours  auparavant  M.  le  duc  d'Or- 
léans promit  au  duc  de  Saint-Simon,  alors  en  grand 
crédit  auprès  de  lui,  qu'au  premier  lit  de  justice,  il 
procureroit  cette  petite  satisfaction  aux  Pairs^. 

Le  maréchal  de  Villars  et  le  maréchal  de  Berwick 
furent  députés  au  chancelier  Voysin  pour  lui  déclarer 
que  les  Pairs  demeureroient  couverts,  si  lui  chancelier 
n'ôtoit  pas  son  bonnet. 

Le  roi  mort,  M.  le  duc  d'Orléans  n'oublia  rien  pour 
s'attirer  les  principaux  de  la  cour,  et  assura  le  maré- 
chal de  Villars  que  son  intention  étoit  de  former  un 
conseil  de  guerre,  dont  il  avoit  résolu  de  le  déclarer 
président. 

Cependant,  comme  on  vit  le  Parlement  former  des 
difficultés  à  la  prétention  des  Pairs,  et  que  le  duc 
d'Orléans  avoit  un  grand  intérêt  à  ménager  ce  grand 
corps,  on  proposa  à  plusieurs  ducs  de  ne  pas  insister 
le  premier  jour  sur  leurs  prétentions,  et  que  M.  le  duc 
d'Orléans  leur  donneroit  parole  à  la  première  séance 
de  décider  en  leur  faveur. 

1.  Cette  conversation  n'est  pas  relatée  dans  les  Mémoires  de 
Saint-Simon  ;  mais  ils  mentionnent  à  plusieurs  reprises  l'enga- 
gement que  le  futur  rôgent  avait  pris  vis-à-vis  de  Saint-Simon 
de  donner  satisfaction  aux  ducs  ;  ils  enregistrent  la  violente  irri- 
tation de  l'auteur,  impuissant  à  obtenir  l'exécution  de  cet  enga- 
gement. 


1715]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  65 

Le  marquis d'Effiat^  occupé,  comme  il  devoit  l'être, 
des  intérêts  de  son  maître,  en  parla  à  plusieurs.  Le 
cardinal  de  Noailles  vint  à  la  cour  le  jour  d'après  la 
mort  du  roi,  et  d'autant  plus  médiocrement  affligé  de 
cette  perte  qu'il  croyoit  son  exil  certain  si  le  roi  avoit 
vécu.  En  effet,  étant  venu  prendre  congé  du  maréchal 
de  Villars  partant  pour  la  Guyenne  et  pour  le  voyage 
de  Barrège,  qui  fut  interrompu  par  l'extrémité  où 
étoit  le  roi,  ce  cardinal  dit  au  maréchal  de  Villars  : 
«  Vous  ne  me  trouverez  plus  à  Paris,  car  je  sais  que 
la  résolution  est  prise  de  m'exiler.  » 

Son  parti  formé  de  jansénistes,  quoique  ce  cardinal 
ne  l'eût  jamais  été,  crut  triompher  à  la  mort  d'un 
prince  qui  véritablement  ne  les  aimoit  pas. 

Enfin  le  cardinal  vint  rendre  ses  devoirs  au  nou- 
veau roi,  et  plus  encore  au  duc  d'Orléans.  Il  savoit 
que  l'intention  de  ce  prince  étoit  que  les  Pairs  ne 
fissent  aucun  désordre  dans  une  séance  où  il  devoit 
être  question  de  lui  donner  la  régence  du  royaume.  Il 
lui  promit  d'engager  les  Pairs  au  silence  et  à  la  modé- 
ration pour  ce  premier  jour  seulement,  et  vint  chez  le 
maréchal  de  Villars,  où  avoient  dîné  plusieurs  Pairs, 
pour  tâcher  de  le  gagner. 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  jugea  bon  que,  si  les 
Pairs  se  rendoient  le  premier  jour  après  toutes  les 
résolutions  prises,  et  déclarées  même  au  chancelier  de 
l'aveu  du  duc  d'Orléans,  ils  n'y  reviendroient  plus,  et 
que  ce  prince  auroit  plus  d'intérêt  à  ménager  tout  le 
corps  du  Parlement  que  les  Pairs,  dit  qu'il  persistoit 

1.  Premier  écuyer  du  duc  d'Orléans.  On  n'a  pas  oublié  les 
graves  accusations  portées  contre  lui  par  Saint-Simon. 
lY  5 


66  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

dans  la  résolution  prise.  Le  cardinal  de  Noailles,  ayant 
épuisé  toutes  ses  raisons,  dit  au  maréchal  de  Villars 
qu'il  étoit  bien  opiniâtre.  «  Est-ce  à  vous,  »  lui  répon- 
dit le  maréchal,  «  de  menacer  l'opiniâtreté?  Vous  n'en 
avez  pas  mal  montré  au  feu  roi  ;  ainsi  ne  blâmez  pas 
la  mienne.  » 

On  alla  coucher  à  Paris,  et,  le  %  septembre,  le  Par- 
lement fut  assemblé.  Tous  les  Pairs,  ou  du  moins  une 
grande  partie,  se  trouva  chez  l'archevêque  de  Reims. 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  soupçonnoit  ce  dessein, 
n'en  fut  averti  que  tard,  et  entra  chez  l'archevêque 
dans  le  temps  que  tous  se  levoient  pour  se  rendre  au 
Parlement  avec  la  résolution  prise  de  ne  former  ce 
jour-là  aucune  prétention  pour  le  bonnet.  Quelques-uns 
pourtant  étoient  d'avis  de  ne  rien  déterminer  sans  le 
maréchal  de  Villars,  qui,  ayant  résisté  aux  vives  ins- 
tances du  cardinal  de  Noailles,  n'auroit  pas  manqué  de 
s'opposer  à  celle-ci,  prévoyant  bien  que,  dès  que  les 
Pairs  auroient  molli  dans  une  conjoncture  où  tous  se 
flattoient  de  donner  un  nouvel  éclat  à  leur  dignité,  ils 
ne  recevroient  que  des  dégoûts  dans  la  suite. 

On  entra  au  Parlement  sur  les  sept  heures  et  demie 
du  matin,  et,  toutes  les  chambres  assemblées  avant 
huit  heures,  on  commença  par  la  lecture  du  testament 
du  feu  roi,  dont  on  juge  à  propos  de  rapporter  ici  la 
copie. 

Testament  de  Louis  XI V^  roi  de  France  et  de  Navarre. 

Ceci  est  notre  disposition  et  ordonnance  de  dernière  volonté 
pour  la  tutelle  du  dauphin,  notre  arrière-petit-fils,  et  pour  le 
Conseil  de  régence  que  nous  voulons  être  établi  après  notre 
décès,  pendant  la  minorité  du  roi. 

Comme,  par  la  miséricorde  infinie  de  Dieu,  la  guerre  qui  a 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  67 

pendant  plusieurs  années  agité  notre  royaume  avec  des  événe- 
ments différents,  et  qui  nous  ont  causé  des  justes  inquiétudes, 
est  heureusement  terminée,  nous  n'avons  présentement  rien  de 
plus  à  cœur  que  de  procurer  à  nos  peuples  le  soulagement  que 
le  temps  de  la  guerre  ne  nous  a  pas  permis  de  leur  donner,  les 
mettre  en  état  de  jouir  longtemps  des  fruits  de  la  paix,  et  éloi- 
gner tout  ce  qui  pourroit  troubler  leur  tranquillité,  nous  croyons 
dans  cette  vue  devoir  étendre  nos  soins  paternels  à  prévoir  et 
prévenir  autant  qu'il  dépendra  de  nous  les  maux  dont  notre 
royaume  pourroit  être  troublé,  si  par  l'ordre  de  la  divine  Pro- 
vidence notre  décès  arrive  avant  que  le  dauphin,  notre  arrière- 
petit-fils,  qui  est  l'héritier  de  notre  couronne,  ait  atteint  sa 
quatorzième  année,  qui  est  Page  de  sa  majorité. 

C'est  ce  qui  nous  engage  à  pourvoir  à  sa  tutelle,  à  l'éducation 
de  sa  personne  et  à  former  pendant  la  minorité  un  Conseil  de 
régence,  capable  par  sa  prudence,  sa  probité  et  la  grande  expé- 
rience de  ceux  que  nous  choisissons  pour  le  composer,  de  con- 
server le  bon  ordre  dans  le  gouvernement  de  l'État,  et  maintenir 
nos  sujets  dans  Fobéissance  qu'ils  doivent  au  roi  mineur. 

Ce  Conseil  de  régence  sera  composé  du  duc  d'Orléans,  chef 
du  Conseil,  du  duc  de  Bourbon,  quand  il  aura  vingt-quatre  ans 
accomphs,  du  duc  du  Maine,  du  comte  de  Toulouse,  du  chan- 
celier de  France,  [du  chef  du  Conseil  royaP],  des  maréchaux 
de  Villeroy,  de  Villars,  d'Huxelles,  de  Tallard  et  d'Harcourt, 
des  quatre  secrétaires  d'État,  du  contrôleur  général  des  finances. 
Nous  les  avons  choisis  par  la  connoissance  de  leur  capacité,  de 
leurs  talents  et  du  fidèle  attachement  qu'ils  ont  toujours  eu 
pour  notre  personne,  et  que  nous  sommes  persuadé  qu'ils 
auront  de  même  pour  le  roi  mineur. 

Voulons  que  la  personne  du  roi  mineur  soit  sous  la  tutelle 
et  garde  du  Conseil  de  régence,  mais  comme  il  est  nécessaire 
que  sous  l'autorité  de  ce  Conseil  quelque  personne  d'un  mérite 
universellement  reconnu  et  distingué  par  son  rang  soit  parti- 
culièrement chargé  de  veiller  à  la  sûreté,  conservation  et  édu- 
cation du  mineur,  nous  nommons  le  duc  du  Maine  pour  avoir 

\.  Ce  passage  a  été  effacé  par  une  main  qui  paraît  être  celle 
qui  a  fait  des  corrections  du  vivant  de  Villars. 


68  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

cette  autorité  et  remplir  cette  importante  fonction  du  jour  de 
notre  décès,  nous  nommons  aussi  pour  le  gouverneur  du  roi 
mineur,  sous  l'autorité  du  duc  du  Maine,  le  maréchal  de  Ville- 
roy,  qui,  par  sa  bonne  conduite,  sa  probité  et  ses  talents,  nous 
a  paru  mériter  d'être  honoré  de  cette  marque  de  notre  estime 
et  de  notre  confiance  ;  nous  sommes  persuadé  que,  pour  tout  ce 
qui  aura  rapport  à  la  personne  et  éducation  du  roi  mineur,  le 
duc  du  Maine  et  le  maréchal  de  Villcroy,  animés  tous  deux  du 
même  esprit,  agiront  avec  un  parfait  concert,  et  qu'ils  n'omet- 
tront rien  pour  lui  inspirer  les  sentiments  de  vertu,  de  reli- 
gion et  de  grandeur  d'âme  que  nous  souhaitons  qu'il  conserve 
toute  sa  vie.  Voulons  que  tous  les  officiers  de  la  garde  et  de  la 
maison  du  roi  soient  tenus  de  reconnoître  le  duc  du  Maine,  et 
de  lui  obéir  en  ce  qu'il  ordonnera  pour  le  fait  de  leur  charge 
qui  aura  rapport  à  la  personne  du  roi  mineur,  à  sa  garde  et  à 
sa  sûreté;  au  cas  que  le  duc  du  Maine  vînt  à  manquer  avant 
notre  décès  ou  pendant  la  minorité  du  roi,  nous  nommons  à  sa 
place  le  comte  de  Toulouse  pour  avoir  la  même  autorité  et 
remplir  les  mêmes  fonctions  ;  pareillement  si  le  maréchal  de 
Villeroy  décède  avant  ou  pendant  la  minorité  du  roi,  nous  nom- 
mons en  sa  place  le  maréchal  d'Harcourt. 

Voulons  que  toutes  les  affaires  qui  doivent  être  décidées  par 
l'autorité  du  roi,  sans  aucune  exception  ni  réserve,  soit  concer- 
nant ou  la  guerre  ou  la  paix,  la  disposition  ou  administration 
des  finances,  ou  qu'il  s'agisse  du  choix  des  personnes  qui 
doivent  remplir  les  archevêchés,  évêchés,  abbayes  et  autres 
bénéfices  dont  la  nomination  doit  appartenir  au  roi  mineur,  la 
nomination  aux  charges  de  la  couronne,  aux  charges  des  secré- 
taires d'État,  à  celle  de  contrôleur  général  des  finances,  à  toutes 
celles  des  officiers  de  guerre,  tant  des  troupes  de  terre  qu'offi- 
ciers de  marine  et  galères,  aux  officiers  de  judicature,  tant  des 
cours  supérieures  qu'autres,  à  celles  des  finances,  aux  charges 
de  gouverneurs,  lieutenants  généraux  pour  le  roi  dans  les  pro- 
vinces, à  celles  des  états-majors  des  places  fortes,  tant  des 
frontières  que  du  dedans  du  royaume,  aux  charges  de  la  mai- 
son du  roi,  sans  distinction  de  grandes  et  petites,  qui  sont  à  la 
nomination  du  roi,  et  généralement  pour  toutes  les  charges, 
commissions  et  emplois  auxquels  le  roi  doit  nommer,  soient  pro- 


1715]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  69 

posés  et  délibérés  au  Conseil  de  régence,  et  que  les  résolutions 
soient  prises  à  la  pluralité  des  suffrages,  sans  que  le  duc  d'Or- 
léans, chef  du  Conseil,  puisse  seul,  et  par  son  autorité  particu- 
lière, rien  déterminer,  statuer  et  ordonner,  et  faire  expédier 
aucun  ordre  au  nom  du  roi  mineur  autrement  que  suivant  l'ar- 
rêt de  la  régence. 

S'il  arrive  qu'il  y  ait  sur  quelque  affaire  diversité  de  senti- 
ments dans  le  Conseil  de  la  régence,  ceux  qui  y  assisteront 
seront  obligés  de  se  réunir  à  deux  avis,  et  celui  du  plus  grand 
nombre  prévaudra  toujours;  mais  s'il  se  trouvoit  qu'il  y  eût 
pour  les  deux  avis  nombre  égal  de  suffrages,  en  ce  cas  seulement 
lavis  du  duc  d'Orléans  comme  chef  du  Conseil  prévaudra. 
-  Lorsqu'il  s'agira  de  nommer  aux  bénéfices,  le  confesseur  du 
roi  entrera  au  Conseil  de  régence  pour  y  présenter  le  mémoire 
des  bénéfices  vacants,  et  proposer  les  personnes  qu'il  croira 
capables  de  les  remplir;  seront  aussi  admis  au  même  Conseil 
extraordinairement  lorsqu'il  s'agira  de  la  nomination  des  béné- 
fices deux  archevêques  ou  évéques  de  ceux  qui  se  trouveront  à 
la  cour,  et  qui  seront  avertis  par  l'ordre  du  Conseil  de  la  régence 
pour  s'y  trouver  et  donner  leur  avis  sur  le  choix  des  sujets  qui 
seront  proposés. 

Le  Conseil  de  régence  s'assemblera  quatre  ou  cinq  jours  de 
la  semaine,  le  matin,  dans  la  chambre  ou  cabinet  du  roi 
mineur,  et  aussitôt  que  le  roi  aura  dix  ans  accomplis,  il  pourra 
y  assister  quand  il  voudra,  non  pas  pour  ordonner  et  décider, 
mais  pour  entendre  et  pour  prendre  les  premières  connoissances 
des  affaires;  en  cas  d'absence  ou  empêchement  du  duc  d'Or- 
léans, celui  qui  se  trouvera  plus  ancien  par  son  rang  tiendra  le 
Conseil,  afin  que  le  cours  des  affaires  ne  soit  interrompu,  et, 
sïl  y  a  partage  de  voix,  la  sienne  prévaudra. 

Il  sera  tenu  registre  par  le  plus  ancien  des  secrétaires  d'État 
qui  se  trouveront  au  Conseil  de  tout  ce  qui  se  trouvera  délibéré 
et  résolu  pour  être  ensuite  les  expéditions  faites  au  nom  du  roi 
mineur  par  ceux  qui  en  seront  chargés. 

Si,  avant  qu'il  plaise  à  Dieu  nous  appeler  à  lui.  quelqu'un 
que  nous  ayons  nommé  pour  remplir  le  Conseil  de  la  régence 
décède,  ou  se  trouve  hors  d'état  d'y  entrer,  nous  nous  réser- 
vons d'y  pouvoir  nommer  une  autre  personne  pour  remplir  sa 


70  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  [1715 

place,  et  nous  le  ferons  par  un  écrit  qui  sera  entièrement  de 
notre  main  et  qui  ne  paraîtra  pareillement  qu'après  notre  décès, 
et,  si  nous  ne  nommons  personne,  le  nombre  de  ceux  qui 
doivent  composer  le  nombre  du;^Conseil  de  la  régence  demeurera 
réduit  à  ceux  qui  se  trouveront  vivants  au  jour  de  notre  mort. 

Il  ne  sera  fait  aucun  changement  au  Conseil  de  la  régence 
tant  que  durera  la  minorité  du  roi,  et  si,  pendant  le  temps  de 
cette  minorité,  quelqu'un  de  ceux  que  nous  y  avons  nommés 
vient  à  manquer,  la  place  vacante  pourra  être  remplacée  par  le 
choix  et  -délibération  du  Conseil  de  la  régence ,  sans  que  le 
nombre  de  ceux  qui  doivent  le  composer,  tel  qu'il  aura  été  au 
jour  de  notre  décès,  puisse  être  augmenté,  et  le  cas  arrivant 
que  plusieurs  de  ceux  qui  le  composent  ne  puissent  pas  y  assis- 
ter par  maladie  ou  autre  empêchement,  il  faudra  qu'il  s'y  trouve 
toujours  au  moins  le  nombre  de  sept  de  ceux  qui  sont  nommés 
pour  le  composer,  afin  que  les  délibérations  qui  y  auront  été 
prises  aient  le  rang  et  force  d'autorité,  et  à  cet  effet  dans  tous 
les  édits,  déclarations,  lettres  patentes,  provisions  et  actes  qui 
doivent  être  délibérés  au  Conseil  de  régence,  et  qui  seront  expé- 
diés pendant  la  minorité,  il  sera  fait  mention  expresse  du  nombre 
des  personnes  qui  auront  assisté  au  Conseil  dans  lequel  les 
édits,  déclarations,  lettres  patentes  et  autres  expéditions  auront 
été  résolues. 

Notre  principale  application  pendant  la  durée  de  notre  règne 
a  toujours  été  de  conserver  dans  notre  royaume  la  pureté  de  la 
rehgion  catholique  romaine  en  éloignant  toutes  sortes  de  nou- 
veautés, et  nous  avons  fait  tous  nos  efforts  pour  unir  à  l'Église 
ceux  qui  en  étoient  séparés;  notre  intention  est  que  le  Conseil 
de  la  régence  s'attache  à  maintenir  les  lois  et  règlements  que 
nous  avons  faits  à  ce  sujet,  et  nous  exhortons  le  dauphin,  notre 
arrière-petit-fils,  lorsqu'il  sera  en  âge  de  gouverner  par  lui- 
même,  de  ne  jamais  soun"rir  qu'il  y  soit  donné  atteinte,  comme 
aussi  de  maintenir  avec  la  même  fermeté  les  édits  que  nous 
avons  faits  contre  les  duels,  ceux  sur  les  lois,  comme  les  plus 
nécessaires  et  les  plus  utiles  pour  attirer  la  bénédiction  de 
Dieu  sur  notre  postérité  et  notre  royaume,  et  pour  la  conser- 
vation de  la  noblesse  qui  en  fait  la  principale  force. 

Notre  intention  est  que  les  dispositions  contenues  dans  notre 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  71 

•^dit  du  mois  de  juillet  dernier  en  faveur  du  duc  du  Maine  et  du 
comte  de  Toulouse,  et  leurs  descendants,  aient  pour  toujours 
leur  entière  exécution,  sans  qu'en  aucun  temps  il  puisse  y  être 
donné  atteinte,  déclarons  que  c'est  notre  volonté. 

Entre  les  difTérenls  établissements  que  nous  avons  faits  dans 
le  cours  de  notre  règne,  il  n'y  en  a  point  qui  soit  plus  utile  à 
l'État  que  celui  de  l'hôtel  royal  des  Invalides;  il  est  bien  juste 
que  les  soldats  qui,  par  les  blessures  qu'ils  ont  reçues  à  la 
guerre,  ou  par  leurs  longs  services  et  âges,  sont  hors  d'état 
de  travailler  et  de  gagner  leur  vie,  aient  une  subsistance  assu- 
rée pour  le  reste  de  leurs  jours,  et  que  les  officiers  qui  sont 
dénués  des  biens  de  la  fortune  y  trouvent  aussi  une  retraite 
honorable  ;  toutes  sortes  de  motifs  doivent  engager  le  dauphin, 
et  tous  les  rois  nos  successeurs,  à  soutenir  cet  établissement  et 
lui  accorder  une  protection  particulière,  nous  lui  exhortons 
autant  qu'il  est  en  notre  pouvoir. 

La  fondation  que  nous  avons  faite  d'une  maison  à  Saint-Cyr 
pour  l'éducation  de  250  damoiselles  donnera  perpétuellement  à 
l'avenir  aux  rois  nos  successeurs  un  moyen  de  faire  des  grâces 
à  plusieurs  nobles  familles  de  notre  royaume  qui  se  trouvant 
chargées  d'enfants,  avec  peu  de  biens,  auroient  le  regret  de  ne 
pouvoir  pas  fournir  à  la  dépense  nécessaire  pour  leur  donner 
l'éducation  convenable  à  leur  naissance  ^  nous,  voulons  que,  si 
de  notre  vivant  les  50,000  livres  de  revenus  en  fonds  de  terre 
que  nous  avons  donnés  pour  la  fondation  ne  sont  pas  entière- 
ment remplis,  il  soit  fait  des  acquisitions  le  plus  promptement 
qu'il  se  pourra  après  notre  décès  pour  fournir  à  ce  qu'il  s'en 
manquera,  et  que  les  autres  sommes  que  nous  avons  assignées 
sur  notre  domaine  et  recette  générale,  tant  par  augmentation 
de  fondation  que  pour  doter  les  damoiselles  qui  sortent  à  l'âge 
de  vingt  ans,  soit  régulièrement  payées,  en  sorte  qu'en  nul  cas 
ni  sous  quelque  prétexte  que  ce  soit,  notre  fondation  ne  puisse 
être  diminuée,  et  qu'il  ne  soit  donné  aucune  atteinte  à  l'union 
qui  a  été  faite  de  la  mense  abbatialle  de  Saint-Denis,  comme 
aussi  qu'il  ne  soit  rien  changé  au  règlement  que  nous  avons 
jugé  à  propos  de  faire  pour  le  gouvernement  de  la  maison,  et 
que  pour  la  qualité  des  preuves  qui  doivent  être  faites  par  les 
damoiselles  qui  obtiennent  des  places  dans  la  maison. 


72  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

Nous  n'avons  d'autre  vue  dans  toutes  les  dispositions  de  notre 

présent  testament  que  le  bien  de  notre  État  et  de  nos  sujets, 

nous  prions  Dieu  qu'il  bénisse  noire  postérité,  et  qu'il  nous 

fasse  la  grâce  de  faire  un  assez  bon  usage  du  reste  de  notre  vie 

pour  effacer  nos  pécbés  et  obtenir  sa  miséricorde. 

Fait  à  Marly,  le  2«  août  ni  4. 

Signé  :  Louis. 

Codicille. 

Par  mon  testament  déposé  au  Parlement,  j'ai  nommé  le 
maréchal  de  Villeroy  pour  gouverneur  du  dauphin,  et  j'ai  mar- 
qué ce  qui  devoit  regarder  son  autorité  et  ses  fonctions,  mon 
intention  est  que,  du  moment  de  mon  décès  jusqu'à  ce  que  l'ou- 
verture de  mon  testament  ait  été  faite,  il  ait  toute  l'autorité  sur 
les  officiers  de  la  maison  du  jeune  roi  et  sur  les  troupes  qui  la 
composent.-  Il  ordonnera  auxdites  troupes  aussitôt  après  ma 
mort  de  se  rendre  au  lieu  où  sera  le  jeune  roi  pour  le  mener  à 
Vincennes,  l'air  y  étant  très  bon. 

Le  jeune  roi  allant  à  Vincennes  passera  par  Paris,  et  ira  au 
Parlement  pour  y  être  fait  l'ouverture  de  mon  testament  en  la 
présence  des  princes,  des  Pairs  et  autres  qui  ont  droit  et  qui 
voudront  s'y  trouver.  Dans  la  marche,  et  pour  la  séance  du 
jeune  roi  au  Parlement,  le  maréchal  de  Villeroy  donnera  tous 
les  ordres  pour  que  les  gardes  du  corps,  les  gardes  françoises 
et  suisses  prennent  les  postes  dans  les  rues  et  au  palais  qu'on 
a  accoutumé  de  prendre  lorsque  les  rois  vont  au  Parlement,  en 
sorte  que  tout  se  fasse  avec  toute  la  sûreté  et  la  dignité  conve- 
nables. 

Après  que  mon  testament  aura  été  ouvert  et  lu,  le  maréchal 
de  Villeroy  amènera  le  jeune  roi  avec  sa  maison  à  Vincennes, 
où  il  demeurera  tant  que  le  Conseil  de  la  régence  le  jugera  à 
propos. 

Le  maréchal  de  Villeroy  aura  le  titre  de  gouverneur,  suivant 
ce  qui  est  porté  par  mon  testament,  et  aura  l'œil  sur  la  conduite 
du  jeune  roi,  quoiqu'il  n'ait  pas  encore  sept  ans  accomplis;  la 
duchesse  de  Vantadour  demeurera,  ainsi  qu'il  est  toujours 
accoutumé,  gouvernante  et  chargée  des  mêmes  soins  qu'elle  a 
pris  jusqu'à  présent.  Je  nomme  pour  sous-gouverneur  Saumery, 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  73 

qui  l'a  déjà  été  du  dauphin,  mon  petit-fîls,  et  Joffreville,  lieu- 
tenant général  de  mes  armées.  Au  surplus,  je  confirme  tout  ce 
qui  est  dit  dans  mon  testament,  que  je  veux  et  entends  être 
exécuté  en  tout  ce  qu'il  contient. 
Fait  à  Versailles  le  -13  avril  47-15.  Signé  :  Louis. 

Je  nomme  pour  précepteur  du  dauphin  le  s""  de  Fleury,  ancien 
évêque  de  Fréjus. 
Je  nomme  pour  confesseur  du  nouveau  roi  le  Père  Le  Tellier. 

Signé  :  Louis. 

M.  de  Dreux*,  conseiller  de  la  grand'chambre,  lut 
ce  testament,  et  il  parut  bien  que  le  Parlement  entier 
étoit  déterminé  à  ne  pas  faire  grand  cas  de  toutes  les 
précautions  que  le  feu  roi  avoit  cru  devoir  prendre 
pour  former  un  Conseil  de  régence  sans  qu'il  y  eût  de 
régent.  Mais  tout  concourut  à  donner  une  autorité 
au  duc  d'Orléans  déclaré  régent,  et,  en  un  mot,  on 
n'oublia  rien  de  tout  ce  qui  pouvoit  le  rendre  maître 
absolu. 

Ce  prince  commença  par  vouloir  gagner  le  Parle- 
ment auquel  on  redonna  la  liberté  entière  des  remon- 
trances. 

Dès  ce  moment,  ce  nombre  prodigieux  de  présidents 
et  de  conseillers  se  crurent  réellement  en  possession 
du  titre  fastueux  de  tuteurs  des  rois  pupilles. 

M.  Daguesseau,  procureur  général,  proposa,  de  la 
part  du  duc  d'Orléans,  plusieurs  conseils.  Le  prétexte 
apparent  de  ce  prince  étoit  de  gouverner  le  royaume 
avec  le  secours  des  principaux  de  l'État  et  du  Par- 
lement. 

1 .  Thomas  Dreux,  l'ami  de  Chamillart,  qui  obtint  pour  son  fils 
l'érection  en  marquisat  de  la  terre  de  Brézé,  achetée  à  la  femme 
du  grand  Condé,  et  la  charge  de  grand  maître  des  cérémonies, 
restée  héréditaire  dans  sa  famille  jusqu'à  hi  Révolution. 


74  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

Chacun  croyant  y  trouver  son  intérêt  applaudit  à 
tout.  Le  seul  maréchal  de  Villars  entra  deux  fois  dans 
le  parquet  des  gens  du  roi.  La  première  après  la 
séance  du  matin,  et  la  seconde  avant  que  celle  de 
l'après-midi  commençât.  Il  parla  au  procureur  général 
Daguesseau  en  bon  citoyen,  et  lui  représenta  que  ce 
qu'il  alloit  lui  dire  étoit  même  contre  son  intérêt  par- 
ticulier, puisqu'il  étoit  assuré  par  la  parole  du  duc 
d'Orléans  d'avoir  une  part  des  plus  honorables  dans 
les  changements  que  l'on  méditoit,  mais  que  son 
intérêt  personnel  ne  l'empêcheroit  jamais  de  repré- 
senter, et  avec  force,  que  dans  les  premiers  moments 
d'une  nouvelle  administration  il  ne  falloit  pas  renver- 
ser tout  l'ordre  anciennement  établi  dans  le  gouver- 
nement ;  qu'il  pouvoit  y  avoir  des  changements  néces- 
saires, mais  qu'il  importoit  de  les  faire  avec  ordre  et 
avec  mesure,  de  se  borner  à  ôter  ce  qui  étoit  reconnu 
certainement  mauvais,  et  à  mettre  à  la  place  les 
règlements  qui  seroient  estimés  meilleurs. 

Le  procureur  général  répondit  que  M.  le  duc  d'Or- 
léans étoit  entièrement  déterminé  à  ces  nouveaux 
conseils,  et  qu'il  croyoit  en  cela  suivre  un  principe 
auquel  le  dernier  dauphin  étoit  résolu.  Enfin,  au  heu 
des  quatre  secrétaires  d'État  qui  avoient  les  départe- 
ments, on  régla  les  conseils  projetés,  mais  ils  ne  furent 
déclarés  qu'un  mois  après.  En  voici  l'ordre  : 

Un  conseil  de  guerre  dont  le  maréchal  de  Villars 
fut  déclaré  président. 

Un  conseil  de  finances  dont  le  duc  de  Noailles  fut 
président. 

Un  conseil  des  affaires  étrangères,  le  maréchal 
d'Huxelles  président. 


1715]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  75 

Un  conseil  de  conscience,  le  cardinal  de  Noailles 
président. 

Un  conseil  de  marine ,  le  maréchal  d'Estrées  pré- 
sident, et  le  comte  de  Toulouse  à  la  tête  en  qualité 
d'amiral. 

Un  conseil  du  dedans  du  royaume,  le  duc  d'Antin 
président. 

La  charge  de  secrétaire  d'État  de  M.  Voysin,  chan- 
celier, fut  vendue  à  M.  d'Armenonville. 

M.  de  Torcy  fut  très  chèrement  récompensé  de  la 
sienne  par  une  grosse  somme  d'argent,  et  de  plus  on 
érigea  en  charge  de  surintendant  l'administration  des 
postes  qu'il  avoit,  comme  celle  des  bâtiments  fut 
rétablie  en  surintendance  en  faveur  du  duc  d'Antin. 

Dans  cette  première  occasion  le  Parlement  s'opposa 
par  de  vives  remontrances  aux  vues  du  régent  sur  le 
rétablissement  de  ces  deux  surintendances.  Mais  le 
prince  envoya  le  marquis  d'Effiat  prier  cette  cour 
d'avoir  pour  lui  la  complaisance  de  déférer  à  ses  désirs. 

Les  opinions  furent  vives.  Le  Parlement  s'assembla 
deux  fois.  Tous  les  Pairs  furent  pour  ce  que  désiroit 
le  régent,  et  le  maréchal  de  Villars  en  opinant  dit  qu'il 
falloit  louer  la  cour  de  sa  fermeté  à  s'opposer  à  ce 
qu'elle  ne  croyoit  pas  de  l'intérêt  de  l'État,  mais  que 
son  avis  étoit  que  l'on  devoit  conserver  ces  sentiments 
pour  des  occasions  plus  importantes,  et  dans  celle-ci 
donner  au  régent  une  marque  de  complaisance  qui, 
dans  le  fond,  ne  pourroit  jamais  être  d'un  grand  pré- 
judice. 

La  vivacité  fut  grande,  et  les  Pairs  décidèrent  par 
leurs  voix,  parce  que  cette  dernière  assemblée  ne  se 
trouva  pas  nombreuse. 


76  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1715 

Les  conseils  furent  établis,  et  celui  de  régence 
commença. 

Le  Parlement  avoit  laissé  le  régent  maître  absolu  de 
retrancher  de  ceux  que  le  feu  roi  avoit  nommés  dans 
son  testament,  d'y  en  mettre  de  nouveaux,  et  en  un 
mot  l'autorité  entière. 

Ce  prince  commença  par  n'y  pas  appeler  le  maré- 
chal de  Tallard,  et  y  fit  entrer  le  maréchal  de  Bezons, 
le  duc  de  Saint-Simon,  l'ancien  évêque  de  Troye,  et  il 
fut  établi  qu'il  y  auroit  trois  conseils  de  régence  par 
semaine,  un  pour  les  finances,  l'autre  pour  la  guerre 
et  le  troisième  pour  les  affaires  étrangères. 

Dans  les  commencements  ces  conseils  étoient  réel- 
lement des  conseils.  Quelque  temps  après  ils  n'en 
eurent  plus  que  les  apparences,  et  enfin  il  n'y  fut  plus 
question  que  d'entendre  lire  la  Gazette,  à  la  réserve 
de  quelques  procès  rapportés  par  des  maîtres  des 
requêtes.  Mais  les  premiers  jours  le  régent  voulut  que 
l'on  délibérât  même  sur  les  grâces. 

Le  maréchal  de  Villars  rapporta  la  lieutenance  géné- 
rale de  Provence.  Le  duc  d'Orléans  dit  qu'il  avoit 
demandé  cette  charge  au  feu  roi  pour  le  marquis  de 
Simiane,  gendre  du  comte  de  Grignan,  qui  en  étoit 
pourvu  ;  il  demanda  les  opinions,  et  elles  allèrent  toutes 
à  approuver  le  désir  de  Son  Altesse  Royale. 

Il  y  eut  un  grand  conseil  sur  les  diverses  préten- 
tions du  grand  et  du  premier  écuyer  au  sujet  des 
dépouilles  qu'ils  soutenoient  appartenir  totalement  à 
leurs  charges  à  la  mort  des  rois.  On  cita  des  exemples 
du  temps  de  Henri  IV,  et  on  trouva  que  le  duc 
de  Bellegarde  avoit  eu  25,000  écus  comme  grand 
écuyer  pour  la   grande   écurie,  et  que  le  premier 


1715]  MÉMOIRES    DE    VILLA.RS.  77 

écuyer  avoit  eu  20,000  francs  pour  la  petite  écurie. 

Le  conseil  de  régence  donna  le  premier  exemple  de 
corruption,  et  l'on  ôla  tout  au  roi  pour  le  donner  à 
MM.  d'Armagnac  et  de  Beringhen^. 

Le  maréchal  de  Villars  dit  qu'il  n'y  avoit  que  le  roi 
qui  perdoit  son  procès,  que  son  sentiment  étoit  que, 
comme  le  feu  roi  avoit  surpassé  en  magnificence  tous 
les  rois  ses  prédécesseurs,  il  étoit  juste  que  les  grands 
officiers  dont  il  s'agissoit  eussent  le  double  de  ce  que 
l'on  voyoit  dans  les  exemples  passés,  mais  que  le 
reste  devoit  rester  au  roi,  dans  un  temps  surtout  où 
la  plus  exacte  économie  étoit  nécessaire.  Cet  avis  ne 
fut  pas  suivi,  et  le  jeune  roi  se  trouva  dépouillé  dès 
les  commencements  de  tous  les  chevaux  et  carrosses. 

Les  présidents  des  conseils  avoient  leurs  jours  mar- 
qués pour  rendre  compte  au  régent  des  détails  qui 
n'étoient  pas  rapportés  au  conseil  de  régence,  dans 
lequel  on  ne  parla  qu'une  seule  fois  de  la  distribution 
des  charges  et  des  emplois. 

Le  maréchal  d'Huxelles  lut  seul  presque  pendant 
tout  le  temps  de  son  ministère  les  dépêches  des 
ministres  étrangers,  et  les  réponses  qui  leur  étoient 
faites. 

Le  duc  de  Noailles  parloit  aussi  de  ce  qu'il  y  avoit 

1.  Voir  dans  Saint-Simon  (XII,  292)  le  récit  de  cette  triste 
querelle  et  de  la  séance  du  conseil  de  régence  où  elle  fut  jugée  : 
«  Villars  pouffa,  verbiagea,  complimenta  les  parties,  se  plaignit 
du  procès,  désira  des  cotes  mal  taillées,  mais  conclut  pour  Mon- 
sieur le  premier  »  (XII,  303).  Le  comte  d'Armagnac,  dit  M.  le 
Grand,  était  de  la  maison  de  Lorraine.  Le  marquis  de  Beringhen, 
dit  M.  le  Premier,  tenait  sa  charge  de  son  père  et  de  son  grand- 
père,  lequel  l'avait  achetée  au  père  de  Saint-Simon  (I,  68).  Son 
extraction  était  très  modeste. 


78  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

de  plus  important  dans  les  finances,  mais  peu  à  peu 
le  régent,  pour  être  le  maître  de  tout  plus  absolu- 
ment, ne  donna  plus  lieu  à  aucune  délibération,  ni  sur 
la  guerre,  ni  sur  les  finances,  ni  sur  les  affaires 
étrangères. 

1 71 6.  Le  maréchal  de  Villars  regardoit  comme  un  de 
ses  devoirs  l'obligation  d'aller  faire  cesser  les  désordres 
de  la  ville  de  Marseille,  et  même  de  toute  la  Provence. 
La  commission  en  étoit  donnée  dès  le  temps  du  feu 
roi,  et,  comme  il  ne  vouloit  de  crédit  dans  la  fonction 
de  président  de  guerre  que  pour  le  bien  des  affaires, 
il  préféra  un  service  important  à  la  Provence,  dont  il 
étoit  gouverneur,  à  l'assiduité  qu'un  bon  courtisan 
croit  nécessaire  auprès  du  maître. 

Il  ne  balança  donc  pas  à  quitter  la  cour  pour  quel- 
ques mois,  et  laissa  en  son  absence  les  fonctions  de  pré- 
sident de  la  guerre  au  duc  de  Guiche,  vice-président. 

On  se  servit  de  son  absence  pour  une  réforme  de 
troupes  à  laquelle  il  étoit  opposé,  l'état  de  guerre 
après  la  mort  du  feu  roi  ayant  été  réglé  sur  le  plus 
petit  pied,  en  sorte  que  l'extraordinaire  de  la  guerre 
n'alloit  pour  lors  qu'à  36  millions.  Dépense  tellement 
augmentée  dans  la  suite,  qu'en  l'année  1 720  elle  monta 
à  1 1 3  millions  par  l'augmentation  de  paie ,  par  les 
changements  des  monnaies,  par  le  discrédit  du  papier, 
par  la  nécessité  de  payer  le  soldat  et  le  cavalier  en 
argent,  et  même  de  donner  des  augmentations  extra- 
ordinaires de  solde,  vu  la  cherté  des  denrées. 

Les  officiers  auxquels  on  donnoit  le  tiers  en  argent 
et  les  deux  tiers  en  papier  ne  pouvoient  subsister. 
Pendant  l'absence  du  maréchal  il  se  passa  aussi  des 


i716]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  79 

choses  très  dures  contre  les  Pairs,  et  le  régent  dit  en 
parlant  une  fois  dans  ces  soupers  où  il  s'expliquoit 
librement  :  «  Qu'auroit  dit  le  maréchal  de  Villars  s'il 
avoit  été  ici?  il  auroit  bien  dit  :  Mes  confrères,  Sursum 
corda/  » 

C'est  qu'il  se  ressouvenoit  que  dans  une  assemblée 
des  Pairs  chez  l'évèque  de  Laon,  où  il  étoit  question 
de  marquer  un  peu  de  fermeté,  le  maréchal  de  Villars 
leur  avoit  dit  :  Sursum  corda! 

Pour  revenir  à  son  voyage  de  Provence,  le  vice- 
légat  vint  l'attendre  à  la  descente  de  son  bateau  avec 
ses  carrosses  et  la  compagnie  des  gardes  du  pape; 
ensuite  il  le  mena  à  son  palais,  où  il  le  conduisit  dans 
l'appartement  qui  lui  étoit  destiné. 

Le  cérémonial  est  que,  une  demi-heure  après,  le 
vice-légat  envoie  demander  audience  au  gouverneur  et 
vienne  le  voir  en  cérémonie,  et  peu  de  moments  après 
le  maréchal  alla  lui  rendre  la  même  visite. 

Ensuite  viennent  une  infinité  de  harangueurs  suivis 
d'un  repas  magnifique. 

Le  maréchal  partit  sur  les  trois  heures  après  midi, 
et  trouva  sur  les  bords  de  la  Durance  les  procureurs 
de  la  province,  la  plus  grande  partie  de  la  plus  illustre 
noblesse  et  des  députés  des  cours  souveraines  qui 
l'attendoient.  Les  gardes  du  vice-légat  l'accompa- 
gnèrent jusque-là.  La  compagnie  des  gardes  du  maré- 
chal l'attendoit  de  l'autre  côté  de  la  rivière,  et  il  alla 
coucher  à  Orgon,  d'où  il  partit  le  jour  d'après  pour  se 
rendre  à  Lambesc,  où  il  avoit  indiqué  l'assemblée  des 
États.   L'archevêque  d'Aix\  qui  y  préside,  vint  au 

1.  M.  de  Vintimille,  depuis  archevêque  de  Paris;  célèbre  par 


80  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

devant  de  lui  à  une  lieue  de  la  ville  avec  les  évêques 
de  Riez  et  de  Vence^,  et  M.  Le  Bret,  premier  prési- 
dent du  Parlement  et  intendant,  à  qui  le  maréchal 
avoit  même  fait  donner  dès  le  commencement  de  la 
régence  une  commission  pour  commander  en  Provence 
en  l'absence  du  gouverneur.  Le  maréchal  de  Villars 
arriva  le  1 0  mars  au  soir,  et,  dès  le  1 1 ,  il  fit  l'ouver- 
ture des  États,  ou  autrement  de  l'assemblée  des  com- 
munautés. 

Depuis  les  comtes  de  Provence,  les  États  de  la  pro- 
vince s'étoient  assemblés  tous  les  ans,  composés  de 
l'archevêque  qui  y  présidoit,  des  autres  évêques  de  la 
Provence,  de  toute  la  noblesse  et  du  tiers  état. 

En  16..,  pour  éviter  la  dépense,  il  fut  établi  par 
ordre  du  roi  qu'au  lieu  des  États  précédents  il  y  auroit 
chaque  année  une  assemblée  dite  des  communautés, 
dans  le  lieu  indiqué  par  le  gouverneur  de  la  province  ; 
que  ce  gouverneur  y  assisteroit,  que  cette  assemblée 
seroit  composée  de  l'archevêque  président  et  des  pro- 
cureurs du  pays,  savoir  :  de  deux  évêques  et  des 
consuls  d'Aix,  deux  pour  la  noblesse,  qui  étoient  pour 
lors  le  marquis  de  Buoux  avec  le  baron  de  Sabran  de 
Baudinar,  et  d'un  député  de  chaque  viguerie,  pour 
délibérer  sur  le  don  gratuit  et  sur  toutes  les  autres 
affaires  de  la  province.  Cette  assemblée  fut  convoquée 
à  Lambesc.  Gomme  c'étoit  la  première  fois  que  le  maré- 
chal de  Villars  faisoit  sa  fonction  de  gouverneur  de 
Provence,  et  qu'il  n'avoit  pas  encore  paru  dans  la 

sa  charité  lors  de  la  peste  de  Marseille  et  par  ses  luttes  avec  le 
Parlement  de  Paris. 

1.  Louis-Balthazar  Philipeaux  d'Herbault  et  F.  Moretde  Bour- 
chenu. 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  81 

province,  le  concours  fut  grand.  Tout  ce  qu'il  y  avoit  de 
gens  connus  parmi  la  noblesse  se  trouva  à  Lambesc  ; 
tout  ce  qui  compose  le  Parlement  et  la  Chambre  des 
comptes  d'Aix  y  vint  plus  d'une  fois.  Sa  table  étoit  de 
quarante  couverts,  et  outre  celle-là  il  y  en  avoit 
d'autres  pour  tout  ce  qui  se  présentoit. 

L'ouverture  de  l'assemblée  se  fit  par  une  grand'- 
messe  chantée  en  musique,  et  célébrée  par  l'archevêque 
d'Aix  dans  l'église  des  Dominicains.  Ensuite  on  s'as- 
sembla dans  une  salle  de  leur  maison,  et  le  maréchal 
de  Villars  ouvrit  l'assemblée  par  une  harangue.  L'ar- 
chevêque d'Aix  répondit  par  une  autre,  et  l'assesseur, 
qui  est  aussi  procureur  du  pays,  en  fit  une.  Après 
cette  première  cérémonie,  l'archevêque  d'Aix  tint  les 
conférences,  dont  la  première  rouloit  sur  le  don  gra- 
tuit, qui  fut  accordé  par  acclamation.  Les  impositions 
se  faisoient  séparément  ;  celles  de  Marseille  et  d'Arles 
étoient  de  70,000  livres  chacune,  et  l'usage  étoit  que 
le  gouverneur,  de  son  autorité,  en  diminuât  la  moitié. 
Le  maréchal  de  Villars  trouva  que  c'étoit  pousser  trop 
loin  le  pouvoir  des  gouverneurs  que  d'imposer  et 
diminuer  l'imposition  ordonnée  par  le  roi;  qu'à  la 
vérité  le  gouverneur  pouvoit  bien  représenter  que 
l'imposition  étoit  trop  forte,  mais  que  la  diminution 
de  voit  se  tenir  de  la  grâce  du  maître,  et  non  de  celle 
du  gouverneur.  Il  manda  son  sentiment  au  régent,  qui 
approuva  sa  modération.  Les  autres  impositions  sont 
pour  les  différents  intérêts  de  la  province  et  pour  les 
diverses  dépenses  qu'elle  est  obhgée  de  faire.  D'ordi- 
naire tout  est  fini  en  quinze  jours,  et  s'il  reste  quelque 
chose  à  discuter,  les  procureurs  du  pays  suivent  à 
Aix,  où  l'on  achève  de  régler  les  petites  affaires  qui 
IV  6 


82  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

n'ont  pas  pu  l'être  dans  le  lieu  de  la  convocation. 

Le  gouverneur  faisant  sa  première  entrée  à  Aix, 
l'usage  est  que  deux  présidents  du  Parlement  et  quatre 
conseillers  viennent  en  robe  à  cheval  avec  leurs  huis- 
siers au-devant  de  lui,  à  une  demi-lieue  de  la  ville. 
Lorsque  le  maréchal  de  Villars  fit  cette  entrée,  toute  la 
noblesse  étoit  venue  jusqu'à  une  lieue. 

Les  harangues  faites  par  le  plus  ancien  des  prési- 
dents, et  répondues,  le  gouverneur  marcha  au  milieu 
des  deux  présidents.  La  ville  d'Aix  n'avoit  rien  oublié 
pour  célébrer  cette  entrée  par  des  arcs  de  triomphe, 
et  par  des  fontaines  de  vin  distribuées  dans  tout  le 
passage.  Les  consuls  d'Aix  attendirent  le  maréchal  de 
Villars  à  la  porte  de  la  ville  avec  le  dais,  et  l'on  alla 
descendre  à  la  cathédrale,  à  la  porte  de  laquelle  l'ar- 
chevêque et  tout  son  clergé  attend  le  gouverneur,  et 
lui  fait  une  harangue  suivie  d'un  Te  Deum.  Après  cette 
première  cérémonie,  le  gouverneur  va  descendre  dans 
la  maison  qui  lui  est  préparée,  et  où  le  Parlement  en 
corps,  la  Chambre  des  comptes  et  toutes  les  cours 
souveraines  viennent  le  complimenter. 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  logeoit  dans  la  maison  de 
M.  Boyer-Desguilles,  la  plus  belle  qui  soit  à  Aix,  y 
tenoit  une  table  de  quarante  couverts,  où  toutes  les 
dames  mangeoient  à  dîner  et  à  souper  :  les  rigodons, 
qui  sont  très  agréables,  commençoient  par  des  femmes 
de  la  bourgeoisie  qui  venoient  voir  dîner,  et  puis  con- 
tinuoient  par  les  dames  qui  avoient  dîné  ou  soupe.  Les 
dames,  à  Aix,  ne  vivent  pas  avec  la  même  liberté  que 
celles  du  Languedoc,  ni  même  que  toutes  celles  de 
France.  Le  voisinage  d'Italie  leur  donne  des  manières 
plus  réservées,  du  moins  en  apparence  :  elles  s' as- 


1716]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  83 

semblent  rarement,  et,  dans  tout  l'hiver  précédent, 
il  n'y  avoit  eu  aucun  bal  dans  cette  ville;  de  sorte 
qu'elles  se  familiarisèrent  un  peu  plus  par  ceux  qu'il 
y  avoit  tous  les  jours  chez  le  maréchal  de  Villars. 

Après  avoir  séjourné  quinze  jours  à  Aix,  il  se  rendit 
à  Marseille  où  les  affaires  de  sa  commission  l'appeloient. 
On  lui  fit  une  entrée  avec  autant  de  magnificence  qu'à 
Aix,  et  plus  encore,  parce  que  la  ville  étoit  plus  puis- 
sante. Il  alla  descendre  à  la  cathédrale,  où  l'évêque 
l'attendoit.  La  foule  étoit  si  grande  que,  comme  il  faut 
descendre  dix  ou  douze  marches  pour  entrer  dans  cette 
église,  les  gardes  du  maréchal  ne  purent  plus  soutenir 
l'effort  de  la  multitude  ;  en  sorte  que  le  peuple,  qui  se 
pressoit,  auroit  inévitablement  accablé  les  premiers, 
dont  étoit  le  maréchal.  Prêt  à  descendre  la  première 
marche,  il  se  retourna  avec  un  air  qui  imposa  de  la 
crainte  et  du  respect,  et  qui  obligea  tout  ce  qui 
étoit  le  plus  près  de  lui  à  faire  en  se  reculant  un 
effort  qui  sauva  la  vie  à  ces  premiers,  et  peut-être  au 
maréchal  lui-même,  car  il  étoit  impossible  que  cette 
foule,  se  culbutant  sur  les  premiers,  n'en  étouffât  plu- 
sieurs. Dès  les  premiers  jours  que  le  maréchal  de 
Villars  passa  à  Marseille,  on  travailla  aux  affaires  qui 
avoient  mis  une  si  grande  division  parmi  les  habi- 
tants. Les  négociants  y  étoient  très  puissants,  et  les 
cabales  pour  les  charges  municipales  de  la  ville  y  avoient 
excité  la  haine  entre  eux. 

Un  nommé  Glesse,  homme  très  habile,  avoit  usurpé 
la  principale  autorité,  et,  par  les  intelligences  qu'il 
ménageoit  avec  des  commis  de  la  cour,  il  régloit  les 
différents  commerces  que  cette  puissante  ville  a  dans 
toute  la  Méditerranée.  Il  avoit  des  ordres  de  la  cour 
pour  faire  partir  les  vaisseaux  quand  il  vouloit,  et 


84  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

l'on  se  plaignoit  qu'il  avoit  troublé  la  liberté  du  com- 
merce, laquelle  peut  seule  le  faire  fleurir. 

Les  assemblées  des  commissaires  commencèrent  le 
15  avril  et  ne  finirent  que  le  4  juillet.  On  y  arrangea 
toutes  les  affaires  de  la  ville,  et  l'on  fit  un  nouveau 
règlement  sur  toutes  les  différentes  parties  du  gouver- 
nement et  de  la  police  de  Marseille.  Ce  règlement  con- 
tenoit  soixante-dix  articles,  en  partie  pour  la  manière 
de  procéder  aux  élections  des  échevins.  Le  maréchal  de 
Villars  déclara  qu'il  ne  donneroit  sa  protection  à  per- 
sonne ;  qu'il  vouloit  laisser  une  liberté  entière,  et  ne  se 
mêler  de  ces  sortes  d'affaires,  absent  ou  présent,  que 
pour  empêcher  le  mal. 

La  ville  de  Marseille  étoit  tombée  dans  un  grand 
désordre  par  une  mauvaise  administration  :  les  chan- 
gements des  monnoies  y  avoient  beaucoup  contribué. 
Les  négociants,  pour  ne  point  perdre  dans  les  diminu- 
tions des  espèces,  s'étoient  chargés  d'une  quantité  pro- 
digieuse de  toutes  sortes  de  marchandises  dont  ils  ne 
trouvèrent  pas  le  débit  qu'ils  avoient  espéré  ;  et  de  là 
une  infinité  de  banqueroutes  considérables.  D'ailleurs, 
les  fermes  de  la  ville,  se  donnant  par  cabales  et  à  vil 
prix,  avoient  consommé  ses  revenus  et  causé  de  grandes 
pertes.  Mais,  enfin,  par  la  sagesse  des  nouveaux  règle- 
ments, on  remédia  à  la  plupart  de  ces  abus,  et  cette 
ville  puissante  et  magnifique  fut  en  état  de  reprendre 
sa  première  splendeur. 

Le  maréchal  de  Villars  employoit  les  jours  qu'il  avoit 
de  libres  à  aller  voir  Toulon,  la  principauté  de  Mar- 
tigues^  qu'il  avoit  achetée  de  M""®  de  Vendôme,  et 


1.  La  terre  de  Martigues  avec  ses  pêcheries,  érigée  en  princi- 
pauté par  Henri  III  (1580)  en  faveur  du  duc  de  Mercœur,  avait 


1716]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  85 

quelques  villes  de  Provence  où  le  besoin  de  sa  présence 
et  la  curiosité  le  conduisoient.  Il  vit  avec  douleur  la 
destruction  de  cette  redoutable  marine  qui  avoit  triom- 
phé des  puissances  maritimes  unies,  c'est-à-dire  de 
l'Angleterre  et  de  la  Hollande.  En  effet,  il  trouva  à 
Toulon  près  de  trente  vaisseaux  entièrement  abandon- 
nés, citadelles  flottantes  dont  quelques-unes  portoient 
cent  vingt  pièces  de  canon,  et  qui  auparavant  alloient 
porter  la  gloire  du  roi,  celle  de  la  nation  et  la  terreur 
de  nos  armes  jusqu'aux  extrémités  de  la  terre. 

L'état  des  galères  à  Marseille  étoit  également  déplo- 
rable :  il  y  en  avoit  quarante  dans  ce  port  dont  aucune 
ne  pouvoit  mettre  à  la  mer,  quoiqu'elles  eussent  le 
même  nombre  de  troupes  et  de  forçats.  Le  maréchal 
de  Villars  fut  sensiblement  touché  à  ce  spectacle,  et 
l'on  ne  pouvoit  guère  s'intéresser  à  la  gloire  du  nom 
françois,  qu'il  avoit  si  heureusement  rétablie,  sans 
ressentir  le  malheur  de  voir  la  nation  forcée  pour  long- 
temps de  renoncer  à  triompher  sur  la  mer  comme  sur 
la  terre. 

Il  apaisa  quelques  divisions  causées  par  la  haine  que 
la  Constitution  avoit  allumée  entre  les  partis  de  senti- 
ments opposés,  dont  les  chefs  étoient  les  Jésuites  et  les 
Pères  de  l'Oratoire.  Il  y  eut  à  cette  occasion  un  violent 
désordre  à  Grasse.  L'évéque^,  soutenu  par  la  plus 

passé  par  mariage  dans  la  maison  de  Vendôme  ;  le  dernier  duc 
de  Vendôme  en  avait  vendu  la  moitié  à  Maximilien  Titon,  de 
Paris  ;  sa  veuve  vendit  l'autre  moitié  à  Villars  (1714),  qui  racheta 
la  première  en  1715  à  la  veuve  de  Titon.  Louis  XIV,  par  lettres 
patentes  de  juillet  1715,  continua  à  Villars  le  titre  de  Prince  de 
Martigues.  La  terre  fut  vendue  en  1772  par  les  héritiers  du  fils  de 
Villars  au  marquis  de  Gallifet,  sans  le  titre  qui  s'est  éteint. 
1.  J.-B.  de  Mégrigny,  1711-1726. 


86  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1716 

grande  partie  du  peuple,  avoit  un  grand  démêlé  avec 
les  Pères  de  l'Oratoire  sur  l'établissement  d'un  collège  : 
on  en  vint  aux  coups,  et  la  maison  de  ville  fut  attaquée. 

L'évèque,  qui  étoit  le  plus  fort,  fit  cesser  ce  tumulte 
et  le  maréchal  accommoda  les  contestations  autant 
qu'il  lui  étoit  possible  ;  mais  il  ne  l'étoit  pas  d'étouffer 
la  haine  entre  les  partis  aigris.  Il  y  en  avoit  un  à  Mar- 
seille que  la  sainteté  de  l'évèque  ne  pouvoit  calmer. 
Un  janséniste  outré  fut  convaincu  d'avoir  fait  quelques 
vers  dans  lesquels  il  s'écartoit  du  respect  dû  à  la 
mémoire  du  feu  roi,  et  le  maréchal  de  Villars  fit  mettre 
dans  un  cachot  cet  écrivain  téméraire. 

Gomme  une  des  maximes  du  maréchal  de  Villars  a 
toujours  été  de  mêler  les  affaires  avec  les  plaisirs,  il  y 
en  eut  beaucoup  à  Marseille  pendant  le  séjour  qu'il  y 
fit.  Sa  table  étoit  toujours  de  quarante  couverts,  le 
matin  et  le  soir.  Toutes  les  dames  y  venoient;  l'on 
dansoit  beaucoup  :  le  soir,  il  y  avoit  des  bals  même 
dans  les  rues  et  les  places  publiques,  car  en  ce  pays 
il  ne  faut  qu'une  flûte  et  un  tambour  pour  faire  danser 
tout  le  peuple,  et  les  dames  se  mêlent  souvent  à  ces 
danses  populaires.  Il  y  avoit  alors  à  Marseille  un  assez 
bon  opéra,  une  comédie,  et  en  un  mot  le  séjour  que 
le  maréchal  de  Villars  fit  en  cette  ville  y  fut  tout  à  la 
fois  agréable  et  utile. 

Il  en  partit  le  4  juillet  et  alla  visiter  un  canal  que  l'on 
projetoit  de  tirer  du  Rhône  au-dessus  d'Arles  jusqu'à 
la  mer. 

Pour  comprendre  l'utilité,  ou,  pour  mieux  dire,  la 
nécessité  de  ce  canal,  il  faut  savoir  que,  depuis  un  très 
grand  nombre  d'années,  le  Rhône  est  devenu  très  dif- 
ficile. Son  embouchure  se  remplit  de  sable  que  charrie 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  87 

cette  rivière  très  rapide,  et  de  celui  que  la  mer  y  jette, 
en  sorte  qu'il  est  fort  difficile  d'abord  d'entrer  dans 
l'embouchure  du  Rhône,  et  ensuite  d'arriver  à  Arles, 
d'autant  que,  par  les  sinuosités  de  ce  fleuve,  il  faut  des 
vents  entièrement  contraires  pour  arriver.  Ainsi  les 
bâtiments  sont  quelquefois  deux  mois  à  faire  treize  à 
quatorze  lieues  de  pays.  Pour  éviter  ces  inconvénients, 
on  proposoit  donc  de  se  servir  d'une  ouverture  que 
l'on  avoit  faite  autrefois  au  Rhône  pour  inonder  des 
étangs  qui  produisoient  le  plus  beau  sel  que  l'on  pût 
désirer,  mais  qui  faisoient  un  très  grand  tort  aux 
gabelles  du  roi. 

Le  maréchal  de  Villars  alla  visiter  cette  ouverture 
depuis  le  Rhône  jusqu'à  la  mer.  Il  la  trouva  si  favo- 
rable, qu'en  tirant  un  canal  en  droite  ligne  du  Rhône 
à  la  mer,  ou,  pour  mieux  dire,  réparant  celui  que  la 
pente  des  eaux  avoit  déjà  tracé,  on  faisoit  en  deux  lieues 
de  chemin  le  trajet  qui  étoit  de  douze  lieues,  en  suivant 
le  cours  ancien  du  Rhône.  Le  maréchal  ne  balança  donc 
point  à  faire  entreprendre  un  ouvrage  si  utile,  et  donna 
son  nom  à  ce  canal,  qui  fut  appelé  le  canal  de  Villai's^. 
Il  passa  deux  jours  sur  les  lieux  avec  les  ingénieurs 
qui  avoient  déjà  reconnu  la  pente  des  eaux.  A  son 
retour  à  la  cour,  il  fit  déterminer  ce  dessein  et  les 
médiocres  dépenses  nécessaires  qui  consistoient  à  bor- 
der le  canal  de  digues  à  droite  et  à  gauche,  afin  que 
les  eaux  suivissent  la  pente  naturelle  qui  les  menoit  à 

1.  Ce  canal,  qui  porte  aujourd'hui  le  nom  de  Canal  d'Arles  au 
port  de  Bouc,  ne  fut  achevé  que  de  nos  jours  et  complété  par  le 
creusement  du  Canal  de  Saint-Louis;  il  existait  déjà  à  l'époque 
romaine  sous  le  nom  de  Fosss  marianz,  mais  s'était  comblé  faute 
d'entretien. 


88  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

la  mer  et  qu'elles  ne  se  répandissent  pas  dans  les  terres. 

Il  alla  coucher  à  Arles,  où  l'archevêque*,  qui  est  un 
saint  homme,  et  fort  attaché  aux  sentiments  opposés  de 
ceux  qu'on  appelle  jansénistes  au  sujet  de  la  Constitu- 
tion, lui  fit  une  harangue  qui  ne  rouloit  que  sur  la 
nécessité  de  la  soutenir. 

D'Arles  le  maréchal  alla  à  Nîmes,  où  le  duc  de  Roque- 
laure  s'étoit  rendu  de  Montpellier  avec  M.  de  Basville, 
intendant  du  Languedoc,  et  avec  les  plus  honnêtes  gens 
d'une  province  qui  avoit  conservé  une  grande  recon- 
noissance  du  service  que  le  maréchal  de  Villars  lui 
avoit  rendu  quelques  années  auparavant  en  dissipant 
les  fanatiques  et  rétablissant  le  calme,  sans  dépense 
pour  le  roi  ni  pour  la  province,  et  même  sans  effusion 
de  sang. 

La  princesse  d'Auvergne^  vint  aussi  de  Montpellier 
pour  le  voir.  Cette  belle  et  malheureuse  princesse,  sœur 
du  duc  d'Aremberg,  avoit  épousé  un  écuyer  de  son 
mari,  et  quoiqu'une  faute  si  capitale  n'attire  pas  la 
pitié,  cependant  la  beauté  de  cette  dame  et  son  esprit 
rendoient  tout  ce  qui  la  voyoit  sensible  à  son  mal- 
heur :  elle  étoit  venue  pour  voir  si  le  maréchal  de  Vil- 
lars ne  pourroit  pas  donner  quelque  emploi  à  son  mari. 
Personne  ne  doutoit  qu'il  ne  le  fût  ;  mais,  cependant, 
il  n' étoit  point  reconnu,  et  vivoit  avec  elle  avec  les 
mêmes  respects  que  s'il  eût  été  encore  son  domestique. 

M.  de  Basville,  depuis  un  grand  nombre  d'années 
intendant  de  la  province,  et  homme  de  beaucoup  d'es- 

1.  Jacques  II  de  Forbin-Janson,  17H-1743. 

2.  Le  prince  d'Auvergne,  neveu  du  cardinal  de  Bouillon  et 
petit-neveu  de  Turenne,  avait  pris  du  service  en  Hollande  et  y 
était  mort  en  1710. 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  89 

prit,  s'étoit  lié  d'une  amitié  particulière  avec  le  maré- 
chal de  Villars,  qui  donna  deux  jours  à  cette  bonne 
compagnie,  et  puis  retourna  à  Avignon,  où  étoit  le  roi 
d'Angleterre^,  que  le  régent  avoit  obligé  à  sortir  du 
royaume,  suivant  en  cela  des  vues  bien  différentes  de 
celles  du  feu  roi. 

Un  bon  courtisan,  instruit  des  mauvaises  dispositions 
du  duc  d'Orléans  pour  ce  malheureux  prince,  ne  se 
seroit  pas  détourné  de  sa  route  pour  l'aller  voir.  Mais 
le  maréchal  de  Villars  avoit  toujours  été  trop  éloigné 
de  ces  maximes  pour  ne  pas  chercher  l'occasion  de 
consoler  un  prince  qui  avoit  fait  plusieurs  campagnes 
dans  les  armées  qu'il  commandoit,  que  le  feu  roi  lui 
avoit  recommandé,  et  qui  avoit  toujours  honoré  le 
maréchal  de  Villars  de  beaucoup  d'amitié.  Ce  prince 
attendoit  le  maréchal  sur  le  port  une  heure  avant  qu'il 
y  arrivât,  et  lui  montra  avec  une  vive  tendresse  une 
grande  consolation  de  retrouver  un  ami  dans  une  con- 
joncture où  ils  étoient  devenus  si  rares  pour  lui.  Le 
duc  d'Ormond  l'accompagnoit,  de  même  que  milord 
Marre,  qui  s'étoit  sauvé  de  l'Ecosse  avec  ce  prince. 
Reprenons  en  peu  de  paroles  ce  qui  s'étoit  passé  à  son 
égard  depuis  la  mort  du  feu  roi. 

Le  roi  d'Angleterre  s'étoit  rétiré  auprès  du  duc  de 
Lorraine,  et  les  dispositions  étoient  très  favorables 
pour  lui  dans  ses  royaumes.  L'intention  du  feu  roi 
étoit  de  lui  donner  les  moyens  de  remonter  sur  le 
trône  ;  c' étoit  aussi  le  dessein  de  la  reine  Anne  sa  sœur, 
et  il  y  avoit  diverses  mesures  déjà  prises  pour  réta- 
blir ce  prince  dans  ses  États. 

\.  Lfi  Prétendant. 


90  MÉMOIRES   DE   YILLÂRS.  [1716 

Il  apprit,  là-dessus,  au  maréchal  de  Viliars  bien  des 
particularités  que  celui-ci  ignoroit,  surtout  par  rapport 
au  maréchal  de  Berwick,  duquel  il  ne  balança  pas  à  se 
plaindre  ouvertement  au  maréchal  de  Viliars.  Il  lui  dit 
donc  qu'il  l'avoit  trompé  en  lui  faisant  perdre  un  temps 
très  précieux  pour  son  passage  en  Angleterre  ;  qu'en- 
suite, il  avoit  refusé  nettement  de  l'y  accompagner, 
prenant  pour  excuse  une  consultation  faite  en  Sorbonne 
dont  la  décision  étoit  qu'étant  maréchal  de  France  il 
ne  pouvoit  entrer  dans  une  guerre  sans  l'ordre  précis 
du  roi  son  maître.  Le  roi  d'Angleterre  ne  put  cacher  le 
vif  ressentiment  qu'il  avoit  de  ce  procédé,  et  la  reine 
d'Angleterre  s'en  expliqua  de  même  au  maréchal  de 
Viliars  après  son  retour. 

Ce  prince  malheureux  avoit  auprès  de  lui  plusieurs 
de  ces  seigneurs  d'Ecosse  qui  s'étoient  sauvés  avec  lui, 
et  non  seulement  les  secours  de  France  lui  manquoient, 
mais  les  liaisons  que  le  régent  commençoit  à  prendre 
avec  le  roi  Georges  lui  rendoient  la  France  aussi  con- 
traire qu'elle  lui  avoit  été  favorable  auparavant.  Lors- 
qu'il vint  de  Lorraine  pour  s'embarquer,  il  fut  suivi 
par  un  traître  nommé  Douglas.  Sa  tête  étoit  mise  à  prix 
en  Angleterre,  et  toutes  les  apparences  sont  que  ce 
misérable  cherchoit  à  mériter  l'horrible  récompense 
promise  au  parricide.  Toujours  est-il  certain  que  cet 
homme  fut  arrêté  à  une  poste  près  de  Dreux,  en  Nor- 
mandie, sur  la  route  que  tenoit  le  roi  d'Angleterre  : 
qu'il  avoit  un  mousqueton  brisé  dont  il  pouvoit  sortir 
huit  ou  dix  balles  en  même  temps,  et  que  ce  même 
homme  fut  relâché  à  la  réquisition  de  milord  Stairs, 
ambassadeur  d'Angleterre. 

Le  roi  d'Angleterre,  que  désormais  nous  devons 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  91 

nommer  le  Prétendant,  par  les  nouvelles  liaisons  de  la 
France  avec  ses  ennemis,  conta  au  maréchal  de  Villars 
les  diverses  perfidies  qu'il  avoit  essuyées.  Ce  qu'il  y  a 
de  constant,  c'est  que  ce  prince,  lorsqu'il  étoit  dans 
les  armées  de  Flandre,  recevoit  des  lettres  des  princi- 
paux d'Angleterre,  et  que  le  maréchal  de  Villars  en  a  eu 
plusieurs  de  milord  Marlborough  même,  dont  les  chif- 
fres rouloient  uniquement  sur  des  changements  et  sur 
des  manières  de  s'expliquer  convenues  entre  eux. 

Le  Prétendant  demanda  conseil  au  maréchal  sur  son 
mariage,  et  le  maréchal  lui  dit  que  rien  ne  lui  étoit 
plus  important  que  d'avoir  des  enfants,  puisque  ceux 
qui  étoient  attachés  à  ses  intérêts  n'avoient  pas  même 
les  mêmes  ressources  que  s'ils  lui  voyoient  une  posté- 
rité assurée;  que,  d'ailleurs,  la  sûreté  de  sa  propre 
vie  le  demandoit,  parce  que  ses  ennemis  ne  voyant 
qu'une  tète  à  faire  tomber  étoient  plus  entreprenants 
qu'ils  ne  le  seroient  lorsque  cette  tète  sacrée  feroit 
craindre  des  vengeurs.  Le  prince  n'avoit  alors  aucune 
vue  d'alliance  déterminée,  mais  il  parut  trouver  solide 
le  conseil  du  maréchal  de  Villars.  La  reine  d'Angleterre 
pensoit  de  même,  et  elle  le  témoigna  au  maréchal  de 
Villars  lorsqu'il  fut  de  retour. 

Cette  princesse  mourut  quelque  temps  après \  et 
finit  une  vie  malheureuse  dont  les  trente  dernières 
années  avoient  été  très  amères  pour  elle.  Sa  seule 
consolation  étoit  une  véritable  et  sincère  dévotion. 

Le  maréchal,  arrivant  à  la  cour  vers  la  fin  de  juillet, 
apprit  que,  pendant  son  absence,  on  lui  avoit  rendu 


1.  Le  7  mai  1718.  Elle  était  de  la  maison  d'Esté,  fille  du  duc  de 
Modène  Alphonse  IIT. 


92  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1716 

plusieurs  mauvais  offices  auprès  du  régent,  et  que  le 
duc  de  Noailles  avoit  travaillé  à  lui  ôter  la  présidence 
de  guerre  pour  la  faire  tomber  au  duc  de  Guiche,  son 
beau-frère  :  ils  s'excusèrent  tous  deux  au  maréchal  de 
Villars  qui  les  crut  sur  leur  parole.  Pendant  qu'il  étoit  en 
Provence,  on  avoit  encore  fait  une  nouvelle  réforme 
dans  toutes  les  troupes.  Il  l'avoit  empêchée  dans  le 
temps  qu'on  en  avoit  fait  les  premières  propositions, 
travaillant  autant  qu'il  lui  étoit  possible  à  une  extrême 
économie  pendant  son  ministère,  mais  pensant  aussi 
qu'il  falloit  demeurer  assez  armé  pour  ne  pas  recevoir 
la  loi  de  ses  voisins. 

On  fit  une  réforme  considérable  dans  les  gardes  du 
corps  :  elle  tomboit  presque  entière  sur  des  cavaliers 
et  maréchaux  des  logis  que  l'on  avoit  choisis  par  dis- 
tinction dans  la  cavalerie  et  les  dragons.  Le  maréchal 
de  Villars  trouva  cruel  que  trois  cents  hommes  que  l'on 
avoit  tirés  des  troupes  pour  être  auprès  de  la  personne 
du  roi,  et  qu'il  avoit  eu  ordre  d'examiner  et  de  choisir 
lui-même,  fussent  les  plus  malheureux  de  tout  ce  qu'il 
y  avoit  de  gens  de  guerre,  puisqu'il  ne  leur  restoit 
d'autre  ressource  que  de  sortir  du  royaume  pour  avoir 
de  l'emploi,  ne  pouvant  plus  se  remettre  à  labourer  la 
terre,  occupation  que  peut-être  encore  ils  n'auroient 
pas  trouvée.  Il  étoit  bien  plus  raisonnable  d'ôter  un 
mauvais  cavalier  par  compagnie  et  de  conserver  des 
gens  choisis,  en  leur  donnant,  outre  les  sept  sols  de  la 
paie  du  cavalier,  trois  sols  de  plus.  Le  maréchal  de  Vil- 
lars les  fit  rentrer  dans  la  cavalerie  et  les  dragons,  les 
faisant  premiers  cavaliers,  avec  une  petite  distinction 
dans  leurs  habits.  Ainsi,  pour  trois  sols  de  plus,  qui 
pour  le  tout  ne  montoient  qu'à  quarante-cinq  livres  par 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  93 

jour,  le  roi  conserva  trois  cents  hommes  qui  méri- 
loient  assurément  de  n'être  pas  abandonnés. 

Les  vues  pour  le  gouvernement  avoient  bien  changé 
depuis  le  départ  du  maréchal  de  Yillars,  qui  trouva 
en  arrivant  que  l'on  en  prenoit  des  nouvelles.  L'abbé 
Dubois,  uniquement  occupé  de  plaire  au  régent,  se 
mit  en  tète  de  renverser  les  principes  que  le  feu  roi 
avoit  établis,  et  qui  étoient  certainement  les  plus  glo- 
rieux comme  les  plus  utiles  pour  la  nation. 

Le  feu  roi  vouloit  conserver  entre  la  France  et 
l'Espagne  l'union  si  honorable  à  l'auguste  maison  de 
Bourbon,  et  il  n'étoit  pas  vraisemblable  que  ces  deux 
branches  dussent  devenir  ennemies  mortelles  dans 
leur  premier  étabUssement. 

Pour  conserver  cette  union,  on  vouloit  appuyer  les 
desseins  de  notre  roi  d'Angleterre  pour  remonter  sur 
le  trône. 

Dunkerque  détruit  étoit  en  quelque  sorte  réparé  par 
le  nouveau  canal  du  fort  de  Mardick. 

Le  maréchal  d'Huxelles,  chef  du  conseil  des  affaires 
étrangères,  le  maréchal  de  Villeroy,  le  maréchal  de 
Villars,  le  duc  de  Xoailles  et  le  chancelier  pensoient 
uniformément  sur  la  nécessité  de  suivre  les  vues  du 
feu  roi.  Ce  ne  fut  aussi  qu'un  an  après  qu'on  vit  écla- 
ter les  mesures  secrètes  que  l'abbé  Dubois,  fait  conseil- 
ler d'État,  avoit  persuadé  à  son  maître  de  commencer 
à  prendre  avec  l'Angleterre. 

Le  chancelier  Voysin  mourut  subitement,  et  sa  place 
fut  donnée  au  procureur  général  Daguesseau,  homme 
de  beaucoup  d'esprit  et  de  mérite,  fort  lié  avec  le  duc 
de  Noailles.  Alors  un  homme  dont  nous  aurons  heu 
de  parler  beaucoup  dans  la  suite  s'introduisoit  forte- 


94  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1716 

ment  dans  la  confiance  du  régent,  qui  le  connoissoit 
déjà;  car,  dès  le  temps  du  feu  roi,  il  avoit  pris  grande 
créance  dans  son  esprit;  le  duc  d'Orléans  avoit  même 
obligé  M.  Desmarets  à  l'écouter  sur  divers  projets 
pour  l'administration  des  finances.  M.  Desmarets  en 
parla  au  maréchal  de  Villars,  et  lui  dit  que  cet  homme 
avoit  de  l'esprit,  mais  qu'il  cachoit  certaines  vues 
particulières,  ou  que  ses  principes  étoient  totalement 
faux,  et  même  pernicieux. 

C'étoit  un  Écossois,  nommé  Jean  Law,  fils  d'un 
orfèvre  d'Edimbourg,  bien  fait  de  sa  personne,  né 
avec  de  l'esprit  et  plein  de  principes  séduisants  pour 
ceux  qui  croient  voir  plus  clair  que  les  autres  dans 
les  matières  abstraites,  et  qui,  se  confiant  dans  une 
certaine  vivacité  d'esprit,  abandonnent  souvent  les 
règles  solides  du  bon  sens.  Cet  homme  avoit  pris  cré- 
dit auprès  du  duc  de  Noailles,  sans  que  celui-ci 
s'aperçût  qu'il  en  prenoit  encore  davantage  dans  l'es- 
prit du  régent,  personne  ne  pouvant  imaginer  qu'on 
eût  rien  à  craindre  d'un  tel  personnage. 

Il  vint  voir  le  maréchal  dans  son  château  de  Villars  ^ 
n'oublia  rien  pour  gagner  sa  confiance,  et  lui  dit  : 
«  Il  nous  faut  un  homme  comme  vous.  »  Le  maréchal 
lui  répondit  qu'il  n'entendoit  pas  ce  discours-là  ;  que, 
pour  être  assuré  de  lui ,  il  ne  falloit  qu'être  utile  à 
l'État,  comme  aussi  on  pourroit  le  regarder  comme 
ennemi  dès  que  l'on  proposeroit  quelque  chose  de 
contraire  à  l'utilité  du  royaume. 

Le  duc  de  Noailles  voulut  alors  faire  de  grands 

1.  Le  château  de  Vaux,  acheté  par  le  maréchal  à  la  veuve  de 
Fouquet  en  1705;  le  beau  domaine  qui  l'entoure  avait  été  érigé 
en  duché-pairie  sous  le  nom  de  Villars. 


1716]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  95 

changements  dans  les  finances.  Il  établit  d'abord  une 
chambre  de  justice,  qui  fit  des  taxes  considérables,  et 
assez  sagement  ordonnées;  on  en  pouvoit  tirer  une 
grande  utilité;  mais  les  protections,  les  favoris,  les 
favorites  dissipèrent  la  plus  grande  partie  des  fonds. 
Le  duc  de  Noailles  ôté  des  finances,  et  le  chancelier 
Daguesseau  éloigné,  le  nouveau  garde  des  sceaux 
d'Argenson  fit  remettre  quantité  de  ces  taxes. 

Cependant  le  duc  de  Noailles  voulut  faire  un  nouvel 
établissement  pour  les  impositions,  surtout  pour  celle 
des  tailles.  Il  lut  au  conseil  un  mémoire  très  beau  et 
fort  éloquent  sur  les  établissements  et  les  progrès  de 
diverses  impositions,  et  conclut  que  l'on  pourroit  éta- 
bhr  une  taille  personnelle.  Plusieurs  personnes,  pour 
faire  leur  cour,  s'offrirent  à  aller  dans  les  provinces 
faire  l'essai  de  ce  nouveau  dessein. 

Le  petit  Renaud  S  homme  qui  s'étoit  mêlé  de  divers 
métiers  dans  la  marine  et  autres  affaires,  fut  envoyé 
en  Poitou.  Il  manda  des  merveilles  de  ses  opérations, 
et  fut  près  d'être  assommé. 

Le  marquis  de  Silly-,  que  le  maréchal  de  Yillars 
avoit  fait  rentrer  dans  le  service,  en  ayant  été  ôté  après 
la  seconde  bataille  d'Hochstet,  rechercha  des  commis- 
sions pour  la  province  de  Normandie.  On  nomma  des 

1.  Bernard  Renaut  d'Éliçagaray,  dit  le  petit  Renaut  à  cause  de 
sa  petite  taille,  basque,  savant  modeste  et  honnête,  qui  avait  com- 
mandé des  escadres,  était  Tauteur  d'un  projet  dïmpôt  inspiré  par 
la  Dîme  royale  de  Yauban. 

2.  Petit  gentilhomme  normand  du  nom  de  Vipart,  qui  s'était 
avancé  dans  l'armée  en  étant  le  correspondant  secret  de  Chamil- 
lart,  qui  s'était  enrichi  dans  les  affaires  de  Lavr,  et  se  croyait 
appelé  à  réformer  l'administration  ;  il  se  noya  de  dépit  d'avoir  été 
éconduit  par  le  cardinal  Fleury. 


96  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1717 

gens  au-dessous  de  cet  état  pour  aller  travailler  dans 
diverses  intendances,  et  l'autorité  du  ministre  appuyée 
du  goût  du  régent  dans  toutes  ces  vues  nouvelles  porta 
les  commissaires  à  donner  des  espérances  qui  ne 
furent  pas  longtemps  soutenues  de  la  réalité.  Elles  per- 
dirent toute  leur  force  quand  le  duc  de  Noailles,  qui 
avoit  imaginé  ces  projets,  fut  ôté  des  finances  par  le 
crédit  que  Law  avoit  pris  sur  l'esprit  du  régent,  qui 
voulut  lui  en  donner  l'administration,  et  le  chancelier 
Daguesseau,  ami  de  ce  duc,  fut  envoyé  à  Fresnes.  Le 
chancelier  restant  à  Fresnes,  les  sceaux  furent  donnés 
à  M.  d'Argenson,  conseiller  d'État  et  lieutenant  géné- 
ral de  police,  emploi  qui  donnoit  grand  accès  auprès 
du  régent  en  satisfaisant  sa  curiosité  sur  tout  ce  qui  se 
passoit  dans  Paris.  M.  d'Argenson  étoit  homme  d'es- 
prit, laborieux,  d'un  grand  détail,  très  propre  à  l'em- 
ploi qu'il  avoit,  mais  auquel  on  ne  trouvoit  pas  les 
vues  nécessaires  pour  les  finances,  désintéressé,  grande 
partie  pour  celui  qui  a  l'administration  de  tous  les 
revenus  du  royaume. 

1717.  Au  commencement  de  1717,  les  mesures  que 
l'abbé  Dubois  étoit  allé  prendre  avec  le  roi  George  à 
Londres,  et  dans  un  voyage  à  Hanovre  où  il  le  suivit, 
produisirent  un  traité,  et  les  projets  d'une  quadruple 
alliance  entre  la  France,  l'empereur,  l'Angleterre  et 
l'Espagne  même  qu'on  vouloit  y  faire  entrer,  quoi- 
qu'elle eût  des  vues  bien  différentes,  et  qu'elle  voulût 
au  contraire  s'agrandir  en  Italie  où  elle  étoit  appelée 
par  les  dispositions  favorables  du  pape  et  de  tous  les 
États  d'Italie  qui  craignoient  la  puissance  de  l'em- 
pereur. 


1717]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  97 

Le  cardinal  Alberoni,  tout-puissant  auprès  du  roi  et 
de  la  roine  d'Espagne,  prépara  avec  beaucoup  de 
secret  et  d'habileté  un  armement  de  terre  et  de  mer 
très  considérable,  qui  tout  d'un  coup  tomba  sur  la 
Sardaigne  et  en  fit  la  conquête  très  promptement. 

Alors  les  sentiments  du  ministère  en  France  étoient 
tous  en  faveur  du  roi  d'Espagne.  Le  maréchal  d'Hu- 
xelles  étoit  fort  opposé  au  projet  de  la  quadruple 
alliance.  Le  maréchal  de  Villeroy,  le  chancelier  Dagues- 
seau,  le  maréchal  de  Villars  et  le  duc  de  Noailles  furent 
du  même  sentiment,  et  le  maréchal  de  Villars  lut  sur 
cela,  au  conseil  de  régence  des  affaires  étrangères,  un 
mémoire  que  l'on  trouvera  ci-joint. 

L'entreprise  que  nous  voyons  formée  par  l'Espagne  exige  de 
très  sérieuses  réflexions,  et,  pour  obéir  aux  ordres  de  S.  A.  R., 
j'expliquerai  toutes  celles  que  le  bien  de  FÉtat  et  l'intérêt  de 
S.  A,  R.  peuvent  m'inspirer. 

Un  aussi  grand  appareil  de  forces  de  mer  et  de  terre,  le  pro- 
fond secret  dans  les  préparatifs  et  l'assemblée  de  ces  forces  que 
l'on  auroit  eu  peine  à  se  promettre  de  la  longue  indolence  et 
ignorance  des  Espagnols,  ce  premier  bonheur  dans  la  prompti- 
tude et  le  ministère  de  celui  qui  a  dirigé  l'entreprise,  tout  cela 
doit  en  faire  espérer  un  heureux  succès.  Ce  dessein  ne  peut 
regarder  que  le  royaume  de  Naples  et  n'a  pu  être  formé  que  sur 
des  intelhgences  considérables  dans  ce  royaume,  que  le  roi  d'Es- 
pagne-peut  regagner  en  aussi  peu  de  temps  qu'il  l'a  perdu.  Toutes 
les  apparences  veulent  que  le  roi  de  Sicile  soit  dans  rintelli- 
gence.  La  cour  de  Vienne  n'a  pas  caché  son  ressentiment  contre 
ce  prince,  elle  a  chassé  ses  ministres,  et  certainement  il  ne  doit 
attendre  de  l'empereur  que  la  perte  de  sa  nouvelle  couronne  et 
ne  peut  éviter  de  plus  grands  malheurs  que  par  voir  l'empereur 
chassé  de  Fltalie,  à  moins  qu'il  ne  se  dévoue  à  tous  ses  desseins 
contre  la  France  en  lui  cédant  la  Sicile  sur  les  promesses  du 
Dauphiné. 

Si  le  roi  d'Espagne  se  rend  maître  du  royaume  de  Naples  et 
IV  7 


98  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1717 

que  le  roi  de  Sicile  soit  ligué  avec  lui,  l'on  ne  doit  pas  croire 
impossible  de  fermer  l'entrée  de  l'Italie  à  l'empereur.  On  me 
dira  :  mais  il  tient  Mantoue.  Cette  place,  très  considérable 
quand  on  est  descendu  des  Alpes,  ne  la  couvre  pas.  Ceux  qui 
voudront  en  défendre  les  passages  laisseront  Mantoue  et  le 
Milanais  derrière  eux  et  marcheront  sur  les  frontières  du  Tren- 
tin  et  du  Vicentin,  et  les  ministres  des  Vénitiens,  gens  très 
habiles  et  qui  étoient  avec  moi  à  Vienne  lorsque  le  prince 
Eugène  entra  en  Italie,  m'assuroient  pour  lors  ce  que  de  plus 
grandes  connoissances  nous  ont  confirmé  depuis,  que  deux  mille 
hommes  derrière  les  défilés  du  Vicentin  pouvoient  arrêter  toutes 
les  forces  de  l'empereur.  Ainsi,  supposé  que  le  roi  d'Espagne  se 
rende  maître  de  Naples,  il  n'a  qu'à  joindre  ses  forces  à  celles  du 
roi  de  Sicile,  bloquer  très  facilement  la  garnison  de  Mantoue  et 
prendre  Pitchiditon  (Pizzighetone),  très  mauvaise  place  à  Tex- 
trémité  de  FÉtat  de  Milan  du  côté  du  Mantouan. 
L'on  ne  peut  douter  que  l'Italie  entière  ne  concoure  à  sa 

liberté. 

Le  pape  sait  ce  qu'il  doit  craindre  d'un  empereur  maître  de 
l'Italie.  Les  Impériaux  n'ont  rien  oublié  pour  lui  en  faire  sentir 
la  terreur.  L'entrée  de  leurs  cuirassiers  l'épée  à  la  main  dans 
Rome,  Gomachio  tenu  par  leurs  troupes,  la  hauteur  des  ministres 
et  généraux  de  l'empereur,  tout  le  persuade  qu'il  sera  le  premier 
esclave  de  la  puissance  impériale.  Les  Génois,  tous  les  États  de 
l'Italie,  enfin,  ont  senti,  et  par  des  effets  et  par  des  menaces, 
que  les  anciens  droits  de  l'empereur  seront  entièrement  rétablis 
sur  ses  feudataires. 

L'Italie  n'a  que  ce  moment  du  siège  de  Bellegrade  pour  briser 
ses  fers.  Donc,  si  l'entreprise  du  roi  d'Espagne  réussit,  il  est 
hors  de  doute  qu'elle  concourra  unanimement  à  chasser  l'empe- 
reur dltalie. 

Examinons  maintenant  ce  qui  convient  à  S.  A.  R.  Elle  ne 
pouvoit,  dans  ce  commencement,  prendre  un  parti  plus  sage 
que  celui  d'avertir  le  roi  d'Angleterre  dès  les  premiers  moments 
qu'elle  a  su  ce  dessein,  puisque  l'on  a  eu  lieu  de  croire  que  les 
sentiments  de  Tempereur  à  l'égard  de  la  France,  parfaitement 
expliqués  par  le  prince  Eugène  à  Rastatt  et  à  Bade  à  M.  le 
maréchal  de  Villars,  étoient  changés.  Il  est  très  constant  que 


^'717]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  99 

comte  du  Luc  a  vZ  e  Ip  1,7  '      "'",  ""'  '"  *  ''^  '^^  »" 

mier  nas  m,-^  \r  i  ?  ^         ^'  ^-  "^^'^it  confié  ce  pre- 

profond  sec"e  lu  Tw  V'"'™"^^  "'  '  "'"■  O"'-'- 

DossiL  I.M.   °"  '"'*'  '«  plus  parfaitement  qu'il  serait 

possible,  et  les  discours  qu'il  a  tenus  à  M.  le  maréchal  d'H„ïT= 

nTpTroiC;  f"'  'T  ""  P™P-  ™«-  '  -  " 
ul?       '""  *"""'"  "'•"''  ""^""°"  "c  former  une  sincère 

vienne  lor»qu  elle  a  su  nos  traités  avec  l'Angleterre  N  h  H„l 

les  mesures  se  au'irné  r  '"  '  "''™"'^-  Q"'  ^^"  ^'"'^ 
Car  PnTn  ^^     P'"'  ''™"'  P^^es  a^ec  ce  prince  ' 

engalCnts'iu'il-T  "  "°"'"'''"  ^"""^'  "^"^  '-  "-»-- 

au  prétendant  rrl,i      m       "'*'=''"'  "'  ''™™'-  l^s  secours 
fond    le  nart   IL"'''"  "'  '^  'fe''  avec  nous.  Dans  le 
ona,  le  parti  dominant,  et  même  toute  l'An»leterre    hait  I» 
ITanceetnousmanmierania  „™    ■•  ''^"oieierre,  naît  la 

ajant    d'aillenr  2     ?     '^   """'"'  ""'=**'''"  ■  1"  ">>  Georges 

inqut'ts  qu   ses  s'uiet    d   '"T  '''"'''"'  '''  ^'""'^  «-«' 

crois  de  solide    !         ,   "'  ''''  8"«™s  étrangères.  Ce  que  je 

de  solide,  je  l'a,  déjà  dit,  c'est  la  Hollande  :  elle  couno  t 


^QQ  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [^^^^ 

>       •  .K.ntinrm  de  S  A  R.  de  maintenir  la  paix.  Je  crois 
les  sincères  nitenlions  de  ^.  a  _t^  l'honneur  de  me  par- 

les autres  ^^^^^^'f^^^^^^^^  nous  ne  pouvons 

1er  assez  solides  au..i,  iT^a;^,  pour  i  e    V      ^         royaume,  et 

Ton  prétend  peut  6"^'.  '""X,.  ,  .  ^   r^  conclus  donc  que  nous 

rojaume  de  Naples  réussisse^    ,„„„oi,3ance  présentement  ou 
"f^  \:'Imetd'  pl  revénement  il  se  déclarera  et 
:;'el;C^^.ne«tred„* 
apparences  le  vea   n^,  ']  P;™^J,n„a„ais  et  de  céder  la  Sicile 
rrSsp:^t:rte?f  puissances. ^^ 
„ent  ou  secrètement.  '"'^^^Vt^nTu  les  Ingager  Je  sais 
promettra  ^^^^^^'^^^^l'^ZT^!^^^^^^'^  'a  Répu- 
plus  Pa'-t>'=''"f  ™™' f  ,™  .'^^;',  ,    Zs  le  temps  que  l'em- 
'"""  TI  pana      la  m— e  d'Espagne  avec  le  roi,  «n 
rr— ^"n-esmeparlad.n^^^^^^^^^ 

^  -Pr^.a^  nr-nnnsi fions  QUI  m  ctoient  taites,  ce  que 

lui  les  magmfique.  proposition,  qu  .         ^   yenise 

j'avois  mandé  au  roi  fut  communique  ^^^  ï^l";^!  ^^'  J^^^,,      , 
•'    ^  ^  pt  „nû  iffairp  'iérieuse  a  celui  de  lempeieui  41* 

en  France  et  flt  ™^  ''"f^";  fa  faucun  doute,  si  le  dessein  du 
iTâpa  n   ret*  e  rojLme  de  Naples  et  s'il  réussit,  que 
,»^ S  ne Tii-ue  avec  lui  pour  empêcher  que  les  impe- 

isiliiiiiii 

'^:^  «a  e  "ai?:  dirttpendant.  avec  un  profond  secret, 

,„  d^Fsoaane  que  l'on  lui  souhaite  uu  heureux  succe=. 
"l„„  prétXe  1-empercurrentreraenIta.ie  avec  cn„uante 

,   Vo,r,  sur  les  illusions  de  VUlars  à  Vienne,  ce  que  nous  avons 
déjà  dit  ci-dessus,!,  p.  556,  303;  II,  p.  %3. 


1717]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  101 

mille  hommes.  On  peut  en  fermer  les  passages  avec  un  bien 
moindre  nombre,  mais  il  n'y  a  pas  de  temps  à  perdre.  Enfin, 
si,  avant  que  les  Alpes  soient  fermées  par  les  neiges,  la  ligue 
d'Italie  est  formée  entre  le  pape,  le  roi  d'Espagne,  le  roi  de 
Sicile,  Parme,  Florence,  Gênes  et  tous  les  autres  États  qui 
pourront  s'y  joindre  et  que  leurs  forces  marchent  vers  les  pas- 
sages du  Trentin  et  du  Vicentin,  on  peut  empêcher  l'empereur 
de  rentrer  en  Italie,  sinon  elle  sera  esclave  de  l'empereur,  car 
il  n'y  a  pas  de  milieu  entre  la  liberté  et  Tesclavage.  L'Italie 
sera  inondée  d'Allemands. 

Quelques-uns  veulent  penser  que  l'empereur  lèvera  le  siège 
de  Bellegrade  pour  aller  au  secours  de  ses  États;  cela  est  impos- 
sible s'il  est  vrai  qu'il  y  ait  une  révolte  en  Transylvanie.  Puisque 
l'empereur,  abandonnant  l'entreprise  de  Bellegrade  pour  sauver 
l'Italie,  pourroit  bien  perdre  la  Transylvanie  et  la  Hongrie,  je 
juge  donc  qu'il  continuera  le  siège  de  Bellegrade  ;  mais  ce  siège-là 
peut  finir  dans  la  fin  d'août,  et  Bellegrade  pris,  le  trajet  n'est 
pas  bien  long  pour  gagner  le  Frioul.  Ainsi,  il  faut  que  le  roi 
d'Espagne  soit  maître  de  Naples  dans  le  mois  d'août  et  que  cette 
entreprise  ne  lui  coûte  pas  plus  de  temps  qu'il  n'en  a  fallu,  il  y  a 
quelques  années,  au  cardinal  de  Grimani  pour  faire  soulever  tout 
le  royaume  en  faveur  de  l'empereur. 

Je  répéterai  donc  que,  si  nous  voyons  une  ligue  de  l'Italie, 
nous  devons,  non  seulement  y  entrer,  mais  la  soutenir  forte- 
ment. Les  partis  de  ménagements  ne  conviennent  pas.  L'empe- 
reur est  notre  ennemi  secret;  ne  le  ménageons  pas  dès  que  nous 
verrons  une  puissante  occasion  de  lui  nuire.  Une  conduite  molle 
et  douteuse  ne  nous  garantira  qu'autant  qu'il  sera  obligé  d'at- 
tendre une  occasion  sûre  de  nous  nuire;  et,  bien  que  l'état  pré- 
sent du  royaume  exige  que  l'on  préfère  la  paix  et  la  tranquillité 
à  toute  autre  vue,  c'est  l'assurer  que  d'entrer  dans  des  guerres 
étrangères  et  faire  une  puissante  diversion  contre  notre  plus 
capital  ennemi. 

Le  maréchal  de  Villars  dit  même  plusieurs  fois  au 
duc  d'Orléans  ces  paroles  :  «  Nous  sommes  tous  per- 
suadés que  vous  désirez  la  vie  du  roi,  comme  nous  la 
désirons  tous  tant  que  nous  sommes  ;  mais  il  n'y  a 


102  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1717 

personne  qui  puisse  s'étonner  que  vous  portiez  vos 
vues  plus  loin.  Comment  les  mesures  que  tout  parti- 
culier prendroit  dans  sa  famille  lorsqu'une  succession 
le  regarde  ne  seroient-elles  pas  approuvées  dans  un 
prince  auquel  la  succession  du  royaume  de  France 
peut  légitimement  tomber?  Vous  ne  pouvez  y  avoir 
de  concurrent  que  le  roi  d'Espagne  par  la  proximité 
du  sang.  Ce  prince  veut  s'agrandir  en  Italie.  Plus  vous 
contribuerez  à  son  agrandissement,  moins  il  sera  tenté 
et  plus  il  lui  sera  impossible  de  vous  troubler  dans  vos 
prétentions  à  la  couronne  si  Dieu  nous  afïligeoit  de  la 
perte  de  notre  roi.  Vous  pouvez  faire  durer  la  guerre 
des  Turcs,  ^et,  pendant  ce  temps,  il  seroit  aisé  au  roi 
d'Espagne  et  au  roi  de  Sardaigne  de  chasser  l'empe- 
reur de  l'Italie  et  de  l'empêcher  d'y  rentrer  jamais. 
Vous  avez  des  alliés  tout  disposés  dans  le  nord,  la 
Suède,  le  roi  de  Prusse  ;  le  czar  même,  qui  est  venu 
dans  votre  cour  vous  proposer  des  alliances,  veut  bien 
faire  sa  paix  avec  la  Suède  et  s'unir  à  vous.  L'Angle- 
terre, au  moins  en  partie,  est  disposée  à  recevoir  son 
roi  légitime.  Suivons  les  vues  que  la  gloire  de  la  nation 
et  la  proximité  du  sang  vous  inspirent  plutôt  que  celles 
qui,  à  la  fin,  vous  mèneront  à  faire  la  guerre  au  roi 
d'Espagne.  » 

On  parla  au  conseil  sur  cette  matière,  et  le  maréchal 
de  Villars  fit  voir  qu'il  étoit  très  aisé  de  fermer  l'entrée 
des  armées  impériales  en  Italie.  «  Je  puis,  »  dit-il  au 
conseil,  a.  en  parler  plus  solidement  que  personne 
puisque  j'ai  servi  et  commandé  des  armées  en  Lombar- 
die  et  sur  les  frontières  du  Tirol.  »  Le  duc  d'Orléans, 
sur  la  proposition  du  maréchal,  lui  dit  :  «  Vous  allez 
au  grand.  »  —  Le  maréchal  répondit  :   «  Mes  pre- 


1717]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  103 

mières  vues  iront  toujours  au  grand,  et  je  ne  reviens 
au  médiocre  que  lorsque  je  suis  convaincu  que  le  grand 
est  impossible  ou  d'une  exécution  trop  difficile.  > 

On  songea  d'envoyer  quelqu'un  chez  les  Turcs  qui 
pût  leur  donner  quelque  idée  raisonnable  de  la  guerre 
de  campagne.  Le  maréchal  d'Huxelles  demanda  des 
officiers  au  maréchal  de  Villars  qui,  n'étant  pas  con- 
nus, eussent  cependant  les  connoissances  nécessaires 
pour  donner  des  conseils  utiles  au  vizir  pour  la  con- 
duite de  la  guerre.  Mais  les  liaisons  avec  l'Angleterre 
tirent  suivre  des  mesures  bien  éloignées  de  celles  que 
l'on  pouvoit  prendre  avec  l'Espagne,  le  czar,  les  rois  de 
Suède  et  de  Prusse,  et  avec  tous  les  États  d'Italie. 

Au  lieu  de  ces  alliances  regardées  avant  la  mort  du 
roi,  et  avec  raison,  comme  les  plus  utiles  à  la  gloire 
de  la  nation,  à  l'augmentation  de  la  puissance  de  la 
France  et  de  ses  princes,  on  en  prit  qui  alloient  à  divi- 
ser les  royaumes,  et  que  l'on  prévoyoit  devoir  mener 
enfin  à  faire  la  guerre  à  notre  propre  sang.  L'abbé 
Dubois  employa  vivement  toute  cette  année  à  jeter  le 
plan  d'une  alliance  entre  l'empereur,  l'Angleterre,  la 
Hollande  et  la  France  et  à  y  faire  entrer  le  roi  d'Es- 
pagne de  gré  ou  de  force. 

Milord  Stanhope  vint  voir  d'abord  le  maréchal  de 
Villars,  qui  lui  donna  un  grand  repas.  Comme  tout  ce 
qui  composoit  le  conseil  de  régence  étoit  convié,  on 
régala  ce  ministre  pendant  tout  le  temps  qu'il  fut  à 
Paris  et  le  régent  le  traitoit  avec  distinction. 

Un  jour,  le  maréchal  de  Villars,  venant  au  Palais- 
Royal,  trouva  que  le  régent  avoit  été  enfermé  trois 
heures  avec  milord  Stanhope  et  milord  Stair,  tous  deux 
ministres  d'Angleterre.  Le  maréchal  dit  au  régent. 


104  MÉMOIRES    DE  VILLARS.  [1717 

comme  il  sortoit  de  la  longue  audience  qu'il  leur  avoit 
donnée  :  «  Monseigneur,  j'ai  été  employé  en  diverses 
cours  et  j'ai  vu  la  conduite  des  souverains  ;  je  prendrai 
la  liberté  de  vous  dire  que  vous  êtes  l'unique  qui 
veuille  s'exposer  à  traiter  seul  avec  deux  ministres  du 
même  maître.  »  Le  régent  lui  répondit  :  «  Ce  sont 
mes  amis  particuliers.  »  —  «  Ils  sont  encore,  selon 
les  apparences,  plus  amis  de  leur  maître,  »  répliqua 
le  maréchal,  «  et,  en  vérité,  deux  hommes  bien  pré- 
parés à  vous  parler  d'affaires  peuvent  vous  mener  plus 
loin  que  vous  ne  voulez.  » 

Dans  le  fond,  cela  eût  été  difficile,  puisque  le  régent 
leur  accordoit  plus  qu'ils  n'osoient  lui  demander. 

Enfin,  il  fut  question  de  signer  le  traité.  Le  maré- 
chal d'Huxelles  déclara  d'abord  qu'il  ne  le  signeroit 
jamais,  et  sa  déclaration  fut  publique.  Sur  cela,  il  fut 
dit  que  le  marquis  de  Ghiverny,  un  des  conseillers  des 
affaires  étrangères,  le  signeroit  en  sa  place.  On  négocia 
ensuite  avec  le  maréchal  d'Huxelles  ;  on  le  menaça  de 
l'éloigner,  et  il  se  rendit.  Ce  traité  si  fameux  fut  apporté 
au  conseil  de  régence,  et  le  maréchal  d'Huxelles,  après 
la  lecture,  fut  d'avis  de  le  signer.  Le  marquis  d'Efïîat, 
qui  auroit  dû  opiner  le  premier,  ne  s'y  trouva  pas, 
et  les  premiers  opinans  furent  de  l'avis  du  maréchal 
d'Huxelles;  M.  Le  Pelletier,  le  premier,  dit  que  la 
matière  étoit  trop  importante  pour  ne  pas  exiger  de 
plus  longues  délibérations,  et  qu'il  étoit  d'avis  de  sus- 
pendre. Ceux  qui  parlèrent  entre  lui  et  le  maréchal  de 
Villars  furent  du  sentiment  de  s'en  rapporter  à  M.  le 
régent.  Le  maréchal  de  Villars  soutint  l'opinion  de 
M.  Le  Pelletier;  le  maréchal  de  Villeroy  fut  du  même 
avis,  mais  il  ne  le  soutint  pas  bien  vivement. 


1717]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  105 

M.  le  duc  du  Plaine  s'opposa  fort  au  traité  et  dit 
même  que,  dans  le  commencement  de  la  régence,  on 
avoit  voulu  faire  des  alliances  très  différentes  ;  que  le 
czar,  les  rois  de  Suède  et  de  Prusse  ne  demandoient 
pas  mieux  que  de  s'unir  avec  la  France,  que  l'on  auroit 
trouvé  même  d'autres  alliés  encore,  et  il  conclut  par 
s'opposer  formellement  à  la  signature  du  traité.  M.  le 
duc,  qui  étoit  le  dernier  à  opiner,  fut  pour  prendre 
plus  de  temps,  mais  la  pluralité  des  voix  fut  entière- 
ment pour  le  sentiment  du  régent.  Ainsi,  ce  traité 
signé,  milord  Stanhope,  qui  en  avoit  poursuivi  vive- 
ment la  consommation,  alla  à  Madrid  pour  forcer  le  roi 
d'Espagne  à  entrer  dans  la  quadruple  alliance. 

Nous  avons  suivi,  en  peu  de  mots,  le  commencement 
et  la  fin  des  menées  de  l'abbé  Dubois,  revenons  main- 
tenant à  d'autres  matières  qui  regardent  personnelle- 
ment le  maréchal  de  Villars. 

Le  marquis  de  Broglio,  fort  avant  dans  les  bonnes 
grâces  et  dans  la  familiarité  du  duc  d'Orléans,  lui  per- 
suada de  changer  la  forme  des  troupes  aussi  bien  que 
leur  paie. 

Puységur  fit  d'autres  projets  pour  détruire  les  étapes . 
Ils  se  joignirent  à  M.  Le  Blanc  pour  donner  une  nou- 
velle forme  à  tout  l'état  de  guerre  sans  en  rien  com- 
muniquer au  maréchal  de  Villars. 

Un  jour  de  conseil  de  guerre,  le  duc  d'Orléans  s'y 
étant  rendu,  M.  le  Duc,  M.  le  duc  de  Chartres,  MM.  les 
princes  de  Gonty  et  duc  du  Maine,  qui  tous  successi- 
vement avoient  voulu  avoir  entrée  à  ce  conseil,  M.  le 
duc  d'Orléans  ordonna  à  M.  de  Puységur  de  faire  la 
lecture  de  tous  les  changements  qu'il  avoit  résolus  sans 
les  communiquer.  Puységur  commença  par  le  chapitre 
qui  concernoit  la  destruction  des  étapes  ;  il  cita,  pour 


106  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1717 

en  prouver  l'inutilité,  qu'il  n'y  en  avoit  aucune  dans 
l'Empire.  Le  maréchal  de  Villars  releva  cette  fausse 
conséquence  contre  leur  utilité  et  dit  «  qu'il  savoit,  par 
le  prince  Eugène  lui-même,  la  peine  et  l'embarras 
qu'avoit  causés  l'impossibilité  d'établir  des  étapes 
dans  l'Empire,  parce  que  l'empereur,  quoiqu'il  eût  ce 
qu'on  appelle  transitum  innoxium  dans  tous  ses  États, 
cependant,  comme  il  n'en  étoit  pas  le  maître,  il  falloit 
demander  le  passage  aux  Électeurs,  princes  et  autres 
États  ;  que  l'on  nommoit  des  commissaires  dans  chaque 
État  pour  préparer  les  routes  et  les  vivres,  et  que,  par 
cette  raison,  les  mouvements  des  troupes  de  l'empe- 
reur étoient  connus  plus  de  deux  mois  avant  qu'elles 
arrivassent  dans  les  lieux  de  leur  destination;  qu'au 
contraire,  les  troupes  du  roi  arrivoient  souvent  de 
Flandres  en  Allemagne  avant  que  l'empereur  pût  en 
être  averti,  et  qu'enfin,  par  cette  raison,  le  prince 
Eugène  avoit  souvent  regretté  l'impossibilité  d'établir 
des  étapes  en  Allemagne.  » 

Puységur  avança  encore,  pour  l'exemple  que  l'on 
pouvoit  s'en  passer,  la  retraite  des  armées  du  roi  après 
la  prise  de  Fribourg.  Le  maréchal  de  Villars  répondit 
à  cette  raison  que  :  «  Dans  cette  occasion ^  même  l'ar- 
mée n'auroit  jamais  pu  se  passer  d'étapes  si,  outre  le 
pain  pour  cinq  jours  que  l'on  distribua  aux  soldats  en 
quittant  le  camp,  les  différents  corps  n'eussent  été 
suivis  de  charrettes  chargées  des  vivres  de  l'armée  et 
de  tous  les  chariots  de  paysans  que  l'on  avoit  tirés  de 
la  Lorraine,  de  la  Comté  et  de  l'Alsace,  avec  le  secours 
desquels  les  troupes  firent  près  de  quarante  lieues  et 
gagnèrent  les  routes  du  Comté,  de  Lorraine,  de  Bour- 
gogne et  des  évêchés.  » 

Ces  raisons  furent  soutenues  d'un  mémoire  que  l'on 


i7l7]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  107 

trouvera  ci-joint  pour  faire  connoitre  la  nécessité  qu'il 
y  a  de  conserver  les  étapes.  Les  autres  changements 
pour  les  troupes  n'étoient  pas  moins  dangereux.  Outre 
que  l'on  augmenta  leur  paie  sans  aucun  besoin. 

Quoiqu'une  sorte  de  sagesse  puisse  nous  porter  à  ne  pas  com- 
battre  une  opinion  qui  paroit  du  goût  du  maître,  une  sorte  de 
sagesse  plus  convenable  à  ses  véritables  serviteurs  doit  engager 
à  lui  dire  son  sentiment  en  homme  de  bien.  Votre  Altesse  Royale 
semble  déterminée  aux  nouveaux  projets,  qui  font  beaucoup  de 
bruit  et  qu'un  très  grand  nombre  de  gens  regardent  comme  un 
dessein  difficile  et  même  de  dangereuse  exécution. 

Votre  x\ltesse  royale  n'ignore  pas  que  Louis  XIII,  en  ^629, 
fit  une  ordonnance  pour  mieux  régler  les  étapes  déjà  établies 
depuis  longtemps  dans  le  royaume.  Ce  règlement  fut  révoqué 
en  ^633  et  les  étapes  Otées,  ensuite  rétablies  en  4G30,  suivant 
l'ordonnance  ci-jointe,  après  avoir  reconnu  qu'il  étoit  impossible 
de  se  passer  d'étapes.  Il  est  question  de  deux  projets  différents, 
le  deuxième,  cependant,  en  conséquence  du  premier,  qui  est 
d'ôter  les  étapes  dans  l'espérance  d'y  regagner  des  fonds  assez 
grands  pour  augmenter  considérablement  la  paie  générale  de 
tous  les  officiers  et  de  toutes  les  troupes  du  royaume. 

Premièrement,  c'est  une  grande  question  de  savoir  si,  supposé 
le  profit  certain  que  l'on  se  promet,  il  convient  de  faire  cette  aug- 
mentation de  solde. 

Mais ,  si  ce  profit  n'étoit  pas  certain ,  et  qu'une  expérience 
pareille  à  celle  du  siècle  passé  obligeoit  à  rétablir  les  étapes 
après  les  avoir  détruites,  ne  seroit-il  pas  dangereux  de  détruire 
une  paie  réglée?  Et  ne  conviendroit-il  pas  davantage  d'attendre 
à  former  cette  paie,  fondée  sur  des  épargnes,  que  l'on  eût  connu 
parfaitement  quelles  seront  les  épargnes  et  si  elles  seront  pos- 
sibles ? 

La  droite  raison  voudroit,  ce  semble,  que  l'on  essayât  pendant 
un  an  de  l'utilité  et  de  la  difficulté  d'ôter  les  étapes.  Rien  ne 
presse  d'augmenter  actuellement  la  paie-,  personne  ne  se  plaint. 
Lorsque  Votre  Altesse  Royale  voulut  bien,  il  y  a  un  an,  aug- 
menter la  paie  des  capitaines  d'infanterie  d'environ  deux  cent 
soixante-dix  livres  par  an,  cette  matière  agitée  au  conseil  de 


108  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1717 

régence,  il  fut  décidé  que  celte  augmentation  ne  seroit  donnée 
que  par  gratification  et  pour  un  an,  afin  de  ne  pas  faire  légère- 
ment un  changement  de  solde.  Je  pourrois  dire  une  infinité  de 
raisons  pour  faire  craindre  que  les  étapes  ôtées  ne  réussissent 
pas.  Beaucoup  d'officiers,  malgré  la  douceur  de  se  voir  une  paie 
plus  considérable,  craignent  la  peine  d'entretenir  de  si  nom- 
breuses compagnies. 

Dans  l'Empire  et  dans  la  plupart  des  autres  États  de  l'Europe, 
où  les  compagnies  sont  de  cent  cinquante  hommes,  le  pays, 
sans  comparaison  plus  peuplé  que  la  France,  rend  cet  entretien 
de  nombreuses  compagnies  plus  facile;  mais,  d'ailleurs,  ce  sont 
presque  toujours  les  princes  qui  envoient  les  recrues  et  qui  se 
chargent  de  les  imposer  aux  provinces,  le  colonel  et  le  capitaine 
ne  font  que  recevoir  ce  qui  leur  est  livré  par  les  commissaires 
chargés  de  la  levée  des  recrues. 

Malgré  les  représentations  de  ce  mémoire,  qui  ne 
fut  donné  que  trois  jours  après  au  duc  d'Orléans,  l'aug- 
mentation de  la  paie  fut  résolue. 

Le  duc  d'Orléans  fit  lire  ensuite  une  promotion  d'of- 
ficiers généraux  et  accorda  un  régiment  de  cavalerie 
au  marquis  de  Villars.  Le  maréchal,  son  père,  dit  le 
soir  au  régent  qu'il  croyoit  que  sa  présence  dans  le 
conseil  de  guerre  ne  lui  étoit  pas  bien  nécessaire,  et 
qu'il  le  supplioit  de  trouver  bon  qu'il  s'en  retirât. 

Le  duc  d'Orléans  ne  voulut  pas  y  consentir  et  lui 
donna  l'entrée  dans  tous  les  conseils  de  régence.  Il 
étoit  établi  que  les  présidents  de  ces  divers  conseils 
n'y  entroient  qu'un  des  jours  de  la  semaine,  savoir 
celui  où  ils  rapporteroient  ce  qui  étoit  de  leur  détail. 
Le  régent  dit  donc  au  maréchal  que  jamais  sa  présence 
au  conseil  de  guerre  ne  lui  avoit  été  si  nécessaire,  M.  le 
Duc  voulant  s'en  rendre  le  maître.  Le  maréchal  de 
Villars  lui  répondit  que,  si  les  obstacles  ne  venoient 
pas  de  sa  part,  inutilement  y  en  mettroit-il  de  la  sienne, 


ni  7]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  109 

et  qu'il  n'en  seroit  autre  chose,  sinon  qu'il  s'attireroit 
l'inimitié  de  M.  le  Duc.  Le  régent  lui  dit  :  «  Vous  avez 
un  bon  second  en  moi.  » 

Cependant,  peu  de  jours  après,  ce  second  manqua 
au  maréchal.  M.  le  Duc  avoit  persécuté  le  régent  pour 
assister  à  ce  qu'on  appelle  la  liasse,  terme  établi  par 
les  ministres  du  temps  du  feu  roi.  Chacun,  à  son  heure 
marquée,  lui  apportoit  la  liasse,  c'est-à-dire  tous  les 
papiers  et  toutes  les  affaires  dont  ils  lui  rendoient 
compte  en  particulier,  et  c'étoit  quelquefois  la  décision 
des  plus  importantes,  dont  il  n'étoit  souvent  délibéré 
qu'après  qu'elles  étoient  résolues  par  le  ministre  tête 
à  tête  avec  le  roi . 

Le  maréchal  de  Villars  avoit  heure  tous  les  mardis 
à  trois  heures  après  midi.  Il  fut  averti  que  M.  le  Duc 
avoit  enfin  obtenu  qu'il  assisteroit  à  la  lecture  de  la 
liasse. 

Le  maréchal  de  Villars  envoya  le  s"^  Pinsonneau,  qui 
étoit  en  même  temps  son  premier  secrétaire  et  secré- 
taire du  conseil  de  guerre,  à  M.  le  duc  d'Orléans  pour 
lui  dire  qu'il  étoit  informé  que  M.  le  Duc  devoit  se  trou- 
ver à  la  liasse  de  guerre  ;  qu'il  étoit  de  l'intérêt  parti- 
cuher  du  régent  de  ne  pas  permettre  qu'il  y  fût  admis, 
et  que,  pour  lui,  il  étoit  bien  résolu  à  n'avoir  pas  deux 
maîtres.  M.  le  duc  d'Orléans  lui  manda  qu'il  feroit  bien 
de  ne  pas  venir. 

M.  le  Duc  s'étant  rendu  à  l'heure  marquée,  le  régent 
le  laissa,  pendant  plus  d'une  heure,  attendre  très  inu- 
tilement le  maréchal  de  Villars,  qu'il  savoit  bien  ne 
devoir  pas  venir,  mais  il  ne  voulut  pas  laisser  penser 
à  M.  le  Duc  que  c'étoit  lui  qui  avoit  fait  dire  au  maré- 
chal de  Villars  de  ne  pas  venir.  Il  étoit  engagé  avec 


110  MÉMOIRES   DE   VlLLAJlS.  [1717 

M.  le  Duc  et  consentoit  à  ce  que  demandoit  le  maré- 
chal de  Villars.  Ainsi,  pour  tout  accommoder,  pour  ne 
pas  offenser  M.  le  Duc,  il  dit  au  maréchal  de  Villars  de 
lui  rendre  compte  des  affaires  tantôt  à  une  heure  tan- 
tôt à  une  autre. 

Cependant  ces  nouveaux  embarras,  joints  aux  pré- 
cédents, déterminèrent  enfin  le  maréchal  à  vouloir  se 
démettre  de  la  présidence  de  la  guerre.  Il  le  déclara 
au  duc  d'Orléans,  qui  le  conjura  de  n'en  rien  faire. 
Pour  l'obliger  même  à  demeurer,  et  pour  régler  une 
fois  pour  toutes  l'état  du  conseil  de  guerre,  il  tint  un 
conseil  avec  le  garde  des  sceaux  d'Argenson,  le  mar- 
quis d'Efïîat  et  le  maréchal  de  Villars. 

Le  résultat  fut  que  le  duc  d'Orléans  prit  la  résolu- 
tion d'ôter  tout  le  conseil  de  guerre  et  d'en  faire  le 
maître  le  maréchal  de  Villars,  en  l'appelant  ministre 
de  la  guerre  et  mettant  Le  Blanc  sous  lui. 

Le  maréchal  répondit  à  cette  résolution  du  duc  d'Or- 
léans qu'il  vouloit  lui  faire  voir  qu'il  étoit  plus  occupé 
de  chercher  le  goût  de  Son  Altesse  Royale  et  de  la 
mettre  à  son  aise  que  de  son  intérêt  particulier,  quoi- 
qu'il en  eût  un  grand  à  être  seul  ministre  de  la  guerre; 
que,  pour  lui  montrer  son  désintéressement  en  tout, 
il  le  supplioit  d'examiner  si  quelque  autre  ne  lui  con- 
viendroit  pas  mieux;  que  Son  Altesse  Royale  étoit 
accoutumée  au  maréchal  de  Bezons  ;  qu'à  la  vérité  il  ne 
seroit  pas  bien  d'ôter  le  ministère  de  la  guerre  au 
maréchal  de  Bezons  pour  le  donner  au  maréchal  de 
Villars,  mais  qu'en  le  remettant  lui-même  il  levoit  tout 
obstacle  et  qu'il  ne  restoit  plus  d'inconvénient  à  dispo- 
ser d'un  emploi  dont  un  autre  se  démettoit.  Le  régent 
refusa  cette  offre  du  maréchal  de  Villars  avec  de  grands 


17171  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  111 

témoignages  d'amitié  et  l'assura  que  le  jour  d'après  il 
donneroit  au  conseil  de  guerre  la  forme  résolue  dans 
ce  petit  conseil,  composé,  comme  nous  l'avons  déjà  dit, 
du  régent,  du  garde  des  sceaux  et  du  maréchal  de  Vil- 
lars.  Mais  cette  résolution  ne  fut  pas  mieux  suivie  que 
beaucoup  d'autres. 

Cependant,  le  maréchal  de  Villars  ne  cessoit  de  don- 
ner une  application  entière  au  service  de  l'État  et 
du  régent.  Connoissant  même  l'esprit  naturellement 
défiant  de  ce  prince,  il  lui  avoit  donné  un  moyen  sûr 
de  persuader  que  toutes  les  grâces  accordées  aux  gens 
de  guerre  venoient  principalement  de  lui,  et  pour  cela 
il  lui  avoit  conseillé,  premièrement,  de  ne  donner  jamais 
aucun  emploi  sans  délibération,  et,  ensuite,  quand  la 
grâce  seroit  résolue,  que  le  maréchal  de  Villars,  sans 
en  rien  faire  connoitre  à  celui  à  qui  elle  étoit  destinée, 
le  présentât  au  régent,  et  que  le  maréchal,  en  lui  citant 
quelque  action  où  cet  officier  se  seroit  trouvé,  il  décla- 
rât qu'il  s'en  souvenoit,  et  qu'il  l'honoroit  d'un  tel 
bienfait.  Le  régent  parut  goûter  fort  un  si  bon  conseil, 
et  marqua  par  ses  remerciements  combien  il  en  étoit 
touché. 

Dès  qu'il  vaquoit  des  emplois  dans  le  gouvernement 
du  maréchal  de  Villars,  il  en  prenoit  occasion  de  dire  au 
régent  que,  comme  il  n'y  vouloit  d'autorité  que  pour 
le  service  du  roi  et  de  Son  Altesse  Royale,  il  la  prioit 
de  choisir  les  officiers,  et,  comme  elle  désiroit  qu'il  les 
proposât ,  il  cherchoit ,  dans  les  régiments  de  Son 
Altesse  Royale,  des  officiers  pour  les  remplir.  Toute- 
fois, une  conduite  si  sage  ne  le  garantit  pas,  et  nous 
verrons  dans  la  suite  que  le  régent  lui  ôta  cette  prési- 
dence du  conseil  de  guerre  qu'il  avoit  voulu  plusieurs 
fois  lui  remettre. 


\\%  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

1718.  Dans  ce  même  temps,  M.  le  Duc  continuoit  de 
pousser  M.  le  duc  du  Maine,  et  il  avoit  déjà  obtenu 
qu'il  ne  seroit  plus  traité  de  prince  du  sang. 

La  duchesse  du  Maine  avoit  quelques  liaisons  avec  le 
prince  Gellamare,  l'ambassadeur  d'Espagne,  et  celui-ci, 
depuis  le  traité  de  la  quadruple  alliance,  cherchoit  à 
faire  un  parti  dans  le  royaume  et  à  révolter  les  esprits. 
Le  régent,  persuadé  que  le  duc  du  Maine  et  sa  femme 
étoient  ses  ennemis,  prit  la  résolution  de  les  perdre. 
Il  n'avoit  pourtant  encore  aucune  certitude  des  menées 
de  la  duchesse  du  Maine,  et  ce  secret  n'éclata  que 
quelques  mois  après  le  lit  de  justice  qui  fut  tenu  au 
palais  des  Tuileries,  dans  l'antichambre  du  roi. 

Les  conseillers  de  régence  furent  avertis  à  six  heures 
du  matin,  le  16  août  1718,  qu'il  y  avoit  un  conseil  de 
régence  extraordinaire,  et,  à  sept  heures,  on  les  avertit 
qu'il  seroit  suivi  d'un  lit  de  justice,  en  sorte  que 
quelques-uns  furent  obligés  de  retourner  prendre  les 
habits  décents  pour  assister  à  cette  cérémonie. 

Le  maréchal,  arrivant  dans  le  cabinet  du  roi  avant 
huit  heures  du  matin,  trouva  la  plupart  des  conseillers 
arrivés  et  le  régent  qui  se  promenoit  avec  un  air  assez 
agité. 

Le  duc  du  Maine  vint  au  maréchal  de  Villars  et  lui 
dit  :  «  Il  va  se  passer  quelque  chose  de  violent  contre 
mon  frère  et  moi.  »  —  «  J'ai  peine  à  le  croire,  »  lui 
répondit  le  maréchal,  à  qui  le  duc  du  Maine  répliqua 
seulement  :  «  Je  le  sais.  » 

Le  maréchal  de  Villars  alla  joindre  le  marquis  d'Ef- 
fiat;  ils  s'assirent,  et  le  maréchal  raconta  ce  que  le  duc 
du  Maine  venoit  de  lui  dire.  Le  marquis  d'Effiat  répon- 
dit :  «  Je  crois  ce  qu'il  vous  a  dit,  mais  je  ne  sais  rien 
du  fond.  » 


1718]  AIÉMOIRES    DE    VILLARS.  113 

Pendant  ce  temps-là,  le  comte  de  Toulouse  arriva  : 
le  régent  le  mena  à  une  fenêtre  et  lui  dit  peu  de  paroles, 
après  lesquelles  le  comte  de  Toulouse  alla  trouver  le 
duc  du  Maine,  et  ils  sortirent  tous  deux.  Le  maréchal 
de  Villars  dit  là-dessus  au  marquis  d'Effiat  :  a  Ils  s'en 
vont,  qui  quitte  la  partie  la  perd.  »  Le  régent  conseilla 
au  comte  de  Toulouse  d'emmener  son  frère  et  l'assura 
en  même  temps  qu'il  n'y  auroit  rien  contre  lui.  Le 
moment  d'après,  le  conseil  s'assit,  et  le  régent  dit 
d'abord  qu'il  étoit  question  d'édits  et  d'arrêts  qui 
regardoient  les  princes  légitimés,  et  que,  en  un  mot, 
par  rapport  au  duc  du  Maine,  il  aimoit  mieux  un  ennemi 
déclaré  que  couvert. 

On  commença  par  la  lecture  d'un  édit  qui,  à  la  sol- 
licitation des  Pairs,  ôtoit  au  duc  du  Maine  son  rang,  et 
qui  le  remettoit  dans  le  Parlement  et  ailleurs,  dans 
celui  de  l'érection  de  sa  pairie,  et  par  conséquent  après 
tous  les  Pairs  de  France,  excepté  ceux  que  le  roi  avoit 
faits  dans  les  dernières  années  de  sa  vie.  Par  là,  le  duc 
du  Maine  se  trouvoit  partout  après  le  maréchal  de 
Villeroy,  et  l'on  prétendit  qu'il  ne  pouvoit  plus  avoir 
la  surintendance  de  l'éducation  du  roi. 

M.  le  Duc  lut  un  mémoire  par  lequel  il  la  demandoit, 
et  il  fut  lu  un  autre  édit  par  lequel  cet  honneur  lui  fut 
accordé,  et  ainsi  ôté  au  duc  du  Maine.  Le  maréchal  de 
Villeroy  dit  qu'il  voyoit  avec  douleur  détruire  les  dis- 
positions du  feu  roi. 

Les  princes  légitimés  sortis,  et  ayant  abandonné 
leurs  prétentions,  personne  ne  pouvoit  prendre  la 
parole  pour  soutenir  leur  rang,  outre  que  l'on  faisoit 
revivre  une  requête  des  Pairs  du  commencement  de  la 
régence,  et  que  plusieurs  avoient  ignorée. 

IV  8 


114  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

On  lut  encore  un  autre  édit  par  lequel  on  redonnoit 
au  comte  de  Toulouse  les  honneurs  de  prince  du  sang, 
à  la  requête  encore  des  Pairs,  requête  beaucoup  moins 
connue  que  la  première.  Ensuite,  on  fît  lecture  de  plu- 
sieurs édits  contre  le  Parlement,  d'un,  entre  autres,  par 
lequel  il  étoit  déclaré  que,  dès  qu'un  édit  auroit  été 
présenté  à  la  cour  pour  être  enregistré,  l'enregistre- 
ment étoit  censé  fait  huit  jours  après.  Ces  lectures 
finies,  le  roi  alla  à  la  chapelle.  Le  lit  de  justice  se  forma, 
les  princes  du  sang  et  les  Pairs  prirent  place  :  le  Par- 
lement, suivant  l'usage,  députa  pour  aller  chercher  le 
roi;  et  tout  le  monde  assis,  le  garde  des  sceaux  d'Ar- 
genson  fit  un  discours  très  court  et  dit  au  greffier  de 
lire  les  édits. 

Après  la  lecture  du  premier,  le  premier  président 
demanda  permission  de  délibérer.  Le  garde  des  sceaux, 
après  s'être  approché  de  la  personne  du  roi  comme 
pour  recevoir  son  ordre,  répliqua  seulement  :  «  Le  roi 
veut  être  obéi,  et  sur-le-champ.  » 

Quelques  Pairs  furent  surpris  de  ce  qu'ils  étoient 
nommés,  et  dans  l'édit  qui  remettoit  le  duc  du  Maine 
à  son  rang  de  Pair,  et  dans  celui  qui  distinguoit  le 
comte  de  Toulouse  de  ce  traitement.  Il  paroissoit  que 
l'un  et  l'autre  édit  étoit  à  la  réquisition  des  Pairs,  ce 
que  tous  ignoroient.  Mais,  comme  plusieurs  étoient 
peines  de  voir  un  des  fils  du  feu  roi  dégradé,  tous 
consentirent  volontiers  au  traitement  différent  que 
recevoit  son  frère. 

Ils  s'étoient  retirés  tous  deux  dans  l'appartement 
du  duc  du  Maine.  Mais,  s'ils  avoient  eu  la  fermeté  de 
demeurer  pendant  le  lit  de  justice  et  de  représenter 
avec  force  le  tort  qui  leur  étoit  fait,  surtout  au  duc  du 


1718]  MÉMOIRES   DE    MLLARS.  115 

Maine,  en  lui  ôtant  la  surintendance  de  l'éducation  du 
roi  et  de  veiller  à  sa  conservation,  laquelle  lui  étoit 
plus  justement  confiée  qu'aux  héritiers  présomptifs  de 
la  couronne,  il  n'étoit  pas  impossible  qu'ils  n'appor- 
tassent quelques  difficultés,  mais  la  crainte  d'être  arrê- 
tés fit  impression  sur  des  cœurs  remplis  de  bonnes 
qualités,  mais  dans  lesquels  on  n'étoit  pas  persuadé 
que  la  fermeté  fût  la  vertu  dominante. 

Avant  que  le  Parlement  arrivât,  on  crut  que,  peut- 
être,  il  n'obéiroit  pas,  et  le  garde  des  sceaux  proposa 
des  partis  assez  violents.  Le  maréchal  de  Villars  prit 
la  parole  et  dit  que,  dans  les  occasions  importantes, 
on  devoit  regarder  comme  un  grand  bonheur  que  le 
temps  employé  à  déhbérer  ne  fasse  pas  perdre  des 
moments  précieux,  qu'il  s'étoit  trouvé  plusieurs  fois 
en  sa  vie  dans  ces  moments  critiques,  et  que,  toutes  les 
fois  qu'il  n'y  avoit  eu  aucun  péril  dans  le  retardement, 
il  s'étoit  cru  heureux  de  pouvoir  examiner  pendant 
quelques  heures  quel  parti  étoit  le  meilleur;  que,  dans 
celle-ci,  il  trouvoit  que  tout  obligeoit  à  délibérer  et  rien 
à  presser  des  résolutions  dont  on  auroit  peut-être  sujet 
de  se  repentir. 

Le  maréchal  de  Yillars  alla  l'après-midi  chez  le  duc 
d'Orléans,  qui  s'ouvrit  à  lui  sur  les  divers  sujets  qu'il 
avoit  de  se  plaindre  du  duc  et  de  la  duchesse  du  Maine  : 
qu'il  savoit  que  ce  duc  étoit  résolu  de  mener  le  roi  au 
Parlement,  de  le  faire  déclarer  majeur,  et,  par  là, 
d'anéantir  la  régence.  Le  maréchal  de  Villars  répondit 
qu'il  ne  croyoit  pas  le  duc  du  Maine  assez  déterminé 
pour  prendre  une  pareille  résolution,  mais  que,  pour 
lui,  il  lui  suffisoit  qu'il  eût  déclaré  en  plein  conseil  que 
le  duc  du  Maine  étoit  son  ennemi  pour  avoir  désormais 


\\Q  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

peu  de  commerce  avec  lui  ;  que,  jusque-là,  il  ne  l'avoit 
pas  vu,  mais  que  son  malheur  étoit  assez  grand  pour 
que  l'on  allât  lui  en  faire  un  compliment.  Le  régent 
lui  dit  qu'il  pouvoit  y  aller,  que  le  maréchal  de  Ville- 
roy  et  le  marquis  d'Effiat  y  dévoient  aller  aussi. 

Le  maréchal  de  Villars  y  alla  en  quittant  Son  Altesse 
Royale,  et  trouva  le  mari  et  la  femme  aussi  consternés 
qu'ils  avoient  sujet  de  l'être.  Le  comte  de  Toulouse 
arriva  le  moment  d'après,  et  le  maréchal  les  laissa  tous 
trois,  après  leur  avoir  témoigné  la  part  sincère  qu'il 
prenoit  à  leur  malheur.  Certainement,  le  duc  du  Marne 
ne  se  l'étoit  pas  attiré;  son  humeur  tranquille,  sa  piété 
et  son  éloignement  naturel  de  toute  entreprise  dévoient 
le  mettre  à  couvert  des  soupçons.  Il  n'étoit  occupé 
que  du  soin  de  bien  remplir  les  devoirs  de  ses  charges 
de  colonel  général  des  Suisses,  de  grand-maître  de 
l'artillerie,  de  gouverneur  de  Languedoc  et  de  colonel 
du  corps  des  carabiniers. 

Peu  de  jours  avant  le  lit  de  justice  dont  nous  avons 
parlé,  il  étoit  le  matin  chez  le  maréchal  de  Villars  et 
lui  apprit  qu'avant  que  d'aller  dîner  chez  le  prince  de 
Léon  aux  Bruyères,  petite  maison  à  une  lieue  de  Paris, 
on  lui  avoit  donné  avis  et  à  la  duchesse  du  Maine  qu'ils 
seroient  arrêtés  ce  jour-là  même  en  sortant  de  la  ville. 
Ils  firent  cependant  ce  petit  voyage,  et,  au  retour,  le 
duc  du  Maine  alla  rendre  compte  au  duc  d'Orléans  de 
l'avis  qu'il  avoit  reçu  et  qu'il  avoit  méprisé.  Le  duc 
d'Orléans  l'en  remercia  avec  de  grandes  marques 
d'amitié. 

Le  duc  du  Maine  dit  au  maréchal  de  Villars  qu'il 
étoit  si  ennuyé  de  toutes  les  petites  tribulations  qu'il 
avoit  à  essuyer  que,  malgré  l'honneur  et  les  soins  de 


1718]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  117 

la  surintendance  de  l'éducation  du  roi ,  il  donneroit 
dix  mille  écus  de  bon  cœur  à  celui  qui  lui  apporteroit 
une  lettre  de  cachet  pour  aller  passer  cinq  ans  dans 
ses  terres  ;  et  au  fond  il  ne  déguisoit  pas  ses  senti- 
ments. Le  maréchal  de  Villars,  après  la  prison  du  duc  du 
Maine,  qui  arriva  peu  de  mois  ensuite,  rendit  compte 
de  ce  discours  au  régent.  Le  mari  et  la  femme  cou- 
chèrent cette  même  nuit  chez  le  comte  de  Toulouse  et 
allèrent  habiter  Sceaux,  où  tout  le  monde  alla  les  voir. 

Cependant,  le  régent,  qui  avoit  pour  principe  d'em- 
ployer beaucoup  d'espions,  étoit  informé  de  quelques 
pratiques  de  la  duchesse  du  Maine. 

On  étoit  alors  brouillé  avec  l'Espagne,  oîi  Stanhope 
avoit  été  très  mal  reçu.  La  Sicile,  attaquée,  préparoit 
une  guerre  dans  laquelle  la  France  étoit  obligée  d'en- 
trer. Toutes  les  démarches  de  l'ambassadeur  d'Espagne 
étoient  épiées  :  l'on  sut  qu'il  avoit  vu  une  fois,  la  nuit, 
la  duchesse  du  Maine,  et  l'on  apprit  depuis  qu'il  y 
avoit  été  dans  un  carrosse  du  marquis  de  Pompadour, 
mené  par  le  comte  de  Laval.  Ce  ministre,  voyant  la 
guerre  certaine,  n'oublioit  rien  pour  former  un  parti 
en  France,  où  il  commençoit  à  se  trouver  bien  des 
mécontents. 

La  Bretagne  en  étoit  remplie,  excitée  par  les  mau- 
vais traitements  que  lui  avoit  attirés  le  maréchal  de 
Montesquiou ,  qui  y  commandoit  ;  et  enfin ,  peu  de 
semaines  après,  on  fut  informé  de  toutes  les  menées 
de  l'ambassadeur  d'Espagne  par  sa  propre  indiscré- 
tion. Cet  ambassadeur  avoit  toujours  marqué  de 
grands  égards  au  maréchal  de  Villars,  il  l'étoit  venu 
voir  à  Villars  et  s'y  étoit  trouvé  dans  le  temps  que 
Law  y  étoit. 


118  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

Le  duc  d'Orléans,  qui  vouloit  changer  dans  la  forme 
du  gouvernement  ce  qui  ne  rendoit  pas  son  autorité 
assez  despotique,  ôta  tous  les  conseils,  à  la  réserve 
de  celui  des  finances  et  de  celui  de  marine.  Ainsi  le 
maréchal  de  Villars,  le  cardinal  de  Noailles,  le  maré- 
chal d'Huxelles  et  le  duc  d'Antin  furent  remerciés. 

Les  affaires  étrangères  furent  données  à  l'abbé 
Dubois,  et  le  maréchal  d'Huxelles  eut  lieu  de  se 
repentir  de  n'avoir  pas  suivi  l'engagement  qu'il  s'étoit 
fait  de  ne  signer  jamais  le  traité  de  la  quadruple 
alliance.  Il  n'en  perdit  pas  moins  son  état  et  il  en 
seroit  sorti  avec  plus  d'honneur. 

Il  y  avoit  plus  de  six  semaines  que  le  maréchal  de 
Villars  avoit  la  fièvre  à  diverses  reprises  et  une  très 
mauvaise  santé,  lorsque  le  duc  d'Orléans  ôta  les  con- 
seils, et  on  rapporte  cette  circonstance  afin  que  l'on 
ne  croie  pas  que  la  maladie  du  maréchal  fut  causée 
par  la  privation  d'un  emploi  qu'il  avoit  voulu  remettre 
plusieurs  fois. 

L'ambassadeur  d'Espagne  vint  le  voir  un  matin. 
Pendant  toute  la  visite,  le  maréchal  fit  demeurer  la 
maréchale,  qui  étoit  au  chevet  de  son  lit,  ne  voulant 
pas  de  conversation  tête  à  tête  avec  un  homme  sus- 
pect qui,  cependant,  voyoit  toute  la  cour.  Néanmoins, 
pour  rendre  compte  de  la  conversation  qu'ils  eurent 
ensemble,  l'ambassadeur  dit  d'abord  au  maréchal  que 
sa  maladie  avoit  donné  de  grandes  inquiétudes  et 
même  dans  des  pays  bien  éloignés.  Le  maréchal 
répondit  à  cela  qu'il  ne  croyoit  pas  qu'une  nouvelle 
si  peu  importante  eût  été  plus  loin  que  le  Pont-Royal 
et  qu'à  peine  devoit-elle  passer  la  rivière,  a  Elle  a  été 
jusqu'au  roi  mon  maître,  »  reprit  l'ambassadeur,  «  et 


1718]  MÉMOIRES    DE  YILLARS.  119 

M.  le  cardinal  Alberoni  m'ordonne  de  sa  part  de  vous 
témoigner  le  grand  intérêt  qu'il  prend  à  votre  santé.  » 
Les  réponses  du  maréchal  de  Villars  furent  dans  la 
modestie  convenable.  Et  l'ambassadeur,  continuant  : 
«  Le  roi  mon  maître,  dit-il,  n'oubliera  jamais  les 
grandes  obligations  qu'il  vous  a.  Il  se  souvient  bien 
des  propositions  que  M.  de  Torcy  apporta  de  la  Haye 
et  auxquelles  vous  vous  opposâtes  avec  tant  de  fer- 
meté; il  se  souvient  bien  aussi  de  celles  de  Gertruy- 
demberg,  où  la  ligue  ne  demando'it  pas  moins  que  de 
faire  passer  ses  armées  au  travers  de  la  France  pour 
forcer  le  roi  mon  maître  à  sortir  d'Espagne  ;  et  il  sait 
de  plus  qu'il  doit  à  vos  victoires  d'être  sur  le  trône 
d'Espagne  et  par  la  paix  glorieuse  que  vous  avez 
signée.  Enfin,  après  tant  d'obligations,  comme  vous 
pouvez  compter  sur  son  amitié,  il  compte  sur  la  vôtre.  » 
Le  maréchal  répondit  avec  les  respects  que  méri- 
toient  de  tels  sentiments  de  la  part  d'un  grand  roi. 
Mais,  comme  sa  santé  ne  l'empêchoit  pas  de  sortir,  il 
alla  dès  le  lendemain  rendre  compte  au  régent  de  cette 
conversation  ;  et,  sur  les  obligations  que  le  ministre 
du  roi  d'Espagne  disoit  que  lui  avoit  son  maître,  le 
régent  dit  au  maréchal  :  «  Il  ne  se  trompe  pas,  il  vous 
a  celle  d'être  sur  le  trône  d'Espagne.  »  —  «  Votre 
Altesse  Royale  pense  donc  ce  que  dit  l'ambassadeur?  » 
répliqua  le  maréchal  de  Villars.  —  «  Je  le  pense  comme 
toute  l'Europe,  »  reprit  le  régent.  —  «  Hé  bien.  Mon- 
seigneur, »  ajouta  le  maréchal,  «  si  le  roi  d'Espagne 
m'a  l'obligation  d'être  à  Madrid,  vous  m'avez  celle  de 
ne  le  pas  voir  à  Paris,  où  il  ne  seroit  pas  bien  pour 
vous.  —  Je  le  compte  bien  ainsi,  »  dit  le  régent.  — 
«[  Vous  ne  me  traitez  pas,  »  lui  répliqua  le  maréchal. 


120  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1718 

«  suivant  le  mérite  dont  vous  convenez  ;  mais  je  dois 
au  moins  m'attendre  que  vous  aurez  toujours  quelque 
bonté  pour  moi.  »  Le  régent  l'en  assura;  mais  le 
maréchal  de  Villars  eut  lieu,  peu  de  jours  après,  de 
se  savoir  bon  gré  de  son  exactitude  à  rendre  compte 
au  régent  de  la  visite  dont  on  a  parlé. 

L'ambassadeur,  dont  toutes  les  démarches  étoient 
épiées,  chargea  l'abbé  de  Porto-Carrero  de  dépèches 
toutes  écrites  de  sa  main  ;  leur  importance,  présumée 
par  quelqu'un  de  ses  domestiques  et  rapportée  au 
régent,  fît  dépêcher  un  courrier  après  cet  abbé,  qui 
fut  arrêté  à  Poitiers.  Un  de  ses  gens  revint  dans  le 
moment  en  avertir  l'ambassadeur  ;  celui-ci  eut  le  temps 
d'en  avertir  l'abbé  Bigorre,  son  principal  correspon- 
dant ;  il  auroit  pu  même  envoyer  un  assez  grand 
nombre  de  ses  domestiques  pour  reprendre  des 
paquets  si  importants  au  courrier  qui  les  rapportoit. 

Cette  seconde  faute  avoit  été  précédée  d'une  autre 
dans  laquelle  on  ne  comprenoit  pas  qu'un  ambassa- 
deur eût  pu  tomber.  Il  avoit  tout  écrit  de  sa  main 
sans  rien  chiffrer  et  nommoit  avec  une  imprudence 
surprenante,  et  au  delà  de  toutes  celles  que  peut  com- 
mettre un  ministre,  les  princes  légitimés,  la  duchesse 
du  Maine  et  plusieurs  personnes  de  condition,  faisant 
clairement  entendre  qu'un  nombre  très  considérable 
avoit  pris  part  à  l'intrigue. 

Dès  que  les  lettres  de  l'ambassadeur  eurent  été  rap- 
portées, l'abbé  Dubois,  ministre  des  affaires  étrangères, 
et  Le  Blanc,  ministre  de  la  guerre,  allèrent  l'arrêter 
dans  son  palais,  saisirent  tous  ses  papiers  et  vinrent 
en  rendre  compte  au  duc  d'Orléans,  qui  étoit  pour  lors 
couché  avec  Emilie,  fille  de  l'Opéra;  car  ce  prince,  se 


1718]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  121 

défiant  de  ses  forces,  passoit  toujours  les  nuits  entières 
avec  ses  maîtresses.  L'ambassadeur  fut  gardé  dans  sa 
maison  et  ensuite  conduit  à  Blois.  Il  avoit  donné  de 
l'argent  et  un  bon  cheval  à  l'abbé  Bigorre  pour  se 
sauver;  mais  celui-ci  fut  prisa  Nemours  et  le  marquis 
de  Pompadour  fut  arrêté  la  même  nuit  dans  sa  maison 
à  Paris. 

Le  jour  d'après,  le  régent  rendit  compte  au  conseil 
de  régence  de  ce  qui  étoit  arrivé.  On  lut  la  plupart 
des  lettres  surprises  ;  mais  on  remarqua  que  l'on  pas- 
soit sur  quelques  endroits,  et  ceux  du  conseil  virent 
bien  qu'on  les  cachoit  à  dessein.  Le  maréchal  de  Vil- 
lars  ne  put  assister  à  ce  conseil,  ayant  pris  médecine 
ce  jour-là.  On  lut  des  mémoires  très  offensants  pour 
le  régent,  des  modèles  de  lettres  que  le  roi  d'Espagne 
devoit  écrire  au  Parlement  de  Paris  et  à  tous  les  Par- 
lements du  royaume.  On  vit  enfin  toutes  les  mesures 
qu'Alberoni  pouvoit  imaginer  pour  soulever  tout  l'État. 
Toutes  ces  choses  étoient  écrites  par  l'ambassadeur 
d'Espagne  sans  le  moindre  chiffre  ;  imprudence  si 
monstrueuse  qu'on  n'en  voit  pas  d'exemple.  Il  donnoit 
du  soupçon  de  tant  de  personnes  que  le  régent  pou- 
voit étendre  les  siens  avec  raison  sur  la  duchesse  du 
Maine,  surtout  l'ambassadeur  ayant  écrit  que  les 
princes  légitimés  feroient  tout  ce  que  désireroit  le  roi 
d'Espagne. 

Le  duc  et  la  duchesse  du  Maine  furent  donc  arrêtés 
le  27  décembre  de  l'année  1718.  Le  marquis  d'Ance- 
nis,  capitaine  des  gardes  du  corps,  fut  chargé  d'arrê- 
ter la  duchesse  du  Maine.  Elle  fut  menée  au  château 
de  Dijon  par  le  chevalier  de  la  Billarderie,  aide-major 
des  gardes  du  corps,  et  partit  de  Paris  dans  un  carrosse 


\%%  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

de  louage  avec  le  marquis  d'Ancenis  et  deux  officiers 
des  gardes.  La  Billarderie,  son  frère  aîné,  lieutenant 
des  gardes  du  corps,  alla  arrêter  le  duc  du  Maine  à 
Sceaux  et  le  mena  dans  le  château  de  Doulens  avec 
des  détachements  de  gardes  du  corps  et  de  mousque- 
taires. On  arrêta  en  même  temps  les  Malezieux  père 
et  fils.  Le  premier  voulut  déchirer  un  papier  dans  le 
temps  qu'on  saisit  sa  cassette  ;  l'imprudence  de  ne 
l'avoir  pas  brûlé  n'étoit  pas  pardonnable,  surtout  à 
des  gens  qui  s'attendoient  tous  les  jours  à  être  arrê- 
tés ;  et  d'autant  plus  que  ce  papier  fut  la  première  et 
presque  la  seule  conviction  par  écrit  qu'il  y  eût  contre 
la  duchesse  du  Maine.  Elle  avoit  eu  divers  avis  qu'elle 
seroit  arrêtée,  et,  ayant  passé  une  partie  de  la  nuit  à 
jouer  au  biribi,  elle  dit  à  l'abbé  de  Vaubrun,  lorsqu'il 
se  retiroit  :  «  On  doit  m'arrêter  demain.  » 

Le  cardinal  de  Polignac  fut  arrêté  et  mené  en 
Flandres  dans  son  abbaye  d'Anchin  avec  un  gentil- 
homme ordinaire  du  roi  pour  se  tenir  auprès  de  lui. 
On  arrêta,  dans  la  maison  de  M™®  la  duchesse  du  Maine, 
M"^  de  Montauban'',  depuis  longtemps  fort  amie  du 
maréchal  de  Villars.  G'étoit  une  très  aimable  personne, 
de  beaucoup  d'esprit  et  de  mérite,  et  à  laquelle,  dans 
ce  moment,  on  fit  l'injustice  de  l'accuser  d'un  commerce 
de  galanterie  avec  le  cardinal  de  Polignac;  mais  la  suite 
l'a  justifiée  pleinement. 

Les  deux  compagnies  des  mousquetaires  du  roi 
eurent  ordre,  pendant  huit  jours  de  suite,  de  se  tenir 
bottés  et  prêts  à  monter  à  cheval.  Le  bruit  se  répandit 


1.  Une  M"«  de  Montauban,  attachée  à  M""«  du  Maine  en  manière 
de  fille  d'honneur.  Saint-Simon,  XVI,  157. 


1718]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  123 

que  l'on  devoit  arrêter  trois  ou  quatre  des  principaux 
de  la  cour,  et  l'on  désignoit  les  maréchaux  de  Villeroy, 
de  Villars,  d'Huxelles  et  de  Tallard.  Le  premier  le  crut  ; 
le  maréchal  de  Villars  eut  tant  d'avis  de  s'y  attendre 
qu'ils  firent  impression  sur  lui  malgré  la  certitude  où 
il  étoit  de  n'y  avoir  pas  donné  le  moindre  lieu.  Les 
cassettes  de  M"^  de  Montauban  furent  prises  ;  mais  le 
maréchal  de  Villars  n'étoit  pas  en  peine  des  lettres 
que  l'on  y  pouvoit  trouver  de  lui. 

Le  duc  de  Richelieu,  qui  avoit  fait  deux  campagnes 
aide  de  camp  du  maréchal  de  Villars,  apprit  par  une 
de  ses  maîtresses,  avec  laquelle  le  duc  d'Orléans 
prenoit  beaucoup  de  libertés  et  qui  pouvoit  être  bien 
informée,  qu'on  devoit  arrêter  le  maréchal  la  veille 
du  jour  de  l'an.  Pinsonneau,  homme  de  mérite  et  de 
beaucoup  d'esprit  qui  avoit  été  pendant  trente  ans  à 
la  tête  de  la  secrétairerie  des  ministres  de  la  guerre, 
et  qui  avoit  servi  trois  ans  dans  cette  qualité  sous  le 
maréchal  de  Villars,  vint  le  trouver  le  niatin  et  lui  dit 
qu'un  des  premiers  confidents  du  régent  venoit  de 
l'assurer  qu'il  seroit  arrêté  dans  la  journée.  Le  maré- 
chal de  Villars  alla  voir  le  garde  des  sceaux  d'Argen- 
son,  duquel  il  avoit  reçu  divers  témoignages  d'atta- 
chement et  qui  même  lui  avoit  quelque  obligation.  Ce 
ministre,  quoiqu'il  fût  dans  la  plus  étroite  confidence 
du  régent,  ne  dit  rien  au  maréchal  qui  pût  le  tranquil- 
liser. 

Le  comte  de  Broglio,  ami  particulier  du  maréchal 
et  l'un  des  lieutenants  généraux  des  armées  du  roi  le 
plus  distingué,  lui  dit  que  l'on  demandoit  un  jour  à 
M.  de  Turenne  quel  parti  il  prendroit  s'il  croyoit  être 
arrêté,  et  que  ce  très   sage  général  répondit  que. 


124  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1718 

quelque  assuré  qu'il  pût  être  de  ne  l'avoir  jamais 
mérité,  il  n'hésiteroit  pas  d'éviter  la  prison. 

Tout  cela,  cependant,  ne  fit  aucune  impression  sur 
le  maréchal  de  Villars.  Il  étoit  affligé  de  penser 
qu'une  vie  comme  la  sienne  pût  être  troublée  et  ren- 
due malheureuse  ;  mais,  n'ayant  rien  sur  sa  conscience 
qui  pût  lui  faire  craindre  une  aventure  aussi  fâcheuse, 
il  se  détermina  à  l'attendre  avec  une  apparente  tran- 
quillité, mais  avec  une  peine  intérieurement  assez  sen- 
sible. 

Nous  avons  dit  que,  depuis  plus  de  trois  mois,  sa 
santé  étoit  assez  mauvaise  :  il  avoit  eu  diverses  attaques 
de  fièvre,  il  avoit  pris  du  quinquina  longtemps  de 
suite ,  son  estomac  étoit  dérangé  ;  et  certainement 
cette  inquiétude,  renfermée  et  jointe  à  la  mauvaise 
disposition  dans  laquelle  il  étoit  depuis  plusieurs  mois, 
augmenta  son  mal  de  manière  que,  pendant  toute  l'an- 
née 1719,  sa  santé  fut  très  chancelante.  On  voulut, 
durant  huit  jours,  laisser  dans  l'agitation  tous  ceux 
que  le  public  disoit  devoir  être  arrêtés.  Le  premier 
président  du  Parlement,  fort  attaché  à  la  duchesse  du 
Maine,  s'attendoit  à  cette  destinée.  Enfin  pourtant, 
les  deux  compagnies  de  mousquetaires  eurent  ordre 
de  se  débotter  et  le  calme  revint  dans  les  esprits.  Le 
garde  des  sceaux  et  M.  Le  Blanc,  secrétaire  d'État  de 
la  guerre,  eurent  la  commission  d'aller  interroger  les 
prisonniers,  dont  les  châteaux  de  la  Bastille  et  de  Vin- 
cennes  furent  remplis. 

On  apprit  dans  le  mois  de  décembre^  la  mort  de 


1.  Le.  manuscrit  porte  par  erreur  novembre.  Charles  XII  fut  tué 
le  11  décembre  1718. 


1719]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  125 

Vhomme  le  plus  intrépide  dans  tous  les  périls  de  la 
guerre,  on  ne  dit  pas  du  prince,  pour  ne  pas  donner 
trop  peu  d'étendue  à  la  valeur  et  à  la  fermeté  du  roi 
de  Suède,  tué  d'un  coup  de  canon  au  siège  de  Frede- 
ricstad,  en  Norwège.  Il  est  certain,  en  effet,  que  la 
témérité  du  grenadier  le  plus  déterminé  n'approchoit 
pas  de  celle  de  ce  grand  prince,  dont  la  réputation 
sur  le  courage  a  peu  d'exemples  dans  nos  temps  et 
même  dans  toute  l'antiquité.  Peut-être  que  la  forte 
opinion  qu'il  a  voit  de  la  prédestination,  jointe  à  un 
grand  mépris  de  la  mort,  lui  faisoit  négliger  la  con- 
servation de  sa  vie  en  toute  occasion,  mais  il  lui  man- 
quoit  d'avoir  fait  réflexion  que,  pour  la  gloire  même 
d'un  grand  homme,  il  doit  savoir  se  ménager  et  ne 
s'abandonner  aux  plus  grands  périls  que  lorsqu'il  les 
estime  nécessaires  pour  animer  une  armée  ou  pour 
rétablir  un  désordre  dans  un  combat;  qu'enfin,  il  doit 
peser  combien  sa  conservation  est  nécessaire  pour 
faire  réussir  de  grands  desseins. 

Par  exemple,  la  mort  du  roi  de  Suède  dans  une 
occasion  peu  importante  a  peut-être  changé  la  face 
entière  de  l'Europe.  Il  étoit  sur  le  point  de  faire  sa 
paix  avec  le  czar  et  avec  le  roi  de  Prusse  et  de  rentrer 
dans  tous  ses  États  en  Allemagne  ;  il  pouvoit  rétablir 
le  roi  Charles  en  Angleterre,  il  se  lioit  avec  le  roi  d'Es- 
pagne, et  tous  les  divers  États  de  l'Empire  et  de  l'Ita- 
lie pouvoient  changer  de  face. 

1719.  Le  maréchal  de  Villars  rendoit  de  temps  en 
temps  à  M™^  de  Maintenon  des  respects  dont  tout  le 
monde ,  excepté  le  maréchal  de  Villeroy ,  s'étoit  dispensé . 
Il  alla  la  voir  sur  la  fin  de  Tannée  1718.  Elle  lui  parut 


126  MÉMOIRES   DE   YILLARS.  [1719 

fort  touchée  des  malheurs  du  duc  du  Maine,  qu'elle 
a  voit  toujours  fort  aimé  ;  son  grand  âge  ne  put  soute- 
nir cette  douleur,  et  elle  mourut  peu  de  mois  après  ^ 
avec  un  mépris  qu'elle  avoit  de  la  mort  depuis  plusieurs 
années  et  avec  une  très  ferme  dévotion. 

La  figure  qu'elle  a  faite  dans  le  monde  pendant  près 
de  quarante  ans  la  fera  connoître  par  des  portraits 
bien  différents.  Ce  que  le  maréchal  de  Villars  a  trouvé 
en  elle,  c'est  un  grand  fonds  d'esprit,  de  piété,  beau- 
coup d'attachement  pour  le  roi  et  pour  l'État,  avec  un 
désintéressement  parfait.  Elle  se  sacrifioit  tout  entière 
au  goût  du  roi  et  renonçoit  pleinement  au  sien,  qui 
auroit  été  de  vivre  dans  une  petite  compagnie  choisie 
avec  plus  de  liberté  et  de  douceur  dans  le  commerce 
que  sa  retraite  ne  lui  en  permettoit. 

Le  maréchal  de  Villars,  n'ayant  plus  le  ministère 
de  la  guerre,  alloit  aux  conseils  de  régence,  qui,  de 
trois  par  semaine,  furent  d'abord  réduits  à  deux  et 
ensuite  à  un  seul,  qu'encore  on  ne  tenoit  que  pour  les 
formes,  parce  qu'il  faut,  pendant  une  minorité,  qu'il 
y  ait  un  conseil  de  régence  et  que  ceux  qui  le  com- 
posent soient  nommés  dans  les  édits  et  déclarations  ; 
car,  pour  les  arrêts,  il  ne  fut  plus  question  d'y  nommer 
le  maréchal  de  Villeroy,  chef  du  conseil  des  finances, 
ni  même  souvent  le  garde  des  sceaux. 

Law  étoit  le  maître  absolu  des  finances.  La  compa- 
gnie, d'abord  du  Mississipi,  ensuite  nommée  compa- 
gnie d'Occident  et  finalement  des  Indes,  fut  chargée 
de  tous  les  revenus  du  roi.  On  fit  des  actions  que  l'on 
achetoit  en  billets  de  l'État.  On  étabht  une  banque 

1.  Le  15  avril  1719  à  Saiat-Gvr. 


1719]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  127 

royale  au  lieu  de  la  première;  elle  fut  autorisée  de 
l'auguste  nom  du  roi,  et  le  public,  par  la  crainte  des 
pertes  que  l'on  faisoit  journellement  sur  les  espèces, 
y  porta,  pour  en  retirer  du  papier,  une  grande  partie 
de  l'argent  qu'il  avoit.  Il  faut,  après  tout,  convenir 
que  cet  établissement ,  s'il  eût  été  conservé  avec 
l'ordre  et  l'équité  indispensablement  nécessaires,  pou- 
voit  être  d'une  grande  utilité  au  roi. 

Le  maréchal  de  Villars,  trouvant  un  jour  Law  chez 
la  duchesse  d'Estrées,  douairière,  lui  dit  :  «  Monsieur, 
vous  êtes  venu  me  voir  à  Villars,  vous  y  avez  passé 
plusieurs  jours,  vous  êtes  venu  souvent  manger  chez 
moi  à  Paris,  je  n'ai  jamais  mis  le  pied  chez  vous  parce 
qu'on  a  toujours  voulu  dire  que  ce  que  vous  proposiez 
étoit  contraire  au  bien  de  l'État.  11  y  a  présentement 
deux  grandes  opérations  qui  roulent  sur  vous  ;  l'une 
que  l'on  appelle  le  Mississipi;  l'on  y  fait,  dit-on,  des 
fortunes  surprenantes.  Il  est  bien  difficile  que  certaines 
gens  gagnent  si  prodigieusement  sans  que  d'autres 
perdent;  j'avoue  que  je  n'y  comprends  rien,  et  je  ne 
sais  pas,  d'ailleurs,  admirer  ce  qui  est  au-dessus  de 
mes  connoissances  ;  mais,  enfin,  sur  cette  opération 
de  laquelle  je  ne  veux  tirer  aucune  fortune,  je  consens 
à  m'en  taire.  L'autre  est  la  banque  royale  :  elle  peut 
être  d'un  grand  avantage  pour  le  roi,  parce  que  ce 
moyen  lui  donne  tout  l'argent  de  ses  sujets  sans  en 
payer  le  moindre  intérêt;  de  leur  côté,  les  sujets 
peuvent  y  trouver  aussi  quelque  utilité,  puisque  le  roi, 
ayant  toujours  des  fonds  prêts,  sera  obhgé  à  moins 
d'impositions.  Mais,  comme  cet  avantage  roule  unique- 
ment sur  la  confiance,  il  faut  que  l'ordre  soit  si  régu- 
lièrement observé  que  celui  qui  vous  donne  son  argent 


128  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  fi  71  9 

sans  intérêt  puisse  le  retrouver  toutes  les  fois  qu'il  le 
demande.  Enfin,  Monsieur,  je  vous  dirai  que,  pour 
tout  ce  que  je  trouve  de  bon  pour  le  roi  et  pour  l'État 
dans  l'établissement  de  la  banque,  je  suis  plus  solide- 
ment dans  vos  intérêts  que  ceux  à  qui  vous  avez 
fait  gagner  tant  de  millions,  dont  je  ne  veux  point  du 
tout.  » 

M.  Law  fit  de  grands  remerciements  au  maréchal 
de  Villars  et  lui  dit  qu'il  trouvoit  dans  sa  conduite 
cette  sincérité  si  rare  et  si  respectable  ;  enfin ,  il  le 
pria  de  vouloir  bien  lui  faire  l'honneur  qu'il  lui  avoit 
fait  espérer  depuis  longtemps,  qui  étoit  de  pouvoir 
lui  donner  à  dîner  et  de  vouloir  bien  y  amener  sa 
compagnie.  Le  maréchal  de  Villars  y  mena  MM.  de 
Contades,  d'Angervilliers,  de  Fontenelle  avec  plusieurs 
autres  et,  dès  ce  moment,  devint  son  ami.  Mais  cela 
ne  dura  que  trois  semaines,  pendant  lesquelles  on 
commença  à  voir  paroitre  quelques  arrêts  si  extraor- 
dinaires et  si  contraires  au  bien  public  que  le  maré- 
chal de  Villars  rompit  tout  commerce  avec  celui  qui 
en  étoit  l'auteur. 

Law  ne  se  contenta  pas  de  faire  venir  à  la  banque 
royale  tout  l'or  et  tout  l'argent  que  les  François  y  por- 
tèrent de  bonne  foi  ;  la  violence  fut  employée,  et  l'on 
défendit  de  garder  chez  soi  plus  de  cinq  cents  livres 
en  espèces,  le  surplus  exposant  ceux  chez  lesquels  on 
le  trouveroit,  non  seulement  à  le  perdre,  mais  encore 
tout  ce  qu'il  y  avoit  de  meubles  dans  leurs  maisons. 
On  alla  même  jusqu'à  promettre  les  plus  grandes 
récompenses  aux  délateurs.  Le  papier  n'étoit  pas  rare 
en  France.  Law  en  fit  pour  vingt-huit  cent  millions, 
et  l'on  remboursa  par  ce  moyen,  non  seulement  toutes 


1719]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  129 

les  rentes  sur  la  ville,  mais  aussi  toutes  les  rentes  dues 
par  les  pays  d'État  et  par  le  clergé.  Ce  fut  par  la  ruine 
de  tous  les  rentiers  que  commença  l'exécution  de  cet 
énorme  dessein  ;  et  ce  nombre  prodigieux  de  rembour- 
sements, qui  étoient  forcés,  fit  entreprendre  des  actions 
sur  la  Compagnie  des  Indes,  effet  qui  monta  si  haut 
que  dix  mille  écus  rendoient  un  million  en  papier  ;  en 
sorte  que,  par  des  filles  et  petites-filles  et  souscriptions, 
les  espérances  folles  des  dividents  et  de  tout  ce  que 
l'on  put  inventer  de  plus  monstrueux  pour  ruiner  le 
public,  on  causa  des  fortunes  plus  inconcevables  encore 
que  la  misère  de  tant  de  familles. 

Le  commerce  du  maréchal  de  Villars  avec  Law  fut 
très  court,  et,  dès  ce  moment,  il  discontinua,  non  seu- 
lement de  le  voir,  mais  parla  fortement  au  régent  sur 
tous  les  divers  malheurs  de  l'État.  Il  lui  représenta 
plus  d'une  fois  combien  il  étoit  impossible  de  se  flat- 
ter qu'il  pût  jamais  résulter  un  bien  de  la  ruine  de 
tant  de  gens  qui  ne  l'avoient  pas  méritée  et  sans  qu'il 
revint  rien  au  roi  de  tout  le  bien  qu'on  leur  faisoit 
perdre;  il  lui  mit  sous  les  yeux  la  fortune  prodigieuse 
et  contre  toute  croyance  humaine  d'une  foule  de  ban- 
queroutiers et  d'autres  également  indignes  de  ces 
immenses  faveurs  ;  l'or  et  l'argent  proscrits  dans  le 
royaume,  la  cherté  affreuse  des  vivres,  la  diminution 
des  revenus  du  roi,  tout  crédit  perdu,  le  dérangement 
du  change  avec  l'étranger,  que  tous  ces  malheurs 
avoient  plus  de  filles  et  petites-filles  que  les  actions  ; 
qu'ils  avoient  multiphé  les  vols,  les  assassinats,  et  fait 
monter  le  luxe  à  tel  point  que,  tandis  qu'on  voyoit  la 
misère  au  plus  haut  degré  et  la  France  ruinée,  il  y 
avoit  des  seigneurs  qui  foisoient  abattre  des  palais  où 
IV  *  9 


130  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1719 

le  plus  magnifique  des  rois  s'étoit  trouvé  parfaitement 
bien  logé  avec  toute  sa  cour. 

Le  régent  écoutoit  toutes  ces  représentations  avec 
bonté  ;  elle  lui  étoit  naturelle,  et  l'on  pouvoit  croire 
qu'il  étoit  séduit  par  les  apparences  d'une  utilité  pro- 
chaine qui  l'empêchoit  de  bien  connoître  l'excès  des 
malheurs  présents. 

On  n'entrera  pas  ici  dans  le  détail  de  tous  les  divers 
arrêts  dont  souvent  l'un  détruisoit  l'autre.  Toute  l'an- 
née 1719  se  passa  en  inventions,  toujours  surpre- 
nantes, mais  violentes  pour  ruiner  le  royaume  et  faire 
des  fortunes,  ridicules  par  leur  énormité,  à  plusieurs 
particuliers,  où  le  plus  ruiné,  le  plus  insensé,  le  plus 
fripon  gagnoit  cinquante ,  soixante  millions  et  plus 
encore.  On  ajoute  :  et  plus  encore,  puisqu'on  vit  des 
procès  de  quatre-vingt-quatre  millions  entre  Fargès, 
entrepreneur  de  vivres,  qui  avoit  assez  bien  servi  dans 
cet  emploi,  et  la  veuve  Ghaumont,  marchande  à  Liège. 

Cette  année  fut  aussi  employée  à  faire  à  l'Espagne 
une  guerre  également  ruineuse  et  dure  pour  les  Fran- 
çois, qui  n'attaquoient  pas  sans  répugnance  les  troupes 
et  les  places  de  l'oncle  du  roi.  Le  cardinal  Alberoni 
répandit  divers  mémoires  pour  exciter  à  la  révolte,  et 
il  fut  écouté  par  quelques  Bretons  qui  avoient  été 
maltraités.  L'Espagne,  abandonnée  à  ses  seules  forces, 
perdit  bientôt  une  partie  de  la  Sicile.  Les  troupes  du 
roi  prirent  Fontarabie  et  Saint-Sébastien  par  la  fai- 
blesse de  son  gouverneur,  cette  dernière  place  étant 
presque  imprenable  par  sa  situation.  Le  maréchal  de 
Berwick,  après  diverses  attaques  au  château,  avoit 
envoyé  le  marquis  de  Belle-Ile  représenter  à  la  cour 
que  la  prise  en  étoit  impossible.  Cependant,  elle  se 


1719]  MÉMOIRES    DE    VILLÂRS.  131 

rendit,  et  l'Espagne,  n'ayant  plus  de  ressources, 
envoya  au  régent  pour  se  soumettre  aux  conditions 
qu'elle  avoit  refusées;  et,  pour  faire  voir  la  sincérité 
de  ses  intentions,  le  cardinal  Alberoni  fut  ôté  du  minis- 
tère et  chassé.  Il  demanda  à  se  retirer  à  Gênes  par 
la  France;  on  lui  envoya  Martieux',  colonel  du  régi- 
ment des  Vaisseaux,  qui  le  prit  à  la  frontière  d'Es- 
pagne et  le  conduisit  à  Nice,  d'où  il  passa  à  Gênes.  Le 
pape,  fort  irrité  contre  le  cardinal,  entreprit  de  lui 
faire  son  procès. 

Les  Génois,  à  la  sollicitation  du  souverain  pontife, 
ne  voulurent  pas  lui  permettre  de  se  retirer  dans  leur 
ville.  Le  duc  de  Parme  paroissoit  disposé  à  le  faire 
arrêter.  Les  Génois  lui  donnèrent  une  garde,  d'abord 
pour  s'assurer  de  sa  personne,  ensuite  par  honneur, 
et  puis  lui  laissèrent  la  liberté  de  se  choisir  une  retraite 
que  l'on  ignora  longtemps,  et  qui  fut  soupçonnée  d'être 
dans  les  États  de  l'empereur,  avec  une  protection 
secrète  de  ce  prince.  Le  cardinal,  dont  le  génie  et  les 
talents  pour  le  gouvernement  se  trouvèrent  fort  au-des- 
sus de  ce  qu'on  pouvoit  attendre  d'un  petit  ecclésias- 
tique sans  naissance,  et  qui  n'avoit  eu  d'autre  occupa- 
tion, avant  que  de  s'attacher  à  M.  de  Vendôme,  que 
celle  d'être  aumônier  d'un  évêque,  rendit  de  très 
importants  services  au  roi  d'Espagne,  et  l'on  apprit 
que,  depuis  sa  disgrâce,  par  adresse  et  par  fermeté, 
il  avoit  empêché  le  roi  d'Espagne  de  s'exposer  presque 
seul  dans  l'armée  de  France,  dans  la  persuasion  où 

1.  Le  chevalier  de  Marcieu,  «  homme  fort  adroit,  fort  intelUgent 
et  fort  dans  la  main  de  l'abhé  Dubois,  »  dit  Saint-Simon,  s'ac- 
quitta très  heureusement  de  sa  mission  et  reçut  150,000  livres  du 
régent  {XVI,  358).  '  * 


132  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1719 

étoit  ce  prince  que  cette  armée  recevroit  ses  ordres 
dès  qu'il  paroîtroit.  Le  cardinal  Alberoni,  voyant  le 
soir  que  le  roi  d'Espagne  étoit  prêt  à  marcher  avec  le 
peu  de  troupes  qu'il  avoit,  donna  des  ordres  pendant 
la  nuit  pour  écarter  ce  peu  de  troupes  de  la  route 
qu'elles  dévoient  tenir.  Il  en  fut  fort  grondé  le  matin, 
et  prit  pour  un  malentendu  dans  les  ordres  de  son 
maître  ceux  qu'il  avoit  donnés  lui-même  en  grande 
connoissance  de  cause. 

Il  étoit  très  mauvais  courtisan,  disputant  contre  son 
maître  et  la  reine  d'Espagne  en  beaucoup  d'occasions, 
surtout  sur  les  constructions  de  Saint-Idelfonce,  disant 
à  la  reine  d'Espagne,  qui  lui  demandoit  avec  vivacité 
des  fonds  pour  la  construction  de  ce  bâtiment,  qu'elle 
avoit  grande  envie  de  n'être  que  comtesse  de  Saint- 
Idelfonce,  prévoyant  le  dessein  que  le  roi  d'Espagne 
prendroit  d'abdiquer,  ce  qui,  en  effet,  arriva  peu  de 
temps  après. 

Comme  nous  ne  voulons  parler  que  de  ce  qui  regarde 
le  maréchal  de  Villars,  nous  ne  dirons  rien  ici  d'autres 
événements  importants  ou  dans  lesquels  il  n'a  point 
eu  de  part. 

L'année  1719  ne  lui  laissa  d'attention  que  pour  le 
rétablissement  d'une  santé  très  altérée  ;  son  estomac 
étoit  totalement  dérangé  et  son  sang  tellement  détruit 
que,  s'étant  formé  une  tumeur  que  l'on  fut  obligé  d'ou- 
vrir, cette  plaie,  après  avoir  suppuré  deux  mois,  il  se 
trouva,  lorsqu'on  la  croy oit  guérie,  qu'elle  avoit  attaqué 
l'os  et  qu'il  étoit  entièrement  carié.  Maréchal,  premier 
chirurgien,  et  LeDran,  très  habile,  qui  tous  deux  avoient 
pris  soin  de  la  dernière  blessure  du  maréchal  de  Vil- 
lars, étoient  tous  deux  d'avis  différents.  Le  Dran  vou- 


1719]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  133 

loit  agir  suivant  les  règles  de  la  chirurgie,  qui  étoient 
de  découvrir  Tos  et  de  brûler  la  carie.  ^laréchal  crut 
({ue  le  maréchal  de  Villars,  encore  trop  faible,  n'étoit 
pas  en  état  de  soutenir  une  si  violente  opération,  et 
décida  qu'il  falloit  attendre  que  sa  santé,  qui  commen- 
çoit  à  se  rétablir,  permit,  si  la  nature  ne  se  rétablis- 
soit  pas,  d'agir  suivant  les  règles  de  la  chirurgie. 
Cependant,  on  lui  fit  prendre  des  eaux  de  Forge,  qui  ne 
réussirent  point,  et  il  se  détermina  au  remède  de  Garus, 
qui  fut  spécifique  à  tel  point  que  non  seulement  il  lui 
rétablit  l'estomac,  mais  encore  le  sang,  et  qu'au  bout 
de  quatre  ou  cinq  mois  sa  plaie  fut  entièrement  guérie. 
Sur  la  fin  d'avTil  1719,  le  duc  de  Richelieu  fut 
arrêté  pour  un  commerce  avec  le  cardinal  Alberoni. 
Ce  jeune  homme,  de  beaucoup  d'esprit  et  de  la  figure 
la  plus  aimable,  avoit,  les  deux  dernières  campagnes, 
servi  d'aide  de  camp  au  maréchal  de  Yillars,  auquel 
M™®  de  Maintenon  l'avoit  fort  recommandé,  et  le 
maréchal  lui  avoit  même  donné  la  commission  d'ap- 
porter au  roi  la  nouvelle  de  la  reddition  des  châteaux 
de  Fribourg.  Ce  jeune  seigneur  avoit  continué  à  mar- 
quer beaucoup  d'amitié  au  maréchal,  qui  fut  très  affligé 
d'une  pareille  aventure.  Personne,  en  effet,  n'étoit  entré 
dans  le  monde  avec  plus  d'éclat  et  n'avoit  fait  si  jeune 
plus  de  bruit  parmi  les  dames.  Son  père  le  fit  mettre 
à  la  Bastille  assez  mal  à  propos  .  il  en  sortit  pour  faire 
la  campagne  de  Denain  avec  le  maréchal  de  Villars.  Il 
montra  beaucoup  d'ardeur  et  de  courage,  et  se  dis- 
tingua dans  la  dernière  campagne  de  la  guerre,  dont 
les  principales  actions  furent  les  sièges  de  Landau 
et  de  Fribourg.  Peu  de  temps  après  la  mort  du  roi,  il 
prit  querelle,  à  un  bal,  avec  le  marquis  de  Gassé;  ils 


134  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1719 

se  battirent  :  il  fut  interrogé,  jugé  et  absous  en  peu  de 
temps.  Il  avoit  enfin  toutes  les  qualités  les  plus  propres 
à  plaire  aux  dames  ;  fort  coquet,  peu  fidèle,  et  l'on  n'a 
point  vu  de  jeune  homme  faire  plus  de  conquêtes,  et 
plus  distinguées.  Outre  cela,  il  jouoit  un  très  gros  jeu, 
et  il  est  difficile  de  comprendre  comment,  avec  tant 
d'occupations,  il  eut  le  temps  et  le  goût  d'entrer  dans 
des  intelligences  avec  les  ennemis  de  l'État.  Cependant 
elles  furent  découvertes.  Le  cardinal  Alberoni  lui 
envoya  imprudemment  un  officier,  avec  une  lettre  de 
créance  à  son  adresse.  L'officier  fut  arrêté,  et  la  lettre, 
envoyée  à  la  cour,  lui  fut  rendue  par  un  homme  aposté, 
auquel  il  en  dit  assez  pour  être  très  justement  arrêté. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  véritablement  affligé  de 
cette  aventure.  Il  en  parla  au  régent,  qui  lui  dit  :  «  On 
en  apprend  plus  qu'on  en  veut  savoir.  »  Le  duc  de 
Richelieu  fut  mis  d'abord  dans  une  manière  de  cachot. 
Le  garde  des  sceaux,  qui  s'étoit  chargé  assez  mal  à 
propos  des  informations  de  tous  les  prisonniers,  lui  en 
fit  de  très  embarrassantes,  auxquelles  on  prétendit, 
dans  ce  temps-là,  qu'il  avoit  répondu  avec  beaucoup 
d'esprit.  Enfin,  après  quelques  mois,  les  dames  le 
tirèrent  de  cette  fâcheuse  affaire,  surtout  une  princesse, 
qui  refusa  de  se  marier  si  la  liberté  du  duc  ne  précé- 
doit;  et  il  sortit  de  prison.  On  le  mena  d'abord  à  Gon- 
flans,  chez  le  cardinal  de  Noailles,  ensuite  à  Saint-Ger- 
main, suivi  d'un  officier  qui  avoit  ordre  de  ne  point 
le  quitter,  et  peu  après  on  lui  donna  une  entière  liberté. 

M"^  de  Montauban  sortit  aussi  de  la  Bastille.  Gomme 
ses  prétendus  commerces  avec  le  cardinal  de  Polignac 
et  ses  lettres  avoient  fait  beaucoup  de  bruit,  elle  ne 
voulut  pas  les  reprendre,  et  déclara  qu'elle  ne  vouloit 


M\9]  MÉMOraES   DE   VILLARS.  135 

ni  les  recevoir  ni  les  ouvrir  qu'en  présence  de  témoins 
qui  pussent  justifier  s'il  y  avoit  quelque  fondement  à 
tout  ce  que  la  malignité  du  monde  avoit  publié  contre 
elle. 

La  duchesse  du  Maine  avoit  déjà  obtenu  de  sortir 
du  château  de  Dijon,  où  elle  étoit  certainement  fort 
mal.  On  l'avoit  menée  dans  la  citadelle  de  Chàlons, 
d'où  il  lui  fut  permis,  quelques  jours  après,  d'aller 
dans  une  maison  de  campagne  près  de  là,  et  enfin  de 
venir  dans  le  château  de  Chamlay.  Le  duc  du  Maine  eut 
aussi  la  liberté  de  sortir  du  château  de  Doulens  pour 
chasser,  et,  avant  la  fin  de  l'année,  l'un  et  l'autre  furent 
mis  en  liberté,  le  duc  du  Maine  pour  demeurer  dans 
le  château  de  Glagny,  près  Versailles,  et  la  duchesse  à 
Sceaux.  Le  chevalier  de  la  Billarderie,  qui  avoit  été 
chargé  de  la  garder,  apporta  au  régent  une  lettre  très 
longue  de  cette  princesse,  dans  laquelle  elle  rendit  un 
compte  très  fidèle  de  toute  sa  conduite,  et  même  de  ses 
sentiments.  Cette  lettre  de  voit  être  secrète  ;  cepen- 
dant elle  fut  lue  tout  entière  au  conseil  de  régence. 

Le  duc  d'Orléans  avoit  grand  intérêt  de  faire  voir 
les  raisons  qu'il  avoit  eues  de  la  faire  arrêter;  quant 
au  duc  du  Maine,  il  fut  reconnu  très  manifestement 
qu'il  n'avoit  eu  de  part  à  rien.  Gomme  les  conditions 
de  la  duchesse  du  Maine,  en  faisant  son  aveu,  avoient 
été  d'obtenir  son  entière  liberté  et  celle  de  tous  ceux 
auxquels  elle  l'avoit  fait  perdre,  Malezieux  le  père  sor- 
tit de  la  Bastille.  Le  fils  avoit  déjà  été  mis  en  liberté, 
aussi  bien  que  Gavandun  et  l'avocat  général  du  parle- 
ment de  Toulouse  et  tous  les  domestiques. 

M"^  de  Launay  fut  retenue  à  la  Bastille,  et  montra 
beaucoup  de  fermeté  ;  car,  bien  qu'on  l'assurât  que  la 


136  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

duchesse  du  Maine  avoit  tout  déclaré,  on  ne  put  tirer 
d'elle  aucune  sorte  d'aveu.  Le  comte  de  Laval ^  demeura 
aussi  à  la  Bastille.  Son  commerce  avec  la  duchesse  du 
Maine  avoit  été  déclaré  par  elle,  et  on  le  retint  pour  en 
tirer  davantage.  G'étoit  un  homme  d'une  grande  con- 
dition et  d'un  grand  courage;  il  avoit  servi  sous  le 
maréchal  de  Villars  avec  distinction,  surtout  au  siège 
de  Fribourg  :  il  avoit  lieu  d'être  content  du  régent, 
dont  il  avoit  obtenu  une  pension  de  six  mille  livres  ; 
mais  son  esprit  inquiet  le  fît  entrer  dans  ces  intrigues, 
et  il  fut  retenu  à  la  Bastille  longtemps  après  que  les 
autres  eurent  été  mis  en  liberté. 

1720.  Pendant  ce  temps-là,  on  suivit  les  affaires  de 
Bretagne,  où  l'on  avoit  envoyé  une  chambre  de  jus- 
tice, à  la  tête  de  laquelle  étoit  M.  de  Chàteauneuf,  qui 
avoit  été  ambassadeur  à  Gonstantinople,  ensuite  à  La 
Haye,  et  depuis  conseiller  d'État.  G'étoit  un  homme 
d'esprit,  et  qui  avoit  très  bien  servi  dans  ces  divers 
emplois.  Les  Bretons  se  trouvèrent  convaincus  d'avoir 
reçu  de  l'argent  d'Espagne,  en  sorte  que  quatre  gen- 
tilshommes^ furent  condamnés  et  exécutés  dans  le 
château  de  Nantes;  et  seize,  qui  s'étoient  sauvés  en 
Espagne,  furent  condamnés  par  contumace.  Gette  exé- 
cution faite,  toute  la  chambre  de  justice  eut  ordre  de 
revenir  à  Paris  sans  être  séparée;  mais,  comme  depuis 
on  ne  trouva  matière  à  aucune  autre  poursuite,  il  n'en 
fut  plus  question. 

Gependant  les  projets  de  Law  menaçoient  le  royaume 

1.  Guy- André  de  Laval,  dit  la  Mentonnière,  dont  Saint-Simon 
raille  les  prétentions. 

2.  Poncalet,  Talhoùet,  Montlouis  et  Goëdic  furent  décapités 
le  26  mars  1720. 


1720]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  137 

d'une  ruine  prochaine  :  les  rentiers  étoient  perdus; 
l'argent  étoit  sorti  de  France,  où  il  ne  restoit  que  du 
papier,  et  on  comptoit  qu'en  billets  de  banque  ou  en 
actions  il  y  en  avoit  pour  près  de  huit  milliards. 

Law  crut  remédier  à  ce  désordre  par  un  arrêt  du 
21  mai  de  l'année  1720,  qui  l'aisoit  tout  d'un  coup 
perdre  la  moitié  aux  billets  de  banque.  Sur  cela,  tout 
Paris  s'émut,  le  parlement  s'assembla  et  résolut  d'aller 
en  corps  à  pied  demander  justice  au  roi.  Il  envoya 
une  députation  au  régent,  et  plusieurs  affidés  de  ce 
prince,  aussi  bien  que  diverses  lettres  anonymes,  lui 
firent  connoître  qu'on  ne  pouvoit  soutenir  ce  terrible 
arrêt,  qui  effectivement  fut  révoqué. 

M.  le  Duc  revint  de  Chantilly,  et  se  fit  honneur  de  ce 
changement.  Le  premier  président  du  parlement  ren- 
dit compte  au  maréchal  de  Villars,  qui  étoit  dans  son 
château,  par  une  lettre  très  honnête,  de  toute  la  con- 
duite du  Parlement,  et  de  la  sienne  en  particulier. 
L'abbé  Dubois  y  ayant  déterminé  le  régent,  Law  fut 
arrêté,  c'est-à-dire  qu'on  lui  donna  un  major  des 
gardes  suisses,  avec  un  détachement  dans  sa  maison. 
Le  garde  des  sceaux  d'Argenson,  qui  le  poussoit,  le 
crut  perdu,  et  on  a  prétendu  qu'il  l'étoit  en  effet,  si  l'on 
eût  profité  des  premiers  moments  de  l'étonnement  du 
régent  ;  mais  on  crut  que  beaucoup  d'argent  répandu  à 
propos  avoit  sauvé  Law,  qui  se  démit  seulement  de  la 
charge  de  contrôleur  général .  M.  d'Argenson  fut  chargé, 
comme  il  l'avoit  été  précédemment,  de  l'administration 
des  finances  :  il  en  distribua  les  détails  à  MM.  Desforts^, 


1.  Michel-Robert  Le  Peletier  des  Forts,  qui   fut   contrôleur 
général. 


138  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1720 

de  La  Houssaye,  Fagon  et  d'Ormesson.  Cette  régie  ne 
fut  pas  longue,  et  le  régent  prit  la  résolution  de  rap- 
peler le  chancelier  d'Aguesseau.  On  crut  que  Law, 
regardant  le  garde  des  sceaux  comme  son  ennemi 
déclaré,  contribuoit  à  faire  rappeler  le  chancelier,  qu'il 
avoit  fait  ôter  de  place  en  même  temps  que  le  duc  de 
Noailles. 

Le  régent  envoya  dire  par  l'abbé  Dubois  au  garde 
des  sceaux  qu'il  rappeloit  le  chancelier,  mais  qu'il 
vouloit  absolument  qu'il  gardât  les  sceaux.  D'Argenson, 
malgré  cette  instance,  les  rapporta  le  jour  même,  et 
ne  put  jamais  être  ébranlé  de  la  ferme  résolution  qu'il 
avoit  prise  de  se  retirer.  Il  alla  s'enfermer  dans  le  cou- 
vent de  la  Madeleine.  Il  avoit  une  amitié  des  plus  fortes 
pour  M""^  de  Vilmont,  qui  en  étoit  prieure,  et,  quoiqu'il 
fût  un  peu  contre  la  bienséance  qu'un  garde  des  sceaux 
allât  s'enfermer  deux  jours  de  la  semaine  dans  un  cou- 
vent de  filles,  sa  passion  l'avoit  emporté  sur  toutes  les 
considérations.  Peut-être  qu'il  n'y  avoit  aucun  com- 
merce de  galanterie  ;  mais  enfin  la  prieure  avoit  été 
très  belle,  elle  l'étoit  encore  et  avoit  beaucoup  d'esprit. 
Quoi  qu'il  en  soit,  ils  s'étoient  mis  tous  deux  au-dessus 
des  raisonnements  du  public,  assurés  l'un  et  l'autre 
que,  quelque  chose  qu'on  en  pût  penser,  ils  n'en  se- 
roient  pas  plus  mal  avec  le  régent. 

Law  alla  à  Fresnes  avec  une  lettre  du  régent  pour  le 
chancelier.  Les  amis  de  celui-ci  ont  toujours  cru  qu'il 
ne  prit  dans  ce  voyage  aucune  liaison  avec  Law  :  la 
suite  même  l'a  fait  voir,  et  l'on  doit  cette  justice  à  un 
homme  qui  a  bonne  réputation  de  ne  le  pas  soup- 
çonner légèrement.  Il  répondit  à  la  première  lettre 
et  attendit  un  second  ordre,  après  lequel  il  se  rendit 


1720]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  139 

auprès  du  régent,  qui  lui  remit  les  sceaux  que  d'Ar- 
genson  lui  avoit  rapportés. 

Le  public  impatient  vouloit  qu'à  son  arrivée  il  fît 
éloigner  Law;  mais  le  maréchal  de  Villars  l'excusoit 
sur  cette  lenteur  apparente,  et  disoit  qu'on  devoit  lais- 
ser au  chancelier  le  temps  de  connoitre  par  lui-même 
la  ruine  affreuse  où  cet  homme  avoit  plongé  le  royaume. 
On  vouloit  aussi  que,  dans  les  premiers  moments,  il 
chassât  ce  camp  d'agioteurs  établi  dans  la  place  Ven- 
dôme et  assemblé  sous  ses  fenêtres.  Le  maréchal 
l'excusa  encore  sur  cela,  persuadé  qu'un  ministre 
qui  revient  en  grâce  doit  commencer  par  examiner  la 
mesure  de  crédit  qu'il  pourra  avoir  et  l'utilité  qu'il 
peut  procurer;  qu'il  doit  être  attentif  à  ne  montrer 
aucune  chaleur,  et  qu'ainsi  le  chancelier  n'avoit  rien  à 
faire  qu'à  temporiser  et  attendre  le  moment  de  faire 
sentir  au  régent  combien  il  importoit  de  retirer  sa 
confiance  de  cet  homme ,  qui  en  étoit  indigne ,  et 
cependant  qui  paroissoit  l'avoir  entière.  Malgré  ces 
raisons,  le  public  se  déchaîna  contre  le  chancelier, 
sur  ce  qu'il  n'agissoit  pas  vivement  contre  Law,  et 
le  François  abattu  se  consoloit  par  des  pasquinades 
et  des  chansons.  Pendant  que  l'on  voyoit  la  ruine  de 
l'État,  il  convenoit  à  ceux  qui  la  procuroient  de  ne 
trouver  aucune  sorte  d'obstacles  à  leurs  pernicieux 
desseins. 

On  envoyoit  au  parlement  divers  édits  qu'il  refusoit 
toujours  d'enregistrer  avec  une  fermeté  respectable. 
On  s'étoit  contenté  depuis  deux  ans  de  l'édit  qui  décla- 
roit  registre  tout  ce  qui  seroit  envoyé  au  parlement 
huit  jours  après  l'avoir  remis  aux  gens  du  roi.  Mais 
cela  ne  suffisoit  pas  à  Law  ni  à  sa  cabale  :  elle  vouloit 


140  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

la  perte  du  parlement,  et  le  6  août' ,  après  avoir  envoyé 
dès  cinq  heures  du  matin  des  lettres  de  cachet  à  tous 
les  membres  du  parlement  qui  le  transféroient  à  Pon- 
toise,  le  régent  en  fit  lire  la  déclaration  au  conseil  de 
régence.  On  prit  quelques  précautions  contre  les  mou- 
vements que  pouvoit  exciter  une  telle  résolution  ;  on 
fit  doubler  les  gardes  du  corps  ;  le  régiment  des  gardes 
eut  ordre  de  prendre  les  armes  ;  toutes  les  compagnies 
s'assemblèrent  devant  le  logis  de  leurs  capitaines, 
prêtes  à  marcher  où  l'on  jugeroit  à  propos.  La  décla- 
ration fut  lue  après  l'ordre  exécuté  et  après  toutes  les 
lettres  de  cachet  portées  par  les  mousquetaires  du  roi, 
auxquels  on  donnoit  par  là  d'assez  honteuses  commis- 
sions. 

Gomme  il  n'étoit  pas  question  de  délibérer  sur  une 
résolution  prise  et  exécutée,  le  chancelier  parut  fort 
abattu  et  refusa  de  sceller  la  déclaration.  Il  rapporta 
les  sceaux  au  régent,  qui  la  fit  sceller  devant  lui  ;  mais, 
comme  le  chancelier  reprit  les  sceaux  l'instant  d'après, 
le  public  commença  à  rabattre  de  son  estime  pour  lui. 
Le  maréchal  de  Villars,  sans  avoir  aucune  liaison  par- 
ticulière avec  lui,  le  soutenoit  cependant,  parce  qu'il 
vouloit  penser  qu'un  homme  vertueux  doit  demeurer 
en  place  tant  qu'il  peut  espérer  d'empêcher  une  partie 
du  mal  et  de  procurer  quelque  bien.  Cependant  le 
parlement  ne  voulut  savoir  aucun  gré  au  chancelier  de 
ces  sceaux  rapportés  et  repris,  et  appeloit  ouvertement 
cette  conduite  une  comédie  ;  mais  la  suite  fit  voir  le 
contraire. 


1.  La  date  adoptée  pour  l'exil  du  parlement  à  Pontoise  est  le 
21  juillet  1720. 


1720]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  141 

Law  étoit  fort  attaqué  :  cependant  son  parti,  à  la 
tête  duquel  étoient  M.  le  Due,  M™®  la  Duchesse  et  de 
puissants  Mississipiens,  étoit  soutenu  avec  ardeur,  et 
le  régent  se  laissoit  entraîner  à  leur  vivacité.  M.  le 
chancelier,  M.  Desforts,  qui  avoit  l'emploi  de  premier 
commissaire  des  finances  (car  l'on  changea  souvent  et 
l'administration  des  finances  et  le  nom  des  emplois), 
le  chanceher,  dis-je,  Desforts  et  Le  Blanc  s'unirent 
contre  Law;  leurs  efforts  furent  vains,  et  peu  s'en  fal- 
lut qu'ils  ne  fussent  ôtés  eux-mêmes. 

Tous  les  jours  on  voyoit  paroîlre  des  arrêts  qui  se 
contredisoient ;  on  défendit  les  pierreries,  et  Law, 
étant  au  conseil,  dit  tout  haut  qu'en  moins  de  trois 
mois  il  feroit  rentrer  par  cette  défense  plus  de  soixante 
millions  dans  le  royaume.  Le  maréchal  de  Villars  prit 
la  parole  et,  s'adressant  au  régent,  il  lui  dit  que,  sur 
la  fin  du  dernier  règne,  dans  des  temps  où  l'on  crai- 
gnoit  des  diminutions  de  monnoies,  quantité  de  gens 
avoient  acheté  des  pierreries  ;  que  c'étoit  alors  la  même 
crainte  de  la  destinée  du  papier  qui  obhgeoit  tous  les 
nouveaux  riches  à  réaliser;  que,  par  exemple,  un 
nommé  Saint-Germain,  mauvais  peintre  d'Aix,  qui 
avoit  gagné  près  de  quarante  millions,  avoit  fait  voir  la 
veille  dix-neuf  diamants  de  plus  de  cent  mille  francs 
chacun  à  des  présidents  du  parlement  d'Aix  qui  avoient 
mangé  chez  lui,  et  qui  le  lui  avoient  rapporté.  «  Croyez- 
vous,  »  dit  là-dessus  le  maréchal  à  Law,  «  que  Saint- 
Germain  vous  rende  ses  pierreries?  »  Cependant,  trois 
mois  après  en  avoir  défendu  l'usage,  il  fut  permis  d'en 
porter  comme  auparavant. 

L'embarras  pour  Law  étoit  le  paiement  des  troupes, 
dont  on  pouvoit  craindre  le  murmure  et  quelque  chose 


142  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1720 

de  plus.  H  s'engagea  donc  à  fournir  dix  millions  par 
mois,  et,  peu  de  jours  après,  on  lui  donna  toute  liberté 
d'augmenter  les  monnoies,  ce  qui  lui  fit  promettre 
cinq  millions  de  plus  pour  les  quatre  premiers  mois. 

Il  n'y  avoit  alors  sortes  d'exactions  que  ne  fissent  les 
usuriers,  et  le  discrédit  du  papier  étoit  tel,  que  les  bil- 
lets de  cent  francs  n'en  valoient  que  quinze  en  espèces, 
lesquelles  même  étoient  des  deux  tiers  au-dessus  de 
leur  valeur  intrinsèque,  en  sorte  que  le  billet  de  cent 
francs  n'en  valoit  que  cinq  de  bonne  monnoie.  On  peut 
juger  par  là  des  profits  immenses  que  faisoient  la 
Compagnie  des  Indes  et  les  commis,  tous  agioteurs. 
On  crut  satisfaire  le  public  en  défendant  les  boutiques 
de  l'hôtel  de  Soissons,  où  le  papier  se  négocioit,  et 
l'on  nomma  soixante  agents  de  change  ;  mais  ce  com- 
merce infâme  et  pernicieux  n'en  continua  pas  moins. 
Les  cabales  pour  soutenir  Law  étoient  vives;  ceux 
dont  il  avoit  procuré  les  fortunes  immenses  n'espé- 
rèrent les  soutenir  que  par  lui;  on  mettoit  tout  en 
usage  pour  le  conserver  en  place,  et,  comme  les  fri- 
pons sont  autant  actifs  et  insolents  que  les  gens  de 
bien  sont  modestes,  ils  avoient  toujours  le  dessus. 

Les  finances,  depuis  la  mort  du  roi,  étoient  au 
sixième  administrateur.  M.  Desmarets  fut  ôté  dans  le 
commencement  de  la  régence,  et  l'on  perdit  en  lui  la 
meilleure  tète  et  la  plus  capable  de  les  gouverner.  Elles 
furent  données  ensuite  au  duc  de  Noailles;  après  lui, 
M.  d'Argenson  en  fut  chargé  sans  titre.  Law  eut  celui 
de  contrôleur  général,  après  avoir  été  à  Melun  faire 
abjuration  de  l'apparence  d'une  religion  qu'il  ne  pro- 
fessoit  guère;  mais  on  savoit  seulement  qu'il  n'étoit  pas 
catholique.  Après  l'arrêt  du  211  mai,  qui  pensa  causer 


1720]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  143 

une  révolte  dans  Paris,  on  lui  ôta  cette  charge.  M.  d'Ar- 
genson  en  reprit  les  fonctions  sans  titre  comme  la 
première  fois,  et  Law  conservant  toujours  la  première 
confiance  dans  l'esprit  du  régent.  Les  finances  furent 
données  à  M.  Desforts,  prenant  le  titre  de  premier 
commissaire,  et  à  deux  autres  commissaires  qui  lui 
furent  joints,  savoir  MM.  d'Orraesson  et  de  Gaurnont, 
tous  deux  maîtres  des  requêtes. 

Les  quatre  frères  Paris  avoient  été  éloignés  ' .  C'étoient 
des  gens  très  versés  dans  l'administration  des  finances. 
Ils  avoient  été  chargés  de  la  régie  des  recettes  générales 
et  des  fermes;  ils  avoient  offert  de  donner  quinze  mil- 
lions par  mois.  Quelle  ressource  et  quelle  puissance 
dans  ce  royaume  que  l'on  disoit  épuisé  !  Après  la  mort 
du  feu  roi,  il  étoit  assurément  très  facile  d'y  établir 
l'ordre  et  l'abondance,  si  l'on  avoit  bien  voulu  ne  pas 
suivre  l'abominable  administration  de  Law,  qui,  abu- 
sant de  la  bonté  du  régent  pour  le  tromper,  trouva  le 
pernicieux  moyen  de  ruiner  tout  à  la  fois  et  le  roi  et 
l'État. 

Cependant  la  misère  augmentoit  et  le  paiement 
des  troupes  devenoit  incertain.  Le  Blanc,  secrétaire 
d'État  de  la  guerre,  le  chancelier  et  Desforts  s'unirent 
pour  faire  connoitre  au  régent  la  ruine  infaillible  de 
l'État.  On  crut  qu'à  ce  coup  Law  seroit  perdu,  mais 
M.  le  Duc  et  M"'^  la  Duchesse  le  soutinrent.  Il  assura, 
comme  nous  l'avons  dit,  qu'il  donneroit  dix  mil- 
lions par  mois,  et,  peu  de  jours  après,  il  en  promit 
cinq  d'augmentation  durant  les  quatre  premiers  mois. 
On  lui  laissa  tous  les  profits  des  monnoies,  et  ces  pro- 

1.  Voir,  sur  leur  origine  et  leur  habileté,  Saint-Simon,  XVII,  16. 


144  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

fits  étoient  immenses  par  les  refontes  continuelles  et 
par  le  prix  excessif  auquel  on  fit  monter  les  espèces. 
Les  louis  d'or  furent  mis  à  cinquante-quatre  livres  et 
dévoient  être  réduits  à  trente-six  livres  le  premier  de 
l'année  1 721 ,  ces  diminutions  étant  toujours  annoncées 
pour  ôter  aux  particuliers  l'envie  de  conserver  l'argent. 
Mais  toutes  les  friponneries  précédentes  avoient  épuisé 
la  confiance  et  réveillé  l'attention  de  chacun  sur  ses 
véritables  intérêts.  Ceux  qui  avoient  réalisé  leurs  bil- 
lets en  or  le  cachoient  ou  l'envoyoient  dans  les  pays 
étrangers,  et  l'espèce  devenoit  tous  les  jours  plus  rare. 

Cependant  l'affaire  de  la  constitution  occupoit  le 
régent,  pressé  surtout  par  les  vives  sollicitations  de 
l'abbé  Dubois  fait  archevêque  de  Cambrai .  Comme  il 
désiroit  passionnément  de  devenir  cardinal,  il  n'oublioit 
rien  pour  contenter  le  pape. 

Les  patentes  pour  la  déclaration,  enregistrées  au 
grand  conseil,  ne  déterminèrent  pas  le  cardinal  de 
Noailles  à  publier  son  mandement.  11  avoit  stipulé  qu'il 
ne  le  donneroit  que  lorsque  le  parlement  auroit  enre- 
gistré. Cet  enregistrement  n'avoit  point  été  refusé 
entièrement,  et  messieurs  du  parlement  prétendoient 
que,  si  le  marquis  de  La  Vrillière  se  fût  moins  pressé 
lorsqu'il  porta  à  Pontoise  l'ordre  d'enregistrer,  l'enre- 
gistrement auroit  été  fait,  et  seulement  avec  quelque 
modification.  Mais  enfin,  les  difficultés  mutuelles  du 
parlement  et  du  cardinal  de  Noailles  donnèrent  lieu 
aux  ennemis  de  l'un  et  de  l'autre  de  faire  entendre  au 
régent  qu'il  y  avoit  une  secrète  intelligence  entre  eux. 
Toute  la  cabale  de  Law,  ennemie  déclarée  du  parle- 
ment, s'unit,  et  sa  perte  fut  résolue  le d'octobre. 

Entrant  au  conseil  le  21  octobre,  le  maréchal  de  Vil- 


1720]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  145 

lars  fut  averti  par  le  maréchal  de  Villeroy  que  l'on 
devoit  prendre  une  résolution  violente  contre  le  parle- 
ment. Pendant  le  conseil,  on  apporta  une  lettre  du 
premier  président,  qui  avoit  été  chargé  par  le  régent 
de  porter  le  cardinal  de  Noailles  à  donner  son  mande- 
ment, et  elle  portoit  le  refus  de  ce  prélat.  Lorsque  le 
conseil  se  leva,  le  maréchal  de  Villars  demanda  au 
chancelier  s'il  y  avoit  quelque  chose  sur  le  parlement, 
et  il  lui  répondit  :  «  Je  le  crois.  »  Tous  deux  suivirent 
le  régent,  qui  parla  en  sortant  au  secrétaire  du  premier 
président,  qui  avoit  apporté  la  lettre  et  qui,  après  avoir 
paru  vouloir  sortir,  rentra  dans  la  chambre  du  conseil 
et  dit  un  mot  à  l'archevêque  de  Cambray  et  au  chance- 
lier. Celui-ci  demanda  au  régent  permission  de  le  suivre 
au  Palais-Royal,  mais  ce  prince  lui  ordonna  seulement 
de  revenir  le  lendemain  à  neuf  heures  du  matin.  En 
même  temps,  il  chargea  le  marquis  de  La  Vrillière 
d'exécuter  ce  qui  lui  avoit  été  ordonné.  C'étoit  d'en- 
voyer des  lettres  de  cachet  à  tous  les  mernbres  du  par- 
lement, pour  le  transférer  à  Blois,  sans  en  dire  un  mot 
au  chancelier,  qui  cependant  alla  chez  le  régent  à  neuf 
heures  du  matin,  ainsi  qu'il  lui  avoit  dit  la  veille.  Avant 
que  d'y  arriver,  il  apprit  par  le  public  ce  qui  regardoit 
le  parlement.  Il  entra  dans  la  chambre  du  régent  et 
trouva  sur  sa  table  une  déclaration  pour  la  translation 
du  parlement,  qui  devoit  être  signée  et  scellée  par  lui. 
Il  refusa  de  le  faire  et  demanda  à  se  retirer.  Le  régent 
se  contenta  de  lui  répondre  qu'il  y  songeât  encore 
une  fois.  De  tout  ce  qu'on  ne  savoit  que  confusément  le 
soir  du  [25  octobre] ,  le  maréchal  de  Villars  en  fut  informé 
dès  le  matin  [du  26].  Il  envoya  sur-le-champ  un  gen- 
tilhomme au  premier  président  lui  demander  une  heure 
IV  10 


146  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

pour  l'entretenir  dans  la  journée,  et  le  rendez-vous 
fut  à  six  heures  du  soir. 

Le  maréchal  de  Villars  regarda  le  malheur  de  n'avoir 
plus  de  parlement  comme  le  plus  grand  qui  pouvoit 
arriver  au  royaume  ;  car  son  éloignement  à  Blois  étoit 
le  second  degré  de  sa  perte,  comme  le  premier  avoit 
été  de  l'envoyer  à  Pontoise.  Ses  ennemis  n'en  vouloient 
pas  demeurer  là,  et  le  chancelier  dit  le  matin  au 
maréchal  de  Villars  que  la  perte  entière  du  parlement 
étoit  prochaine  ;  ce  qui  le  déterminoit  à  persister  dans 
la  résolution  où  il  étoit  de  se  retirer. 

Enfin,  l'état  violent  où  l'on  étoit,  et  les  malheurs 
que  l'on  en  pouvoit  craindre,  portèrent  le  maréchal 
de  Villars  à  ne  laisser  rien  d'intenté  pour  mettre 
quelque  obstacle  aux  desseins  de  ceux  qui  travailloient 
si  vivement  à  la  perte  du  royaume.  Il  trouva  le  pre- 
mier président  avec  M.  de  Blancménil,  avocat  général  : 
tous  deux  le  pressèrent  d'aller  sur-le-champ  chez  le 
cardinal  de  Noailles.  Il  y  alla,  et  lui  parla  fortement 
sur  tous  les  malheurs  qui  menaçoient  le  parlement, 
et  qui  retomboient  sur  le  cardinal  lui-même;  le  régent 
ayant  déclaré  tout  haut  que  le  dernier  devoit  lui  être 
attribué,  puisque  son  obstination  à  refuser  son  man- 
dement en  étoit  l'unique  cause.  Le  cardinal  lui  parut 
disposé  à  se  prêter  tant  qu'il  pourroit  pour  faire  chan- 
ger les  résolutions  prises,  et  lui  en  donna  parole.  Le 
maréchal  de  Villars  retourna  sur-le-champ  apprendre 
au  premier  président  ce  que  le  cardinal  lui  avoit  dit 
et  le  premier  président  parut  très  satisfait.  Le  maré- 
chal de  Villars  voulut  encore  rendre  compte  dès  le 
soir  au  régent  de  ces  dispositions  favorables,  mais  il 
étoit  retiré  et  le  jour  d'après  il  alla  fort  matin  pour 


1720]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  147 

lui  parler.  Il  le  trouva  dans  son  carrosse  dans  la  rue 
Saint-Honoré,  allant  passer  la  journée  à  la  campagne. 
Le  maréchal  de  Yillars  ne  balança  pas  à  arrêter  le 
carrosse  du  régent,  parce  qu'il  ne  falloit  pas  perdre 
une  journée  si  importante,  et  que  ce  prince,  une  fois 
sorti,  n'étoit  plus  visible  le  reste  du  jour.  Il  monta 
dans  son  carrosse  et  commença  par  lui  demander 
pardon  de  la  liberté  qu'il  prenoit,  puis  il  ajouta  a  qu'il 
croyoit  lui  faire  plaisir  en  lui  apprenant  que  le  cardi- 
nal de  Noailles  étoit  dans  de  très  bonnes  dispositions  ; 
qu'il  se  tlattoit  même  de  lui  rendre  un  grand  service 
en  lui  donnant  quelque  moyen  de  ne  pas  exécuter  une 
aussi  violente  résolution  que  celle  qu'il  avoit  déclai^ée 
contre  le  parlement  ;  qu'il  étoit  persuadé  que  ses  véri- 
tables serviteurs  ne  pourroient  jamais  lui  marquer  leur 
zèle  dans  une  occasion  plus  importante,  qu'en  lui 
évitant  des  sévérités  dangereuses  ;  que  c'en  étoit  une 
bien  dure  de  chasser  de  Paris  le  parlement,  qu'il  avoit 
ruiné,  et  de  le  forcer  d'aller  en  demandant  l'aumône 
de  Pontoise  à  Blois.  »  Le  régent  répondit  :  «  Je  leur 
ferai  donner  de  l'argent.  »  —  Et  le  maréchal  répliqua  : 
a  Quels  secours  pouvez-vous  donner  à  tant  de  familles 
considérables  qui  ont  perdu  presque  tout  leur  bien, 
dans  des  temps  où  les  plus  riches  ne  peuvent  pas  trou- 
ver une  pistole  à  emprunter?  M.  de  Vendôme  même, 
qui  a  tout  gagné  dans  ce  Mississipi,  a  été  obhgé  de 
payer  en  billets  sa  dépense  dans  des  cabarets,  en  reve- 
nant d'Orléans.  Enfin  je  puis  assurer  Votre  Altesse 
Royale  que  le  cardinal  de  Noailles  fera  ce  que  vous 
désirez,  et  que  vous  ne  serez  plus  obligé  de  suivre 
une  résolution  qu'il  doit  être  heureux  pour  vous  de 
pouvoir  rompre.  Le  chancelier  est  prêt  à  se  retirer: 


148  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

et,  dans  l'ardeur  de  vous  tirer  d'embarras,  j'ai  cru  les 
moments  si  précieux,  que  je  n'ai  pas  balancé  à  saisir 
un  temps  qui  d'ailleurs  est  peu  propre  à  avoir  l'hon- 
neur de  vous  entretenir.  »  Le  régent  remercia  le  maré- 
chal de  Villars,  et  parut  bien  disposé. 

Le  maréchal  alla  chez  le  chancelier,  qui  le  pria  ins- 
tamment d'assister  à  une  conférence  qui  devoit  se 
tenir  le  soir  avec  le  cardinal  de  Noailles  et  l'abbé  Min- 
guy,  chez  le  premier  président  qui  avoit  la  goutte. 
On  fit  savoir  au  premier  président  ce  que  l'on  pensoit 
sur  l'importance  dont  il  étoit  que  le  maréchal  se  trou- 
vât à  cette  conférence.  Le  premier  président  envoya 
le  prier  d'en  être,  et  il  s'y  rendit  sur  les  six  heures 
du  soir,  après  avoir  été  chez  l'archevêque  de  Cambray, 
qu'il  n'avoit  pas  encore  vu,  et  chez  lequel  il  n'avoit 
jamais  mis  le  pied.  Son  dessein  étoit  de  le  presser  de 
faire  de  son  côté  tout  ce  qui  seroit  possible  pour  obli- 
ger le  régent  à  révoquer  les  lettres  de  cachet,  déjà 
données  et  reçues  par  tous  les  membres  du  parlement. 
L'archevêque  se  contenta  de  répondre  que  c'étoit  au 
parlement  et  au  cardinal  de  Noailles  à  céder.  De  chez 
l'archevêque  de  Cambray,  le  maréchal  se  rendit  chez 
le  premier  président,  où  il  trouva  le  cardinal  de 
Noailles  déjà  arrivé  avec  l'abbé  Minguy.  Ce  dernier 
parla  avec  beaucoup  de  raison  et  d'esprit,  et  le  maréchal 
de  Villars  ayant  fait  voir  la  veille  au  cardinal  combien 
il  lui  importoit  de  n'avoir  rien  à  se  reprocher  sur  la 
perte  du  parlement,  ce  prélat,  entraîné  par  de  si  solides 
raisons,  acheva  de  se  rendre,  et  la  résolution  fut  prise 
qu'il  iroit  le  jour  d'après  déclarer  au  régent  celle  de 
donner  son  mandement. 

Le  cardinal  avoit  désiré  que  le  premier  président 


1720]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  149 

lui  répondit  d'une  bonne  partie  des  voix  pour  l'enre- 
gistrement, et  l'on  avoit  employé  à  se  les  assurer  une 
grande  partie  de  la  nuit  et  de  la  matinée.  Le  secret  fut 
résolu  entre  eux  quatre  sur  ce  que  le  cardinal  devoit 
dire  au  régent.  De  chez  le  premier  président,  le  maré- 
chal de  Villars  alla  chez  le  chancelier,  dont  le  départ 
étoit  arrêté  au  lendemain,  le  régent  lui  ayant  donné 
deux  fois  vingt-quatre  heures,  et  lui  ayant  dit  que,  si 
après  cela  il  persistoit,  il  faudroit  bien  consentir  à  sa 
retraite. 

Le  maréchal,  qui  étoit  engagé  au  secret  avec  le  car- 
dinal de  Noailles,  ne  le  révéla  pas  au  chancelier,  et  lui 
dit  seulement  que  le  cardinal  devoit  aller  le  jour  d'après 
chez  le  régent  à  dix  heures  du  matin.  Le  chancelier 
devoit  s'y  rendre  à  neuf  pour  prendre  congé.  Le  maré- 
chal lui  demanda  de  n'entrer  chez  le  régent  qu'après 
que  le  cardinal  en  seroit  sorti,  sachant  bien  que  ce  que 
le  cardinal  devoit  dire  au  régent  le  disposeroit  à  rete- 
nir le  chancelier;  ce  qui  arriva  en  effet.  Le  maréchal 
de  Villars  alla  au  Palais-Royal  comme  le  chancelier  en 
sortoit  :  celui-ci,  avec  un  air  riant,  lui  serra  la  main, 
de  manière  qu'il  comprit  que  tout  alloit  bien.  Le  maré- 
chal entra  dans  le  cabinet  du  régent,  et  lui  demanda 
s'il  étoit  content  du  cardinal.  «  Il  m'a  tout  promis,  et 
m'a  demandé  deux  jours,  »  répondit  le  régent  ;  «  mais  ce 
n'est  pas  la  première  fois  qu'il  m'a  manqué.  —  Oh  !  » 
répliqua  le  maréchal,  «  je  vous  réponds,  moi,  qu'il  tien- 
dra sa  parole,  et  que  Votre  Altesse  Royale  sera  très 
satisfaite.  » 

Le  jour  même  qu'il  fut  publié  dans  Paris  que  le  par- 
lement devoit  être  envoyé  de  Pontoise  à  Blois,  le  maré- 
chal de  Villars  communiqua  au  maréchal  de  Villcroy 


150  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

un  projet  dont  l'exécution  auroit  été  aussi  utile  que 
facile. 

Les  deux  jours  convenus  se  passèrent  ;  le  cardinal 
de  Noailles,  suivant  son  engagement,  remit  son  man- 
dement imprimé  au  régent,  et  alla  ensuite  le  porter 
au  roi.  Le  moment  d'après,  le  maréchal  de  Villars  vit 
le  régent  qui  lui  dit  :  «  Vous  êtes  un  bon  négociateur  ; 
ce  n'est  pas  d'aujourd'hui  que  je  le  sais.  Mais  au  reste, 
je  vous  suis  très  obligé  de  la  manière  dont  vous  avez 
conduit  toute  cette  affaire.  »  Le  même  jour,  on  expé- 
dia des  lettres  de  cachet  pour  révoquer  l'éloignement 
du  parlement  à  Blois  et  pour  le  laisser  à  Pon toise. 

Cette  affaire  fit  beaucoup  d'honneur  au  maréchal  de 
Villars,  car  l'intérêt  de  l'État  étoit  tellement  attaché  à 
la  conservation  du  parlement,  que  le  public  connut 
aisément  que,  lorsqu'il  étoit  question  de  son  bien,  on 
pouvoit  compter  sur  le  zèle  et  sur  la  fermeté  du  maré- 
chal. Il  en  reçut  aussi  des  lettres  de  félicitation  de 
presque  toutes  les  provinces,  et  il  n'y  eut  guère  de 
ministres  étrangers  qui  ne  vinssent  lui  en  faire  com- 
pliment. 

Nous  voilà  au  courant  des  affaires  et  de  la  vie  du 
maréchal,  et,  quoique  les  temps  présents  ne  permettent 
pas  toujours  une  liberté  entière,  la  même  vérité  qui 
a  été  exactement  observée  dans  tout  le  cours  de  ces 
mémoires  sera  néanmoins  également  suivie  dans  le 
reste,  et  si  l'on  n'y  dit  pas  tout,  du  moins  ce  que  l'on 
dira  sera  incontestablement  vrai. 

Le  parlement  demeura  établi  à  Pontoise,  mais  les 
dispositions  étoient  favorables  pour  le  faire  revenir  à 
Paris.  Il  s'agissoit  de  faire  enregistrer  les  déclarations 
du  roi  sur  la  constitution,  et  le  parti  janséniste,  outré 


1720]  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  151 

de  l'accommodement  du  cardinal  de  Noailles,  n'oublioit 
rien  pour  empêcher  cet  enregistrement.  On  répandit 
des  imprimés  pour  soulever  les  esprits,  et  ils  occasion- 
nèrent une  lettre  du  maréchal  de  Villars  au  premier 
président. 

Comme  les  meilleures  tètes  et  même  tout  le  parle- 
ment étoient  déterminés  à  enregistrer,  l'enregistre- 
ment se  fit  tout  d'une  voix.  L'abbé  PucelleS  homme 
d'esprit  et  de  mérite,  mais  regardé  comme  le  plus 
ardent  ennemi  de  la  constitution,  parla  avec  beaucoup 
de  sagesse  sur  l'enregistrement.  Le  régent  fut  content, 
et  le  maréchal  de  Villars  le  pressa  d'abord  sur  le  retour 
du  parlement  à  Paris.  Le  régent  assura  que  ses  inten- 
tions étoient  bonnes,  sur  quoi  le  maréchal  répliqua  : 
Qui  cita  dat  bis  dat. 

Il  fut  question,  pendant  deux  jours,  de  deux  affaires 
importantes  :  l'une  étoit  le  retour  du  parlement,  l'autre 
de  faire  arrêter  Law,  soutenu  avec  la  plus  grande 
vivacité  par  M.  le  Duc,  par  M'"^  la  Duchesse  et  par 
tous  ceux  dont  il  avoit  causé  les  fortunes  également 
immenses  et  honteuses  par  leur  excès.  Le  régent  voyoit 
tout  perdu  et  promettoit  tous  les  jours  d'ôter  Law  de 
place.  Il  s'en  étoit  expliqué  au  maréchal  de  Villeroy, 
au  chancelier,  au  maréchal  de  Villars  et  à  plusieurs 
autres  portés  par  l'amour  du  bien  public  à  ne  rien 
oublier  pour  déplacer  un  homme  qui  avoit  détruit  le 
royaume. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  appelé  alors  à  un  conseil 
de  peu  de  personnes,  où  il  fut  principalement  question 

1.  L'habile  et  intègre  conseiller- clerc  de  la  grand'chambre 
(Saint-Simon,  XII,  299). 


152  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

des  désordres  de  la  peste  et  des  moyens  de  l'empêcher 
de  s'étendre.  Le  régent  promit  l'éloignement  de  Law, 
et,  effectivement,  le  mercredi  27  décembre  de  l'année 
1720,  il  eut  ordre  de  se  rendre  au  Palais-Royal,  à 
trois  heures  après  midi,  avec  MM.  de  La  Houssaye  et 
\  Crozat.  Il  fut  résolu  que  M.  de  La  Houssaye  seroit 

l  déclaré  contrôleur  général  et  que  Crozat  examineroit 

5  les  comptes  de  la  banque.  Cette  résolution  fut  publique 

l  dès  le  soir  :  il  le  fut  aussi  que  M.  le  Duc,  en  consen- 

I  ^         tant  à  l'éloignement  de  Law,  avoit  exigé  que  l'on  ôteroit 

I  à  M.  Desforts  les  fonctions  de  contrôleur  général  qu'il 

f  exerçoit,  comme  nous  l'avons  dit,  sous  le  nom  de 

I  premier  commissaire  des  finances.  M.  de  La  Houssaye 

en  avoit  déjà  refusé  l'emploi  parce  qu'on  le  vouloit  en 
quelque  manière  dépendant  de  Law,  mais  cette  place 
lui  fut  donnée  pour  lors  avec  autorité  entière.  C'étoit 
un  homme  d'assez  bon  esprit,  ferme,  qui  avoit  les  qua- 
lités d'un  bon  citoyen  et  d'un  homme  d'honneur,  mais 
d'ailleurs  peu  capable  de  gouverner  les  finances.  Il 
avoit  servi  plusieurs  campagnes,  en  qualité  d'intendant, 
dans  les  armées  que  commandoit  le  maréchal  de  Vil- 
lars,  qui  demanda  au  roi  la  permission  de  le  mener 
aux  conférences  de  Rastadt,  et  servit  dans  les  négo- 
ciations où  la  paix  fut  signée  le  7  mars  1714.  Le 
maréchal  de  Villars  lui  fit  le  même  compliment  sur  son 
nouvel  emploi  que  celui  qu'il  avoit  fait  au  chancelier 
Daguesseau  à  son  retour  de  Fresne,  et  lui  dit  :  «  Les 
qualités  les  plus  nécessaires  à  un  homme  actuellement 
en  place  sont  l'honneur  et  la  fermeté,  puisque  les  fri- 
pons sont  présentement  un  des  plus  grands  malheurs 
de  l'État.  »  M.  de  La  Houssaye  commença  son  admi- 
nistration   en   honnête    homme.  Le  bruit  étoit  fort 


1720]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  153 

répandu  que  la  disgrâce  de  Law  n'étoit  pas  sincère,  et 
bien  des  gens  la  comparoient  à  l'éloignement  du  car- 
dinal Mazarin  dans  le  pays  de  Cologne,  d'où  il  gouver- 
noit  la  reine  mère  et  par  conséquent  la  cour  et  le 
royaume.  Le  nouveau  contrôleur  général  connut  la 
nécessité  de  détruire  cette  opinion.  Il  envoya  chercher 
les  directeurs  de  la  Compagnie  des  Indes  et  leur  dit  : 
«  Je  sais  que  plusieurs  de  vous  autres  veulent  toujours 
compter  sur  le  crédit  de  M.  Law.  Je  vous  défends 
donc  d'avoir  aucun  commerce  avec  lui,  directement 
ou  indirectement,  et,  si  quelqu'un  manque  à  ce  que  je 
lui  ordonne,  je  lui  ferai  sentir  mon  autorité.  » 

A  peine  se  fut-il  expliqué  ainsi,  que,  dans  les  exa- 
mens qui  se  firent  de  toutes  les  caisses,  il  se  trouva 
qu'on  avoit  trompé  le  régent  en  tout,  et  avec  la  dernière 
impudence.  Law  lui  avoit  toujours  dit  que  sa  grande 
peine  étoit  la  perte  considérable  que  le  roi  feroit  par 
la  diminution  des  espèces  indiquée  au  1  ^"^  janvier  1 721 , 
le  roi  ayant,  disoit-il,  plus  de  trente  millions  en  espèces 
dans  les  caisses  de  la  banque.  Cependant  il  ne  s'y 
trouva  pas  un  écu.  Sur  cela,  M.  de  La  Houssaye  alla 
trouver  M.  le  Duc  pour  l'informer  des  crimes  de  Law. 
«  Je  vois  bien,  »  lui  répondit  ce  prince,  «  que  vous 
voudriez  qu'on  le  mît  à  la  Bastille.  Je  ne  suis  point  de 
sentiment  qu'il  sorte  du  royaume.  M.  le  duc  d'Orléans 
m'a  donné  parole  qu'il  ne  seroit  point  arrêté  :  voulez- 
vous  conseiller  à  M.  le  duc  d'Orléans  de  me  manquer 
de  parole?  —  Non,  »  lui  répondit  le  contrôleur  géné- 
ral, «  mais  je  prendrai  la  liberté  de  vous  conseiller 
de  remettre  cette  parole,  et  la  justice  veut  qu'on  fasse 
renfermer  un  homme  qui  a  commis  des  crimes  connus 
et  suivant  les  apparences  qu'on  ne  connoit  pas  encore 


154  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1720 

et  que  vous  ignoriez  sans  doute  lorsque  vous  lui  avez 
promis  votre  protection.  » 

Le  régent  consentit  enfin  que  Law  sortit  du  royaume. 
Cette  permission  fit  murmurer  tous  les  gens  de  bien, 
et  le  maréchal  de  Villars,  suivant  son  caractère,  alla 
trouver  le  régent  et  lui  dit  :  «  Si  la  conduite  que  Votre 
Altesse  Royale  m'a  vu  tenir  depuis  le  commencement 
de  la  régence  méritoit  son  attention,  elle  y  trouveroit 
des  marques  continuelles  de  mon  attachement  au  bien 
de  l'État  et  à  vos  intérêts.  J'oserai  donc  vous  dire  que, 
si  vous  avez  quelque  serviteur  fidèle,  il  doit  vous 
représenter  que  rien  ne  peut  vous  faire  personnelle- 
ment un  plus  grand  tort  que  de  laisser  sortir  du 
royaume  un  homme  qui  a  trouvé  le  moyen  de  le  ruiner 
en  deux  ans,  et  qu'enfin  c'est  vouloir  prendre  sur 
vous  une  partie  de  la  juste  horreur  que  l'on  a  pour 
lui,  si  vous  ne  l'abandonnez  pas  à  la  justice.  »  Le  régent 
répondit  à  cette  instance  comme  un  homme  déterminé 
à  la  résolution  prise  de  le  laisser  sortir,  et  en  assurant 
qu'on  ne  pouvoit  le  tromper  en  rien.  Law  partit  donc 
de  la  Marche  le  %9  décembre  :  il  passa  par  Paris,  où 
il  resta  dans  sa  maison  quatre  heures  de  la  nuit,  qu'il 
employa  à  prendre  des  papiers;  après  quoi,  il  gagna 
très  diligemment  la  frontière,  laissant  les  finances  dans 
le  plus  cruel  désordre  où  elles  eussent  jamais  été.  En 
effet,  presque  tous  les  rentiers  étoient  ruinés,  et  l'ar- 
gent étoit  si  rare  que  les  seigneurs  les  plus  puissants, 
mal  payés  de  leurs  appointements  et  de  leurs  fermiers, 
ne  trouvoient  à  emprunter  ni  sur  leurs  terres  ni  même 
sur  des  pierreries.  On  fit  arrêter  et  conduire  à  la  Bas- 
tille Bourgeois,  caissier  de  la  compagnie  et  de  la 
banque,  Fromaget  et  Durevest.   MM.   de  Trudaine, 


1720]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  155 

Ferrand  et  Machault,  conseillers  d'État,  furent  nommés 
pour  les  interroger.  Il  étoit  de  la  dernière  importance 
de  faire  arrêter  un  très  grand  nombre  de  gens  qui 
avoient  des  biens  immenses  dans  les  pays  étrangers 
aussi  bien  que  dans  le  royaume  ;  ce  qui  fut  différé  par 
des  raisons  peu  solides. 

On  apprit  cependant  que  Law  étoit  arrivé  à  Bruxelles 
avec  deux  chaises  de  poste  aux  armes  de  M.  le  duc 
d'Orléans  et  de  M.  le  Duc,  et  qu'il  avoit  été  fort  bien 
reçu  par  le  marquis  de  Priez \  administrateur  général 
des  Pays-Bas. 

Milord  Londonderry  partit  de  Londres  sur  les  bruits 
de  la  disgrâce  de  Law,  et  vint  présenter  des  placets 
au  régent  pour  une  dette  de  quatre  millions  six  cent 
mille  livres,  monnoie  de  France.  Il  lui  fut  répondu 
que  la  voie  de  la  justice  étoit  ouverte.  Sur  cette 
réponse,  le  milord  envoya  des  courriers  pour  tâcher 
de  faire  arrêter  Law  en  quelque  endroit  qu'il  pût  être. 

L'envoyé  de  l'empereur,  le  nonce  Macei*  et  l'abbé 
MareUi,  qui  alloit  internonce  à  Bruxelles,  dirent,  en 
dînant  chez  le  maréchal  de  Villars,  qu'on  leur  mandoit 
de  Bruxelles  que  Law  avoit  dit  publiquement  qu'il 
avoit  laissé  cent  cinquante  millions  à  Paris,  et  qu'il  y 
en  avoit  encore  autant  dans  les  banques  étrangères. 
Sur  ces  divers  bruits,  on  trouvoit  qu'on  avoit  fait  une 
faute  capitale  en  ne  le  faisant  pas  arrêter. 


1.  Massei,  qui  fut  dix  ans  nonce  à  Paris,  puis  cardinal,  était 
un  prélat  de  haute  raison,  «  modeste,  droit  et  qui  toute  sa  vie  avoit 
eu  de  fort  bonnes  mœurs  »  (Saint-Simon,  XVII,  78). 

2.  Le  marquis  de  Prié,  Piémontais  au  service  de  l'Autriche, 
d'abord  ambassadeur  à  Rome,  puis  gouverneur  des  Pays-Bas 
autrichiens,  habile,  instruit,  ambitieux  et  entreprenant. 


156  MÉMOIRES   DE   YILLARS.  [1720 

On  tint  le  29  décembre  une  assemblée  générale  de 
la  compagnie  des  Indes,  où  le  régent,  M.  le  Duc  et 
tous  les  seigneurs  qui  étoient  de  cette  compagnie 
assistèrent.  Il  y  fut  résolu  que  les  recettes  générales, 
les  monnoies  et  tous  les  autres  revenus  du  roi  seroient 
désunis  de  la  compagnie  des  Indes,  à  laquelle  on  laissa 
seulement  la  ferme  du  tabac.  Cette  compagnie  nomma 
huit  directeurs  généraux,  qui  furent  les  ducs  de 
Gramont,  d'Antin,  de  Ghaulnes,  de  Vendôme,  M.  "*^ 
de  Mézières,  de  Chattes  et  Landivisio.  Outre  ces  huit 
principaux  directeurs,  on  en  nomma  d'autres  d'un 
ordre  fort  inférieur  ;  sur  quoi  il  s'éleva  une  voix  qui 
dit  :  «  Songeons  seulement  à  prendre  des  gens  de 
bien.  »  Cette  décision  faite,  le  régent  sortit;  et,  comme 
l'union  des  revenus  publics  à  la  compagnie  avoit  fait 
du  trouble  dans  l'État,  ainsi  que  le  maréchal  l'avoit 
soutenu  hautement  dans  le  conseil  de  régence,  la  sépa- 
ration de  ces  mêmes  revenus  remit  quelque  calme 
dans  les  esprits. 

Effectivement,  lorsque  l'administration  de  tous  les 
revenus  de  l'État  fut  donnée  à  la  compagnie,  ceux  du 
conseil  de  régence  qui  avoient  intérêt  aux  actions 
remercièrent  le  régent,  et  lui  dirent  que  cette  résolu- 
tion tranquilliseroit  le  public.  Sur  cela  le  maréchal  de 
Villars  avoit  pris  la  parole  et  dit  qu'il  y  avoit  «  un  autre 
public  beaucoup  plus  nombreux,  et  sans  comparaison 
beaucoup  plus  considérable  de  toute  manière,  qui 
demeuroit  dans  une  cruelle  agitation,  et  qu'il  ne  fal- 
loit  pas  souffrir  que  les  actionnaires  se  comptassent 
pour  le  public.  » 

1.  En  blanc  dans  le  manuscrit. 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLÂRS.  157 

Le  marquis  de  Ganillac  répliqua  que  de  ces  derniers 
il  y  en  avoit  dix  contre  un  :  «  Dites  vingt  contre  un,  » 
ajouta  l'évêque  de  Troyes.  Sur  quoi,  le  maréchal  de 
Villars,  adressant  la  parole  au  régent,  lui  dit  :  «  Vous 
voyez,  monseigneur,  que  ces  messieurs,  qui  veulent 
être  le  public,  ne  peuvent  se  flatter  de  l'être  qu'aveu- 
glés par  leurs  intérêts.  »  Mais  la  question  étoit  déjà 
décidée  dans  l'esprit  du  régent.  La  cabale  des  action- 
naires, soutenue  fortement  par  M.  le  Duc,  étoit  puis- 
sante. Les  directeurs  s'assemblèrent  chez  ce  prince 
plusieurs  fois,  n'oublièrent  rien  pour  tirer  tous  les 
avantages  possibles  de  la  délibération  qui  venoit  de 
désunir  de  la  compagnie  des  Indes  les  revenus  du  roi. 

1721.  Cependant  l'arrêt  parut  le  8  janvier,  et  dès 
lors  les  Paris  et  Bernard  travaillèrent  à  faire  des 
fonds  pour  le  paiement  des  troupes  et  des  rentes  de 
la  ville. 

Les  directeurs  de  la  compagnie  et  tous  les  action- 
naires employèrent  tout  de  leur  côté  pour  soutenir 
leurs  fortunes  immenses,  au  hasard  d'achever  l'entière 
destruction  de  l'État,  pendant  que  ceux  qui  vouloient 
l'empêcher  étoient  bien  éloignés  de  montrer  la  fermeté 
nécessaire  pour  cela.  On  voyoit  au  contraire,  et  avec 
douleur,  que  l'avarice  et  le  vice  unissent  bien  plus 
étroitement  les  fripons  que  les  gens  de  bien  ne  le  sont 
par  la  vertu,  les  derniers  se  reposant  presque  toujours 
sur  les  bonnes  intentions,  et  les  autres  n'oubliant  rien 
pour  faire  réussir  leurs  pernicieux  desseins.  Nous 
avons  vu  plus  haut  ce  que  le  maréchal  de  Villars  avoit 
fait  pour  les  intérêts  du  parlement,  lorsqu'il  empêcha 
sa  translation  à  Blois,  ce  qui  auroit  infailliblement 
causé  la  perte  de  ce  corps  avec  la  retraite  du  chance- 


158  MÉMOIRES    DE    VILLÂRS.  [1721 

lier,  et  ce  qui,  par  conséquent,  auroit  fait  triompher 
les  ennemis  du  bien  public.  Il  résolut  encore  de  réunir 
les  Pairs  avec  le  parlement.  Nous  avons  déjà  dit  les 
causes  de  leurs  divisions.  Les  plus  honnêtes  gens  de 
ce  corps,  persuadés  que  cette  réunion  étoit  nécessaire 
pour  le  bien  de  l'État,  étoient  bien  résolus  à  n'être  pas 
difficiles,  et,  de  leur  part,  les  Pairs  étoient  disposés  à 
se  contenter  de  quelques  avances  d'honnêteté  du  pre- 
mier présidente 

Elles  furent  résolues  entre  le  maréchal  de  Villars  et 
lui.  Mais  il  faut  dire  ce  que  le  premier  président  ne 
découvrit  jamais  au  maréchal. 

Il  étoit  dans  la  plus  vive  inimitié  avec  le  duc  de 
Saint-Simon  ;  celui-ci  avoit  parlé  du  premier  président 
dans  les  termes  les  plus  injurieux^;  il  s'opposa  même 
fortement  au  mariage  du  duc  de  Lorges  avec  la  fille 
du  premier  président,  mais,  le  mariage  consommé, 
leur  réunion  se  fit  par  le  moyen  de  la  duchesse  de 
Lauzun.  Par  cette  réunion,  le  duc  de  Saint-Simon  pré- 
tendit obtenir  la  décision  de  toutes  les  contestations 
qui  étoient  entre  les  Pairs  et  le  parlement.  Le  régent 
donna  au  premier  président  un  mémoire  des  préten- 
tions des  Pairs,  et  le  même  qui  avoit  été  dressé  dès  le 
temps  du  feu  roi.  Par  ce  mémoire,  les  Pairs  vouloient 
absolument  le  bonnet  ;  le  conseiller  qui  coupoit  les 
Pairs  ôté,  parce  qu'il  y  en  avoit  un  à  la  dernière  place  de 


1.  Jean-Antoine  de  Mesmes,  nommé  premier  président  en  1712. 

2.  On  peut  en  juger  par  le  portrait  que  Saint-Simon  a  tracé 
dans  ses  Mémoires  (IX,  171)  :  «...  ni  âme,  ni  honneur,  ni  pudeur; 
habile  à  donner  le  change,  à  tromper,  »  etc..  «  Il  m'étoit  cruel, 
dit-il  ailleurs,  de  voir  mon  beau-frère  épouser  la  fille  d'un  homme 
que  je  faisois  profession  d'abhorrer  »  (XVII,  59). 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  159 

chaque  banc.  Ils  demandoient  encore  le  rétablissement 
de  l'ancien  usage,  qui  mettoit  la  cour  siiflîsamment 
garnie  de  Pairs.  Le  premier  président  assembla  les 
présidents  à  mortier  et  leur  demanda  leur  avis.  Ils 
balancèrent  s'ils  opineroient  par  les  anciens  ou  par  les 
derniers,  et  il  fut  résolu  de  commencer  par  la  tète. 
Le  président  de  Novion*  parla  sans  décider,  le  prési- 
dent d'Aligre  obscurément,  le  président  de  Lamoignon 
dit  qu'il  étoit  de  l'intérêt  de  l'État,  de  celui  du  parle- 
ment et  des  pairs  que  la  division  cessât,  que,  selon 
les  apparences,  les  pairs  obtiendroient  la  majorité,  ce 
qu'ils  désiroient,  et  qu'il  valoit  mieux  se  relâcher  de 
bonne  grâce  sur  la  plupart  de  leurs  prétentions.  Les 
autres  présidents  furent  partagés,  mais  tous  convinrent 
qu'il  falloit  se  réunir. 

Le  maréchal  de  Villars  ignoroit  cette  négociation 
lorsqu'il  travailloit  avec  le  premier  président  pour 
faire  cesser  la  division,  et  son  sentiment,  comme  celui 
des  ducs  de  Sully,  de  la  Rochefoucault ,  de  Luxem- 
bourg, de  la  Feuillade  et  plusieurs  autres,  étoit  que 
l'on  se  contentât  des  plus  légères  marques  d'honnêteté 
que  donneroit  le  parlement,  d'autant  plus  que  ce  corps 
ayant  éprouvé  depuis  peu  de  terribles  mortifications, 
il  ne  paroissoit  pas  convenir  aux  Pairs  de  prendre  ce 
temps-là  pour  être  difficiles.  Le  maréchal  de  Villars  fut 
averti  par  un  président  à  mortier  de  la  délibération 
qu'il  y  avoit  eu  chez  le  premier  président,  et  il  convint 
avec  celui-ci  qu'à  la  première  réception  le  premier 
président  demeureroit  découvert,  sans  bonnet,  aussi 

1.  André  Potier  de  Novion,  petit-fils  du  premier  président  de 
Novion,  fiit  nommé  premier  président,  en  1723,  à  la  place  de 
Mesmes  :  «  un  fou  succédant  à  un  scélérat,  »  a  dit  Saint-Simon, 


160  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

bien  pour  les  conseillers  que  pour  les  Pairs,  qui,  ayant 
résolu  d'être  faciles,  ne  pouvoient  guère  se  réduire  à 
de  plus  modestes  prétentions. 

Le  maréchal  de  Villars  alla  passer  quatre  jours  à 
la  campagne,  et  à  son  retour  il  apprit  que  plusieurs 
Pairs  avoient  résolu  de  ne  pas  aller  à  la  réception  du 
duc  de  Nevers,  qui  de  voit  se  faire  le  mardi  suivant. 
La  veille,  les  ducs  de  la  Rochefoucault  et  de  la  Feuil- 
lade  vinrent  dès  le  matin  chez  le  maréchal  de  Villars 
et  lui  demandèrent  s'il  étoit  dans  le  dessein  d'aller  ou 
de  n'aller  pas  au  parlement.  Le  duc  de  la  Rochefou- 
cault  lui  dit  même  que  le  duc  d'Antin  ayant  demandé 
à  lui  parler  le  matin,  il  l'avoit  remis  à  l'après-midi  pour 
savoir  auparavant  ce  que  pensoit  le  maréchal  de  Vil- 
lars. «  Puisque  le  bien  de  l'État  nous  a  tous  portés  à 
croire  la  réunion  nécessaire,  je  suis  d'avis,  »  dit  le 
maréchal  de  Villars,  «  d'aller  au  parlement.  »  Et,  en 
effet,  ces  messieurs  y  étoient  déjà  bien  résolus,  quand 
même  les  choses  auroient  dû  se  passer  à  l'ordinaire. 
Cependant,  le  maréchal  de  Villars  leur  dit  qu'il  ver- 
roit  le  premier  président  le  soir.  Celui-ci  l'assura  qu'il 
ôteroit  son  bonnet,  mais  en  même  temps  il  le  pria  de 
n'en  rien  dire. 

Le  lundi  matin,  les  ducs  de  la  Feuillade  et  de  la 
Rochefoucault  vinrent  chez  le  maréchal  de  Villars  lui 
demander  ce  que  le  premier  président  lui  avoit  dit, 
mais,  comme  il  lui  avoit  promis  le  secret,  il  ne  fit  que 
leur  serrer  la  main,  ce  qui  suffisoit  pour  leur  faire  juger 
que  les  Pairs  recevroient  la  petite  honnêteté  dont  ils 
vouloient  bien  se  contenter.  Ces  deux  messieurs  allèrent 
de  chez  le  maréchal  au  Palais-Royal  et  trouvèrent  le 
premier  président  qui  sortoit  du  cabinet  du  régent. 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  161 

Ils  retournèrent  chez  le  maréchal  et  lui  dirent  :  «  Le 
premier  président  a  été  moins  discret  que  vous  et 
nous  a  positivement  assuré  que  nous  serions  contents. 
—  «  Le  premier  président  est  maître  de  son  secret,  » 
leur  répondit  le  maréchal  de  Villars,  «  mais,  pour  moi, 
je  n'avois  pu  que  vous  serrer  la  main.  »  Le  premier 
président  alla  au  Palais-Royal  chez  M.  le  prince  de  Gonty , 
qui  avoit  fortement  travaillé  à  la  réunion,  persuadé 
qu'elle  étoit  nécessaire  au  bien  de  l'État  ;  et  le  premier 
président  ne  faisoit  cette  démarche  que  pour  assurer 
que  messieurs  les  Pairs  seroient  contents.  Le  prince 
de  Gonty  vint  le  même  jour  diner  chez  le  maréchal 
de  Villars  et  lui  redit  les  paroles  du  premier  pré- 
sident, et  qu'il  n'y  avoit  pas  lieu  de  douter  que  les 
contestations  ne  finissent  le  jour  d'après,  puisque  les 
Pairs  vouloient  bien  se  contenter  de  l'honnêteté  qu'on 
étoit  disposé  à  leur  faire.  Le  jeune  Gilbert,  greffier  en 
chef  du  parlement,  vint  l'après-midi  chez  le  maréchal 
de  Villars,  et,  ne  l'ayant  pas  trouvé,  il  y  revint  à  dix 
heures  du  soir,  lorsqu'on  étoit  à  table,  et  lui  dit  de  la 
part  du  premier  président  qu'il  ne  pouvoit  rien  faire. 
«  S'il  n'étoit  question  que  de  ce  qui  s'est  passé  entre 
le  premier  président  et  moi,  »  répondit  le  maréchal, 
«  j'en  serois  quitte  pour  n'aller  pas  au  parlement, 
mais  M.  le  prince  de  Gonty,  MM.  de  la  Rochefoucault 
et  de  la  Feuillade  me  sont  venus  dire  le  jour  même 
que  le  premier  président  feroit  ce  qu'il  avoit  promis, 
et  qu'ainsi  ils  ne  pouvoient  douter  qu'il  ne  tint  parole.  » 
Gilbert  fut  étonné  que  le  premier  président,  si  engagé, 
voulût  se  dédire,  et  le  maréchal  de  Villars  lui  dit  qu'il 
ne  le  croiroit  jamais  et  qu'il  iroit  au  parlement. 
Gependant  une  espèce  de  vertige  qui  régnoit  alors 
IV  1 1 


16^  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1721 

sur  toute  la  nation  empêcha  encore  une  fois  que  les 
bonnes  intentions  du  maréchal  de  Villars  dans  cette 
conjoncture  n'eussent  un  plein  effet,  et  le  premier  pré- 
sident, convaincu  par  une  infinité  de  bonnes  raisons  que 
rien  n'étoit  plus  nécessaire  pour  le  bien  de  FÉtat,  pour 
l'avantage  des  Pairs  et  du  parlement  que  d'être  bien 
ensemble,  perdit  cependant  l'occasion  de  calmer  toutes 
les  petites  agitations  qui  les  divisoient,  s' étant  laissé 
prévenir  par  le  président  de  Novion  et  quelques  autres 
qui  avoient  des  sentiments  contraires  et  moins  de  dis- 
positions à  la  paix  :  la  conduite  entière  du  président 
de  Novion,  surtout  lorsqu'il  fut  fait  premier  président, 
place  dont  il  se  démit  dix  jours  après'',  ne  marquoit 
pas  un  jugement  bien  solide. 

Revenons  à  présent  aux  efforts  que  faisoit  toute  la 
cabale  de  Law  pour  le  soutenir  lui  et  les  fortunes 
exorbitantes  qui  s'étoient  faites  par  la  ruine  des  deux 
tiers  du  royaume. 

M.  de  la  Houssaye  montra  assez  de  fermeté  dans 
les  commencements  :  ce  nouveau  contrôleur  général 
étoit  bien  aise  de  s'appuyer  des  avis  du  maréchal  de 
Villars,  non  pour  la  direction  des  finances  que  le 
maréchal  déclaroit  n'entendre  pas,  mais  pour  se  bien 
conduire  dans  une  situation  où  la  fermeté  principale- 
ment étoit  nécessaire.  11  ne  suffit  pas,  en  effet,  d'avoir 
ôté  à  la  compagnie  des  Indes  l'administration  de  tous 
les  revenus  de  l'État.  Cette  compagnie  prétendoit  prou- 
ver que  le  roi  lui  étoit  redevable  de  plus  de  neuf  cents 
millions,  et  l'on  vouloit  faire  voir,  au  contraire,  qu'elle 

1.  Il  ne  se  démit  qu'un  an  après  sa  nomination,  en  décembre 
1724  (Saint-Simon,  XIX,  219). 


1721]  MÉMOIRES    DE    YILLARS.  163 

luiredevoit  plus  de  douze  cents  millions.  Une  si  énorme 
dififérence  dans  les  affaires  du  roi  pouvoit  ou  les  rui- 
ner entièrement  ou  donner  quelque  espérance  de  les 
relever. 

On  tint  un  conseil  de  régence,  où  tous  les  secrétaires 
d'État  furent  assemblés,  et  le  maréchal  de  Villars  fut 
averti  de  la  matière  qui  devoit  y  être  traitée.  A  peine 
eut-on  pris  place  que  M.  le  Duc  se  leva,  et,  adressant 
la  parole  au  roi,  dit  :  «  Sire,  on  va  traiter  une  matière 
dans  laquelle  j'ai  intérêt,  puisqu'elle  regarde  la  com- 
pagnie des  Indes,  mais,  afin  d'être  plus  libre  à  parler 
pour  cette  compagnie,  je  vais  en  séparer  mes  intérêts, 
et,  pour  cela,  je  déclare  que  je  remets  à  Votre  Majesté 
quinze  cents  actions,  que  je  désire  être  brûlées.  »  M.  le 
comte  de  Toulouse  dit  :  «  J'en  ai  quatre  cents  qui 
viennent  de  mes  rentes  sur  la  ville,  et  je  veux  bien  les 
remettre  aussi,  »  —  «  Celles  qui  viennent  de  votre 
bien,  »  lui  répondit  le  duc  d'Orléans,  «  vous  devez  les 
garder,  »  M.  le  duc  d'Antin  dit  qu'il  en  avoit  deux  cent 
soixante-deux  qui  venoient  de  Dieu  grâce,  et  qu'il  les 
remettoit. 

Le  contrôleur  général  lut  alors  un  mémoire  qu'il 
avoit  fait  sur  la  question  qui  étoit  de  savoir  si  la  banque 
et  la  compagnie  des  Indes  étoient  unies;  elles  ne 
dévoient  pas  rendre  compte  de  l'administration,  et, 
pour  cela,  on  lut  des  articles  qui  établissoient  l'union. 
«  Vous  ne  lisez  pas  les  articles  entiers,  »  reprit  M.  le 
Duc,  et,  sur  cela,  les  deux  arrêts  qui  établissoient  cette 
union  furent  lus.  On  alla  ensuite  aux  opinions.  M.  Le 
Blanc  parla  le  premier,  et  on  vit  qu'il  vouloit  favoriser 
la  compagnie,  mais  on  le  releva,  et  il  conclut  par  dire 
qu'elle  étoit  tenue  de  rendre  compte,  M.  d'Armenon- 


164  MÉMOIRES   DE   VILLÂRS.  [1721 

ville,  gagné,  à  ce  qu'on  disoit,  par  la  compagnie, 
dit  que  l'on  ne  pouvoit  la  condamner  sans  l'entendre, 
et  qu'il  falloit  lui  donner  du  temps  pour  expliquer  ses 
raisons.  Cependant,  par  les  mémoires  qu'elle  avoit 
déjà  présentés  et  par  une  seconde  lecture  que  l'on  fit 
des  raisons  qu'elle  avoit  alléguées  pour  se  défendre  de 
l'union,  il  fut  forcé  de  convenir  qu'elle  étoit  constante. 
Le  maréchal  de  Villars  dit  qu'elle  l'étoit  d'autant  plus 
qu'il  s'y  étoit  opposé  dans  le  conseil  où  elle  avoit  été 
résolue  et  qu'il  avoit  soutenu  fortement  qu'elle  étoit 
contraire  au  bien  public;  qu'au  reste,  il  seroit  surpre- 
nant que  cette  compagnie  n'eût  voulu  l'union  que  pour 
charger  le  roi  des  dettes  immenses,  folles  et  exorbi- 
tantes qu'elle  avoit  faites,  et  qu'ensuite  elle  désirât  la 
désunion  pour  mettre  les  dettes  sur  le  compte  du  roi. 
Tout  le  reste  du  conseil  fut  d'avis  que  l'union  étoit 
certaine,  et  par  conséquent  la  compagnie  fut  déclarée 
comptable  au  roi. 

L'arrêt  en  fut  expédié  malgré  de  fortes  oppositions 
des  principaux  actionnaires  qui  étoient  en  grand  crédit. 
On  en  expédia  un  aussi  pour  liquider  les  dettes  et 
pour  tâcher  de  démêler  ceux  des  actionnaires  qui 
avoient  été  obligés  de  mettre  en  actions  le  fonds  de 
leurs  biens  d'avec  ceux  qui  de  rien  avoient  fait  des 
fortunes  immenses  aux  dépens  des  biens  légitimes  des 
Français  et  de  tous  les  rentiers  du  royaume.  Ces  deux 
arrêts  furent  résolus. 

Le  jour  d'après,  les  actionnaires  furent  rassemblés 
chez  M.  le  Duc,  où  ils  prirent  la  résolution  de  deman- 
der que  M.  d'Armenonville,  sur  lequel  ils  comptoient, 
fût  chargé  de  présenter  leur  requête  et  de  rapporter 
au  conseil  tout  ce  qui  regardoit  leurs  intérêts.  Il  se 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  165 

répandit  un  bruit  que  le  régent  l'avoit  accordé  et  que 
M.  de  la  Houssaye  seroit  ôté  de  sa  place.  Les  Paris 
furent  menacés  et  on  n'oublia  rien  pour  les  intimider. 
Cette  incertitude  dans  les  affaires,  mais  surtout  dans 
celles  des  finances,  dérangea  toutes  les  opérations. 

Le  maréchal  de  Villars  étoit  fort  inquiet  des  traverses 
qui  ébranloient  le  contrôleur  général,  et,  comme  il 
étoit  fort  à  craindre  que  si  on  l'ôtoit  de  sa  place  elle 
ne  fut  donnée  à  quelque  malhonnête  homme,  il  n'oublia 
rien  pour  l'encourager  à  la  fermeté  nécessaire  en 
pareille  conjoncture.  Il  comptoit  donc  assez  que  le 
contrôleur  général  seroit  ferme,  mais  il  doutoit  du 
garde  des  sceaux  d'Armenonville,  et  les  actionnaires 
répandoient  qu'il  leur  étoit  favorable.  Cependant  il 
étoit  d'une  nécessité  indispensable  que  ces  deux 
hommes  pensassent  et  agissent  de  concert.  On  passa 
trois  semaines  dans  ces  agitations,  et  l'on  résolut  encore 
un  troisième  arrêt  pour  confirmer  les  deux  premiers. 

Pendant  ce  temps-là,  il  arriva  une  affaire  qui  occupa 
le  public  et  qui  augmenta  sa  haine  pour  le  duc  de  la 
Force  et  le  mépris  que  lui  avoient  attiré  ses  bassesses 
auprès  de  Law.  Il  étoit  le  premier  et  le  plus  ardent  à 
soutenir  toutes  les  propositions  abominables  de  ce 
destructeur  de  la  nation.  Il  avoit  fait  une  fortune  con- 
sidérable, et  il  étoit  établi  que  tous  les  moyens  avoient 
été  employés  par  lui  pour  l'augmenter.  Depuis  plu- 
sieurs mois,  on  disoit  qu'il  avoit  acheté  toute  la  bou- 
gie et  tous  les  suifs  de  Paris  et  de  plusieurs  provinces. 
Mais,  à  la  fin,  les  marchands  de  Paris  découvrirent 
qu'il  avoit  un  magasin  dans  les  salles  et  dans  l'ancienne 
bibliothèque  des  Vieils-Augustins.  Ils  en  portèrent  leurs 
plaintes  au  lieutenant  général  de  police.  Le  duc  de  la 


166  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

Force  alla  au  Palais-Royal,  pleura,  cria  à  l'injustice, 
s'adressa  au  régent  et  laissa  entendre  au  public  que, 
s'il  avoit  acheté  des  marchandises,  c'étoit  par  les 
ordres  de  ce  prince.  Le  régent,  piqué  de  ces  discours, 
donna  liberté  de  porter  l'affaire  au  parlement,  déjà 
animé  contre  le  duc  de  la  Force  par  une  opinion  assez 
apparemment  fondée  qu'il  avoit  été  un  des  plus  ardents 
à  poursuivre  sa  perte.  On  fit  mettre  en  prison  un 
nommé  L'Orient,  qui  fut  déclaré  facteur  du  duc  de  la 
Force,  et  enfin,  le  samedi  15  février  1721,  tous  les 
Pairs  furent  convoqués  et  toutes  les  chambres  assem- 
blées. Messieurs  les  princes  du  sang  et  dix-huit  Pairs 
se  trouvèrent  au  parlement.  Les  gens  du  roi  ouvrirent 
la  séance.  Les  deux  rapporteurs  parlèrent,  car,  en 
matière  d'affaires  concernant  les  Pairs  du  royaume,  il 
y  a  toujours  deux  rapporteurs  :  c'étoient,  en  cette 
occasion,  MM.  Ferrand  et  Paris.  Les  avis  étoient  en 
quelque  manière  partagés.  Les  conclusions  des  gens 
du  roi  allèrent  à  faire  arrêter  Duparc  et  Bernards, 
domestiques  ou  affîdés  du  duc  de  la  Force;  le  sieur 
Le  Feron,  un  des  plus  anciens  conseillers,  fut  d'avis, 
outre  cela,  d'assigner  le  duc  de  la  Force  pour  être  oui, 
et  de  publier  des  monitoires.  Il  y  eut  sur  cela  plusieurs 
discours  très  beaux.  Les  premiers  Pairs  qui  opinèrent 
furent  de  l'avis  de  M.  Le  Feron  ;  le  maréchal  de  Villars 
dit  :  «  Je  vois  avec  une  véritable  douleur,  mêlée  de 
quelque  honte,  qu'un  Pair  de  France,  dont  les  ancêtres 
se  sont  distingués  par  leur  valeur  et  par  leur  zèle  pour 
le  service  de  nos  rois,  puisse  être  soupçonné  d'un 
commerce  indigne  de  sa  naissance.  Je  veux  présumer 
qu'il  se  lavera  de  ces  indignes  soupçons,  et  j'espère 
qu'il  ne  sera  pas  dit  que  de  nos  jours  il  y  ait  eu  des 


17*21]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  167 

personnes  d'une  condition  distinguée  convaincues  de 
crimes  que  Ton  ne  pardonneroit  pas  à  de  misérables 
banqueroutiers.  Je  le  souhaite  pour  la  gloire  de  la 
nation,  et  je  crois  que  c'est  servir  M.  le  duc  de  la  Force 
que  d'être  de  l'opinion  la  plus  sévère  pour  sa  justifica- 
tion. Il  doit  désirer  que  l'on  mette  en  prison  tous  ceux 
qui  pourront  éclaircir  une  affaire  aussi  fâcheuse,  et  être 
entendu  lui-même.  Enfin,  je  suis  de  l'avis  de  M.  Le 
Feron.  » 

Cet  avis  passa  de  cent  trois  voix  contre  cinquante- 
deux.  M.  de  la  Force,  pour  éviter  la  signification, 
déclara  qu'il  iroit  répondre  aux  deux  commissaires. 
Il  s'y  rendit  à  l'heure  marquée,  et  refusa  d'ôter  son 
épée  :  sur  quoi  l'interrogatoire  fut  suspendu.  11  alla  à 
M.  le  duc  d'Orléans  et  lui  dit  qu'il  avoit  plusieurs 
exemples  qui  l'autorisoient  à  ne  point  ôter  son  épée. 
M.  le  régent  lui  répondit  que,  si  cela  étoit,  il  avoit  bien 
fait  de  la  vouloir  garder.  Le  premier  président,  de  son 
côté,  alla  au  régent  lui  expliquer  les  raisons  que  l'on 
avoit  de  la  faire  ôter  au  duc  de  la  Force,  et  lui  cita  des 
exemples  pour  appuyer  cette  opinion.  Il  envoya  ensuite 
}>\.  Gilbert,  greffier  en  chef  du  parlement,  chez  le  maré- 
chal de  Yillars,  pour  lui  faire  voir  des  extraits  des 
registres  du  parlement,  par  lesquels  il  paroissoit  que 
le  duc  d'Épernon,  pair  et  colonel  général  de  l'infante- 
rie de  France,  avoit  ôté  son  épée  pour  prêter  serment 
en  qualité  d'amiral  ;  que  M.  le  comte  de  Toulouse 
avoit  de  même  ôté  la  sienne  en  pareille  circonstance. 
Sur  ces  divers  exemples,  le  maréchal  de  Villars,  pour 
éviter  entre  les  Pairs  une  nouvelle  division,  qui  pour- 
tant arriva  quatre  jours  après,  étoit  de  sentiment  que 
M.  de  la  Force  ôtàt  son  épée  pour  prêter  serment, 


168  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

et  la  remît  pour  l'interrogatoire.  Le  parlement  crut 
que  cela  étoit  absolument  impossible. 

Le  duc  de  Saint-Simon  envoya  au  maréchal  de  Vil- 
lars  deux  mémoires*  qui  attaquoient  toute  la  conduite 
du  parlement  à  l'égard  du  duc  de  la  Force,  et  où  l'on 
prétendoit,  entre  autres  choses,  que  le  parlement  ne 
devoit  inviter  les  Pairs  que  sur  des  lettres  patentes. 
Il  est  certain  qu'en  quelques  occasions  précédentes,  le 
parlement  ayant  invité  les  Pairs,  sa  conduite  avoit  été 
blâmée  à  la  cour,  et  que  cette  invitation  avoit  été  ôtée 
des  registres  ;  mais  il  est  certain  aussi  que  cette  invi- 
tation avoit  été  faite  pour  délibérer  sur  des  affaires 
d'État.  Mais,  dans  la  circonstance  dont  il  s'agit  ici,  le 
parlement,  pour  éviter  l'invitation  et  en  même  temps 
pour  observer  à  l'égard  des  Pairs  une  conduite  hon- 
nête, les  envoya  avertir  simplement,  par  les  sieurs 
Isabeau  et  Du  ,  greffiers  du  parlement,  qu'un  tel 

jour  et  à  telle  heure  toutes  les  chambres  dévoient  être 
assemblées,  et  qu'il  devoit  s'y  traiter  une  matière  qui 
intéressoit  messieurs  les  Pairs.  Messieurs  les  princes  du 
sang  s'y  trouvèrent,  et  un  fort  grand  nombre  des 
Pairs,  une  partie  d'entre  eux  ne  voulant  plus  aller  au 
parlement  par  les  raisons  de  dispute  ci-devant  expli- 
quées. 

Il  arriva  une  nouvelle  affaire  qui  obligea  d'assem- 
bler encore  une  fois  toutes  les  chambres  du  parlement. 
Le  duc  de  la  Force,  ayant  été  informé  que,  par  un 

1.  Saint-Simon  ne  parle  pas  de  ces  mémoires  :  il  est  vrai  que, 
dans  son  indignation  pour  une  affaire  «  si  scandaleuse  au  parle- 
ment, »  il  déclare  ne  vouloir  que  «  l'énoncer  et  tirer  le  rideau 
sur  les  horreurs  qui  s'y  passèrent  pendant  le  reste  de  l'année  » 
(XVII,  211). 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  169 

ordre  du  lieutenant  de  police,  on  visitoit  une  maison 
qui  lui  appartenoit,  mais  dans  laquelle  on  ne  trouva 
personne  de  la  livrée,  s'y  rendit  avec  un  grand  nombre 
de  domestiques,  demanda  au  commissaire  à  voir  son 
ordre,  le  prit  et  alla  le  porter  au  régent,  ce  qui  causa 
une  nouvelle  plainte  contre  ce  duc.  Le  parlement  s'as- 
sembla le  samedi  19  février.  Le  duc  de  la  Force  s'y 
trouva  et  prit  sa  place,  tenant  à  la  main  un  très  long 
mémoire.  Il  fit  la  faute  de  commencer  à  parler  dans  le 
temps  que  les  gens  du  roi  parloient  :  le  premier  prési- 
dent lui  dit  qu'il  ne  devoit  pas  interrompre  les  gens 
du  roi  ni  même  se  trouver  au  parlement  ni  en  place 
lorsqu'il  s'agissoit  d'un  procès  commencé  contre  lui. 
Il  insista  pour  parler,  et  le  premier  président  pour  le 
faire  sortir,  ce  qu'il  fit  en  protestant  contre  l'obstacle 
qu'on  mettoit  à  entendre  ce  qu'il  avoit  à  dire  pour  sa 
justification. 

Le  maréchal  de  Villars,  incommodé,  ne  put  aller  à 
cette  séance  du  parlement,  et  certainement  il  se  seroit 
opposé  à  ce  qu'on  refusât  au  duc  de  la  Force  la  liberté 
de  parler,  et  à  la  violence  de  l'obliger  de  sortir,  vio- 
lence qui  étoit  véritablement  contraire  à  la  dignité  d'un 
Pair  de  France.  Le  soir,  tous  les  Pairs  furent  invités 
à  se  trouver  le  20  chez  le  cardinal  de  Mailly,  premier 
Pair  de  France.  Le  cardinal  de  Rohan,  étant  venu  voir 
le  maréchal  de  Villars  le  même  jour,  lui  dit  qu'il  y 
avoit  une  assemblée  générale  des  Pairs  résolue  ;  mais 
le  maréchal  de  Villars  envoya  s'excuser  d'assister  à 
cette  assemblée  par  la  même  raison  qui  l'avoit  empê- 
ché d'aller  à  la  dernière  séance  du  parlement,  et  il  s'y 
trouva  très  peu  de  Pairs. 

Le  jour  suivant,  le  cardinal  de  Polignac,  les  ducs  de 


170  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1721 

Sully  el  de  Mazarin,  de  Richelieu  et  plusieurs  autres 
dînèrent  chez  le  maréchal  de  Villars.  Comme  on  sor- 
toit  de  table,  le  prince  de  Conty  arriva  et  dit  au  maré- 
chal qu'il  avoit  à  l'entretenir  de  choses  importantes. 
Il  lui  apprit  que  le  duc  de  Saint-Aignan  sortoit  de 
chez  lui,  où  il  avoit  été  envoyé  par  les  Pairs  qui  s'étoient 
trouvés  chez  le  cardinal  de  Mailly,  et  qu'il  lui  avoit 
apporté  un  mémoire  ou  requête  au  roi,  dont  le  com- 
mencement étoit  les  Pairs  de  France  ;  mais  que  cepen- 
dant cette  requête  n'étoit  signée  que  par  le  seul  car- 
dinal de  Mailly,  qu'elle  contenoit  plusieurs  points 
contre  le  parlement;  que  MM.  de  Mailly  et  d'Uzès 
étoient  allés  la  porter  à  Son  Altesse  Royale;  que  le  duc 
de  Ghaulnes avoit  été  envoyé  chez  M.  le  Duc,  et  lui,  duc 
de  Saint-Aignan,  chez  M.  le  prince  de  Conty.  Ce  prince 
lui  répondit  qu'il  étoit  étonné  que  l'on  présentât  au 
nom  de  tous  les  Pairs  une  requête  qui  n'avoit  été  médi- 
tée que  par  un  très  petit  nombre  d'entre  eux  ;  qu'il  y 
avoit  même  de  l'apparence  qu'elle  avoit  été  résolue 
et  écrite  avant  que  d'être  examinée  par  l'assemblée 
du  matin ,  qui  avoit  été  si  peu  nombreuse  qu'elle 
n'étoit  pas  composée  du  tiers  des  Pairs,  qu'ainsi  on 
n'avoit  pas  dû  mettre  leur  nom  en  général  à  la  tête 
d'une  requête  qui  ne  se  trouvoit  signée  que  par  un 
seul. 

Le  duc  de  la  Feuillade,  le  duc  de  Melun^  et  plusieurs 
autres  arrivèrent,  dans  ce  moment,  chez  le  maréchal 
de  Villars,  et  on  convint  de  s'assembler  le  jour  d'après 
chez  le  duc  de  Luxembourg,  qui  étoit  malade.  Il  fut 

1.  Louis  II  d'Espinay  de  Melun,  «  d'une  grande  maison,  »  dit 
Saint-Simon,  créé  duc  de  Joyeuse  en  1714,  prit  ensuite  le  titre 
de  duc  de  Melun. 


1721]  MÉMOIRES   DE    VILLÂRS.  171 

résolu  de  s'opposer  aux  fins  de  cette  requête,  qui 
ôtoit  aux  Pairs  de  France  la  liberté  d'être  jugés,  con- 
formément à  leurs  premières  prérogatives,  par  les 
Pairs  et  par  toutes  les  chambres  assemblées. 

Sur  cette  division  des  Pairs,  le  régent,  auquel  on 
avoit  voulu  persuader  que  l'union  des  Pairs  et  du  par- 
lement éloit  contraire  à  ses  intérêts,  envoya  défendre 
au  parlement  de  continuer  le  procès  du  duc  de  la  Force. 
L'ordre  fut  porté  par  un  huissier  de  la  chaîne  ;  et,  sur 
cet  ordre,  toutes  les  chambres  du  parlement  assem- 
blées, MM.  les  princes  du  sang  et  les  Pairs  opinèrent 
à  faire  des  remontrances,  et  MM.  les  princes  du  sang 
avec  quatre  Pairs  assistèrent  à  la  composition  de  ces 
remontrances,  et  il  fut  dit  que  toutes  les  chambres 
s'assembleroient  le  lundi  pour  les  examiner.  Elles 
furent  approuvées  et  présentées  par  le  premier  pré- 
sident et  environ  trente  conseillers  de  toutes  les 
chambres. 

Deux  jours  après,  le  chancelier  écrivit  au  parlement, 
qui  s'assembla  le  3  février.  Les  trois  princes  du  sang 
s'y  trouvèrent  et  grand  nombre  de  Pairs.  Le  maréchal 
de  Villars  n'arriva  qu'après  que  la  longue  lettre  du 
chancelier  au  parlement  eut  été  lue,  et  l'on  avoit  même 
commencé  à  opiner  sur  cette  lettre  ;  mais  le  premier 
président,  contre  les  règles  et  l'usage,  eut  pour  le 
maréchal  de  Villars  l'honnêteté  de  faire  cesser  les  opi- 
nions et  de  rehre  la  lettre  du  chanceher  tout  entière. 
Cette  lettre  étoit  une  manière  d'excuse  au  parlement  : 
elle  portoit  en  substance  que  le  roi  n'avoit  pas  résolu 
de  révoquer,  mais  seulement  de  suspendre,  le  procès 
du  duc  de  la  Force,  jusqu'à  ce  que  Sa  Majesté  eût  pu 
connoître  des  divisions  qui  étoient  entre  les  Pairs.  On 


172  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  [1721 

convint  de  se  rassembler  a  huitaine,  pendant  lequel 
temps  il  fut  enjoint  aux  gens  du  roi  de  solliciter  une 
réponse  décisive. 

Le  4  février,  les  Pairs,  au  nombre  de  vingt-deux, 
s'assemblèrent  chez  le  duc  de  Luxembourg.  L'intention 
du  petit  nombre  des  Pairs  qui  s'étoient  assemblés  chez 
le  cardinal  de  Mailly  étoit  de  former  un  procès,  pré- 
tendant que  les  Pairs  ne  pouvant  être  convoqués  que 
par  lettres  patentes,  l'invitation  du  parlement  n'avoit 
pas  été  régulière,  ce  qui  entraînoit  l'évocation  de  l'af- 
faire du  duc  de  la  Force.  En  opinant,  le  maréchal  de 
Villars  dit  :  «  Messieurs,  l'honneur  de  penser  comme 
messieurs  les  princes  du  sang  me  donnera  toujours 
une  parfaite  tranquillité  sur  mes  sentimens,  et  je  ne 
croirai  jamais  possible  d'en  avoir  de  plus  nobles  ni  de 
plus  élevés  sur  ma  propre  gloire,  sur  ma  dignité,  sur 
le  service  du  roi  et  sur  le  bien  de  l'État  qu'en  me 
conformant  aux  leurs.  Il  est  malheureux  et  plus  sur- 
prenant encore  que  quelques-uns  de  messieurs  les 
Pairs  veuillent  soupçonner  le  plus  grand  nombre  de 
n'être  pas  assez  attentifs  à  soutenir  les  prérogatives 
de  la  pairie,  sur  lesquelles  nous  ne  devons  pas  être 
plus  difficiles  que  messieurs  les  princes  du  sang,  ni 
désirer  plus  que  ce  qu'ils  prétendent.  Nos  droits  sont 
en  bonnes  mains,  et  nous  devons  tenir  à  gloire  et  à 
honneur  qu'ils  regardent  nos  intérêts  comme  les  leurs.  » 

Les  Pairs  s'assemblèrent  le  jour  d'après,  et  vingt- 
deux  signèrent  leur  résolution,  qui  fut  de  députer  chez 
le  régent  quatre  Pairs,  dont  M.  l'évêque  et  duc  de 
Laon,  comme  l'ancien,  porta  la  parole  et  dit  que  les 
Pairs  n'avoient  point  de  procès  qui  pussent  les  obliger 
à  produire  ;  que  leurs  droits  étoient  certains  et  incon- 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLAJIS.  173 

teslables;  qu'ils  aUendoient  de  la  bonté  et  de  la  justice 
de  Sa  Majesté  qu'elle  voudroit  bien  n'apporter  aucun 
changement  à  un  établissement  aussi  ancien  que  la 
pairie,  qui  étoit  que  les  Pairs  ne  pouvoient  être  jugés 
que  par  les  Pairs  et  par  toutes  les  chambres  du  parle- 
ment assemblées,  sans  qu'aucunes  lettres  patentes 
fussent  nécessaires;  que,  si  Sa  Majesté  avoit  quelque 
doute  sur  cela,  elle  avoit  gens  auprès  d'elle  qui  pou- 
voient l'informer  du  droit  des  Pairs,  et  que  l'on  trou- 
veroit  tous  les  éclaircissements  nécessaires  dans  les 
registres  du  parlement.  Le  régent  dit  qu'on  lui  avoit 
donné  divers  avis  d'une  cabale  contre  ses  intérêts 
entre  les  Pairs  et  le  parlement.  On  lui  répondit  que 
ceux  qui  répandoient  de  pareilles  calomnies  méritoient 
d'être  nommés  et  punis,  puisqu'ils  pouvoient  éloigner 
de  ses  bonnes  grâces  les  plus  honnêtes  gens  du  royaume 
et  les  plus  attachés  au  bien  de  l'État,  et  par  conséquent 
aux  véritables  intérêts  de  Son  Altesse  Royale. 

Les  ducs  se  retirèrent,  et,  le  neuvième  février, 
jour  du  conseil  de  régence,  le  maréchal  de  Villars  et 
les  autres  Pairs  qui  en  étoient  furent  avertis  par  un 
valet  de  chambre  du  régent  de  ne  se  pas  trouver  au 
conseil,  parce  que  leur  affaire  devoit  y  être  traitée. 

Le  prince  de  Conty  vint  au  sortir  du  conseil  chez  le 
maréchal  de  Villars,  et  lui  apprit  que  le  régent  avoit 
dit  aux  princes  du  sang,  avant  que  de  tenir  le  conseil, 
que,  s'ils  ne  vouloient  pas  que  leurs  noms  fussent  dans 
la  déclaration  qui  devoit  être  envoyée  au  parlement, 
ils  ne  dévoient  pas  assister  à  la  déUbération.  Les  trois 
princes  répondirent  en  même  temps  que  s'ils  sortoient 
il  falloit  que  M.  le  duc  de  Chartres  sortît  aussi.  Le 
régent,  piqué  de  la  proposition,  dit  qu'il  falloit  res- 


174  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

pecter  l'autorité  du  roi.  Le  comte  de  Gharolois  répon- 
dit :  «  Nous  respectons  l'autorité  du  roi,  et  aucune 
autre.  »  Enfin  ils  demeurèrent  au  conseil  et  ne  furent 
pas  d'avis  de  la  déclaration  ;  ils  demandèrent  à  n'être 
pas  nommés.  Le  comte  de  Toulouse  demanda  la  même 
chose,  et  le  duc  d'Orléans  ne  voulut  pas  que  le  duc 
de  Chartres  fût  nommé  non  plus. 

Les  Pairs  s'assemblèrent  le  1 0,  et  toutes  les  chambres 
pareillement.  La  déclaration  fut  enregistrée  avec  toutes 
les  modifications  suivantes,  et  dans  ces  termes  : 
«  Registre,  et  ce  requérant  le  procureur  du  roi,  sans 
que  directement  ni  indirectement,  ni  en  aucune  ma- 
nière que  ce  soit,  ladite  déclaration  puisse  faire  aucun 
préjudice  aux  droits  et  prérogatives  des  princes  du 
sang  et  des  Pairs  de  France,  qui  sont  d'être  jugés  au 
parlement  dans  la  cour,  suffisamment  garnie  de  Pairs, 
aussi  bien  que  tout  autre  ayant  séance  en  ladite  cour, 
et  sans  qu'il  soit  besoin  d'aucunes  lettres  patentes  ;  et 
que  le  procès  du  duc  de  la  Force  sera  continué  selon 
ses  errements.  »  Ces  modifications,  comme  on  le  voit, 
annuloient  en  quelque  manière  la  déclaration.  Les 
monitoires  au  sujet  du  duc  de  la  Force  furent  ordonnés  ; 
ce  qui  allongea  la  procédure  par  l'obligation  de  trois 
semaines  nécessaires  pour  la  publication  des  monitoires . 

M.  le  Duc  voyoit  avec  peine  que  les  plus  honnêtes 
gens  du  royaume,  uniquement  attachés  au  bien  de 
l'État,  s'étoient  éloignés  de  lui  par  la  protection  qu'il 
avoit  donnée  à  Law,  cet  homme  abominable  qui  avoit 
fait  un  si  grand  tort  au  roi  et  au  royaume.  Ce  prince 
voulut  se  rapprocher  les  gens  de  mérite  que  le  prince 
de  Gonty  recherchoit  avec  soin,  marquant  un  grand 
désir  d'avoir  leur  amitié  et  de  concourir  avec  eux  au 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  175 

bien  public.  M.  le  Duc  parla  donc  un  jour  au  maréchal 
de  Yiilars  à  un  bal,  et  lui  dit  qu'il  n'osoit  plus  aller 
chez  lui,  parce  que  le  maréchal  de  Villars  ne  le  voyoit 
plus  lui-même;  que,  cependant,  il  souhaitoit  avec  ardeur 
d'avoir  part  à  son  amitié.  Un  autre  jour,  au  sortir  du 
conseil,  il  s'expliqua  encore  plus  fortement  au  maré- 
chal de  Yiilars,  et  se  plaignit  de  ce  qu'on  ne  rendoit 
pas  justice  à  ses  bonnes  intentions.  Le  maréchal  de 
Villars  lui  répondit  avec  sa  franchise  ordinaire  que 
l'on  respectoit  dans  M .  le  Duc  un  esprit  de  suite  et  de 
fermeté,  mais  qu'il  ne  pouvoit  s'empêcher  de  lui  dire 
que  ces  qualités,  excellentes  en  elles-mêmes,  étoient 
plus  dangereuses  qu'utiles  quand  on  suivoit  un  mau- 
vais parti.  Deux  qualités  étoient  principalement  néces- 
saires aux  grands  princes,  aux  rois  même,  et  à  ceux 
enfin  qui  avoient  la  principale  part  dans  l'administra- 
tion des  états  :  la  première  de  ces  qualités  est,  conti- 
nua-t-il,  de  préférer  le  discernement  à  l'invention,  car 
si  c'est  un  grand  bonheur  d'imaginer  les  plus  grands 
et  les  plus  heureux  projets,  il  est  encore  plus  solide 
de  savoir  bien  choisir  parmi  ceux  que  les  autres  pro- 
posent. Une  autre  qualité,  également  nécessaire,  est 
de  savoir  avouer  que  l'on  s'est  trompé.  M.  le  Duc 
reconnut  que  cette  dernière  lui  étoit  nécessaire,  mais 
qu'il  pouvoit  assurer  qu'elle  ne  lui  manquoit  pas  ;  qu'il 
convenoit  d'avoir  été  surpris  et  trompé  ;  que  peut-être 
beaucoup  de  gens  avoient  eu  le  même  malheur,  et 
que,  pour  lui,  il  n'avoit  jamais  voulu  soutenir  que  les 
actionnaires  de  bonne  foi.  M.  le  Duc  parla  ensuite  au 
maréchal  de  Villars  de  la  nécessité  d'établir  un  conseil 
bien  moins  nombreux  que  celui  de  régence,  et  qui  pût 
limiter  l'autorité  du  régent. 


176  MÉMOIRES    DE  VILLARS.  [1721 

Le  contrôleur  général  travailloit  vivement  à  rétablir 
les  finances,  mais  avançoit  peu,  toujours  traversé  par 
les  intérêts  de  la  compagnie  des  Indes.  Il  prit  enfin  la 
résolution  de  demander  à  Son  Altesse  Royale  qu'elle 
nommât  sept  conseillers  d'État,  c'est-à-dire  d'ajouter 
les  sieurs  Fagon,  Trudaine  et  Machault  aux  quatre 
premiers,  à  la  tête  desquels  étoit  le  sieur  d'Armenon- 
ville,  afin  de  décider  une  fois  pour  toutes  les  préten- 
tions de  la  compagnie.  Ce  conseil  s'assembla  plusieurs 
fois,  et  la  compagnie  présenta  une  requête,  dans 
laquelle  il  y  avoit  plusieurs  faits  qui  dévoient  faire 
désirer  au  régent  qu'elle  ne  fût  pas  imprimée.  Cepen- 
dant, le  3  avril  1721,  les  syndics  de  la  compagnie  en 
portèrent  des  exemplaires  à  tous  les  conseillers  de  la 
régence,  et  en  distribuèrent  un  très  grand  nombre 
dans  le  public. 

Il  y  eut  le  matin,  chez  le  régent,  un  conseil  de 
régence,  auquel  M.  le  Duc  et  M.  le  prince  de  Conty 
avoient  accoutumé  d'assister  :  on  résolut  d'assembler 
le  même  jour,  sur  les  cinq  heures  du  soir,  les  sept 
conseillers  d'État,  le  chancelier  et  le  contrôleur  général. 
M.  le  prince  de  Conty  demanda  au  régent  si  M.  le  Duc 
s'y  trouveroit  et  il  lui  dit  que  non.  Il  demanda  la  même 
chose  au  chancelier  et  au  contrôleur  général,  qui  lui 
répondirent  tous  deux  que  M.  le  Duc  n'y  seroit  pas. 
11  vint  en  sortant  dîner  chez  le  maréchal  de  Villars, 
sans  avoir  aucun  dessein  d'aller  à  ce  conseil.  Le  hasard 
fit  qu'entrant  dans  le  Palais-Royal  pour  aller  voir  la 
maréchale  de  Rochefort,  il  vit  le  carrosse  de  M.  le  Duc 
dans  la  cour;  ce  qui  l'obligea  à  monter  chez  le  régent. 
Il  lui  fit  dire  par  un  premier  valet  de  chambre  qu'il 
vouloit  lui  dire  un  mot.  Le  régent  renvoya  le  valet  de 


1721]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  177 

chambre,  sans  vouloir  parler  au  prince  de  Conty.  Ce 
prince  s'étant  plaint  quelque  temps  auparavant  de  ce 
qu'il  n'étoit  pas  appelé  à  des  conseils  où  M.  le  Duc 
assistoit,  le  régent  l'avoit  assuré  que  cela  n'arriveroit 
plus,  et  que  si,  par  hasard,  il  n'étoit  pas  averti  toutes 
les  fois  que  M.  le  Duc  seroit  appelé  à  quelque  conseil, 
il  pouvoit  y  venir.  Le  prince  de  Conty  regarda  donc 
comme  un  affront  ce  qui  venoit  de  lui  arriver,  d'autant 
plus  que  le  matin  même,  pendant  le  conseil  où  assis - 
toit  ce  prince,  le  premier  président  étant  venu  pour 
parler  au  régent,  il  s'étoit  levé,  et  avoit  quitté  le  con- 
seil pour  aller  l'entretenir. 

Le  prince  de  Conty  vint  deux  fois  le  jour  même 
chercher  le  maréchal  de  Villars,  et,  ne  l'ayant  point 
trouvé,  il  envoya  le  duc  de  Richelieu  pour  le  prier 
qu'il  pût  lui  dire  un  mot  le  lendemain  matin.  Il  vint 
en  effet,  et  parut  très  irrité  de  ce  qui  lui  étoit  arrivé 
la  veille. 

Le  maréchal  de  Villars  crut  qu'il  ne  convenoit  pas 
au  régent  que  le  prince  de  Conty  allât  faire  sa  plainte 
lui-même,  et  il  se  chargea  d'aller  parler  au  régent.  Il 
ne  put  le  voir  ce  jour-là,  parce  qu'il  étoit  allé  passer 
la  journée  entière  à  Asnières,  et  ne  put  lui  parler  que 
le  lendemain.  Il  trouva  d'abord  le  régent  très  vif,  et, 
dès  les  premières  paroles  du  maréchal,  il  lui  dit  qu'il 
étoit  surprenant  que  messieurs  les  princes  du  sang 
crussent  devoir  être,  malgré  lui,  dans  les  conseils  qu'il 
tenoit,  qu'ils  étoient  bien  soutenus,  mais  qu'il  le  seroit 
encore  plus  qu'eux.  Sur  ces  paroles,  le  maréchal  de  Vil- 
lars, se  trouvant  un  peu  piqué,  lui  dit  :  «  Votre  Altesse 
Royale  me  pardonnera  de  répondre  un  peu  lentement 
à  ce  qu'elle  vient  de  me  dire  ;  ce  n'est  pas  que  je 
IV  12 


178  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

puisse  être  inquiet  sur  sa  vivacité  ni  sur  la  mienne, 
et  mes  expressions  seront  toujours  conformes  au  pro- 
fond respect  que  je  lui  dois.  Je  commencerai  par  lui 
dire  que  je  me  sais  bon  gré  de  m'ètre  chargé,  sans 
que  M.  le  prince  de  Conty  le  désirât,  de  lui  faire  des 
plaintes  très  justes  sur  un  mauvais  traitement  dont 
il  étoit  sensiblement  touché,  et  avec  raison.  Votre 
Altesse  Royale  lui  a  fait  dire  il  y  a  plus  de  trois  mois, 
par  la  princesse  de  Rohan,  qu'elle  vouloit  absolument 
compter  sur  son  amitié  ;  qu'il  n'avoit  qu'à  faire  con- 
noître  tout  ce  qu'il  pouvoit  désirer,  et  qu'il  trouveroit 
des  facilités  sur  tout,  soit  qu'il  s'agit  d'argent,  de 
charges  ou  d'autres  avantages.  M.  le  prince  de  Conty 
remercia  et  pria  la  princesse  de  Rohan  de  vous  assu- 
rer que  Votre  Altesse  Royale  pouvoit  compter  sur  son 
attachement  très  sincère;  que  ses  premiers  devoirs 
regardoient  le  bien  de  l'État,  et  que  les  seconds  étoient 
d'être  son  serviteur  tant  qu'elle  procureroit  le  service 
du  roi  et  le  bien  de  l'État,  comme  il  étoit  persuadé 
qu'elle  n'avoit  point  d'autres  vues.  » 

«  Peu  de  jours  après  ces  marques  d'amitié  de  Votre 
Altesse  Royale,  elle  assembla  un  conseil  de  peu  de 
personnes,  où  M.  le  Duc  fut  appelé,  et  non  M.  le 
prince  de  Conty.  Il  en  fit  ses  plaintes  à  Votre  Altesse 
Royale,  qui  l'assura  que  cela  n'arriveroit  plus,  et  qu'il 
pouvoit  entrer  dans  tous  les  conseils  oii  M.  le  Duc 
assisteroit.  » 

«  Avant-hier,  au  conseil  des  finances  du  matin,  Votre 
Altesse  Royale  indiqua  un  conseil  pour  l'après-midi. 
M.  le  prince  de  Conty  lui  demanda  si  M.  le  Duc  y 
seroit;  elle  l'assura  que  non.  M.  le  chancelier  et  M.  de 
la  Houssaye  lui  dirent  la  même  chose.  Le  hasard  fait 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  179 

que  M.  le  prince  de  Conty,  allant  chez  la  maréchale 
de  Rochefort,  entre  dans  la  cour  du  Palais-Royal  dans 
le  temps  que  le  conseil  est  assemblé.  Il  voit  le  car- 
rosse de  M.  le  Duc;  il  se  souvient  que  Votre  Altesse 
Royale  lui  a  dit  que  toutes  les  fois  qu'il  y  auroit  un 
conseil,  et  que  M.  le  Duc  y  seroit,  il  pouvoit  y  entrer. 
Il  monte,  et  fait  demander  à  Votre  Altesse  Royale 
qu'il  puisse  lui  dire  un  mot.  On  lui  ferme  la  porte  en 
présence  de  cent  personnes.  Il  croyoit  cependant  faire 
plaisir  à  Votre  Altesse  Royale  de  se  trouver  à  cette 
assemblée,  Votre  Altesse  Royale  sachant  bien  qu'il  a 
des  sentiments  conformes  aux  siens.  Il  fait  réflexion  que 
le  même  jour,  le  premier  président  ayant  demandé 
à  Votre  Altesse  Royale  la  permission  de  l'entretenir, 
elle  avoit  quitté  le  conseil  pour  lui  parler,  et  il  est 
étonné  qu'elle  n'ait  pas  pour  lui  les  mêmes  égards 
qu'elle  a  pour  le  premier  président.  Elle  ne  sauroit 
sans  doute  regarder  que  comme  un  affront  un  aussi 
mauvais  traitement  que  l'est  celui  de  lui  fermer  la 
porte  sans  lui  dire  un  mot.  Voilà,  monseigneur,  ce 
que  j'ai  à  dire  pour  ce  qui  concerne  M.  le  prince  de 
Conty.  » 

d  Je  reviens  à  ce  que  Votre  Altesse  Royale  m'a  dit 
que  les  princes  étoient  fort  soutenus,  mais  qu'elle 
le  seroit  plus  qu'eux.  A  cela  je  réponds  que  Votre 
Altesse  Royale  ne  peut  pas  se  plaindre  que  son  auto- 
rité n'ait  pas  été  bien  entière  depuis  la  régence,  et 
que  jamais  il  n'y  en  a  eu  de  si  despotique.  Quant  à 
M.  le  prince  de  Conty,  j'ai  déjà  eu  l'honneur,  conti- 
nua le  maréchal,  de  dire,  il  y  a  quelques  mois,  à 
Votre  Altesse  Royale,  que  j'étois  très  sensible  à  l'ami- 
tié que  M.  le  prince  de  Conty  m'a  toujours  fait  l'hon- 


180  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

neur  de  me  marquer  depuis  les  premiers  moments 
qu'il  a  servi  dans  les  armées  que  je  commandois, 
mais  que  je  ne  veux  gouverner  aucun  prince  :  pre- 
mièrement, parce  que  je  n'en  ai  que  faire,  et  que  le 
crédit  que  l'on  veut  quelquefois  prendre  sur  l'esprit 
des  princes  ne  convient  qu'à  des  gens  sans  fortune, 
et  qui  veulent  s'en  faire  une  aux  dépens  des  princes 
qu'ils  veulent  gouverner;  en  second  lieu,  parce  que  je 
sais  bien  que,  si  le  prince  se  conduit  au  gré  du  maître, 
il  aime  mieux  lui  en  savoir  gré  qu'au  gouverneur,  et 
que,  si  le  contraire  arrive,  c'est  toujours  à  ce  prétendu 
gouverneur  que  l'on  s'en  prend.  Je  supplie  d'ailleurs 
Votre  Altesse  Royale  d'être  persuadée  que  je  suis  uni- 
quement occupé  du  bien  de  l'État.  » 

Gomme  ces  paroles  étoient  animées,  et  qu'elles 
avoient  paru  vives  au  chancelier,  au  contrôleur  géné- 
ral et  à  M.  Le  Blanc,  ils  s'étoient  approchés  du  petit 
cabinet  où  étoient  le  régent  et  le  maréchal  de  Villars. 
Celui-ci  les  apercevant  dans  le  temps  qu'il  disoit  qu'il 
étoit  uniquement  occupé  du  bien  de  l'État,  il  continua 
et  dit  :  «  J'en  prends  à  témoin  M.  le  chancelier,  que 
voilà  ;  il  peut  dire  que  le  jour  que  la  régence  fut  don- 
née à  Votre  Altesse  Royale  j'entrai  deux  fois  dans  le 
parquet  des  gens  du  roi  en  sortant  de  l'assemblée 
du  matin,  et  avant  que  l'on  rentrât  à  celle  qui  avoit 
été  indiquée  à  trois  heures  après  midi  ;  que  je  m'a- 
dressai à  lui,  alors  procureur  général,  et  que  je  lui 
dis  que  mon  zèle  pour  le  bien  de  l'État  me  portoit 
à  lui  marquer  mon  étonnement  de  ce  que,  dans  le 
premier  jour  d'un  nouveau  règne,  on  bouleversoit 
tout  l'ancien  gouvernement;  qu'il  pouvoit  y  avoir  des 
changements  à  faire,  mais  qu'il  falloit  aller  par  degrés  ; 


1721]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  181 

que,  quand  je  parlois  ainsi,  c'étoit  contre  mon  propre 
intérêt.  Son  Altesse  Royale  m'ayant  assuré  de  la  pré- 
sidence du  conseil  de  guerre,  le  plus  beau  poste  que 
je  pusse  désirer,  et  que  je  pouvois  alors  regarder 
comme  plus  noble  et  plus  solide  que  je  ne  l'ai  trouvé 
depuis.  » 

«  Vous,  M.  Le  Blanc,  vous  savez  que,  quelques 
années  après.  Son  Altesse  Royale,  fatiguée  de  tous 
les  incidents  arrivés  dans  le  conseil  de  guerre,  vou- 
lut me  déclarer  seul  ministre  de  la  guerre,  avec  vous 
uniquement  sous  moi.  Je  répondis  sur-le-champ  que 
j'étois  pénétré  de  ses  bontés,  mais  que  j'étois  plus 
occupé  de  chercher  son  goût  et  de  mettre  Son 
Altesse  Royale  à  son  aise  que  de  mon  intérêt,  quoi- 
qu'il se  trouvât  certainement  à  être  seul  ministre  de 
la  guerre  ;  que  je  la  suppliois  d'examiner  si  personne 
ne  lui  convenoit  mieux  que  moi  ;  qu'elle  étoit  accou- 
tumée à  M.  le  maréchal  de  Bezons;  qu'il  ne  seroit 
pas  raisonnable  de  m'ôter  cet  emploi  pour  y  mettre 
quelque  homme  du  royaume  que  ce  put  être  ;  mais 
que  je  m'en  démettrois,  et  qu'alors  Son  Altesse 
Royale  pourroit  y  placer  qui  elle  jugeroit  à  propos. 
Elle  voulut  avoir  la  bonté  de  me  dire  que  personne 
ne  pouvoit  jamais  lui  mieux  convenir  que  moi. 
Cependant,  deux  mois  après,  elle  me  l'ôta,  laissant 
le  conseil  de  guerre  entier,  et  n'en  retranchant  que 
M.  de  Saint-Hilaire,  moyennant  quoi  elle  me  croyoit 
fort  piqué;  que  j'avois  deux  principes  également 
étabhs  dans  mon  cœur  :  le  premier,  une  entière 
soumission  aux  ordres  du  roi,  et,  par  conséquent,  à 
ceux  de  Son  Altesse  Royale ,  puisqu'  elle  étoit  dépo- 
sitaire de  l'autorité  de  Sa  Majesté;  le  second,  de  dire 


182  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

librement  ce  que  je  pensois  pour  le  bien  de  l'État; 
que  j'avois  étudié  dans  le  Testament  politique  du 
cardinal  de  Richelieu  les  qualités  nécessaires  à  un 
conseiller  d'État;  qu'entre  autres  choses,  ce  ministre 
lui  désiroit  un  caractère  ferme,  porté  même  jusqu'à 
l'opiniâtreté  quand  il  s'agissoit  de  dire  son  senti- 
ment, sans  jamais  altérer  ni  déguiser  la  vérité  pour 
plaire  au  prince.  Voilà,  monseigneur,  comment  je 
pense,  continua  le  maréchal.  Il  y  a  deux  qualités 
bien  nécessaires  aux  rois  et  aux  princes  qui  admi- 
nistrent les  royaumes  :  l'une  seroit  d'imaginer  de 
trouver  par  leurs  propres  lumières  ce  qui  est  le  plus 
utile  à  la  monarchie  qu'ils  gouvernent;  l'autre,  non 
moins  nécessaire  et  aussi  glorieuse  que  la  première, 
est  d'avouer  leur  faute  quand  ils  en  ont  fait,  et  de 
convenir  qu'ils  se  sont  trompés.  Cette  dernière,  mon- 
seigneur, vous  est  nécessaire  présentement,  parce 
que  certainement  on  vous  a  induit  en  erreur.  Enfin, 
monseigneur,  je  finis  par  dire  à  Votre  Altesse  Royale 
que  je  suis  très  convaincu  qu'elle  ne  séparera  jamais 
son  intérêt  de  celui  de  l'État;  elle  ne  le  peut,  et  je  suis 
persuadé  qu'elle  le  veut  encore  moins.  Tant  que  cela 
sera  ainsi,  aucun  de  tous  ceux  que  vous  regardez 
comme  vos  meilleurs  amis  et  serviteurs  ne  le  sera 
tant  que  moi.  Si,  contre  ma  pensée,  cela  pouvoit  être 
autrement,  envoyez-moi  dans  mon  château;  c'est  où 
je  pourrai  être  le  mieux  et  pour  vous  et  pour  moi.  » 
Pendant  ce  discours,  le  régent  assura  souvent  le 
maréchal  de  son  estime  et  de  son  amitié,  ce  qui  ne 
l'empêcha  point  de  continuer  de  s'expliquer  avec  viva- 
cité sur  les  sentiments  dont  il  étoit  rempli.  Son  Altesse 
Royale  lui  dit,  au  sujet  de  M.   le  prince  de  Conty, 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  183 

qu'il  n'avoit  jamais  eu  dessein  de  lui  faire  de  la 
peine,  qu'il  avoit  renvoyé  trois  jours  auparavant 
M.  le  Duc,  et  qu'il  prioit  le  maréchal  d'assurer  M.  le 
prince  de  Conty  qu'il  étoit  très  éloigné  de  lui  vouloir 
faire  le  moindre  déplaisir.  Le  maréchal  ne  voulut  se 
charger  de  rien,  dit  que  Son  Altesse  Royale  pouvoit 
lui  envoyer  quelqu'un  de  ces  messieurs,  parlant  de 
ceux  qui  étoient  présents.  Elle  donna  ordre  au  contrô- 
leur général  d'aller,  de  sa  part,  faire  des  excuses 
au  prince  de  Conty. 

Le  maréchal  de  Villars  trouva  en  sortant  le  comte 
d'Évreux,  qui  étoit  à  l'entrée  de  la  petite  galerie,  et 
qui,  ayant  entendu  quelques  discours,  lui  dit  :  «  J'ai 
«  entendu  des  propos  bien  respectables,  et  je  vous 
«  en  fais  mon  compliment.  » 

Cependant,  le  duc  de  la  Force  fut  interrogé,  et  l'as- 
semblée des  chambres  indiquée  le...  et  messieurs  les 
princes  du  sang  s'y  trouvèrent.  Les  gens  du  duc  de 
la  Force  avoient  présenté  des  requêtes  pour  être  élar- 
gis. M.  Ferrand,  premier  rapporteur,  lut  les  interro- 
gatoires des  accusés,  les  dépositions  des  témoins.  Il 
s'en  trouva  deux  qui  soutinrent  que  les  marchandises 
déposées  aux  Augustins  appartenoient  au  duc  de  la 
Force.  Celui-ci  s'inscrivit  en  faux  contre  leur  témoi- 
gnage, et  prétendit  qu'ils  avoient  fait  une  fausse  décla- 
ration. Sur  tout  ce  qui  fut  lu,  agité  et  délibéré,  les 
gens  du  roi  entendus,  il  fut  ordonné  que  les  prison- 
niers ne  seroient  point  élargis,  et  que  les  rapporteurs 
et  commissaires  à  ce  nommés  feroient  l'inventaire  de 
toutes  les  marchandises  et  confronteroient  les  témoins, 
de  manière  que  ce  procès  parut  devoir  tirer  en  Ion- 


184  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

Dans  ce  même  temps,  M.  le  régent  déclara  M.  le  duc 
de  Chartres,  son  fils,  colonel  général  de  l'infanterie 
Françoise  et  étrangère,  à  l'exception  des  gardes  fran- 
çoises  et  suisses,  et  du  corps  des  Suisses.  Les  colonels 
généraux  d'infanterie  avoient  eu  auparavant  quelques 
prérogatives  qui  n'étoient  pas  données  à  M.  le  duc  de 
Chartres;  mais  ses  provisions  portoient  le  titre  de 
colonel  général  de  l'infanterie  françoise  et  étrangère, 
ce  que  n'avoient  pas  les  précédents  colonels  généraux. 
La  vérité  est  que,  dans  ce  temps,  l'infanterie  françoise 
n'étoit  composée  que  de  François  et  Suisses.  Le  régent, 
avant  que  de  déclarer  cet  établissement,  en  avoit 
parlé  à  M.  le  Duc,  qui  ne  s'y  opposa  pas;  M.  le  comte 
de  Charolois  et  M.  le  prince  de  Conty  ne  crurent  point 
devoir  souscrire  à  cette  innovation.  On  répandit  dans 
le  public  les  deux  derniers  édits  de  suppression  de 
cette  charge,  dans  lesquels  il  étoit  enjoint  au  parle- 
ment de  n'en  jamais  consentir  ni  souffrir  le  rétablis- 
sement. 

Dans  ce  temps-là,  M.  le  Duc,  qu'une  froideur  formée 
au  sujet  du  conseil  de  guerre  avoit  éloigné  du  maré- 
chal de  Villars,  et  qui,  peu  auparavant,  lui  avoit 
marqué  le  désir  qu'il  avoit  de  renouer,  voulut  se 
raccommoder  entièrement,  et  lui  écrivit  un  billet  par 
lequel  il  le  prioit  de  l'attendre  chez  lui  sur  les  sept 
heures  du  soir,  s'il  étoit  possible  qu'il  n'y  eût  per- 
sonne, et  qu'il  vouloit  l'entretenir.  M.  le  Duc  savoit  que 
le  maréchal,  convaincu  que  Law  perdoit  le  royaume, 
s' étoit  déclaré  contre  lui  pendant  qu'il  n'avoit  rien 
oublié  lui-même  pour  le  soutenir.  M.  le  Duc  avoua  au 
maréchal  de  Villars  qu'il  s'étoit  trompé,  mais  qu'il 
vouloit  réellement  le  bien  de  l'État,  et  que,  comme  il 


1721]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  185 

savoit  que  le  maréchal  de  Villars  y  étoit  uniquement 
attaché,  il  le  supplioit  que  désormais  leur  intelligence 
fût  parfaite,  assurant  le  maréchal  de  Villars  qu'il  seroit 
content,  et  de  ses  sentiments  et  de  sa  conduite,  pré- 
tendant la  régler  sur  celle  du  maréchal,  lequel,  con- 
noissant  au  prince  une  conduite  ferme  et  suivie,  étoit 
persuadé  que  leur  union  étoit  nécessaire  ;  elle  fut  par- 
faite et  l'est  encore,  convenant  cependant  ensemble 
de  la  tenir  secrète,  ce  qu'ils  exécutèrent  l'un  et  l'autre 
jusqu'à  la  mort  du  régent. 

Pendant  ce  temps-là,  le  contrôleur  général,  qui 
avoit  eu  d'abord  une  parfaite  confiance  aux  Paris  et 
à  Bernard,  dont  les  premiers  paroissoient  très  versés 
dans  les  finances,  et  celui-ci  dans  tout  ce  qui  concerne 
le  change  dans  toutes  les  nations  étrangères,  le  contrô- 
leur général,  dis-je,  ne  suivoit  plus  régulièrement 
leurs  conseils,  et  certaine  complaisance  pour  ceux 
dont  on  tient  son  élévation  ne  lui  permit  pas  la  fer- 
meté nécessaire  pour  empêcher  que  les  fonds,  dont  le 
régent  avoit  voulu  toujours  demeurer  le  maître,  ne 
se  dissipassent.  Il  parut  plusieurs  arrêts  du  conseil, 
sur  lesquels  les  personnes  qu'on  vient  de  nommer 
n'étoient  plus  consultées.  On  accorda  douze  millions 
par  an  à  la  marine,  dépense  exorbitante,  vu  le  peu  de 
vaisseaux  que  nous  avions  en  mer,  et  il  falloit  abso- 
lument prendre  les  douze  millions  sur  des  destina- 
tions, et  plus  importantes  et  plus  pressées. 

Rien  alors  ne  le  pouvoit  être  davantage  que  de 
secourir  la  Provence,  dont  les  principales  villes  étoient 
vivement  attaquées  par  la  peste  ^.   Marseille  et  son 

t.  La  peste  de  Marseille  commença  en  juin  1720;  notre  auteur 


186  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

territoire  avoient  déjà  perdu  près  de  quarante  mille 
personnes;  Aix,  Toulon,  Arles,  Martigues,  Berre, 
Alençon,  et  une  infinité  d'autres  lieux  moins  considé- 
rables, souffroient  les  plus  grandes  extrémités.  Le 
maréchal  de  Villars  sollicitoit  depuis  longtemps  des 
secours  extraordinaires  pour  cette  province;  il  sup- 
plia le  régent  de  lui  permettre  d'en  exposer  la  néces- 
sité au  conseil,  et  il  y  représenta  fortement  la  cruelle 
situation  d'un  pays  presque  dénué  d'espèces,  soit  par 
les  billets  qui  y  étoient  répandus,  et  qui  montoient  à 
plus  de  cinquante  millions,  soit  par  l'entière  cessation 
de  la  vente  des  huiles,  des  fruits  secs,  du  savon,  des 
vins  et  des  autres  espèces  de  commerce  qui  faisoient 
entrer  tous  les  ans  plus  de  douze  millions  dans  cette 
province,  et  il  conclut  par  faire  voir  que  la  ruine  en 
étoit  inévitable,  sans  secours  d'argent  très  prompts. 

Le  conseil,  ébranlé  par  de  si  vives  et  de  si  sérieuses 
représentations,  ordonna  pour  la  Provence  trois  mil- 
lions par  an,  qui  dévoient  être  avancés  par  les  rece- 
veurs des  finances,  qui  offrirent  de  le  faire  sans  intérêts. 
De  plus,  le  régent  fut  supplié  d'écrire  à  tous  les 
archevêques  et  évêques  du  royaume  pour  les  engager 
à  tirer  de  leurs  diocèses  des  secours  pour  le  soulage- 
ment des  lieux  que  ravageoit  la  peste. 

Le  maréchal  de  Villars,  dans  les  premières  nouvelles 
de  ce  malheur,  pressa  instamment  le  régent  de  lui 
permettre  de  se  rendre  dans  son  gouvernement.  La 
première  réponse  du  prince  fut  qu'il  n'auroit  osé  le 
lui  proposer,  mais  que,  puisqu'il  vouloit  bien,  dans 

n'a  donc  pas  placé  le  récit  de  cet  événement  à  sa  véritable 
date. 


1721]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  187 

une  conjoncture  si  importante,  y  aller  donner  les 
ordres,  rien  n'étoit  plus  propre  à  sauver  la  province. 
Mais,  comme  le  maréchal  se  préparoit  à  partir,  les 
défiances  naturelles  à  ce  prince  ne  lui  permirent  pas 
de  le  laisser  éloigner. 

On  proposa,  dans  un  conseil  de  régence,  un  arrêt 
pour  presser  le  public  de  porter  les  déclarations  de 
ses  effets,  et  il  fut  résolu  de  donner  le  mois  de  juin 
entier  pour  les  faire  viser;  lequel  temps  passé,  ce  qui 
n'auroit  pas  été  porté  au  visa,  quelque  bon  qu'il  pût 
être,  perdroit  un  tiers  jusqu'au  1 0  juillet  suivant  ;  que 
les  déclarations  qui  ne  seroient  pas  visées  avant  le 
20  juillet  perdroient  les  deux  tiers,  et  qu'enfin,  au 
1®"  août,  il  seroit  inutile  de  les  présenter,  parce  que 
tout  ce  qui  n'auroit  pas  été  visé  alors  seroit  totale- 
ment annulé.  11  falloit  accélérer  ainsi  un  ouvrage 
auquel  on  s'étoit  porté  d'abord  assez  mollement,  soit 
par  des  irrésolutions  fréquentes,  soit  même  par  des 
changements  entiers  de  tout  ce  qui  avoit  été  résolu. 
Le  régent  donna  congé  au  conseil  de  régence  jusqu'a- 
près la  petite  fête  de  Dieu,  et  le  maréchal  le  demanda 
pour  tout  le  mois  de  juin ,  voulant  donner  ce  temps 
inutile  à  visiter  des  terres  qu'il  avoit  achetées  en  Bour- 
gogne et  dans  le  Nivernais,  des  remboursements  qu'il 
avoit  été  forcé  de  recevoir.  Il  alla  passer  quinze  jours 
dans  son  château  de  Villars,  où  il  fut  visité  d'un  grand 
nombre  de  personnes  de  la  cour  et  du  parlement,  et 
de  plusieurs  ministres  étrangers. 

M.  le  prince  de  Gonty  lui  apprit  que  le  duc  de 
la  Force  avoit  présenté  une  requête  au  roi,  tendante  à 
faire  casser  tout  ce  qui  avoit  été  fait  au  parlement 
contre  lui,  et  que  le  régent  avoit  nommé  pour  exami- 


188  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1721 

lier  cette  requête  les  sieurs  d'Armenonville,  Fagon, 
Bignon  et  Ghâteauneuf,  conseillers  d'État.  On  fut 
étonné  de  voir  que  des  arrêts  donnés  en  matière  de 
pairie  par  toutes  les  chambres  assemblées,  par  trois 
princes  du  sang  et  par  le  plus  grand  nombre  des  Pairs 
pussent  être  sujets  à  l'examen  des  conseillers  d'État. 
C'étoit  toujours  tomber  dans  le  cas  de  donner  aux 
Pairs  d'autres  juges  que  les  Pairs  et  le  parlement, 
lesquels  avoient  toujours  soutenu  ne  pouvoir  être 
jugés  que  par  les  Pairs.  M.  le  prince  de  Conty  en  parla 
fortement  au  régent,  qui  répondit  que  le  duc  de 
la  Force,  accusé,  tâchoit  de  se  sauver  par  où  il  pouvoit. 

Le  maréchal  de  Villars  fit  dans  ses  terres  de  Bour- 
gogne et  de  Nivernais  le  voyage  qu'il  avoit  résolu, 
n'étant  pas  fâché  de  s'éloigner  de  la  cour  pour  quelque 
temps.  Comme  il  vouloit  arriver  chez  le  marquis  de 
Ximénès,  qui  l'attendoit  sur  la  route,  et  que,  pour 
cela,  il  marchoit  la  nuit,  il  fut  versé  très  dangereuse- 
ment, de  manière  que  sa  chaise  de  poste  se  trouva 
dans  un  fossé  sur  l'impériale,  et  lui,  par  conséquent, 
sur  la  tête;  mais  il  se  tira  de  cette  aventure  aussi  heu- 
reusement qu'il  avoit  fait  d'une  infinité  d'autres.  II 
employa  trois  semaines  à  son  voyage,  visita  le  mar- 
quisat de  la  Nocle  et  le  comté  de  la  Roche-Millay,  deux 
très  belles  terres  qui  ont  près  de  quarante  lieues  de 
tour,  de  grandes  mouvances,  mais  fort  ruinées,  abîmées 
par  les  tailles  et  presque  désertes,  en  sorte  que  les 
villes  de  Ternant  et  de  Beuvray,  autrefois  assez  consi- 
dérables, n'étoient  plus  habitées. 

Il  trouva  sur  son  chemin  plusieurs  bataillons  occu- 
pés à  un  canal  de  Montargis  à  Nemours,  auquel  le 
régent  faisoit  travailler,  et  dont  il  devoit  retirer  une 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  189 

grande  utilité.  Les  otïîciers  et  soldats,  qui  depuis  long- 
temps n'avoient  vu  le  maréchal,  lui  montrèrent  beau- 
coup d'amitié. 

A  son  retour,  il  trouva  l'affaire  du  duc  de  la  Force 
prête  à  être  jugée.  Il  alla  au  parlement  à  la  première 
audience  ;  les  princes  du  sang  assistèrent  à  toutes  avec 
un  grand  nombre  de  Pairs.  Le  jugement  fut  enfin 
rendu  et  prononcé,  après  que  le  duc  de  la  Force  eut 
été  interrogé  ;  et,  dans  l'arrêt  qui  ordonnoit  la  confis- 
cation des  magasins,  il  fut  dit  qu'il  seroit  tenu  de  se 
conduire  avec  plus  de  circonspection ,  et  d'avoir,  à 
l'avenir,  une  conduite  irréprochable,  telle  qu'elle 
convenoit  à  sa  naissance  et  à  sa  dignité  de  Pair  de 
France. 

A  l'arrivée  du  maréchal  de  Villars,  le  prince  de 
Conty  vint  le  voir,  et  lui  apprit  qu'en  son  absence  il 
avoit  obtenu  du  régent  que  M.  le  duc  du  Maine  rentre- 
roit  dans  l'exercice  de  toutes  ses  charges.  Il  revint  en 
effet  habiter  Sceaux  avec  ses  enfants ,  et  toute  sa 
famille  fut  réunie;  aussi  le  maréchal  de  Villars  avoit 
toujours  conseillé  au  duc  du  Maine  de  tâcher  de  ren- 
trer dans  l'exercice  de  ses  charges,  sans  s'opiniàtrer 
à  recouvrer  le  rang  qu'il  avoit  perdu,  en  lui  représen- 
tant qu'il  étoit  bon  de  reprendre  toujours  quelque 
considération . 

Le  mois  de  juin  avoit  presque  entièrement  fini  le 
visa,  et  l'on  tint  divers  conseils  de  finances  pour 
prendre  une  dernière  résolution  sur  l'état  incertain  où 
étoient  presque  toutes  les  familles  du  royaume  par  les 
huit  milliards  de  papier  que  le  détestable  Law  avoit 
répandus  dans  le  public.  Ces  conseils  se  tenoient  au 
Palais-Royal,  et  ils  étoient  composés  des  princes  du 


190  MÉMOIRES   DE   VILLÂRS.  [1721 

sang  (à  la  réserve  de  M.  le  comte  de  Charolois),  du 
chancelier,  du  maréchal  de  Villeroy  et  de  quatorze 
conseillers  d'État  ou  maîtres  des  requêtes.  A  celui  du 
1 5  juillet,  il  fut  résolu  seulement  que  l'on  donneroit 
son  avis  par  écrit  dans  le  conseil  suivant,  qui  se  passa 
en  des  espèces  de  dissertations.  Plusieurs  conseillers 
d'État  s'étendirent  en  longs  raisonnements  ;  les  avis  par 
écrit  ne  furent  pas  donnés,  et  il  fut  dit  que  l'on  tien- 
droit  deux  ou  trois  conseils  par  semaine  chez  le  chan- 
celier, pour  approfondir  davantage  les  diverses  pro- 
positions et  pour  prendre  une  dernière  résolution. 

Pendant  ce  temps-là,  le  maréchal  de  Villars  maria 
son  fils  unique  à  la  seconde  fille  du  duc  de  Noailles. 
L'aînée  avoit  épousé,  trois  ans  auparavant,  le  prince 
Charles  de  Lorraine,  grand  écuyer  de  France  et  gou- 
verneur de  Picardie.  Quelques  mois  auparavant  le 
mariage  du  marquis  de  Villars,  le  prince  Charles  avoit, 
sans  aucune  raison,  renvoyé  la  comtesse  d'Armagnac, 
sa  femme,  à  sa  famille.  Cette  jeune  dame  n'avoit  pas 
dix-sept  ans,  et  on  ne  pouvoit  rien  trouver  à  blâmer 
dans  sa  conduite.  Elle  se  retira  dans  un  couvent,  et  la 
maison  de  Noailles,  très  irritée,  fit  déclarer  en  justice 
une  séparation  de  corps  et  de  biens.  Ainsi  la  cadette, 
qui  épousa  le  marquis  de  Villars,  se  trouvoit  propre- 
ment l'aînée.  On  lui  donna  quatre  cent  mille  francs  en 
mariage,  sans  renoncer,  et,  outre  cela,  un  legs  que  la 
duchesse  d'Elbeuf  lui  fit  d'une  portion  des  vastes  pré- 
tentions qu'elle  avoit  sur  la  succession  du  dernier  duc 
de  Mantoue,  n'ayant  rien  retiré  de  la  dot  de  sa  fille, 
duchesse  de  Mantoue,  ni  de  toutes  les  conventions 
matrimoniales.  Ces  prétentions  entre  deux  particuliers 
pouvoient,  en  toute  justice,  être  portées  à  plus  de  trois 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  191 

millions,  mais,  comme  l'empereur  s'étoit  emparé  de 
tous  les  biens  et  de  tous  les  États  du  duc  de  Mantoue, 
elles  diminuoient  de  mérite.  M"®  de  Noailles,  très  bien 
faite,  très  jolie  et  parfaitement  bien  élevée,  parut  au 
maréchal  de  Villars  le  meilleur  choix  qu'il  pût  faire 
pour  son  fils*. 

La  joie  que  lui  causoit  ce  mariage  fut  troublée  par 
une  maladie  que  le  roi  eut  dans  le  même  temps.  Gomme 
elle  parut  les  premiers  jours  pouvoir  être  dangereuse, 
elle  jeta  l'alarme  dans  tous  les  cœurs  et  remplit  géné- 
ralement tout  le  monde  de  consternation.  Le  parle- 
ment, le  peuple,  tout  étoit  dans  la  désolation.  Les 
médecins,  voyant  que  la  tête  du  roi  s'embarrassoit  et 
que  la  fièvre  étoit  très  violente  après  une  saignée  au 
bras,  se  déterminèrent  à  une  au  pied,  et,  peu  d'heures 
après,  lui  donnèrent  de  l'émétique.  La  saignée  du  pied 
dégagea  la  tête,  et  l'effet  de  l'émétique  fut  tel  qu'en 
peu  d'heures  le  roi  se  trouva  entièrement  soulagé  et 
hors  de  péril.  La  joie  universelle  parut  encore  plus 
grande  que  la  terreur. 

Le  parlement  ordonna  un  Te  Deum^  comme  le  car- 
dinal de  Noailles  avoit,  dans  les  premiers  moments  du 
péril,  ordonné  des  prières  publiques.  Le  Te  Deum  fut 
chanté  à  Notre-Dame.  Le  duc  d'Orléans,  voulant  y 
assister,  avoit  d'abord  résolu  de  se  mettre  dans  le 
milieu  du  chœur  avec  un  prie-Dieu.  M.  le  Duc  et  M.  le 
prince  de  Gonty  lui  représentèrent  qu'ils  ne  l'accompa- 
gneroient  pas  s'il  prenoit  une  place  si  distinguée.  Il  se 
plaça  donc  après  le   cardinal  de  Noailles,   dans  les 

1 .  Honoré  Armand ,  marquis  de  Villars,  épousa  Amable  Gabrielle 
de  Noailles  le  4  août  1720.  De  ce  mariage  naquit  une  seule  fille, 
qui,  mariée  au  comte  d'Egmont,  mourut  sans  postérité. 


192  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

formes  des  chanoines.  Le  parlement,  de  son  côté,  fit 
quelques  difficultés;  il  prétendoit  que,  représentant 
la  personne  du  roi,  il  ne  pouvoit  être  précédé  d'aucun 
prince,  et  alléguoit  sur  cela  plusieurs  exemples.  Il 
prétendoit  aussi  devoir  prendre  le  pas  en  sortant, 
mais  le  régent  fit  tenir  ses  gardes  à  la  porte  du  chœur 
et  passa  le  premier;  après  quoi  les  cours  se  reti- 
rèrent. Les  Pairs  se  placèrent,  comme  il  leur  étoit 
arrivé  plusieurs  fois,  dans  le  haut  du  chœur,  vis-à-vis 
des  archevêques  et  évêques,  qui  s'y  trouvèrent  en 
grand  nombre ,  à  cette  différence  près  qu'il  y  avoit  des 
carreaux  devant  les  Pairs  et  qu'il  n'y  en  avoit  point 
devant  les  prélats.  Les  réjouissances  dans  Paris  furent 
si  grandes  que  l'on  n'avoit  jamais  entendu  parler  de 
rien  de  pareil.  Le  maréchal  de  Villars  donna  une  grande 
fête,  avec  une  illumination  très  magnifique,  dans  sa 
maison,  et  le  maréchal  de  Villeroy  fit  la  même  chose 
dans  la  sienne. 

Trois  jours  après  que  la  santé  du  roi  fut  assurée,  le 
régent  prit  la  résolution  de  coucher  aux  Tuileries. 
On  lui  avoit  donné  quelque  soupçon  d'un  dessein 
secret  d'éloigner  la  personne  du  roi  et  de  la  tirer  de 
son  pouvoir  pour  la  faire  déclarer  majeure  avant  l'âge, 
et,  dans  la  vérité,  si  le  maréchal  de  Villeroy  avoit 
eu  la  fermeté  de  mettre  à  profit  certains  conseils  qui 
lui  furent  donnés  lorsqu'on  distribua  les  ordres  pour 
transférer  le  parlement  de  Paris  à  Pontoise,  on  trou- 
voit  encore  le  moyen  de  sauver  l'État.  Quoi  qu'il  en 
soit,  la  crainte  qu'on  ne  s'emparât  de  la  personne  du 
roi  fut  l'unique  motif  qui  détermina  le  régent  à  vou- 
loir coucher  aux  Tuileries  toutes  les  fois  qu'il  le  jugeroit 
à  propos.  Le  roi  n'assista  pas  au  conseil  de  régence 


17211]  MÉMOIRES    DE    VILLÀRS.  193 

du  deuxième  septembre,  où  il  fut  proposé  un  arrêt 
pour  déclarer  nuls  et  d'aucune  valeur  tous  les  effets 
qui  n'avoient  pas  été  portés  au  visa. 

Cependant  ces  mêmes  billets  se  négocioient  dans  le 
public,  parce  que  les  gens  en  crédit  comptoicnt  de  les 
faire  passer  et  que  ces  mêmes  gens  en  vendoient  tous 
les  jours.  Enfin  les  intrigants  avoient  l'espérance  éta- 
blie, depuis  la  régence,  de  voler  le  roi  et  le  public. 

L'incertitude  où  tout  le  bien  en  papier  mettoit  les 
trois  quarts  du  royaume  devenoit  insupportable  et  le 
murmure  étoit  au  plus  haut  point.  On  faisoit  espérer 
une  prompte  décision.  Le  régent  travailla  plusieurs 
fois  avec  les  Paris,  plus  habiles  certainement  que  tout 
ce  qui  se  mêloit  alors  de  finances.  Le  contrôleur  géné- 
ral ne  soutenoit  pas  l'opinion  que  l'on  avoitde  sa  capa- 
cité dans  le  commencement  ;  sa  conduite  étoit  d'un 
homme  qui  ne  veut  se  charger  d'aucun  événement  et 
par  conséquent  ne  rien  décider  par  lui-même.  Les 
commissaires  chargés  d'examiner  tout  ce  qui  étoit 
porté  au  visa  étoient  partagés  dans  leurs  sentiments  ; 
celui  des  Paris  auroit  été  que,  dans  le  même  temps 
que  l'on  portoit  tous  les  effets  au  visa,  on  travaillât 
pour  compulser  les  actes  des  notaires,  afin  de  prendre 
une  connoissance  exacte  et  fidèle  des  biens  de  ceux  qui 
avoient  fait  commerce  du  nouveau  papier.  G'étoit,  en 
effet ,  l'unique  voie  de  démêler  les  fortunes  immenses  qui 
avoient  été  faites  et  que  ces  nouveaux  riches  cachoient 
avec  un  soin  extrême. 

Le  régent,  ne  pouvant  se  dispenser  de  porter  cette 

matière  au  conseil  de  régence,  dit  au  maréchal  de  Vil- 

lars  qu'il  vouloit,  avant  de  prendre  aucune  résolution, 

le  consulter  sur  cette  matière.  Le  24  août,  il  le  fit 

IV  13 


194  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

appeler  dans  son  cabinet  et  lui  exposa  la  peine  qu'il 
ressentoit  de  l'opération  présente,  et  plus  encore  de 
la  plupart  de  celles  qui  avoient  précédé  ;  qu'enfin  il 
sentoit  combien  il  étoit  utile,  d'abord  de  connoître  la 
vérité,  en  second  lieu  de  s'ôter  la  liberté  de  faire  des 
grâces,  et  qu'il  n'en  avoit  que  trop  fait.  Le  maréchal 
lui  répondit  que,  s'il  y  avoit  une  matière  sur  laquelle 
il  fût  moins  en  état  de  parler  que  sur  toute  autre, 
c'étoit  la  finance,  mais  qu'il  n'hésiteroit  pas  à  dire  son 
sentiment  sur  les  deux  points  que  Son  Altesse  Royale 
venoit  de  lui  exposer,  qui  étoient  de  connoître  la 
vérité  et  de  s'ôter  la  liberté  de  faire  des  grâces  ;  qu'il 
n'y  avoit  pas  à  délibérer  sur  cela  et  que  tout  le  monde 
y  applaudiroit.  Son  Altesse  Royale  ajouta  :  «  Faut-il 
que  tous  ces  mississipiens,  qui  ont  fait  des  fortunes 
immenses,  les  conservent  tandis  que  tant  de  gens  sont 
ruinés?  »  Mais  on  pouvoit  douter  qu'il  parlât  sur  cela 
selon  ses  vrais  sentiments. 

Le  maréchal  de  Villars  l'exhorta  à  persister  dans  ce 
sentiment,  qui  étoit  le  sien;  mais  il  lui  conseilla  au 
même  temps  de  faire  instruire  plus  particulièrement 
ceux  qui  composoient  le  conseil  de  régence,  avant 
que  de  leur  demander  une  décision  sur  une  matière 
si  importante,  et  que  de  son  côté  il  désiroit  aussi  une 
connoissance  plus  entière.  Son  Altesse  Royale  lui  dit 
qu'il  lui  enverroit  les  avis  de  tous  les  commissaires; 
que  le  chancelier  étoit  opposé  à  rendre  publics  les 
actes  des  notaires  ;  que  le  contrôleur  général  y  avoit 
été  contraire  aussi  pendant  quelque  temps,  mais 
qu'enfin  il  s'étoit  rendu  ;  qu'il  falloit  prendre  une  der- 
nière résolution,  et  que  ce  seroit  le  15  septembre. 
Le  maréchal  de  Villars  partit  pour  aller  passer  dans 


1721]  ^MÉMOIRES   DE   VILLARS.  195 

sa  terre  les  jours  qui  restoient  jusqu'au  temps  des 
conseils. 

Cependant  il  arriva  des  nouvelles  fâcheuses  sur  la 
peste.  Le  duc  de  Roquelaure  avoit  fait  investir  un 
gros  bourg  du  Gévaudan,  nommé  la  Canourgue,  où 
cette  cruelle  maladie  s'étoit  fait  sentir  dès  le  commen- 
cement de  l'année  1721.  Mais  les  habitants,  ou  pour 
se  flatter,  ou  pour  éviter  le  malheur  d'être  renfermés 
dans  leur  bourg  et  séparés  du  reste  de  la  province, 
avoient  caché  le  mal.  Enfin  on  avoit  pris  la  résolution 
de  l'investir,  et  il  le  fut  par  Rott,  irlandais,  lieutenant 
général.  Cependant,  malgré  toutes  les  précautions,  le 
mal  gagna  Merrège,  petite  ville  oi^i  se  fabriquoient 
presque  toutes  les  étoffes  de  cadis.  Ce  lieu  étant  entiè- 
rement infecté,  le  duc  de  Roquelaure  fut  obligé  d'en 
retirer  les  troupes  et  d'abandonner  le  Gévaudan.  On 
délibéra  sur  les  mesures  qu'il  y  avoit  à  prendre,  et 
l'on  envoya  Verseilles,  maréchal  des  logis  des  armées, 
pour  voir  s'il  seroit  possible  d'établir  une  ligne;  mais 
une  hgne  au  milieu  d'un  pays  de  montagnes,  depuis 
le  Rhône  jusqu'à  la  mer,  n'étoit  pas  possible  même  à 
concevoir.  On  se  retrancha  donc  à  d'autres  précautions, 
mais  avec  une  indolence  très  propre  à  faire  craindre 
de  grands  malheurs. 

Ceux  de  l'état  des  finances  intéressoient  tout  le 
monde  :  on  résolut  de  les  porter  au  conseil  de  régence 
du  14  septembre,  et  d'y  traiter  une  question  dont  la 
décision  étoit  très  importante,  puisqu'il  s'agissoit  de 
constater  l'état  d'une  infinité  de  familles. 

Le  conseil  du  7  septembre  fut  employé  à  examiner 
une  ordonnance  que  le  chancelier  avoit  dictée  pour 
confirmer,  sur  les  substitutions  de  Franche-Comté, 


196  MÉMOIRES  DE  VILLARS.  [1721 

l'édit  de  1707,  qui  prescrivoit  la  nécessité  de  faire 
enregistrer  toutes  les  substitutions,  lesquelles  étoient 
perpétuelles  en  Comté  comme  dans  l'Empire.  Mais, 
comme  plusieurs  de  ceux  qui  jouissoient  de  ces  subs- 
titutions préféroient  le  présent  et  leurs  intérêts  parti- 
culiers à  celui  de  leurs  héritiers,  ils  ne  faisoient  pas 
enregistrer  ces  substitutions,  afin  de  laisser  croire  que 
leurs  biens  étoient  libres  lorsqu'ils  vouloient  emprun- 
ter ;  ce  qui  privoit  de  leurs  biens  les  héritiers  légitimes. 
On  représenta  que  l'édit  n'étoit  pas  juste,  et  qu'il  fal- 
loit  donner  six  mois  ou  un  an  aux  collatéraux  ou  aux 
enfants,  pour  forcer  à  enregistrer  ceux  qui  auparavant 
a  voient  négligé  de  le  faire,  ou  qui  voudroient  encore 
le  négliger.  Ainsi  il  fut  dit  qu'on  examineroit  encore 
la  même  affaire,  et  elle  fut  rapportée  au  conseil  tenu 
le  14.  Le  chancelier  fut  pour  la  publication  de  l'édit, 
sans  donner  de  temps.  Le  maréchal  de  Villars  s'y 
opposa  avec  quelques  autres;  mais  le  conseil  ayant 
été  très  long  sur  les  finances,  on  opina  légèrement  sur 
cette  dernière  matière,  et  la  pluralité  des  voix  fut  pour 
l'avis  du  chancelier 

Le  conseil  du  1 4  fut  très  important,  et  commença 
par  une  matière  à  laquelle  personne  ne  s'attendoit.  Le 
maréchal  de  Villeroy  et  le  maréchal  de  Villars  avoient 
dîné  ensemble  et  raisonnoient  seuls  sur  ce  qui  regar- 
doit  les  finances,  lorsqu'un  homme,  de  la  part  du 
régent,  vint  dire  au  maréchal  de  Villeroy  qu'il  le 
demandoit  dans  son  cabinet,  où  il  étoit  avec  M.  le  Duc 
et  l'abbé  Dubois.  Le  maréchal  de  Villeroy  dit  au  maré- 
chal de  Villars  qu'il  pourroit  bien  y  avoir  quelque 
changement  sur  les  finances.  C'étoit  néanmoins  tout 
autre  chose.  Avant  le  conseil,  le  régent  entra  dans  le 


1721]  MÉMOIRES    DE  VILLARS.  197 

cabinet  du  roi  avec  M.  le  Duc,  le  maréchal  de  Villeroy 
et  l'abbé  Dubois.  Le  roi  entra  au  conseil  et  prit  place; 
puis  le  régent,  commençant  à  parler,  dit  :  «  Je  croyois 
qu'il  ne  seroit  question  que  de  finances,  mais  une  très 
importante  nouvelle  vient  d'arriver  au  roi,  par  laquelle 
je  commencerai  : 

«  Il  y  a  quelque  temps  que  nous  étions  dans  une 
inquiétude  assez  vive  sur  les  traités  et  les  alliances  que 
l'on  prétendoit,  non  sans  fondement,  se  former  entre 
le  roi  d'Espagne  et  l'empereur,  et  sur  le  mariage  du 
prince  des  Asturies  avec  l'archiduchesse.  La  lettre  du 
roi  d'Espagne  fait  tomber  tous  ces  soupçons,  par  la 
demande  que  l'on  verra.  »  Après  ces  mots,  la  lettre  du 
roi  d'Espagne  fut  lue  par  le  régent  :  elle  contenoit 
l'offre  que  lui  et  la  reine  régnante  faisoient  de  l'Infante 
pour  épouse  du  roi.  Il  est  vrai  que  cette  princesse, 
n'ayant  que  trois  ans  et  quelques  mois,  ne  pouvoit  faire 
espérer  des  enfants  que  douze  ans  après  ;  ce  qui  étoit 
bien  reculer  les  désirs  de  la  France  pour  un  roi  fils 
unique,  et  dont  la  vie  et  la  postérité  pouvoient  seules 
assurer  le  bonheur  et  la  tranquillité  du  royaume. 

Cependant  tout  le  conseil  applaudit  et  trouva  que 
rien  ne  pouvoit  être  plus  heureux  pour  le  roi  et  pour 
l'État.  Il  n'y  avoit  personne  qui  ne  vît  l'inconvénient 
qu'on  vient  de  remarquer  ;  mais,  comme  la  représen- 
tation eût  été  fort  inutile,  on  ne  s'avisa  pas  de  la  faire. 

Après  cela  on  commença  ce  qui  regardoit  les  finances, 
et  le  contrôleur  général  lut  un  très  grand  mémoire  par 
lequel  il  expliquoit  que,  malgré  divers  inconvénients, 
on  ne  trouveroit  aucun  expédient  plus  propre  à  faire 
rendre  justice  aux  sujets  du  roi  ruinés  par  le  système 
que  de  connoître  toutes  les  acquisitions  et  constitutions 


198  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [172.1 

faites  depuis  deux  ans  ;  ce  qui  ne  se  pouvoit  faire  qu*en 
compulsant  tous  les  actes  des  notaires  dans  tout  le 
royaume.  Tout  ce  qui  assistoit  au  conseil  de  régence 
parla,  et  s'étendit  sur  la  nécessité  et  les  difficultés  de 
ce  moyen,  applaudissant  toutefois  à  ce  que  le  contrô- 
leur général  proposoit.  Le  maréchal  de  Villars  fit  le 
discours  suivant  :  «  Sire,  la  matière  sur  laquelle  Votre 
Majesté  ordonne  de  délibérer  aujourd'hui  est  sans  doute 
la  plus  importante  qui  puisse  être  agitée  dans  son  con- 
seil. Je  n'en  ai  d'autre  connoissance  que  celle  qu'il  a 
plu  à  Son  Altesse  Royale  de  me  donner  il  y  a  quelques 
jours.  Elle  me  fit  l'honneur  de  m' expliquer  ses  senti- 
ments, et  de  me  demander  les  miens  sur  deux  points  : 
l'un  est  la  nécessité,  qu'elle  estime  indispensable,  de 
connoître  les  fortunes  immenses  et  plus  qu'indécentes 
qui  se  sont  faites  depuis  deux  ans  ;  l'autre  est  la  liberté 
qu'elle  veut  bien  s'ôter  de  faire  des  grâces  ni  torts 
dans  la  conjoncture  présente.  » 

«  A  l'égard  du  premier  article,  puisque  depuis  plus 
de  neuf  mois  on  ne  trouve  aucun  expédient  pour  réta- 
blir l'ordre  dans  les  finances,  ni  aucun  moyen  solide 
de  réparer  la  ruine  de  tant  de  sujets  du  roi,  et  que 
l'unique  proposition  qui  paroisse  convenable  est  de 
compulser  les  actes  des  notaires,  je  ne  vois  pas  que 
l'on  puisse  s'y  opposer.  » 

«  Premièrement,  un  homme  de  bien,  de  quelque 
état,  de  quelque  naissance  et  de  quelque  dignité  qu'il 
soit,  ne  doit  craindre  de  faire  connoître  son  bien.  Je 
commencerai  par  les  négociants.  Ceux  qui,  dans  le 
dernier  règne,  ont  fait  des  fortunes  considérables  par 
leur  habileté  et  leur  industrie  dans  le  commerce, 
dedans  ou  hors  le  royaume,  ont  été  anoblis  par  le  feu 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  199 

roi  :  et  plût  à  Dieu,  Sire,  que  vous  eussiez  un  grand 
nombre  de  pareils  sujets!  Il  faut  soutenir  ceux  qui 
s'enrichissent  non  seulement  dans  ces  états,  mais  dans 
les  paysans,  même  tout  ce  qui  s'élève  par  une  hon- 
nête industrie,  ou  qui  s'applique  à  l'agriculture;  et 
rien  n'est  plus  pernicieux  pour  les  États  que  ce  qui 
abat  le  courage  des  gens  de  campagne,  comme,  par 
exemple,  la  taille  solidaire.  Il  est  vrai  que  pendant 
quelques  années  le  roi  est  mieux  payé;  mais  ce  pay- 
san, ce  riche  fermier  qui  voit  que  son  travail  lui  est 
inutile,  qu'un  autre  profite  de  son  labeur,  s'en  dégoûte  ; 
et  les  plus  aisés  d'un  village  étant  ruinés,  le  village 
même  tombe  bientôt  tout  entier,  et,  par  conséquent, 
le  royaume  peu  à  peu  se  dépeuple.  Je  me  suis  trop 
étendu  sur  cet  article,  qui  prouve  que  les  gens  d'un 
bas  étage  ne  doivent  jamais  craindre  de  faire  con- 
noître  leurs  biens,  encore  moins  ceux  qui  sont  élevés 
en  naissance  et  en  dignité  ;  et  j'ai  toujours  été  surpris 
que  les  principaux  ministres  des  rois,  ceux  auxquels 
ils  confient  les  plus  importants  emplois,  ne  fassent 
pas  connoître  l'état  de  leur  fortune  dans  les  premiers 
moments  qu'ils  sont  honorés  de  leurs  dignités,  afin 
que  le  public  soit  toujours  informé  que  les  augmenta- 
tions qu'elle  doit  recevoir  viennent  ou  des  grâces 
auxquelles  ils  peuvent  s'attendre  ou  de  ce  que  peut 
produire  une  sage  économie.  » 

«  Après  avoir  fait  connoitre  que  tout  homme  de 
bien,  de  tout  état,  loin  de  craindre,  doit  au  contraire 
désirer  que  l'on  connoisse  son  bien,  je  dirai  que, 
comme  ce  que  l'on  propose  est  nouveau,  il  est  juste 
que  l'édit  ou  déclaration  du  roi  sur  cela  soit  revêtu 
et  accompagné  de  toutes  les  formalités  de  la  justice.  » 


200  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

«  Quant  au  second  point,  qui  regarde  la  liberté  que 
Son  Altesse  Royale  veut  bien  s'ôter  de  faire  ni  tort  ni 
grâce  dans  la  conjoncture  présente,  je  dirai  qu'elle 
doit  principalement  être  en  garde  contre  sa  bonté 
naturelle,  et  se  souvenir  que  cette  bonté  Fa  quelque- 
fois emporté  sur  la  pénétration  de  son  esprit,  et  que 
le  désir  ardent  de  faire  du  bien  l'a  empêché  de  bien 
examiner  si  elle  pouvoit  donner  ou  laisser  donner 
quelquefois  des  millions,  sans  que  ces  profits  immenses 
tournassent  à  la  perte  du  public.  Cette  même  bonté, 
encore  plus  connue  à  ceux  qui  ont  l'honneur  de  l'ap- 
procher de  plus  près,  nous  doit  porter  à  nous  faire 
de  secrets  reproches,  nous  qui  composons  le  premier 
conseil  du  royaume,  de  ne  lui  avoir  pas  représenté 
avec  assez  de  force  les  inconvénients  que  plusieurs  de 
nous  trouvoient  dans  le  malheureux  système  et  dans 
les  principes  de  cet  abominable  étranger.  Il  est  vrai 
que  nous  ne  pensions  pas  tous  de  la  même  manière. 
A  Dieu  ne  plaise  que  j'imagine  que  les  gens  d'une 
certaine  dignité  qui  ont  prodigieusement  gagné  aient 
été  aveuglés  par  ce  profit!  Je  veux  croire  qu'ils  ont 
été  trompés.  Mais  comment  pouvoit-on  l'être  sur  ces 
profits  exorbitants  et  si  prompts?  Nous  avons  su  qu'il 
y  avoit  eu  un  procès  de  quatre-vingt-quatre  millions 
entre  Fargès  et  la  veuve  Ghaumont.  Étoit-il  arrivé  des 
lingots  d'or,  des  perles  et  des  diamants  du  Mississipi, 
et  ne  pouvoit-on  pas  voir  bien  clairement  que  ces 
fortunes  folles,  et  contre  toute  humaine  croyance,  ne 
venoient  que  d'un  remboursement  général  en  papier, 
dont  les  porteurs,  ne  pouvant  faire  aucun  usage,  ache- 
toient  à  tout  prix  des  actions  dont  la  première  source 
venoit  d'un  fonds  bien  frivole?  Mais  je  sors  encore  de 


1721]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  201 

ma  thèse  :  cependant  ce  ne  sera  pas  sans  quelque  uti- 
lité, si  j'ai  bien  clairement  expliqué  qu'un  homme  de 
bien  ne  doit  pas  craindre  de  faire  connoître  l'état  de 
sa  fortune  ;  que  Son  Altesse  Royale  doit  se  précau- 
tionner contre  sa  bonté,  et  que  les  deux  propositions 
auxquelles  je  conclus  peuvent  être  fort  utiles  au  public, 
si  les  desseins  de  Son  Altesse  Royale  sont  bien  exé- 
cutés. » 

Tout  ce  qui  avoit  opiné  précédemment  pensoit  à 
peu  près  de  même.  Le  duc  de  Noailles  fut  le  premier 
à  combattre  cet  avis,  et  fut  appuyé  du  maréchal  de 
Villeroy,  et  très  éloquemment  par  le  chancelier,  qui 
fit  un  très  long  discours  et  très  beau  pour  prouver 
que  rien  n'étoit  plus  contre  les  lois  que  de  compulser 
les  actes  des  notaires.  M.  le  prince  de  Conty  lut  un 
très  long  mémoire  qui  ne  concluoit  à  rien,  mais  qui 
exphquoit  très  amplement  qu'il  falloit  au  moins  que 
les  formes  fussent  observées,  et  que  la  résolution  prise 
fût  déclarée  par  un  édit  dûment  enregistré  au  parle- 
ment. M.  le  Duc  soutint  fortement  l'opinion  du  chan- 
ceher.  M.  le  duc  d'Orléans  voulut  reprendre  le  discours 
du  chancelier,  et  le  combattit  ;  il  finit  par  approuver 
l'avis  du  contrôleur  général,  qui  l'emporta  de  dix-sept 
voix.  Ainsi  il  passa  sans  difficulté. 

Le  jour  d'après,  le  maréchal  de  Villars  ayant,  sui- 
vant l'usage  ordinaire,  travaillé  avec  le  régent  à  l'exa- 
men des  placets,  lui  parla  sur  le  conseil  de  la  journée 
précédente,  et  lui  représenta  la  nécessité  qu'il  y  avoit 
de  ne  point  négliger  les  formes  les  plus  propres  à 
tranquilliser  le  public,  et  sur  le  compulsoir  des  actes 
des  notaires,  et  sur  la  hberté  qu'il  vouloit  bien  s'ôter 
tout  entière  de  faire  ni  grâces  ni  torts.  Il  lui  répéta 


202  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

que  pour  cela  il  falloit  faire  choix  de  gens  d'une  pro- 
bité reconnue,  et  dans  le  parlement  et  dans  toutes 
les  cours  souveraines.  «  Le  parlement  ne  voudra  pas 
y  entrer,  »  lui  répondit  le  régent;  «  mais  pour  l'examen, 
preuve  de  l'intention  que  j'ai  de  tranquilliser  le  public 
par  le  choix  de  ceux  qui  doivent  décider  de  son  sort, 
c'est  que  je  compte  vous  mettre  à  la  tète  du  conseil 
qui  sera  formé  pour  cela.  »  —  «  Votre  Altesse  Royale 
me  fait  trop  d'honneur,  »  lui  dit  le  maréchal  ;  «  et  s'il 
dépendoit  de  moi,  je  n'aurois  pas  celui  qu'elle  veut 
me  destiner  :  cependant  je  ne  refuserai  jamais  ce  qui 
pourra  être  du  bien  public,  quoique  je  sois  bien  assuré 
que  tout  ce  qui  m'en  reviendra  sera  de  me  faire  beau- 
coup d'ennemis,  et  de  m'attirer  très  peu  de  recon- 
noissance.  La  justice  est  une  vertu  sèche  et  stérile  : 
celui  que  vous  condamnez  ne  le  pardonne  jamais,  et 
celui  que  vous  soutenez,  comptant  de  ne  rien  devoir 
qu'à  son  bon  droit,  ne  vous  en  a  aucune  obligation. 
Mais  enfin,  monseigneur,  quoique  je  connoisse  la 
pesanteur  d'un  pareil  fardeau,  je  ne  refuserai  pourtant 
pas  de  m'en  charger  quand  vous  l'aurez  résolu.  » 

Le  maréchal  partit  ensuite  pour  Villars,  où  il  y 
avoit  bonne  et  grande  compagnie.  Peu  de  jours  après, 
l'arrêt  pour  la  compulsion  des  actes  des  notaires  parut, 
on  ne  leur  donnoit  qu'un  mois,  à  compter  du  jour  de 
la  publication,  pour  donner  tous  les  actes  qu'on  leur 
prescriroit  de  remettre.  Il  parut  quelque  difficulté  de 
la  part  des  notaires  ;  mais  tout  se  soumit,  et  l'ouvrage 
commença.  Le  maréchal  de  Villars  fit  un  tour  à  Paris 
pour  quelques  affaires  qui  concernoient  son  gouverne- 
ment de  Provence. 

Le  30  septembre,  il  vit  chez  le  roi  le  régent,  qui 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  203 

vint  à  lui,  et  lui  dit  :  «  Monsieur  le  maréchal,  vous  ne 
venez  ici  que  pour  apprendre  de  grandes  nouvelles.  » 
—  «  Quelle  grande  nouvelle  Votre  Altesse  Royale  me 
fera-t-elle  l'honneur  de  m'apprendre?  »  répliqua  le 
maréchal.  —  «  Le  roi  d'Espagne,  »  répondit  le  régent, 
et  me  fait  l'honneur  de  me  demander  ma  fille  pour  le 
prince  des  Asturies.  »  Le  maréchal  lui  dit  :  «  C'est 
véritablement  une  grande  nouvelle  :  j'ai  l'honneur  d'en 
faire  mon  très  respectueux  compliment  à  Votre  Altesse 
Royale.  »  Un  moment  après,  il  le  tira  par  la  manche 
et  lui  dit  :  «  Monseigneur,  permettez-moi  de  vous  faire 
un  autre  compliment  :  c'est  que  je  vous  trouve  le  plus 
habile  prince  de  la  terre;  jamais  les  cardinaux  de 
Richelieu  et  Mazarin,  ces  deux  illustres  politiques, 
n'ont  rien  imaginé  de  plus  grand.  »  Le  prince  des 
Asturies  ayant  quatorze  ans  faits,  et  M"®  de  Mont- 
pensier  devant  en  avoir  douze  le  10  décembre  1721, 
on  ne  douta  pas  que  cette  princesse  ne  parte  avec 
la  duchesse  de  Vantadour  nommée  pour  aller  cher- 
cher l'Infante.  On  continua  de  travailler  à  la  compul- 
sion  des  actes  des  notaires,  et  le  régent  nomma  des 
commissaires  pour  décider  toutes  les  questions.  A  la 
tète  de  ces  commissaires,  il  mit  le  maréchal  de  Villars. 
On  disoit  que  les  maréchaux  d'Huxelles,  de  Tallard  et 
de  Bezons  en  seroient  aussi. 

La  mort  du  cardinal  de  Mailly  laissa  vacant  l'arche- 
vêché de  Reims.  Le  régent  le  destina  à  l'évêque  de 
Fréjus,  précepteur  du  roi,  et  Sa  Majesté  pressa  fort 
l'évêque  de  l'accepter.  Le  maréchal  de  Villars  l'alla 
voir  le  même  jour.  Il  y  avoit  une  très  ancienne  amitié 
entre  eux,  et  sur  ce  que  le  maréchal  de  Villars  le  voyoit 
incertain,  il  lui  dit  :  «  Je  sais  que  vous  avez  quitté 


204  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

votre  évêché,  que  l'on  dira  que  vous  ne  l'avez  fait  que 
dans  l'espérance  d'être  précepteur  du  roi.  Je  sais 
mieux  que  personne  combien  peu  vous  songiez  à  cette 
place  ^.  Mais  enfin  laissons  ces  vains  discours  :  votre 
répugnance  même  à  prendre  une  grande  charge  dont 
cependant  vous  savez  bien  que  vous  vous  acquitterez 
mieux  que  personne  doit  céder  à  des  raisons  plus 
fortes.  » 

«  C'est  la  première  place  de  l'Église  et  du  parlement 
comme  premier  pair  de  France.  Vous  devez  en  homme 
de  bien  et  d'honneur,  dans  des  temps  surtout  où  le 
roi,  l'Église  et  l'État  ont  le  plus  besoin  d'un  homme 
ferme,  rempli  de  bonnes  intentions,  et  né  avec  des 
talents  propres  à  bien  servir,  vous  devez  accepter 
une  place  où  vous  pouvez  être  très  utile.  » 

L'évêque  parut  très  incertain  au  maréchal  de  Vil- 
lars,  mais  selon  les  apparences,  la  sûreté  d'être  maître 
de  l'esprit  du  roi  lui  ôta  tout  autre  dessein,  ce  qu'il 
ne  pouvoit  [être]  qu'en  ne  le  perdant  pas  de  vue.  Il 
lui  écrivit  encore  très  fortement  de  la  campagne  pour 
le  déterminer  :  mais  il  apprit  avec  douleur,  peu  de 
jours  après,  qu'il  avoit  pleinement  refusé.  Cette  modé- 
ration apparente  fut  louée  dans  le  monde,  mais  très 
blâmée  par  le  maréchal  de  Villars,  persuadé  qu'il  étoit 
que,  dans  des  conjonctures  aussi  dangereuses  que  le 
sont  celles  d'une  minorité,  tout  homme  de  bien  et 


1.  En  effet,  M^e  Dangeau  et  Mj^^  de  Groï  avaient  porté  M"»^  de 
Maintenon  à  lui  destiner  cette  place,  mais,  dans  les  derniers 
jours  de  la  vie  du  roi,  le  maréchal  de  Villars  avait  engagé  le 
P.  Le  Tellier  à  déterminer  le  roi  sur  ce  choix,  pensant  que  le 
P.  Le  Tellier  avait  plus  de  pouvoir  que  personne  sur  l'esprit  du 
roi  en  pareille  matière.  (Note  de  X.) 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLÂRS.  205 

d'honneur  doit  être  principalement  occupé  du  bien  de 
l'État,  dont  l'avantage  est  que  les  plus  honnêtes  gens 
soient  dans  les  premières  places.  La  suite  fera  voir 
que  cet  évêque  avoit  apparemment  des  vues  plus  éle- 
vées et  qu'il  vouloit  s'ôter  tout  obstacle  à  s'éloigner 
d'un  moment  de  la  personne  du  roi,  sur  l'esprit  duquel 
il  prenoit  un  pouvoir  très  absolu. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  alors  obligé  de  revenir 
à  Paris,  à  la  sollicitation  de  la  duchesse  du  Maine,  qui 
lui  envoya  Gavaudun,  un  des  premiers  de  la  maison 
de  M.  le  duc  du  xMaine,  pour  le  prier  de  revenir,  afin 
d'empêcher  un  éclat  que  l'on  craignoit  entre  le  prince 
et  la  princesse  de  Conty.  La  duchesse  du  Maine  envoya 
encore  un  courrier  après  le  départ  de  Gavaudun,  pour 
presser  le  maréchal  de  Villars.  Il  alla  donc  descendre 
à  l'hôtel  de  Conty  le  1 2  octobre,  et  parla  au  prince  de 
Conty  sur  tous  les  inconvénients  d'une  rupture  que  ce 
prince  n'avoit  pourtant  point  résolue.  Il  est  vrai  que, 
piqué  de  la  conduite  du  comte  de  Clermont^  son 
premier  gentilhomme  de  la  chambre,  qu'on  disoit 
depuis  plusieurs  années  amoureux  de  la  princesse  de 
Conty,  il  y  avoit  eu  des  paroles  très  vives  entre  lui  et 
sa  femme,  qu'il  avoit  envoyée  à  Issy  chez  la  princesse 
de  Conty  sa  mère.  Tout  cela  avoit  fait  un  grand  bruit, 
mais  le  maréchal  de  Villars  calma  cet  orage.  Son  sen- 


1.  Le  chevalier  de  Clermont-Chattes,  «  homme  d'honneur  et  de 
naissance,  »  mais  ayant  le  goût  de  l'intrigue  ;  il  aurait,  suivant 
Saint-Simon,  été  l'amant  de  la  princesse  de  Conti  et  de  M"e  Ghoin, 
avec  la  connivence  de  Luxembourg  et  de  Conti,  qui  espéraient  se 
servir  de  lui  et  d'elle  pour  dominer  le  dauphin;  l'intervention  du 
roi  aurait  interrompu  l'intrigue  :  Clermont  dut  quitter  Conti  et 
se  retirer  à  Tournay;  M'i«  Choin  dut  rompre  avec  le  dauphin. 


206  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  [1721 

timent  avoit  été  que  Glermont  ne  quittât  pas  sur-le- 
champ  le  service  de  M.  le  prince  de  Gonty;  mais  la 
princesse  sa  mère  avoit  déjà  écrit  :  de  manière  que  le 
parti  étoit  pris,  et  à  la  vérité  il  ne  convenoit  pas  qu'il 
demeurât  plus  longtemps  dans  une  maison  où  il  appor- 
toit  un  grand  désordre,  non  sans  fondement.  Mais  le 
bruit  étoit  répandu  d'un  commerce  de  galanterie,  et 
diverses  lettres  anonymes  avoient  donné  de  grands 
soupçons  au  prince  de  Gonty. 

Le  maréchal  de  Villars  apprit  en  arrivant  que  l'abbé 
Dubois,  devenu  archevêque  de  Gambray,  avoit  voulu 
la  charge  de  surintendant  des  postes,  que  possédoit  le 
marquis  de  Torcy.  Ges  deux  hommes  étoient  fort 
brouillés  ensemble,  et  leur  querelle  en  présence  du 
duc  d'Orléans  avoit  été  quelque  temps  auparavant  si 
vive  que  les  injures  les  plus  atroces  y  furent  proférées. 
La  négociation  des  mariages  avec  l'Espagne  fournit 
à  l'archevêque  de  Gambray  bien  des  moyens  de  per- 
suader au  régent  que  la  surintendance  des  postes  étoit 
inséparable  du  ministère  des  affaires  étrangères. 

Le  1 3  octobre,  il  arriva  un  courrier  de  Madrid  qui 
rapporta  des  lettres  du  roi  d'Espagne  à  M""^  de  Van- 
tadour;  mais  elles  ne  décidoient  rien  sur  le  départ 
des  princesses,  qui  étoit  bien  ardemment  désiré  par 
le  régent.  Quelques  jours  après,  on  apprit  que  le  roi 
et  la  reine  d'Espagne  ne  le  souhaitoient  pas  moins 
vivement  ;  et  enfin  les  départs  furent  résolus  pour  le 
15  novembre.  Le  duc  de  Saint-Simon  partit;  il  en 
coûta  au  roi  huit  cent  quarante  mille  livres  pour  son 
ambassade,  et  le  duc  d'Ossone  arriva  le  29  octobre. 
Le  roi  d'Espagne  désira  que  le  duc  de  Saint-Simon 
n'entrât  en  Espagne  qu'avec  très  peu  de  gens  et  que 


1721]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  2107 

l'on  ouvrît  ses  ballots,  par  précaution  contre  la  peste. 

Cependant  on  travailloit  toujours  avec  vivacité  pour 
les  arrangements  commencés  sur  les  finances.  On  réso- 
lut de  faire  connoître  au  premier  conseil  de  régence 
l'état  du  visa  et  ensuite  de  nommer  des  commissaires 
pour  décider  du  sort  d'un  grand  nombre  de  familles. 

Nous  avons  dit  que  le  départ  de  M"®  de  Montpensier 
fut  fixé  au  17  novembre.  Le  16,  il  y  eut  un  grand  bal 
indiqué  au  Palais-Royal,  où  le  roi  devoit  danser;  et  ce 
même  jour  les  articles  du  mariage  du  prince  des  Astu- 
ries  et  de  M"®  de  Montpensier  furent  signés  aux  Tuile- 
ries. M.  le  duc  de  Chartres  donna  un  grand  souper  à 
l'ambassadeur  d'Espagne  où  il  invita  le  maréchal  de 
Villars ,  le  duc  d'Antin ,  le  maréchal  d'Estrées ,  le 
prince  de  Rohan  et  plusieurs  autres.  M"®  de  Montpen- 
sier partit  le  1 8  avec  un  prodigieux  équipage  où  il  y 
avoit  dix-sept  carrosses.  M""^  de  Modène  en  avoit  eu 
un  aussi  considérable,  tant  l'économie  étoit  médiocre- 
ment observée. 

Le  23  novembre,  le  contrôleur  général  rapporta  au 
conseil  de  régence  ce  qui  regardoit  le  visa.  Il  lut  de 
très  longs  mémoires,  tant  sur  les  dettes  dont  le  roi 
étoit  chargé  que  sur  les  actions  de  la  compagnie  des 
Indes,  qui  furent  réduites  à  cinquante  mille,  dont  les 
dividendes  furent  établis  sur  les  revenus  et  profits  du 
commerce  de  la  compagnie,  qui  furent  estimés  pou- 
voir monter  à  quatre  ou  cinq  millions  par  an  ;  ce  qui 
faisoit  environ  cent  livres  de  revenu  pour  chaque 
action,  suivant  l'évaluation  qui  en  seroit  faite.  Les  états 
et  les  calculs  sur  cette  matière  étoient  expliqués  dans 
une  grande  table  et  le  furent  encore  plus  clairement 
dans  deux  arrêts  du  conseil. 


2i08  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1721 

Il  fut  résolu  que  l'on  nommeroit  des  commissaires 
tous  tirés  du  conseil  d'État.  Le  maréchal  de  Villars 
avoit  été  d'avis,  au  conseil  de  régence  tenu  le  1 0  sep- 
tembre précédent,  que  l'on  choisit  dans  le  parlement 
et  dans  les  autres  cours  souveraines  de  Paris  les  gens 
de  la  capacité  et  de  la  probité  la  plus  établie  pour 
décider  du  sort  de  tant  de  gens  presque  ruinés  par  le 
système.  Mais  les  cours  souveraines,  n'ayant  rien  enre- 
gistré de  tout  ce  qui  y  avoit  rapport,  ne  voulurent  point 
qu'aucun  de  leurs  membres  fût  du  nombre  des  com- 
missaires. Quant  au  conseil  qui  devoit  s'assembler 
chez  le  chancelier,  et  à  la  tète  duquel  le  régent  avoit 
déclaré  vouloir  mettre  les  maréchaux  de  Villars, 
d'Huxelles,  de  Bezons,  le  marquis  de  Canillac,  le 
régent  se  contenta  de  dire  que  ceux  du  conseil  de 
régence  qui  voudroient  se  trouver  chez  le  chancelier 
en  seroient  les  maîtres. 

Le  maréchal  de  Villars  dit  au  chancelier  qu'il  ne 
connoissoit  aucun  homme  qui  voulût  aller  à  ce  conseil 
sans  un  ordre  bien  solide  et  bien  exprès  ;  que  pour 
lui  il  désiroit  fortement  de  ne  le  pas  recevoir  et  que 
cette  déclaration  vague  de  la  liberté  d'aller  décider  du 
sort  de  tant  de  familles  n'étoit  guère  propre  à  tran- 
quilliser le  public.  Elle  fut  cependant  donnée  dans  les 
mêmes  termes  que  le  régent  l'avoit  déclarée,  et  cet 
arrêt  donna  quelques  craintes  de  voir  les  fortunes  de 
quelques  favoris  conservées  et,  par  conséquent,  les 
malheureux  peu  soulagés. 

Nous  devons  dire  ici  quelque  chose  de  la  manière 
dont  le  roi  étoit  élevé.  Il  montroit  beaucoup  d'esprit, 
de  pénétration  et  de  vivacité,  mais  il  avoit  de  l'humeur  ; 
et  le  maréchal  de  Villars,  très  attentif  sur  tout  ce  qui 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  209 

pouvoit  donner  à  ce  jeune  prince  des  sentiments  dignes 
de  lui,  voyoit  avec  peine  qu'on  ne  le  corrigeoit  pas 
assez  sérieusement  de  plusieurs  défauts.  L'évéque  de 
Fréjus,  homme  d'esprit,  n'oublioit  rien  de  ses  devoirs 
ni  de  tout  ce  qui  pouvoit  lui  donner  un  grand  empire 
sur  l'esprit  de  ce  prince  et  pensoit  que  le  maréchal  de 
Villeroy  devoit  être  plus  ferme.  Ce  jeune  prince,  avec 
les  bonnes  qualités  que  nous  avons  expliquées,  ne 
pouvoit  se  résoudre  à  dire  une  seule  parole  à  tous 
ceux  qui  n'étoient  pas  dans  sa  familiarité.  Jamais  de 
réponses  aux  ambassadeurs,  et  même  aux  députations 
des  provinces,  que  dictées  mot  à  mot  par  le  maréchal 
de  Villeroy.  Le  maréchal  de  Villars,  pour  faire  au  roi 
quelque  honte  de  ce  silence,  lui  dit  à  son  coucher  com- 
ment il  avoit  vu  élever  l'empereur  Joseph,  appelé 
d'abord  roi  de  Hongrie,  qu'il  l'avoit  entendu  souvent 
réciter  des  harangues  en  italien,  en  latin,  en  françois, 
et  parler  en  public  ;  ce  qui  souvent  étoit  indispensable 
à  un  roi. 

172(21.  L'année  1722  commença  par  de  nouvelles 
précautions  pour  donner  plus  d'ordre  aux  règlements 
que  l'on  faisoit  pour  les  finances  ;  mais  il  arrivoit  sou- 
vent que  l'on  manquoit  à  suivre  les  projets.  On  réso- 
lut une  commission  pour  rechercher  les  comptables, 
on  nomma  même  ceux  qui  dévoient  la  composer,  et 
puis  on  en  demeura  là.  Cependant,  la  misère  et  le 
désespoir  augmentoient  chaque  jour  dans  une  infinité 
de  familles  ruinées. 

On  apprit  alors  une  très  fâcheuse  nouvelle  pour  la 

compagnie  des  Indes.  On  avoit  fait  partir  une  escadre 

considérable,  chargée  de  quantité  de  marchandises, 

pour  la  mer  du  Sud.  La  dépense  de  cette  escadre  et 

IV  14 


MO  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

des  marchandises  alloit  à  plusieurs  millions,  et  l'on 
comptoit  qu'il  pourroit  en  revenir  plus  de  quarante 
millions  de  profit  à  la  compagnie.  Le  premier  vaisseau 
qui  entra  dans  le  port  de  la  Conception  fut  arrêté  par 
le  gouverneur  espagnol  ;  tout  ce  qui  y  étoit  fut  mis  aux 
fers  et  trois  François  furent  pendus.  Le  vice-roi  de 
Lima  envoya  des  ordres  partout  pour  faire  armer 
toutes  les  côtes  et  arrêter  tous  les  bâtiments  de  cette 
escadre.  Il  n'en  fallut  pas  davantage  pour  ôter  toute 
espérance  de  ces  dividendes,  que  l'on  croyoit  devoir 
être  considérables,  et  auxquels  presque  tout  le  monde 
étoit  intéressé,  car  on  avoit  flatté  les  malheureux 
François,  ou  séduits  ou  forcés  à  mettre  leurs  biens  en 
actions . 

On  fut  informé  de  l'échange  des  princesses  par  un 
nommé  Couches,  envoyé  par  le  prince  de  Rohan,  qui 
apprit  que  le  marquis  de  Sainte-Croix,  grand  d'Es- 
pagne, envoyé  pour  cet  échange  par  le  roi  son  maître, 
comme  le  prince  de  Rohan  par  le  roi,  étoit  arrivé  avec 
un  seul  carrosse  attelé  de  six  mules  avec  des  traits  de 
corde,  pendant  que  le  prince  de  Rohan  avoit  étalé  une 
suite  et  un  équipage  magnifiques.  La  reine  douairière 
d'Espagne^  qui  demeuroit  à  Rayonne,  fit  des  présents 
magnifiques  à  W^^  de  Montpensier,  à  l'infante  et  aux 
dames  qui  suivoient  ces  princesses.  Le  roi  d'Espagne 
en  fit  aussi  de  considérables  à  M™®  de  Ventadour,  à 
M""®  de  Soubise  et  au  prince  de  Rohan.  Dans  les  com- 
mencements de  cette  année,  le  duc  de  Chartres  tomba 
malade  d'une  fièvre  continue  avec  des  redoublements 

1.  Marie- Anne  de  Neubourg,  veuve  de  Charles  II,  exilée  d'Es- 
pagne depuis  l'avènement  de  Philippe  V,  avait  sa  principale  rési- 
dence à  Pau. 


1722]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  211 

très  violents.  Il  cracha  et  moucha  un  abcès,  et  le 
23  janvier  on  le  crut  hors  de  tout  péril. 

On  tenoit  des  conseils  de  finances  chez  l'archevêque 
de  Cambray  composés  seulement  du  contrôleur  géné- 
ral, de  Fagon  et  d'un  des  Pairs.  Celui  qu'on  appelle 
Duverney  y  alloit  lorsque  l'ainé  étoit  arrêté  par  ses 
inconamodités,  et  ces  conseils  se  tenoient  quelquefois 
chez  le  régent.  Alors  M.  le  Duc  y  assistoit,  le  régent  et 
l'archevêque  de  Cambray  le  ménageant  beaucoup.  On 
donna  à  Fasfon  une  commission  de  conseiller  au  con- 
seil  royal  des  finances.  Pendant  le  règne  du  feu  roi, 
il  y  en  avoit  eu  deux,  pris  ordinairement  parmi  cinq 
ou  six  conseillers  d'État.  L'ancienneté  seule  ne  donne 
pas  cette  place,  M.  de  ^larillac,  doyen  des  conseillers 
d'État,  ne  l'ayant  jamais  eue,  mais  aussi  on  ne  prenoit 
pas  des  moins  anciens,  tel  que  l'étoit  Fagon.  M.  Ame- 
lot,  ancien,  homme  de  mérite,  et  qui  avoit  passé  sa 
vie  entière  dans  les  ambassades,  avoit  parole  du  feu 
roi  pour  la  première  de  ces  places  qui  vaqueroit  ;  mais 
les  engagements  du  feu  roi  furent  peu  considérés. 
Fagon  étoit  homme  d'esprit  et  La  Houssaye,  contrô- 
leur général,  pouvoit  le  regarder  comme  son  succes- 
seur apparent;  ce  qui  doit  être  toujours  estimé  comme 
très  dangereux  pour  tout  ministre  en  place.  Aussi 
La  Houssaye  n'étoit-il  pas  favorable  à  Fagon  :  depuis 
longtemps  il  n'étoit  occupé  que  de  conserver  sa  place 
et  n'avoit  pas  soutenu  la  première  idée  que  l'on  avoit 
conçue  de  ses  talents  et  surtout  de  sa  fermeté. 

On  apprit  le  20  jan\-ier,  par  un  courrier,  que  le  duc 
de  Bournonville ,  qui  avoit  été  nommé  pour  venir 
ambassadeur  d'Espagne  en  France,  ne  s'y  rendroit 
pas  si  diligemment  et  que  le  duc  d'Ossone  y  resteroit 


212  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [172^ 

pendant  que  le  duc  de  Saint-Simon  seroit  à  Madrid. 
Le  cardinal  de  Rohan  arriva  de  Rome,  malade  de 
la  goutte,  le  28  janvier.  Le  régent  alla  le  voir  le  jour 
d'après.  Le  cardinal  Dubois  y  étoit  allé  à  son  arrivée 
et  avoit  envoyé  le  marquis  de  Bellisle  au-devant  de  lui 
à  Fontainebleau.  On  n'oublioit  rien,  de  la  part  du 
régent  et  de  son  ministre  le  cardinal  Dubois,  pour 
marquer  au  cardinal  de  Rohan  la  reconnoissance  que 
l'on  avoit  des  services  qu'il  avoit  rendus  à  son  confrère 
à  Rome  pour  lui  faire  donner  le  chapeau,  et  l'on  étoit 
persuadé  que  l'abbé  Dubois  l'avoit  assuré  de  le  faire 
premier  ministre.  C'eût  été  lui  donner  la  place  qu'il 
occupoit  lui-même  réellement  sans  en  avoir  le  titre. 
Ce  qui  se  répandoit  le  plus,  c'est  que  le  cardinal  de 
Rohan  auroit  ce  qu'on  appelle  la  feuille  des  bénéfices. 
Le  maréchal  de  Villars  avoit  toujours  été  fort  ami  du 
cardinal  de  Rohan.  Il  le  pria  d'aller  souper  avec  lui  le 
2  février,  et  ils  eurent  ensemble  une  très  longue  con- 
versation. Le  cardinal  ne  s'ouvrit  pas  sur  ce  qui  se 
passoit  intérieurement  entre  lui  et  le  cardinal  Dubois, 
mais  il  convint  de  la  parfaite  union  qui  étoit  entre  eux, 
et  il  paroissoit  tellement  approuver  toute  la  conduite 
et  les  vues  du  cardinal  Dubois  qu'il  étoit  aisé  de  juger 
qu'il  se  lioit  d'intérêts  avec  lui  et  qu'il  entreroit  dans 
toutes  les  mesures  pour  fortifier  l'autorité  du  régent 
pendant  et  après  la  minorité. 

La  première  marque  de  reconnoissance  que  lui 
donna  le  cardinal  Dubois,  et  qui  étoit  un  peu  intéres- 
sée, fut  de  le  faire  entrer  au  conseil  de  régence  ;  ce 
qui  arriva  le  dimanche  8  février,  et  ce  qui  devenoit 
une  planche  pour  le  cardinal  Dubois. 

Peu  de  jours  auparavant,  le  maréchal  de  Villars 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  213 

avoit  fait  une  chute  sur  le  genou  qu'il  avoit  eu  cassé 
et  qui  ne  plioit  pas  ;  ce  qui  rendoit  toute  chute  très 
dangereuse  pour  lui.  Il  garda  le  ht  et  la  chambre  pen- 
dant trois  semaines,  et  longtemps  depuis  il  ne  put 
marcher  qu'appuyé  sur  deux  personnes. 

Il  alla  voir  le  régent,  auprès  duquel  il  trouva  le 
cardinal  Dubois,  qui  parut  avoir  ignoré  la  chute  du 
maréchal.  Il  lui  dit  :  «  Monsieur  le  maréchal,  conser- 
vez bien  ce  genou,  auquel  il  ne  peut  arriver  d'accident 
que  ce  ne  soit  un  malheur  pour  l'État.  »  Le  maréchal 
lui  répondit  :  «  Ce  compliment  de  la  part  de  celui  qui 
gouverne  l'État  est  bien  flatteur  pour  celui  qui  n'y 
fait  pas  plus  de  figure  que  moi.  »  Le  cardinal  répliqua 
qu'il  en  feroit  toujours  une  aussi  considérable  qu'il  le 
voudroit.  On  a  déjà  dit  que  le  maréchal  de  Villars 
n'alloit  pas  chez  le  cardinal  Dubois.  Après  ce  court 
entretien,  le  maréchal  se  retira  et  alla  prendre  sa  place 
au  conseil  avant  que  le  roi  entrât,  n'y  pouvant  y  aller 
qu'appuyé. 

Il  avoit  vu  entrer  chez  le  roi  le  cardinal  de  Rohan 
qui  ne  pouvoit  marcher  que  sur  une  petite  chaise 
qu'il  faisoit  rouler;  d'un  autre  côté,  on  y  portoit  sur 
une  chaise  le  maréchal  de  Villeroy,  attaqué  de  la 
goutte  ;  et  le  maréchal  de  Villars ,  qui  n'étoit  pas 
mieux  sur  ses  jambes,  dit  au  régent,  en  entrant  dans 
le  petit  cabinet  du  roi  :  a  Voilà  trois  boiteux  dans  le 
conseil.  » 

Après  avoir  pris  sa  place,  il  vit  entrer  le  cardinal 
de  Rohan.  D'abord  il  crut  que  c'étoit  seulement  pour 
traverser  le  cabinet  du  conseil,  mais  dans  le  moment, 
le  roi  étant  en  sa  place,  le  régent  marqua  au  cardinal 
celle  qu'il  devoit  prendre. 


214  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [17221 

Le  duc  de  Noailles  et  le  duc  de  Saint- Aignan,  plus 
anciens  pairs  que  le  maréchal  de  Villars,  ne  parlant 
point,  le  maréchal  de  Villars  se  leva  et,  adressant  la 
parole  au  roi,  dit  :  «  Sire,  il  me  semble  que  M.  le  car- 
dinal de  Rohan  prend  place  dans  votre  conseil.  Je 
prendrai  la  liberté  de  représenter  que  messieurs  les 
princes  du  sang  y  peuvent  seuls  précéder  les  Pairs  de 
France.  »  Le  régent  prit  la  parole  et,  répondant  au 
maréchal,  dit  :  «  M.  le  chancelier,  qui  précède  les  Pairs, 
ne  s'y  opposera  pas.  »  —  «  Cela  ne  conclut  point,  » 
répliqua  le  maréchal,  «  puisque  nous  avons  bien  des 
exemples  où  les  Pairs  ont  précédé  le  chanceher.  M.  le 
cardinal  de  Rohan  sait  que  je  suis  fort  son  serviteur, 
et  depuis  longtemps,  mais  je  dois  soutenir  les  préro- 
gatives de  ma  dignité.  »  M.  le  chancelier  arriva  dans 
ce  temps-là  et  dit  qu'il  n'avoit  appris  que  par  l'huis- 
sier, en  entrant,  que  M.  le  cardinal  de  Rohan  prenoit 
place  au  conseil.  «  Cette  fois  sera  sans  conséquence,  » 
dit  le  régent.  «  Vous  pouvez,  Messieurs,  chercher  dans 
vos  mémoires  ce  qui  peut  vous  être  favorable.  »  Le 
régent  avoit  compté  que  personne  ne  s'opposeroit;  et 
cela  seroit  arrivé  si  le  maréchal  de  Villars  n'avoit  pas 
pris  la  parole. 

Le  conseil  levé,  le  régent  s'approcha  du  chanceher, 
du  maréchal  de  Villars,  du  duc  de  Saint-Aignan,  et 
dit  :  «  Cherchez,  Messieurs,  ce  qui  peut  favoriser  vos 
prétentions.  »  —  «  Votre  Altesse  Royale,  »  répondit  le 
maréchal  de  Villars,  «  sait  ce  que  le  feu  maréchal  de 
Villeroy  dit  sur  les  cardinaux  au  feu  roi,  qui  lui  deman- 
doit  quel  rang  ils  prétendoient  :  «  Sire,  dit  ce  maré- 
«  chai,  je  n'en  ai  jamais  vu  que  deux  qui  étoient  nos 
«  maîtres.  —  Vous  voulez  donc.  Monseigneur,  »  con- 


1722]  MÉMOIRES    DE    VTLLARS.  215 

tinua  le  maréchal  de  Villars,  a  que  nous  regardions 
ceux-ci  comme  nos  maîtres?  » 

M.  le  Duc  s'approcha  alors  et  le  maréchal  de  Villars 
lui  dit  :  «  Dans  ce  temps-là,  le  grand  Condé  fut  obligé 
d'aller  à  Lyon  pour  passer  après  le  cardinal  archevêque 
de  Lyon,  frère  du  cardinal  de  Richelieu.  »  Le  régent 
se  retira,  et  l'on  convint  de  se  trouver  chez  le  chan- 
celier le  mercredi  1 1  février  pour  délibérer  sur  cette 
matière.  Les  ducs  de  Gramont,  de  Saint-Aignan,  de 
Villars  et  d'Antin  eurent  une  assez  longue  conférence 
avec  le  chanceHer.  On  examina  les  registres,  le  céré- 
monial, divers  mémoires  du  cardinal  de  Richelieu,  du 
garde  des  sceaux  de  Marillac,  les  registres  des  lits  de 
justice,  du  sacre  des  rois,  et  autres  pièces  qui  pou- 
voient  donner  la  plus  exacte  connoissance  de  tout  ce 
qui  s'étoit  pratiqué  à  l'égard  des  cardinaux.  Ces  digni- 
tés que  les  rois  procurent  à  leurs  favoris  ont  de  grandes 
prérogatives  tant  que  ceux  qui  les  possèdent  sont  en 
faveur  ;  mais  ils  ne  sont  pas  si  considérés  quand  les 
faveurs  finissent.  Le  feu  roi  Louis  XIV  ne  voulut  jamais 
admettre  aucun  cardinal  dans  ses  conseils,  et  le  régent 
avoit  déclaré,  au  commencement  de  la  minorité,  qu'il 
n'en  soufifriroit  aucun  dans  le  conseil.  Le  cardinal  de 
Noailles,  président  de  celui  de  conscience,  et  pouvant 
par  cette  raison  prendre  place  au  conseil  de  régence, 
n'y  songea  point  ;  et  cependant  le  régent,  sans  avoir 
donné  connoissance  de  son  dessein,  y  fait  prendre 
place  au  cardinal  de  Rohan.  Il  n'étoit  plus  question 
de  le  déplacer.  Il  falloit  chercher  un  moyen  de  sauver 
l'honneur  dû  aux  Pairs  de  France;  et  l'on  n'en  trouva 
pas  de  plus  convenable  que  de  suivre  ce  qui  avoit  été 
pratiqué  par  Louis  XIII  en  plaçant  le  cardinal  de  la 


216  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

Rochefoucault  au  conseil  au-dessus  du  duc  de  Lesdi- 
guières,  connétable  de  France,  auquel  il  fut  donné  un 

écrit,  signé  par  deux  secrétaires ,  portant  que  le 

roi  avoit  accordé  aux  très  pressantes  instances  de  la 
reine  sa  mère  que  le  cardinal  de  la  Rochefoucault 
précéderoit  le  connétable  de  Lesdiguères  au  conseil 
et  que  cet  exemple  ne  seroit  pas  suivi. 

Le  chancelier  et  les  cinq  Pairs  que  nous  avons  nom- 
més ci-dessus  allèrent  chez  le  régent  et  lui  proposèrent 
cet  expédient,  en  ajoutant  que,  comme  Ton  prévoyoit 
que  le  cardinal  de  Rohan  ne  seroit  pas  le  seul,  on 
n'exigeoit  pas  la  clause  mise  dans  le  brevet  du  conné- 
table. Le  régent  trouva  leur  demande  juste  et  promit 
le  même  brevet.  Les  cardinaux  n'approuvèrent  pas  ce 
moyen  de  conciliation  parce  qu'ils  trouvèrent  dans  des 
mémoires  de  M.  de  Brienne,  secrétaire  d'État,  que  ce 
brevet  n' avoit  pas  eu  de  lieu.  Le  régent  eut  diverses 
conversations  sur  cela  avec  le  chancelier,  tantôt  résolu 
à  tenir  parole  aux  Pairs  et  quelquefois  retenu  par  les 
difficultés  du  cardinal  Dubois.  Enfin,  on  convint  de  se 
trouver,  le  21  février,  chez  le  régent,  c'est-à-dire  le 
chancelier  et  les  cinq  mêmes  Pairs  qui  y  avoient  été 
quelques  jours  auparavant,  le  maréchal  de  Villeroy 
n'ayant  pu  s'y  trouver,  retenu  par  la  goutte.  Le  car- 
dinal de  Rohan  étoit  chez  le  régent,  et  le  cardinal 
Dubois  y  entra,  le  régent  déjà  averti  que  le  chancelier 
et  les  Pairs  demandoient  à  lui  parler.  Le  cardinal 
Dubois  demeura  cependant  chez  Son  Altesse  Royale 
plus  d'une  heure  après  le  cardinal  de  Rohan.  Celui-ci, 
en  sortant,  fit  un  compliment  aux  Pairs  sur  la  dispute. 
Enfin,  le  cardinal  Dubois  sortit  après  avoir  bien  déter- 
miné le  régent  à  ne  pas  répondre  favorablement. 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  217 

Le  chancelier  porta  la  parole  et  supplia  le  régent 
de  vouloir  bien  accorder  le  brevet  qu'il  avoit  promis. 
Il  expliqua  toutes  les  fortes  raisons  que  l'on  avoit  de 
le  prétendre  et  combattit  les  raisons  qu'apportoient 
les  cardinaux  pour  la  faire  refuser.  Le  régent,  se 
défendant  de  ces  instances ,  dit  à  ces  messieurs  : 
«  Apportez-moi  le  brevet  en  original.  »  Le  maréchal 
de  Villars  répondit  que  Son  Altesse  Royale  pouvoit 
savoir  que  le  testament  de  Louis  XIII  en  original  avoit 
été  trouvé  chez  les  épiciers  et  le  traité  d'Osnabruck 
chez  les  beurrières  ;  et  que,  par  conséquent,  un  bre- 
vet moins  important  se  trouveroit  difficilement,  mais 
qu'il  étoit  plus  naturel  que  messieurs  les  cardinaux 
rapportassent  en  original  les  ordres  qui,  selon  eux, 
avoient  détruit  le  brevet  en  question.  Le  régent  dit  : 
«  Il  s'agissoit,  d'ailleurs,  d'un  connétable  pair  de 
France.  »  Sur  cela,  le  maréchal  prit  la  parole  et  dit  : 
«  Puisque  Votre  Altesse  Royale  paroît  persuadée  que 
la  dignité  de  connétable  a  été  considérée  dans  ce  que 
Louis  XIII  fit  pour  le  connétable  de  Lesdiguières,  j'au- 
rai l'honneur  de  lui  dire  que  j'ai  pris  la  liberté  de  faire 
connoître  au  feu  roi  qu'aucun  connétable  de  France, 
aucun  général  d'armée,  à  chercher  même  dans  les 
siècles  les  plus  reculés,  n'avoit  commandé  des  armées 
si  nombreuses  que  moi,  durant  tant  d'années,  dans 
des  conjonctures  plus  difficiles  ;  et  que  j'ai  eu  le  bon- 
heur de  finir  la  guerre  la  plus  dangereuse  qu'ait  eue 
la  France  en  faisant  et  signant  deux  traités  de  paix 
qui  établissent  le  roi  d'Espagne  sur  son  trône  et  qui 
vous  donnent  assurément  à  vous.  Monseigneur,  l'heu- 
reuse présomption  de  la  couronne  de  France.  De  tels 
services  sont  assurément  au-dessus  de  la  dignité  de 


218  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

connétable.  D'ailleurs,  monseigneur,  je  supplie  Votre 
Altesse  Royale  de  vouloir  bien  songer  que,  dans 
l'exemple  dont  il  s'agit,  c'est  un  roi  qui  déclare  dans 
son  brevet  que  c'est  aux  pressantes  instances  de  la 
reine  sa  mère  qu'il  accorde  l'entrée  et  la  préséance  au 
conseil  au  cardinal  de  la  Rochefoucault  seul.  Nous 
croyons  bien  que  Votre  Altesse  Royale  ne  s'en  tiendra 
pas  à  M.  le  cardinal  de  Rohan,  et  aussi  l'on  n'exige 
point  cette  clause.  Ce  n'est  pas  une  reine  qui  vous 
prie  de  mettre  ces  messieurs  dans  le  conseil,  après 
avoir  été  soixante- deux  ans  sans  y  être  admis.  Les 
Pairs  de  France  vous  demandent  le  plus  léger  dédom- 
magement que  l'on  puisse  imaginer  :  les  refuser,  c'est 
les  traiter  bien  durement  après  les  preuves  de  zèle  et 
de  soumission  qu'ils  vous  ont  données.  »  Toutes  ces 
représentations  furent  inutiles,  et  le  régent,  persistant 
à  ne  rien  accorder,  dit  qu'il  verroit  encore  ce  qu'il 
pourroit  faire. 

Le  chancelier  demeura  à  un  conseil  des  dépêches 
qui  s'assembloit  chez  le  régent,  et  les  Pairs  le  pres- 
sèrent de  lui  demander  avant  le  conseil  du  lendemain 
ce  qu'il  auroit  déterminé. 

Le  soir,  en  soupant,  le  maréchal  de  Villars  reçut 
une  lettre  du  chancelier,  qui  le  prioit  de  se  trouver 
chez  lui  le  jour  d'après  à  dix  heures  du  matin.  Le 
maréchal  s'y  rendit  et  y  trouva  les  mêmes  Pairs.  Le 
chancelier  désiroit  assez  qu'ils  retournassent  tous 
ensemble  chez  le  régent.  Plusieurs  s'opposèrent  à  cet 
avis  et  le  duc  de  Saint-Aignan  s'offrit  d'y  retourner 
seul  avec  le  chancelier.  Le  régent  leur  montra  un  ordre 
du  roi  qui  enjoignoit  aux  Pairs  de  France  du  conseil 
de  régence  de  s'y  trouver  et  d'y  prendre  place  après 


1722]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  219 

les  cardinaux,  disant  que  c'étoit  tout  ce  qu'il  pouvoit 
faire  ;  et  que  si  les  Pairs  ne  s'en  accommodoient  pas  ils 
n'avoient  qu'à  le  jeter  au  feu.  On  le  pria  de  le  brûler 
lui-même  et  tous  les  Pairs  de  France  prirent  la  réso- 
lution de  ne  pas  aller  au  conseil.  Les  maréchaux  de 
Tallard  et  d'Estrées  en  usèrent  de  même,  aussi  bien 
que  les  maréchaux  d'Huxelles,  de  Bezons  et  de  Mon- 
tesquiou,  qui  n'étoient  pas  ducs.  Le  régent  fut  très 
piqué  de  cette  résolution  ;  et  ce  fut  la  première  fois, 
depuis  la  régence,  que  l'on  montra  quelque  union  et 
un  peu  de  fermeté.  Le  maréchal  de  Villeroy,  attendu 
qu'il  ne  devoit  pas  s'éloigner  de  la  personne  du  roi, 
demanda  au  régent  à  être  derrière  la  chaise  du  roi  et 
hors  de  place;  ce  qui  lui  fut  accordé.  Cependant,  le 
régent,  auquel  le  chancelier  n'étoit  pas  agréable,  lui 
ôta  les  sceaux  ;  il  les  donna  à  M.  d'Armenonville  et  le 
chanceUer  eut  ordre  de  partir  sur-le-champ  pour 
Fresnes,  sa  maison  de  campagne.  C'étoit  un  homme 
respectable,  de  beaucoup  d'esprit,  d'une  probité 
reconnue,  et  des  plus  dignes  de  sa  place.  Le  succes- 
seur n'avoit  pas  tout  à  fait  la  même  réputation. 

Il  se  répandit  alors  dans  le  public  que  le  maréchal 
de  Villars  et  plusieurs  autres  Pairs  seroient  éloignés 
par  des  lettres  de  cachet.  Le  maréchal  de  Villars  ne 
le  crut  pas  et  n'imagina  point  que,  n'ayant  fait  aucune 
faute,  on  pût  le  traiter  d'une  manière  si  peu  conve- 
nable aux  services  qu'il  avoit  rendus  à  l'État. 

Le  2  mars,  l'infante  fit  son  entrée  ;  la  veille,  le  régent 
alla  la  voir  à  Chartres  et  le  jour  de  son  entrée  le  roi 
l'alla  voir  au  Bourg-la-Reine  dans  la  maison  d'un  mar- 
chand. C'étoit  un  dégoût  pour  le  duc  et  la  duchesse 
du  Maine,  seigneurs  de  ce  village,  de  ne  la  pas  rece- 


220  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

voir  dans  leur  château  de  Sceaux.  Mais  on  ne  leur 
épargnoit  pas  les  dégoûts,  et  celui-là  étoit  un  des 
moindres  de  ceux  qu'ils  avoient  reçus  depuis  plusieurs 
années.  Le  roi  revint  attendre  l'infante  dans  l'apparte- 
ment qu'on  lui  avoit  préparé  au  Louvre  et  l'alla  rece- 
voir à  la  descente  de  son  carrosse. 

Le  maréchal  de  Villars  monta  à  cheval,  et,  comme 
il  s'étoit  répandu  dans  le  public  quelque  bruit  de  lettre 
de  cachet  pour  l'exiler,  il  reçut,  en  traversant  les  rues, 
beaucoup  de  marques  d'amitié  et  du  peuple  et  des 
troupes  qui  étoient  en  haie  depuis  l'extrémité  du  fau- 
bourg jusqu'au  Louvre.  Les  jours  qui  suivirent  l'entrée 
furent  des  fêtes  solennelles  :  il  y  eut,  dans  la  salle  des 
machines  des  Tuileries,  un  grand  bal  magnifique  par 
la  richesse  des  habits  et  par  la  beauté  du  spectacle. 
Quelques  jours  après,  il  y  eut  un  feu  d'artifice  et  une 
illumination  d'une  grande  magnificence  dans  le  parterre 
des  Tuileries. 

Le  10  mars,  on  fut  à  l'hôtel  de  ville,  où  il  y  eut 
encore  un  très  beau  feu  d'artifice,  et  qui  fut  rempli 
d'incidents.  Il  donna  matière  à  querelle  entre  mesdames 
de  Sabran  et  de  Polignac,  aussi  distinguées  l'une  et 
l'autre  par  leur  naissance  et  celle  de  leurs  maris  que 
par  leur  beauté,  par  leurs  galanteries,  et  par  leur  intré- 
pidité en  toute  aventure.  Les  duchesses  de  Brissac  et 
d'Olonne,  dont  la  naissance  ne  répondoit  pas  à  celle  de 
leurs  maris,  se  mirent  au-dessus  des  deux  premières  ^ 

1 .  La  comtesse  de  Sabran  était  Foix-Rabat  et  la  marquise  de 
Polignac  était  Mailly,  toutes  deux  belles  et  recherchées  par  le 
régent,  tandis  que  la  duchesse  de  Brissac  était  la  fille  du  prési- 
dent Vertamont  et  bossue,  la  duchesse  d'Olonne  était  M"e  Harkis 
de  Vertilly. 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  221 

sans  leur  faire  aucun  compliment  ;  et  ces  deux  dames 
ne  s'abstinrent  que  des  coups  de  main  en  présence 
du  roi.  Elles  apostrophèrent  les  deux  duchesses,  leurs 
maris,  et  le  maréchal  de  Villeroy,  parent  de  la  pre- 
mière. Celui-ci  fit  retirer  le  roi  de  si  bonne  heure  que 
le  prévôt  des  marchands,  les  échevins  et  la  ville  per- 
dirent une  partie  de  leur  étalage. 

Il  y  eut  un  bal  au  Palais-Royal,  et  le  14  un  feu  d'ar- 
tifice magnifique  dans  la  place  de  ce  palais.  Le  duc 
d'Ossone,  ambassadeur  d'Espagne,  termina  toutes 
ces  fêtes  par  un  grand  repas,  un  feu  d'artifice  sur  la 
rivière,  et  une  illumination  la  plus  magnifique  que 
l'on  eût  encore  vue. 

Le  duc  d'Orléans,  après  un  souper  chez  le  marquis 
de  Broglie,  l'un  de  ses  favoris,  où  étoient  aussi  M"*®  de 
Sabran  et  ÉmiHe,  fille  d'Opéra,  fut  attaqué  d'un  rhume 
très  violent,  que  l'on  crut  même  dangereux  pendant 
quelques  jours.  Le  maréchal  de  Villars  l'étant  allé  voir 
le  trouva  en  bonne  santé  et  prit  congé  de  lui,  pour 
aller  passer  trois  semaines  dans  son  château. 

L'abbé  Fleury,  confesseur  du  roi,  s'étoit  démis  de 
cette  place  à  cause  de  ses  infirmités  et  de  son  grand 
âge.  Le  régent  y  destina  un  Jésuite.  On  le  proposa  au 
cardinal  deNoailles,  qui  déclara  qu'il  ne  lui  donneroit 
point  ses  pouvoirs,  et  conseilla  de  ne  prendre  aucun 
religieux.  L'évêque  de  Fréjus  fut  d'avis  d'éviter  sur- 
tout les  communautés  ennemies,  qui  sont  les  Jésuites 
et  les  Pères  de  l'Oratoire,  et  proposa  un  M.  Paulet, 
curé  de  Paris,  et  en  réputation  de  grande  probité. 
Mais  le  cardinal  Dubois  étoit,  à  ce  qu'on  prétendit, 
engagé  au  Père  Daubenton,  confesseur  du  roi  d'Es- 
pagne; et  le  dernier  mars,  le  Père  Gaillard,  Jésuite, 


222  MÉMOIRES   DE   YILLARS.  [1722 

mena  le  père  de  Linières,  nommé  confesseur,  au  car- 
dinal de  Noailles,  incommodé  à  Gonflans,  pour  lui 
demander  les  pouvoirs.  Le  cardinal  les  refusa.  Ainsi, 
il  fut  résolu  que  l'un  des  aumôniers  du  roi  ou  l'un  de 
ses  chapelains  le  confesseroit  pour  les  premières 
Pâques,  et  qu'on  chercheroit  le  moyen  d'établir  le 
nouveau  confesseur,  soit  par  l'autorité  du  pape,  soit 
en  faisant  sortir  le  roi  pour  quelques  jours  du  diocèse 
de  Paris. 

Le  maréchal  de  Villars  alla  coucher  le  1  ^"^  avril  chez 
le  premier  président,  et  le  jour  d'après  à  Villars,  où 
beaucoup  de  gens  vinrent  le  voir.  Il  apprit,  par 
tout  ce  qui  arrivoit  de  Paris,  que  le  7  avril  le  régent 
avoit  déclaré  que  le  20  mai  le  roi  iroit  habiter  Ver- 
sailles, et  qu'il  changeroit  généralement  toutes  les 
dispositions  des  logements  faites  par  le  feu  roi.  Ce 
prince,  un  an  avant  sa  mort,  avoit  donné  au  maréchal 
de  Villars  le  logement  entier  de  M.  le  duc  de  Berry, 
grâce  très  distinguée,  et  honneur  que  le  roi  n' avoit 
encore  fait  à  personne.  Le  maréchal  de  Villars  écrivit 
donc  au  régent,  pour  le  supplier,  mais  avec  la  modes- 
tie convenable,  qu'il  lui  plût  de  lui  conserver  une 
grâce  si  distinguée. 

L'affliction  fut  grande  dans  tout  Paris  sur  l'éloigne- 
ment  du  roi.  Premièrement,  l'intérêt  de  tout  ce  qui 
habite  cette  grande  ville  étoit  fort  opposé  au  départ 
de  la  cour.  Le  principal  bien  du  parlement,  de  tous 
les  gens  de  robe,  et  en  général  de  toutes  les  familles 
les  plus  aisées  consistoit  en  maisons  ;  tout  ce  qui  avoit 
reçu  des  remboursements  en  avoit  mis  une  grande 
partie  à  bâtir  :  par  l'absence  du  roi,  ce  reste  de  bien 
tomboit  de  plus  de  la  moitié.  En  second  lieu,  les  rêve- 


1722]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  223 

nus  même  du  roi  diminuoient  de  plus  de  six  millions  ; 
et  tout  ce  qu'il  y  avoit  de  bons  François  voyoit  avec 
peine  ce  changement  d'habitation,  tant  par  amour 
pour  leur  roi  que  par  leur  intérêt  particulier.  Effecti- 
vement ceux  qui  dévoient  suivre  le  roi  étoient  obligés 
à  des  dépenses  considérables  :  il  n'y  avoit  plus  de 
maisons  dans  la  ville  de  Versailles  ni  d'appartements 
dans  le  château  où  il  y  eût  aucune  sorte  de  meubles. 
Tout  le  monde  étoit  établi  a  Paris,  et  croyoit  l'être 
pour  longtemps  :  le  régent  lui-même,  par  son  goût 
particulier  pour  Paris,  sembloit  ne  devoir  pas  songer 
à  le  quitter.  Tout  le  portoit  à  y  rester,  son  amour 
pour  ses  tableaux,  qui  lui  faisoient  une  occupation 
assez  vive  pour  lui;  sa  loge  à  l'Opéra,  où  il  ne  man- 
quoit  pas  un  seul  jour  de  se  trouver  ;  ses  commodités 
pour  tous  les  plaisirs,  qui  ne  pouvoient  être  les  mêmes 
hors  du  Palais-Royal.  Mais  on  crut  que  le  cardinal 
Dubois  l'avoit  déterminé  par  des  raisons  de  politique 
à  quitter  Paris.  11  fut  résolu  que  le  roi  en  partiroit  le 
22  mai,  pour  aller  habiter  Versailles,  dont  les  appar- 
tements, même  ceux  du  roi,  étoient  en  quelque 
désordre,  par  l'éloignement  où  la  cour  en  étoit  depuis 
sept  ans. 

Le  régent  fut  longtemps  à  se  déterminer  sur  les 
logements;  enfin  il  les  déclara,  les  porta  au  roi,  et 
désira  que  Sa  Majesté  en  signât  l'état.  Par  ce  nouvel 
ordre,  le  logement  du  maréchal  de  Villars  lui  étoit 
ôté,  ainsi  qu'à  tous  les  autres  maréchaux  de  France, 
excepté  au  maréchal  de  Tallard,  qui,  par  son  aUiance 
avec  la  maison  de  Rohan,  eut  le  crédit  de  conserver 
le  sien. 

Le  public  fut  étonné  et  murmura  de  voir  le  mare- 


2i24  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1722 

chai  de  Villars  privé  d'un  logement  que  le  feu  roi  lui 
avoit  donné  par  distinction,  et  obligé  d'aller  loger  au 
cabaret.  Il  ne  s'en  plaignit  pas  cependant,  et  ne  voulut 
point  en  parler  au  régent,  puisqu'il  n'avoit  rien  fait 
qui  pût  lui  déplaire  ;  et  le  roi  lui  ayant  ordonné  de  le 
venir  voir  souvent,  il  se  contenta  de  lui  répondre  que 
rien  ne  l'empêcheroit  d'avoir  l'honneur  de  lui  venir 
faire  sa  cour. 

Tous  les  logements  furent  donnés  aux  dames  de 
M™®  la  duchesse  d'Orléans,  aux  officiers  du  service  du 
roi,  à  ceux  du  duc  régent;  et  les  secrétaires  d'État 
rentrèrent  dans  tous  ceux  qui  avoient  été  occupés  par 
leurs  prédécesseurs.  Le  cardinal  Dubois  prit  tous  ceux 
qu'avoient  eus  les  ministres  de  la  guerre,  et  tout  ce  qui 
tenoit  aux  Rohan  fut  bien  traité,  surtout  leur  famille. 

Depuis  longtemps  M.  de  la  Houssaye,  contrôleur 
général  des  finances,  étoit  attaqué  dans  ses  fonctions. 
Le  Couturier,  commis  du  régent,  faisoit  la  plus  impor- 
tante, qui  étoit  la  distribution  générale  de  tous  les 
fonds,  que  ce  prince  s'étoit  attribuée  dans  les  premiers 
jours  de  la  régence.  Les  Pairs,  par  le  visa  et  par 
l'examen  de  la  recette  de  tous  les  revenus  du  roi, 
décidoient  de  plusieurs  questions;  Fagon,  homme 
d'esprit,  avoit  grande  part  aux  résolutions.  La  Hous- 
saye s'étoit  contenté,  depuis  plusieurs  mois,  de  toucher 
trente  mille  écus  par  an  des  appointements  de  son 
emploi,  sans  se  mêler  beaucoup  de  sa  charge,  et  ne 
l'avoit  pas  soutenue  avec  la  même  dignité  que  dans  les 
premières  semaines.  Enfin  quelques  indispositions, 
plusieurs  dégoûts  et  une  espèce  d'attaque  d'apoplexie 
le  déterminèrent  à  demander  la  permission  de  se  reti- 
rer. Fagon,  auquel  son  emploi  fut  offert,  le  refusa,  et 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  225 

il  fut  donné  à  Dodun,  président  aux  requêtes  du  Palais, 
ensuite  intendant  des  finances;  charges  ôtées  et  réta- 
blies deux  ou  trois  fois  depuis  la  régence.  Fagon  voulut 
bien  en  accepter  une  sous  Dodun  :  il  étoit  estimé  homme 
très  capable,  et  le  refus  du  contrôle  général,  emploi 
autrefois  si  considérable,  lui  fit  honneur.  Il  déclara 
qu'il  serviroit  de  tout  son  cœur,  pourvu  qu'il  ne  fût 
pas  chargé  de  l'administration. 

La  cour  avoit  rétabli,  par  un  arrêt  du  conseil,  une 
infinité  de  nouveaux  droits  très  onéreux.  Les  anciennes 
ordonnances  et  les  lois  du  royaume  défendoient  qu'au- 
cune imposition  fût  faite  sur  les  peuples  autrement  que 
par  les  édits  enregistrés  au  parlement.  Ainsi  les  droits 
et  impositions  qu'établissoit  cet  arrêt  du  conseil  sur 
une  infinité  de  choses  étoient  fort  à  charge,  et  plusieurs 
parlements  s'y  opposoient.  Celui  de  Bretagne  défendit 
d'en  faire  la  levée  par  un  arrêt  qu'il  rendit,  et  qui  fut 
cassé  par  un  ordre  de  la  cour.  Le  parlement  de  Paris 
assembla  les  chambres  pour  délibérer  sur  une  matière 
si  importante.  La  première  résolution  fut  de  nommer 
des  commissaires  pour  l'examiner,  et,  le  7  mai,  les 
chambres  furent  assemblées.  Après  d'assez  longs 
débats,  elles  opinèrent  à  des  remontrances  au  roi.  Les 
présidents  deNovion,  d'Aligre,  de  Lamoignon  et  Por- 
tail n' étoient  pas  pour  les  remontrances;  mais  les 
jeunes  présidents  comme  Amelot,  Pelletier,  de  Maisons 
et  Meaupeou  relevèrent  et  soutmrent  cette  opinion. 
Le  président  Ghauvelin  fut  de  l'avis  des  premiers.  Les 
sieurs  abbés  Mengui  et  Pucelle,  tous  deux  gens  de 
beaucoup  d'esprit,  firent  les  plus  longs  discours  :  le 
premier  contre  les  remontrances,  le  second  pour.  Le 
sentiment  et  le  discours  de  celui-ci  lui  firent  honneur  ; 
IV  15 


226  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

aussi  l'emportèrent-ils  de  près  de  trente  voix;  et  le 
parlement,  dans  cette  occasion,  prit  le  parti  le  plus 
honnête,  qui  étoit  celui  des  remontrances. 

Le  régent,  informé  des  sentiments  du  parlement, 
rassembla  avec  le  cardinal  Dubois,  le  garde  des  sceaux, 
les  secrétaires  d'État,  le  contrôleur  général;  et  il  fut 
résolu  d'envoyer  une  lettre  de  cachet  au  parlement, 
pour  lui  défendre  de  déhbérer  sur  cette  matière,  et  de 
faire  des  remontrances.  Le  marquis  de  la  Vrillière 
porta  la  lettre  de  cachet,  et  la  rendit  au  premier  pré- 
sident dans  le  temps  que  l'on  travailloit  aux  remon- 
trances. Ceux  qui  étoient  assemblés  pour  cela  se  sépa- 
rèrent, et  l'on  fut  huit  jours  sans  entendre  parler  de 
rien. 

Pendant  cet  intervalle,  le  régent  déclara  ceux  qui 
dévoient  représenter  au  sacre.  Le  maréchal  de  Ville- 
roy,  comme  doyen  des  maréchaux  de  France,  devoit 
tenir  la  place  du  connétable,  le  maréchal  de  Villars 
celle  du  grand  maître,  M.  le  Duc,  revêtu  de  cette 
charge,  devant  représenter  le  duc  d'Aquitaine,  et  le 
duc  de  Bouillon  celle  de  chambellan,  dont  il  avoit  la 
charge.  Les  honneurs  furent  donnés  au  maréchal  d'Es- 
trées  pour  la  couronne,  au  maréchal  d'Uxelles  pour  le 
sceptre,  au  maréchal  de  Tessé  pour  la  main  de  justice. 
Quatre  cordons  bleus  furent  nommés  pour  les  offrandes, 

et  ce  furent  le  maréchal  de  Tallard, Matignon 

et  Medavy.  Les  quatre  barons  pour  la  sainte  ampoule 
furent  les  marquis  d'Alègre,  d'Estaing,  de  Beauveau 
et  de  Prie. 

Le  16  mai,  au  lieu  de  s'en  tenir  à  l'arrêt  du  conseil 
qui  avoit  fait  les  impositions,  le  régent  jugea  à  propos 
de  suivre  la  règle  ordinaire  :  il  envoya  une  déclaration 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLÀRS.  227 

au  parlement,  sur  laquelle  toutes  les  chambres  assem- 
blées opinèrent  aux  remontrances  d'une  voix  presque 
unanime,  à  la  reserve  de  quatorze;  et  le  jour  leur  fut 
donné  au  18  mai. 

Le  frère  du  cardinal  Dubois  vint  de  la  part  du 
régent  dire  au  maréchal  de  Villeroy  que  l'on  vouloit 
que  personne  ne  fût  présent  lorsque  les  remontrances 
se  feroient  ;  ce  qui  étoit  très  opposé  à  l'usage,  qui  est 
de  les  recevoir  publiquement.  Sitôt  que  le  premier 
président  eut  commencé  à  les  lire,  le  régent  dit  deux 
fois  au  roi  à  l'oreille  :  «  Dites  :  Cest  assez.  »  Le  roi 
ou  n'entendit  pas  ou  ne  voulut  pas  faire  taire  le  pre- 
mier président;  et  sur  cela  le  régent,  prenant  la 
parole,  dit  au  premier  président  :  «  Vous  avez  de  la 
peine  à  lire;  donnez  les  remontrances.  »  Le  garde  des 
sceaux  les  prit,  et  l'on  donna  jour  au  parlement  pour 
en  venir  recevoir  la  réponse,  qui  fut  que  le  roi  vouloit 
être  obéi.  Et,  peu  de  jours  après,  la  déclaration  fut 
enregistrée  en  ces  termes.  Que  le  roi  seroit  en  tout 
temps  et  en  toute  occasion  supplié  de  faire  cesser  les- 
dites  impositions,  et  quil  nen  seroit  mis  aucune  qui  pût 
altérer  les  privilèges  des  bourgeois  de  Paris. 

Peu  de  jours  après,  le  régent  apprit  au  maréchal  de 
Villars  des  nouvelles  qu'il  avoit  reçues  de  Marseille, 
où  il  avoit  reparu  quelques  nouvelles  étincelles  de  la 
contagion  ;  ce  qui  obligea  une  seconde  fois  à  resserrer 
la  malheureuse  ville  de  Marseille  et  son  territoire.  On 
y  renvoya  le  bailli  de  Langeron  pour  y  commander, 
et  on  lui  donna  une  patente  de  lieutenant  général  des 
armées  de  terre  ^. 

1.  Jacques-Charles  Andrault  de  Langeron,  bailli,  grand-croix 


2i2l8  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

Le  maréchal  de  Villars  se  rendit  dans  son  château 
de  Villars,  où  il  eut  toujours  très  grande  compagnie. 
Il  comptoit  y  faire  un  plus  long  séjour,  lorsqu'il  apprit, 
par  un  courrier  de  la  marquise  de  Châteaurenaud,  que 
le  duc  de  Noailles  son  frère  étoit  exilé  dans  ses  terres, 
à  plus  de  cent  cinquante  lieues  de  Paris.  Cette  nou- 
velle le  fît  partir  de  Villars  pour  venir  offrir  ses  ser- 
vices à  ce  duc,  et  voir  ce  que  l'on  pourroit  faire  pour 
obtenir  un  exil  moins  dur  que  celui  qui  lui  étoit  pres- 
crit. L'ordre  lui  avoit  été  porté  par  un  gentilhomme 
ordinaire  du  roi,  qui  ne  lui  laissa  que  vingt- quatre 
heures  pour  se  préparer  à  partir,  et  qui  l'accompagna 
jusqu'à  dix  lieues  de  Paris.  Le  marquis  de  Ganillac  eut 
ordre  en  même  temps  de  s'éloigner  à  cinquante  lieues 
de  Paris. 

Ces  deux  hommes  avoient  toujours  été  les  favoris 
du  régent.  M.  de  Ganillac  avoit  travaillé  avec  le  feu 
président  de  Maisons  à  ménager  pour  ce  prince  l'esprit 
du  parlement;  et  M.  de  Noailles,  de  concert  avec  le 
chancelier  Daguesseau,  avoit  réglé,  après  la  mort  du 
président  de  Maisons,  arrivée  huit  jours  avant  celle  du 
roi,  tout  ce  qui  regardoit  les  changements  et  la  nou- 
velle disposition  des  conseils  ;  et  personne  assurément, 
excepté  le  duc  de  Saint-Simon,  n'étoit  entré  plus  inti- 
mement dans  la  confidence  du  duc  d'Orléans,  long- 
temps même  avant  la  régence. 

Lorsque  ce  prince  vint  rendre  compte  au  roi  de 

de  l'ordre  de  Malte,  était  chef  d'escadre  des  galères  à  Marseille 
quand  la  peste  y  éclata.  Il  avait  donné  l'exemple  du  plus  grand 
dévouement  et  contribué  énergiquement  au  rétablissement  de 
l'ordre.  Il  resta  commandant  en  chef  à  Marseille  jusqu'à  sa  mort, 
le  13  juillet  1729. 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  229 

l'exil  du  duc  de  Noailles,  il  lui  dit  que  ce  duc  entroit 
dans  des  cabales  contraires  à  son  autorité,  et  qu'il  for- 
tifîoit  le  cardinal  de  Noailles,  son  oncle,  dans  le  refus 
qu'il  faisoit  des  pouvoirs  nécessaires  au  confesseur 
que  Sa  Majesté  s'étoit  choisi.  En  effet,  on  fut  obligé, 
pour  lui  en  obtenir,  d'avoir  recours  à  l'évêque  de 
Chartres.  Comme  il  étoit  très  dévoué  aux  Jésuites,  il 
ne  se  fît  pas  solliciter  pour  accorder  ce  qu'on  lui 
demandoit  pour  le  père  de  Linières;  et,  en  conséquence, 
le  roi  se  confessa  et  communia  à  Saint-Cyr,  qui  est  de 
l'évêché  de  Chartres.  Pour  l'exil  de  M.  de  Canillac,  le 
régent  ne  crut  pas  devoir  en  parler  au  roi  ;  ce  qu'il  y 
a  de  certain,  c'est  que  l'un  et  l'autre  étoient  fort  mal 
avec  le  cardinal  Dubois. 

A  cette  occasion,  les  molinistes  et  les  jansénistes, 
dont  l'aversion  mutuelle  étoit  au  plus  haut  point  depuis 
longtemps  et  divisoit  l'Église  de  France,  prirent  parti. 
Les  derniers  soutenoient  la  confession  nulle,  et  par 
conséquent  sacrilège,  aussi  bien  que  la  communion, 
si  le  confesseur  n'avoit  pas  les  pouvoirs  de  l'évêque 
diocésain,  et  les  molinistes  étoient  formellement  oppo- 
sés à  cette  opinion. 

Le  maréchal  de  Villars  arriva  à  Paris,  et  trouva  que 
toute  la  famille  du  duc  de  Noailles,  la  plus  nombreuse 
du  royaume,  puisque,  par  le  mariage  de  ses  sœurs, 
il  étoit  beau-frère  des  ducs  de  Gramont,  du  maréchal 
d'Estrées,  du  duc  d'Antin,  des  marquis  de  la  Vallière 
et  de  Chàteaurenaud ,  cousin  germain  du  duc  de 
Chaulnes  et  de  Beringhen  ;  le  maréchal  de  Villars  trouva, 
dis-je,  que  le  cardinal  de  Noailles  et  tous  ceux  de  cette 
maison  étoient  convenus  de  ne  point  agir.  Il  les  pressa 
de  le  faire  ;  il  s'offrit  même  à  porter  la  parole  pour 


230  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

demander  un  séjour  moins  affreux  que  le  château  de 
Penières,  que  le  duc  de  Noailles  avoit  trouvé  tombé, 
et  dans  lequel  il  ne  pouvoit  avoir  pain,  vin  ni  viande, 
qu'en  les  faisant  apporter  d'Aurillac,  petite  ville  à  cinq 
grandes  lieues  de  ce  château  ruiné.  Mais  la  fausse 
prudence,  sagesse  ou  timidité,  portées  au  plus  haut 
point  dans  ces  derniers  temps,  déterminèrent  au  parti 
du  silence. 

Dans  ce  temps-là,  il  arriva  une  chose  au  parlement 
qui  fît  beaucoup  d'honneur  au  premier  président,  que 
l'on  croyoit  abattu  plus  par  les  infirmités  que  par 
l'âge.  Un  nommé  Rancereau,  conseiller  au  parlement 
de  Bretagne,  fut  obligé  de  quitter  Rennes  pour  avoir 
été  convaincu  d'avoir  révélé  les  déhbérations  de  la 
compagnie,  et  d'en  avoir  mandé  les  détails  au  garde 
des  sceaux  d'Argenson  :  mais  au  même  temps  on  le 
récompensa  d'une  charge  de  maître  des  requêtes.  Il 
voulut  être  reçu  au  parlement  ;  et,  après  avoir  été 
refusé,  il  obtint  enfin  du  régent  un  ordre  précis,  sur 
lequel  le  premier  président  le  reçut,  en  lui  expliquant 
à  lui-même  très  naturellement  et  fort  haut  les  raisons 
que  la  cour  avoit  eues  de  le  refuser. 

Le  maréchal  de  Villars  parut  à  Versailles.  Le  roi  le 
reçut  avec  beaucoup  de  marques  d'amitié.  Toute  la 
maison  du  roi,  les  gardes  du  corps,  les  huissiers  et 
tous  les  domestiques  du  roi  lui  donnant  toutes  sortes 
de  démonstrations  de  la  joie  qu'ils  avoient  de  le  voir. 
Il  n'y  coucha  qu'une  nuit  et  résolut  un  voyage  en 
Normandie,  bien  déterminé  à  ne  pas  donner  la  plus 
légère  jalousie  à  ceux  qui  ne  le  vouloient  pas  à  la 
cour. 

Il  en  partit  le  1 0  juillet,  après  avoir  joué  le  matin  à 


1722]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  231 

quadrille  avec  le  roi,  et  alla  visiter  en  Normandie  une 
de  ses  terres  que  l'on  appelle  Galleville.  11  vit  en  pas- 
sant la  maison  de  l'abbé  Bignon  à  Meulan,  Rosny  et 
Gaillon.  Le  duc  de  Luxembourg,  gouverneur  de  Nor- 
mandie, l'attendoit  à  Rouen.  Pendant  les  quatre  jours 
que  le  maréchal  y  resta,  il  reçut,  de  tout  ce  qu'il  y  a 
de  gens  plus  considérables  dans  le  parlement  et,  en 
général,  de  tout  le  peuple,  les  marques  les  plus  vives 
de  considération  qu'ils  purent  imaginer,  et  par  des 
harangues,  et  par  des  fêtes  continuelles.  Il  revint  de 
sa  terre  par  la  Meilleraye,  belle  maison  du  duc  d'Har- 
court  ;  et  vit  à  son  retour  le  chancelier  de  Pontchar- 
train  dans  son  château,  où  il  le  trouva  dans  une  santé 
parfaite,  quoiqu'il  eût  plus  de  quatre-vingts  ans.  Arrivé 
à  Versailles  le  27  juillet,  le  roi  lui  marqua  plus  de 
bontés  encore  :  il  lui  dit  tout  haut  à  son  souper  qu'il 
avoit  compté  le  jour  de  son  départ  et  marqua  en  effet 
le  jour  et  le  quantième  du  mois  qu'il  étoit  parti.  A  son 
petit  coucher,  on  parla  de  l'arrivée  de  la  flotte  turque 
devant  Malte  ;  et  le  roi  parla  avec  une  connoissance 
très  exacte  des  dernières  guerres  des  Turcs  en  Hon- 
grie, du  siège  de  Gorfou,  de  celui  de  Bellegrade  et  de 
toutes  les  fautes  qu'ils  avoient  faites  dans  ces  dernières 
campagnes. 

Le  maréchal  de  Villars  joua  avec  le  roi  ces  deux 
jours  qu'il  passa  à  Versailles,  et,  quelques  bons  trai- 
tements qu'il  reçut  de  Sa  Majesté,  il  continua  dans  la 
résolution  de  n'aller  lui  faire  sa  cour  que  tous  les 
quinze  jours. 

Il  arriva  alors  une  aventure  très  fâcheuse  dans  la 
famille  du  maréchal  de  Villeroy.  Il  se  crut  obligé 
d'éloigner  la  duchesse  de  Retz,  sa  petite-fille,  pour 


232  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

une  conduite  trop  libre,  et  le  marquis  d'Alincourt, 
son  petit-fils,  pour  des  débauches  de  jeunesse  qui 
avoient  fait  beaucoup  de  bruit*.  On  envova  le  marquis 
de  Rambures,  colonel  de  Navarre,  à  la  Bastille  et  le 
marquis  d'Alincourt  à  Joigny. 

Le  maréchal  de  Villeroy  eut  dans  cette  occasion  un 
malheur  très  ordinaire  à  la  cour,  qui  veut  toujours 
désapprouver  :  c'est  d'être  soupçonné  d'avoir  voulu 
empêcher  une  juste  punition,  parce  qu'elle  regardoit 
son  petit-fils,  et  d'être  blâmé  de  ne  s'y  être  pas  opposé 
quand  elle  éclata.  Le  plus  grand  malheur  pour  lui  fut 
les  aventures,  car  on  sait  bien  que  le  courtisan  n'ap- 
prouve pas  volontiers.  La  conversation  trop  vive  qu'il 
eut  avec  le  cardinal  Dubois,  très  puissant  auprès  du 
régent,  fut  bientôt  suivie  de  la  disgrâce  de  ce  maré- 
chal. Ils  étoient  convenus  d'une  conférence  ensemble, 
en  présence  du  cardinal  de  Bissy,  pour  se  réunir  et 
pour  faire  cesser  l'éloignement  qui  paroissoit  entre 
eux.  Cet  entretien  eut  un  succès  tout  contraire  et  ils 
se  séparèrent  plus  mal  que  jamais.  Le  maréchal  de 
Villeroy  en  parla  très  succinctement  au  maréchal  de 
Villars  à  son  retour  de  Normandie  pendant  qu'ils  sui- 
voient  le  roi  à  sa  promenade  dans  une  roulette  poussée 
par  les  porteurs  du  roi,  dans  laquelle  ils  étoient  seuls. 

Ceux  qui  vouloient  nuire  au  maréchal  de  Villars 
publièrent  qu'il  avoit  animé  le  maréchal  de  Villeroy; 
en  quoi  ils  étoient  bien  éloignés  de  sa  pensée,  qui  avoit 
toujours  été  de  ne  rien  oublier  pour  engager  le  maré- 
chal de  Villeroy  à  éviter  le  malheur  d'être  éloigné  de 
la  personne  du  roi.  Cette  disgrâce  lui  arriva  le  lundi 

1.  Les  détails  de  ces  scandaleuses  affaires  ont  été  donnés  par 
Mathieu  Marais,  Barbier,  Maurepas  et  autres. 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  233 

10  août.  On  commanda  dès  la  veille  quarante  mous- 
quetaires; Artagnan,  leur  capitaine -lieutenant,  eut 
ordre  de  se  trouver  chez  le  régent  après  le  lever  du 
roi.  Le  régent  dit  à  Sa  Majesté  qu'il  la  vouloit  entre- 
tenir et  passa  dans  son  cabinet.  Le  maréchal  de  Ville- 
roy  suivit  :  il  prétendoit  que  sa  charge  de  gouverneur 
du  roi  l'obligeoit  à  ne  le  laisser  jamais  seul  avec  per- 
sonne. Cette  scène  fut  contée  diversement. 

Le  régent  dit  qu'il  avoit  prié  le  maréchal  de  s'éloi- 
gner, et  que,  l'ayant  refusé,  il  avoit  dit  que  le  respect 
l'empèchoit  de  s'expliquer  sur  cela  en  présence  du  roi. 
Le  maréchal  de  ViUeroy  dit  que  le  régent  avoit  parlé 
au  roi  sur  l'état  des  finances  et  qu'il  l'avoit  assuré  qu'à 
sa  majorité  elles  seroient  rétablies;  que  lui,  maréchal, 
étoit  entré  dans  la  conversation  en  louant  le  régent  de 
son  travail  et  de  ses  soins. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  maréchal  s'étant  rendu  chez  le 
régent  sur  les  trois  heures  après  midi,  sans  s'aperce- 
voir de  douze  bas- officiers  des  mousquetaires  qui 
étoient  dans  la  salle  des  gardes  du  corps  du  roi  et  qui 
le  suivirent  dans  le  temps  qu'il  descendoit,  il  entra 
dans  l'appartement  du  régent.  Les  portes  furent  fer- 
mées dans  l'instant,  et  La  Fare,  capitaine  des  gardes 
du  régent,  l'arrêta.  Le  maréchal  demanda  à  parler  au 
régent;  ce  qui  lui  fut  refusé.  Sur  cela,  il  dit  tout  haut 
que  le  roi  ne  savoit  rien  de  ce  qui  se  passoit  et  demanda 
s'il  ne  lui  seroit  pas  permis  de  le  voir.  On  le  fit  entrer 
dans  la  chaise  de  M.  Le  Blanc,  ministre  de  la  guerre, 
sortir  par  le  jardin  et  descendre  par  le  degré  de 
l'Orangerie.  Artagnan  et  deux  officiers  des  mousque- 
taires se  mirent  dans  un  carrosse  du  régent  avec  le 
maréchal  et  trouvèrent  au  haut  de  l'avenue  de  Versailles 


234  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

les  quarante  mousquetaires  qui  le  conduisirent  à  Ville- 
roy,  où  beaucoup  de  gens  allèrent  le  voir. 

Le  maréchal  de  Villars  alla  à  Versailles  le  jour  d'après 
que  le  maréchal  de  Villeroy  eut  été  arrêté,  et,  prenant 
congé  du  roi  pour  aller  passer  six  semaines  dans  son 
château,  le  roi,  qui  lui  marquoit  beaucoup  d'amitié, 
lui  dit  de  demeurer  à  Versailles.  Mais  il  ne  convenoit 
pas  qu'il  fit  sa  cour  régulièrement,  et,  au  hasard  de 
déplaire  à  Sa  Majesté,  il  la  supplia  de  trouver  bon  qu'il 
s'en  allât  à  Paris. 

Quatre  jours  après,  l'évèque  de  Fréjus  quitta  la  cour 
à  trois  heures  après  minuit  ;  il  ne  prit  congé  du  roi  ni 
du  régent,  en  cachant  avec  le  plus  grand  soin  son 
départ  et  sa  retraite.  Le  régent  désapprouva  fort  cette 
conduite  et  en  parut  agité.  On  envoya  Le  Pelletier- 
Desforts  chez  M.  de  Bas  ville,  où  l'on  crut  que  l'évèque 
de  Fréjus  s'étoit  retiré,  et  l'on  fit  partir  plusieurs  per- 
sonnes pour  le  chercher  et  le  faire  revenir.  Desforts  le 
trouva  à  Courson;  il  vint  aussitôt  en  avertir  le  régent, 
qui  le  renvoya.  Le  roi  écrivit  de  sa  main  à  l'évèque 
pour  l'obliger  à  retourner  auprès  de  sa  personne,  et 
il  revint  le  troisième  jour.  Son  départ  et  son  retour 
furent  blâmés  par  tous  ceux  qui  ne  savoient  pas  qu'il 
avoit  déclaré  que,  quoiqu'il  ne  fût  pas  bien  avec  le 
maréchal  de  Villeroy,  il  prendroit  cependanl  le  parti 
de  se  retirer  si  on  éloignoit  du  roi  ce  maréchal.  Dès 
que  l'événement  fut  arrivé,  il  se  crut  obligé  de  tenir 
son  engagement,  à  faire  voir  par  sa  retraite  qu'il 
n'avoit  aucune  part  aux  résolutions  prises  contre  le 
maréchal  et  qu'il  n'en  avoit  pas  même  eu  de  connois- 
sance.  Le  courtisan ,  qui  veut  toujours  donner  de 
sinistres  interprétations,  n'en  demeura  pas  persuadé  ; 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  235 

mais  l'évêque,  rappelé  par  le  roi  et  par  le  régent,  ne 
pouvoit  se  dispenser  de  suivre  son  premier  devoir, 
qui  l'attachoit  à  la  personne  du  roi. 

Le  22  août,  le  cardinal  Dubois  fut  déclaré  premier 
ministre  ;  il  en  prêta  le  serment  au  roi  le  même  jour. 
Le  maréchal  de  Villeroy  n'avoit,  comme  nous  l'avons 
dit,  parlé  que  confusément  au  maréchal  de  la  conver- 
sation qu'il  avoit  eue  avec  le  cardinal  Dubois  en  pré- 
sence du  cardinal  de  Bissy  ;  mais  le  maréchal  de  Vil- 
lars  étant  allé  à  Villeroy,  le  maréchal  s'en  ouvrit 
davantage  à  lui ,  sans  néanmoins  lui  en  rendre  un 
compte  exact.  Le  maréchal  de  Villars  eut  lieu  de  croire 
que  le  dessein  qu'avoit  formé  le  cardinal  Dubois  de 
devenir  premier  ministre  avoit  été  le  sujet  de  la  con- 
versation. Le  maréchal  de  Villeroy  lui  dit  même  :  «  On 
vouloit  m'obliger  de  proposer  au  roi  et  le  nouveau 
ministre  et  l'ordre  du  conseil  ;  je  répondis  que  je  con- 
sentirois  à  être  de  ce  conseil  avec  un  brevet  de  non 
préjudice  ;  mais  que,  pour  un  premier  ministre,  je  ne 
le  croyois  pas  convenable  et  que  je  ne  le  proposerois 
pas.  s  II  étoit  donc  certain  que  l'emploi  de  premier 
ministre  avoit  été  proposé.  Les  amis  du  maréchal  de 
Villars  lui  mandèrent  à  sa  campagne  qu'il  étoit  surpre- 
nant qu'il  ne  vînt  pas  faire  son  compliment  au  premier 
ministre  ;  on  avoit  même  répandu  qu'il  ne  le  verroit 
ni  ne  lui  écriroit  ;  mais  il  n'auroit  pas  été  raisonnable, 
n'ayant  aucun  sujet  particulier  de  se  plaindre  du  car- 
dinal Dubois,  de  ne  pas  aller  lui  rendre,  en  qualité  de 
premier  ministre  déclaré,  ce  que  tout  le  monde  lui 
devoit,  surtout  les  princes  du  sang  ayant  été  les  pre- 
miers à  lui  rendre  ce  devoir. 

Il  alla  donc  à  Versailles  et  commença  par  la  visite 


236  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

du  cardinal,  qui  avoit  un  rhumatisme  très  violent.  On 
le  frottoit  dans  le  temps  qu'il  arriva.  Le  maréchal  alla 
chez  l'évêque  de  Fréjus,  où  l'on  vint  l'avertir  que  le 
cardinal  Dubois  l'attendoit.  Il  en  reçut  toutes  les  hon- 
nêtetés possibles,  et  le  nouveau  ministre  lui  dit  qu'il 
auroit  l'honneur  de  l'aller  remercier.  Le  maréchal  de 
Villars  lui  répondit  que,  de  toutes  les  prérogatives  de 
sa  place,  celle  qu'il  ignoroit  peut-être  le  plus  étoit  de 
ne  rendre  aucune  visite  et  qu'ainsi  il  espéroit  bien  qu'il 
ne  songeroit  pas  à  lui  faire  cet  honneur.  Le  cardinal 
lui  dit  que,  quand  il  n'en  devroit  pas  à  d'autres,  ce 
ne  seroit  pas  une  raison  pour  l'en  dispenser  à  son 
égard. 

La  visite  se  passa  avec  une  grande  politesse  de  part 
et  d'autre.  Le  cardinal  dit  au  maréchal  que  le  régent 
le  pressoit  depuis  plus  d'un  an  de  consentir  qu'il  fût 
déclaré  premier  ministre,  mais  qu'il  s'en  étoit  toujours 
défendu.  Il  pressa  le  maréchal  de  Villars  de  demeurer 
à  Versailles  ;  celui-ci  s'en  excusa  et  retourna  dans  son 
château.  Le  roi  le  fit  jouer  à  l'ombre  avec  lui  toutes 
les  fois  qu'il  y  eut  jeu  et  lui  ordonna  de  venir  voir  le 
siège  d'un  petit  fort  que  l'on  avoit  élevé  au  haut  de 
l'avenue  qui  va  à  Meudon.  Le  maréchal  de  Villars  ne 
se  pressa  pas  de  revenir;  mais  le  roi  ordonna  plusieurs 
fois  au  marquis  de  Villars,  son  fils,  de  l'en  presser,  et 
enfin  il  se  rendit  à  Versailles  le  27  septembre.  Le  roi 
lui  parla  souvent  de  son  fort  et  le  mena  à  toutes  les 
attaques  ;  et  comme  Sa  Majesté  jouoit  deux  reprises  de 
brelan  par  jour,  elle  en  mettoit  toujours  le  maréchal 
de  Villars. 

Le  cardinal  premier  ministre  le  pria  à  dîner  et  le 
combla  de  tant  d'honnêtetés  que  le  bruit  se  répandit 


1722]  >rcMOIRES    DE   VILLAJ\S.  237 

parmi  les  courtisans  que  l'on  vouloit  lui  donner  une 
part  considérable  dans  le  gouvernement.  Mais,  comme 
il  étoit  bien  résolu  de  n'y  pas  entrer  quand  même  on 
l'en  presseroit,  il  retourna  à  Paris  pour  ne  se  rendre 
à  la  cour  qu'après  le  sacre  et  seulement  pour  s'y 
montrer  une  fois  tous  les  quinze  jours.  Sa  seule 
inquiétude  étoit  que  le  jeune  roi,  qui  lui  marquoit  de 
grandes  bontés,  ne  prit  mal  son  éloignement  de  la 
cour;  mais  c'est  sur  quoi  il  ne  pouvoit  expliquer  ses 
raisons  au  roi.  Ainsi,  il  n'y  avoit  d'autre  parti  à 
prendre  pour  lui  que  de  s'exposer  à  l'impression  que 
cela  pouvoit  faire  dans  l'esprit  d'un  jeune  prince  qui 
voit  négliger  en  apparence  les  bontés  qu'il  veut  lui 
faire  paroitre. 

Pendant  les  premiers  jours  d'octobre ,  on  publia 
plusieurs  arrêts  de  finance,  tous  fort  à  la  charge  du 
peuple.  On  fit  enregistrer  par  la  chambre  des  vaca- 
tions une  déclaration  qui  fixoit  toutes  les  impositions 
du  contrôle  des  actes  des  notaires,  et  il  se  présenta 
des  partisans  qui  en  offrirent  jusqu'à  onze  millions 
par  an  ;  augmentation  de  revenus  pour  le  roi  bien  sur- 
prenante, outre  ce  qu'on  tiroit  d'ailleurs  du  royaume. 
Il  y  eut  encore  dans  le  même  temps  deux  arrêts  pour 
examiner  les  taxes  de  la  chambre  de  justice  et  pour 
les  domaines. 

Le  cardinal  de  Bissy,  qui  étoit  fort  avant  dans  la 
confiance  du  cardinal  Dubois,  alla  voir  le  maréchal  de 
Villars  le  1 0  d'octobre.  Il  l'assura  fort  de  l'estime  du 
premier  ministre  et  du  désir  très  sincère  qu'il  avoit  de 
lui  donner  une  part  très  considérable  dans  l'adminis- 
tration des  affaires  :  il  ajouta  que  le  cardinal  Dubois 
vouloit  le  bien  de  l'État,  et  que  la  plus  grande  marque 


238  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1722 

qu'il  en  pouvoit  donner,  et  la  plus  glorieuse  pour  lui, 
étoit  de  partager  le  maniement  des  affaires  avec  un 
homme  tel  que  le  maréchal  de  Viliars.  Celui-ci  répon- 
dit, avec  les  sentiments  convenables  à  ceux  que  lui 
déclaroit  le  premier  ministre,  que,  s'il  vouloit  employer 
à  faire  le  bien  tout  le  pouvoir  qu'il  en  avoit,  il  auroit 
pour  lui  tous  les  honnêtes  gens  du  royaume  ;  qu'il  y 
avoit  deux  choses  :  la  volonté  et  le  pouvoir;  qu'il 
croyoit  la  première  dans  le  cœur  du  cardinal  Dubois, 
mais  que  cette  première  qualité,  toute  grande  qu'elle 
est,  devenoit  inutile  si  la  seconde  lui  manquoit.  Le 
maréchal  de  Viliars  ajouta  qu'il  voyoit  le  peuple  chargé, 
depuis  deux  mois,  de  nouveaux  impôts,  et  très  oné- 
reux, tels  qu'étoient  le  rétablissement  des  charges  et 
le  tarif  des  actes  de  notaires  ;  qu'il  se  seroit  opposé  à 
presque  toutes  les  impositions  s'il  avoit  été  dans  le 
conseil  ;  qu'ainsi  il  ne  falloit  pas  l'en  mettre,  puisqu'il 
ne  consentiroit  pas  à  y  entrer  aux  dépens  de  sa  gloire, 
qui  ne  lui  permettroit  jamais  de  consentir  aux  vexations 
et  aux  dissipations  ;  qu'il  prioit  M.  le  cardinal  de  Bissy 
de  bien  remercier  M.  le  cardinal  Dubois  et  de  le  prier 
d'attendre,  pour  lui  donner  ces  grandes  marques  de 
confiance,  qu'il  fût  assuré  d'être  en  état  de  joindre  le 
pouvoir  à  la  bonne  volonté. 

Quelques  jours  après,  le  maréchal  de  Viliars  étant 
au  Palais-Royal,  le  cardinal  Du'uois  lui  tint  des  discours 
à  peu  près  pareils  à  ceux  que  lui  avoit  tenus  le  cardinal 
de  Bissy.  Il  lui  dit  même  qu'il  avoit  eu  des  gens  très 
malintentionnés  contre  lui,  mais  qu'on  lui  auroit  plutôt 
coupé  la  langue  que  de  lui  faire  proférer  une  parole 
opposée  à  la  haute  estime  qu'il  avoit  pour  son  mérite, 
et  à  la  confiance  que  l'on  devoit  prendre  en  sa  probité. 


172*2]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  239 

Le  roi  partit  de  Versailles  le  16  octobre.  Le  maré- 
chal de  Villars  le  trouva  comme  il  entroit  aux  Tuile- 
ries, entouré  d'une  grande  foule.  Le  roi  lui  dit  :  «  M.  le 
maréchal,  j'ai  un  présent  pour  vous  dans  ma  poche, 
qui  est  mon  portrait.  »  Et,  dès  qu'il  fut  entré  dans  son 
cabinet,  il  lui  donna  une  de  ces  petites  pierres  de  com- 
position qu'il  faisoit  et  où  étoit  son  portrait. 

Le  maréchal  de  Villars  partit  le  1 7  de  Paris,  et  dîna 
le  1 8  à  Villers-Cotterets  avec  le  cardinal  Dubois,  qui 
lui  renouvela  plusieurs  assurances  d'estime  et  d'amitié, 
le  priant  de  venir  voir  la  fête  que  Son  Altesse  Royale 
préparoit  pour  le  roi,  et  qu'il  lui  donneroit  plutôt  son 
appartement  s'il  n'y  étoit  pas  bien  logé.  Le  maréchal 
répondit  à  toutes  ces  honnêtetés  comme  on  le  doit  à 
un  premier  ministre,  dont  la  sagesse  veut  que  l'on 
recherche  les  bonnes  grâces,  sans  d'ailleurs  entrer 
dans  aucun  engagement. 

Tout  étoit  préparé  pour  le  sacre  à  Reims  avec  la 
plus  grande  magnificence,  et  le  cardinal  premier 
ministre  n'avoit  rien  oublié  pour  la  solennité  de  cette 
cérémonie,  la  plus  auguste  de  l'univers.  Elle  se  fit  le 
25  octobre.  Le  maréchal  de  Villars  y  représenta  le 
connétable,  dont  les  fonctions  sont  les  plus  belles  et 
les  plus  nobles  ;  et  il  eut  la  satisfaction  d'entendre 
qu'une  grande  partie  de  la  cour,  toutes  les  troupes  et 
le  peuple  lui  souhaitoient  la  réalité  de  la  place  qu'il 
remplissoit  ce  jour-là. 

De  son  côté,  le  jeune  roi  lui  marquoit  toujours  beau- 
coup de  bonté;  et  comme,  le  jour  du  sacre,  il  étoit 
question  à  son  petit  coucher  des  cérémonies  de  la 
journée,  le  maréchal  lui  dit  en  peu  de  paroles  ce  qu'il 
avoit  fait  connoître  au  feu  roi  sur  les  justes  raisons  qu'il 


240  MÉMOIRES   DE   YILLARS.  [1722 

avoit  eues  de  prétendre  à  l'épée  de  connétable*.  Le  roi 
l'écouta  avec  beaucoup  d'attention,  et  quand  il  fut 
dans  son  lit,  il  lui  dit  :  a  Bonsoir,  M.  le  connétable.  » 
Le  cardinal  Dubois  pria  deux  fois  le  maréchal  de  Vil- 
lars  à  manger  chez  lui,  et  lui  raconta  qu'il  avoit  dit 
au  roi  que  l'épée  de  connétable  ne  pouvoit  être  en  de 
meilleures  mains.  Le  maréchal  de  Villars  le  remercia 
de  sa  politesse,  ne  se  flattant  pas  qu'elle  pût,  dans  le 
moment  présent,  avoir  d'autres  suites. 

La  duchesse  de  Lorraine  s'étoit  rendue  à  Reims  avec 
trois  princes  et  deux  princesses,  tous  très  bien  faits  et 
de  figure  aimable.  Le  prince  de  Portugal  y  étoit,  de 
même  que  plusieurs  princes  et  seigneurs  de  l'Empire, 
qui  tous  vinrent  dîner  chez  le  maréchal . 

Le  26,  le  roi  alla  à  cheval  à  Saint-Remy  :  les  maré- 
chaux de  France,  aussi  à  cheval,  marchoient  immédia- 
tement devant  le  roi.  Le  27,  il  fit  chevaliers  de  l'Ordre 
M.  le  duc  de  Chartres  et  M.  le  comte  de  Gharolois. 
Les  chevaliers  se  trouvèrent  à  cette  cérémonie  en 
habits  de  l'Ordre;  mais  le  nombre  en  étoit  médiocre, 
et  il  ne  s'y  en  trouva  que  dix.  Le  roi  alla  voir  les 
troupes  le  28,  et  le  29  il  toucha  près  de  deux  mille 
cinq  cents  malades  des  écrouelles.  Le  30,  il  alla  cou- 
cher à  Fismes,  et  le  31  à  Soissons  :  il  y  resta  le  jour 
de  la  Toussaints,  et  se  rendit  le  2  novembre  à  Villers- 
Cotterets. 

Son  Altesse  Royale  ayant  prié  le  maréchal  de  voir 
les  fêtes  qui  y  étoient  préparées,  il  s'y  rendit  le  même 

1.  Villars  ne  se  consola  jamais  de  n'avoir  pas  été  nommé  con- 
nétable. Pour  se  donner  l'illusion  de  l'avoir  été,  il  se  fit  peindre 
dans  le  costume  qu'il  portait  au  sacre  et  mit  ce  portrait  à  une 
place  d'honneur  dans  le  château  de  Vaux . 


1722]  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  241 

jour  que  le  roi,  et  trouva  qu'on  lui  avoit  préparé  un 
logement  de  trois  chambres  pour  lui  seul  sous  l'appar- 
tement du  roi,  pendant  que  les  principaux  étoient 
logés  deux  à  deux.  Le  cardinal  premier  ministre  lui 
renouvela  dans  cette  occasion  beaucoup  de  marques 
d'estime  et  de  confiance.  La  fête  fut  d'une  magnificence 
sans  égale  ;  mais  le  maréchal  de  Villars,  en  la  louant 
à  Son  Altesse  Royale  et  au  premier  ministre,  ne  put 
s'empêcher  de  leur  dire  avec  sa  sincérité  ordinaire 
que  c'étoit  dépenser  prodigieusement  pour  donner 
une  très  mauvaise  leçon  à  un  jeune  roi,  auquel  on 
devoit  craindre  d'inspirer  le  goût  du  luxe  en  l'excitant 
par  des  exemples. 

Le  maréchal  de  Villars  avoit  déjà  prié  M.  le  Duc  de 
l'excuser  s'il  n'alloit  pas  à  Chantilly;  mais  ce  prince 
l'en  pressa  si  fortement  qu'il  ne  put  le  refuser.  Il 
changea  même  les  logements,  pour  lui  en  donner  un 
des  plus  beaux  et  des  plus  près  de  l'appartement  du 
roi.  Les  magnificences  à  Chantilly  furent  excessives, 
et  l'on  se  dispense  d'en  faire  ici  le  détail,  parce  qu'on 
les  trouvera  sans  doute  bien  décrites  ailleurs.  On  se 
contente  de  dire  qu'il  n'y  en  a  jamais  eu  de  si  somp- 
tueuses. La  veille  du  départ  de  Chantilly,  pendant  que 
le  maréchal  de  Villars  jouoit  dans  la  chambre  de  M°^^  la 
duchesse  avec  le  duc  d'Antin,  Imbert,  premier  valet 
de  chambre  de  Son  Altesse  Royale,  vint  lui  demander, 
de  la  part  du  cardinal  Dubois,  où  il  pourroit  l'entrete- 
nir. Le  maréchal  se  rendit  chez  lui,  et  ils  eurent  une 
assez  longue  conversation  ensemble,  dans  laquelle  le 
ministre  donna  au  maréchal  de  nouvelles  assurances 
de  l'envie  qu'il  avoit  d'établir  une  solide  intelligence 
avec  lui. 

IV  10 


242  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1722 

Le  roi  partit  de  Chantilly  le  9,  et  séjourna  le  10  à 
Paris  ;  le  soir,  il  joua  un  piquet  avec  le  maréchal  de 
Villars  jusqu'à  son  coucher.  La  même  chose  arriva  le 
jour  d'après,  et,  en  jouant,  le  roi  pressa  le  maréchal 
de  Villars  d'aller  à  Versailles  ;  mais  il  supplia  Sa  Majesté 
de  vouloir  bien  l'en  dispenser.  Le  jour  suivant,  le  roi 
reçut  des  harangues  de  toutes  les  cours  souveraines, 
de  l'Université  et  de  l'Académie  Françoise ,  dont  il  se 
trouva  que  le  maréchal  étoit  le  chanceHer  ce  mois-là. 
Cette  circonstance  lui  donna  occasion  de  dire  au  roi  : 
«  Me  voilà  donc,  en  quinze  jours,  connétable  de  France 
et  chancelier  de  l'Académie.  Il  est  fâcheux  que  la  der- 
nière charge  soit  la  plus  solide.  » 

Le  roi  partit  le  1 0  pour  Versailles,  où  le  maréchal 
de  Villars  n'alloit  que  tous  les  quinze  jours,  n'y  ayant 
point  de  logement.  Le  cardinal  Dubois  voulut  l'entre- 
tenir, tant  sur  des  matières  qui  regardoient  la  guerre 
que  sur  quelques  négociations,  lui  marquant  toujours 
un  grand  désir  d'être  en  parfaite  intelligence  avec  lui. 
Le  premier  ministre  ordonna  à  tous  les  secrétaires 
d'État  de  venir  lui  rendre  compte  de  leurs  départe- 
ments, et  leur  marqua  les  jours  et  les  heures  auxquels 
il  leur  donneroit  audience,  aussi  bien  qu'au  contrôleur 
général.  Il  fut  reçu  à  l'Académie  et  harangué  par  le 
sieur  de  Fontenelle. 

Madame,  mère  du  régent,  mourut  le  8  décembre 
avec  beaucoup  de  fermeté.  Cette  princesse  avoit  de 
très  bonnes  et  très  grandes  qualités  ;  elle  étoit  atten- 
tive à  marquer  une  flatteuse  distinction  aux  personnes 
qu'elle  estimoit  en  mériter  par  leur  naissance,  par  les 
dignités  ou  par  le  mérite  personnel,  et  cette  distinc- 
tion, toujours  respectable,  l'étoit  encore  plus  dans 
des  temps  où  tout  étoit  confondu. 


1722]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  243 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  se  trouvoit  à  la  tête  du 
tribunal  des  maréchaux  de  France,  employa  la  plus 
grande  sévérité  à  punir  les  querelles.  Il  fit  condamner 
à  quinze  ans  de  prison  un  gentilhomme  de  Montreuil 
qui  avoit  donné  des  coups  de  bâton  à  un  autre,  et 
parce  que  les  jeux  de  Paris  donnoient  occasion  à  une 
infinité  de  querelles,  il  demanda  et  obtint  du  régent 
qu'ils  seroient  défendus  même  dans  les  maisons  royales 
à  Paris,  où  il  y  en  avoit  trois  qui  rendoient  plus  de 
cinquante  mille  écus  par  an.  Un  pareil  règlement  lui 
attira  l'indignation  de  ceux  qui  avoient  ces  jeux  ;  mais 
le  bien  public  étoit  avant  tout  dans  son  cœur.  Les 
défenses  furent  faites  le  30  décembre. 

Il  arriva  alors  entre  M^'®  de  Gharolois  et  la  duchesse 
d'Humières  une  très  vive  dispute  à  l'enterrement  de 
Madame  à  Saint-Denis.  Cette  princesse,  d'ailleurs  très 
polie,  parut  fort  animée  contre  les  ducs  ;  elle  réveilla 
même  la  vivacité  de  M'"®  la  duchesse  sa  mère  et  celle 
de  M.  le  duc  son  frère,  qui  mena  M.  le  duc  de  Chartres 
et  M.  le  prince  de  Conti  chez  M.  le  régent  pour  parler 
tous  ensemble  contre  les  ducs,  et  pour  engager  le  roi 
à  quelque  résolution  fâcheuse.  La  noblesse  d'ailleurs, 
irritée  sans  aucune  raison  et  contre  ses  propres  inté- 
rêts, vouloit  profiter  de  cette  occasion  pour  faire 
perdre  aux  ducs  quelques-unes  de  leurs  prérogatives. 
Le  maréchal  de  Villars,  accompagné  de  M.  le  maré- 
chal de  Berwick,  parla  à  M.  le  duc  d'Orléans,  et  lui 
dit  que  tous  les  ducs  étoient  bien  résolus  à  marquer 
toujours  un  très  grand  respect  à  messieurs  les  princes 
du  sang  ;  mais  que,  s'ils  attaquoient  quelques-unes  de 
leurs  prérogatives,  dont  Son  Altesse  Royale  étoit 
mieux  informée  que  personne,  c' étoit  aller  contre  son 


244  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

intérêt  à  elle-même;  que,  par  exemple,  les  ducs 
n'avoient  qu'un  tabouret  chez  elle,  et  que,  si  les 
princes  du  sang  ne  donnoient  plus  le  fauteuil,  ils  s'éga- 
loient  par  là  aux  fils  de  France. 

Son  Altesse  Royale  entendit  fort  bien  ces  raisons, 
et,  comme  elle  étoit  d'ailleurs  informée  des  usages, 
elle  dit  qu'elle  n'y  changeroit  rien;  mais  que,  si  la 
duchesse  d'Humières  avoit  manqué  à  M"®  de  Gharo- 
lois,  il  étoit  très  juste  qu'elle  lui  en  fît  des  excuses. 
Le  maréchal  de  Villars  répondit  qu'il  y  consentoit, 
rien  n'étant  plus  raisonnable.  Ainsi  les  excuses  furent 
faites,  et  l'on  n'innova  rien  contre  les  pairs. 

1723.  Le  cardinal  Dubois,  au  retour  du  sacre,  avoit 
pris  l'habitude  d'entrer  avec  le  régent  à  la  fin  de 
l'étude  que  le  roi  faisoit  le  matin,  et,  en  présence  de 
M.  le  Duc,  du  duc  de  Charost  et  de  l'évêque  de  Fréjus, 
il  apportoit  un  mémoire  dont  la  lecture  n'étoit  que 
d'un  peu  plus  d'un  quart  d'heure.  Ces  mémoires  con- 
tenoient  de  courtes  instructions  pour  commencer  à 
informer  le  roi  de  plusieurs  détails  sur  la  guerre,  sur 
les  négociations  et  sur  les  finances.  Dès  le  commen- 
cement de  l'année,  le  régent,  après  l'étude  du  soir, 
entroit  seul.  Tout  se  retiroit,  et  il  rendoit  un  autre 
compte  au  roi  sans  témoins. 

Gomme  le  temps  de  la  majorité  approchoit,  les 
intrigues  furent  vives.  Le  maréchal  de  Villars,  retenu 
par  un  rhume,  évita  d'aller  à  la  cour,  ne  voulant  pas 
qu'on  lui  pût  croire  aucune  intention  sur  les  change- 
ments qui  pou  voient  arriver  à  la  majorité.  Gependant 
le  plaisir  qu'il  pouvoit  faire  aux  Provençaux  qui 
s'étoient  distingués  en  servant  utilement  leur  pays 


1723]  MÉMOIRES    DE   YILLARS.  245 

pendant  la  peste  le  porta  à  se  rendre  à  Versailles  pour 
une  conférence  qui  devoit  se  tenir  au  sujet  des  grâces 
que  le  roi  vouloit  leur  faire.  Il  y  alla  donc  le  30  jan- 
vier, et  eut  le  même  jour  une  très  longue  conver- 
sation avec  le  premier  ministre,  qui  lui  confîoit 
plusieurs  résolutions  prises,  tant  pour  les  affaires 
étrangères  que  pour  celles  qui  regardoient  l'intérieur 
du  royaume.  Il  fut  question  dans  cet  entretien  des 
grâces  que  l'on  pouvoit  accorder  aux  Provençaux,  de 
celles  que  demandoient  les  courtisans  et  du  choix, 
tant  des  maréchaux  de  France  que  des  chevaliers  de 
l'Ordre  et  des  ducs,  que  l'on  devoit  faire. 

Le  maréchal  de  Villars  dit  sa  pensée  au  ministre 
sur  toutes  ces  diverses  prétentions,  et  le  cardinal  lui 
répondit  :  «  Je  me  trouve  très  heureux  de  penser 
comme  vous,  et,  si  cela  étoit  autrement,  la  première 
chose  que  je  ferois  seroit  d'aller  m'enfermer  une 
heure  pour  examiner  le  tort  que  je  pourrois  avoir  de 
me  trouver  des  sentiments  opposés  aux  vôtres.  » 
Enfin,  dans  cette  conversation  comme  dans  plusieurs 
autres,  le  premier  ministre  n'oublia  rien  pour  donner 
au  maréchal  de  Villars  les  témoignages  d'une  grande 
confiance,  et  de  la  plus  singulière  considération. 

La  continuation  du  rhume  qu'avoit  le  maréchal  et 
le  temps  fâcheux  l'obligèrent  à  ne  coucher  qu'une 
nuit  à  Versailles,  et  il  ne  se  trouva  point  à  la  proces- 
sion des  chevahers  de  l'Ordre,  qui  se  fait  le  jour  de  la 
Chandeleur.  Le  roi  lui  parla  avec  beaucoup  de  bonté, 
et  lui  dit  qu'il  avoit  été  bien  longtemps  sans  venir  à 
Versailles. 

Le  7  février,  ce  prince  eut  une  grande  foiblesse  à 
la  fin  de  la  messe,  et  même  il  perdit  connoissance 


246  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

pendant  une  minute.  L'évêque  de  Fréjus  lui  ayant 
donné  de  l'eau  des  Carmes,  il  revint  de  sa  foiblesse, 
dont  la  cause  étoit  d'avoir  trop  mangé.  Toutes  les  rai- 
sons vouloient  qu'on  lui  donnât  un  lavement  ;  il  ne  le 
voulut  pas  prendre.  Sa  santé  parut  bonne,  et  quoiqu'il 
fit  un  froid  très  violent,  il  voulut  s'aller  promener 
sur  les  toits  du  château.  La  nuit  du  lundi,  il  eut  la 
fièvre,  qui  se  fortifia  le  soir,  de  manière  que  l'on 
envoya  plusieurs  courriers  à  M.  le  duc  d'Orléans,  qui 
étoit  venu  passer  les  jours  gras  à  Paris.  Il  étoit  au 
bal  quand  les  courriers  arrivèrent;  M.  Le  Blanc  l'en 
fit  sortir  sur  les  six  heures  du  matin,  et  deux  heures 
après  Son  Altesse  Royale  partit  pour  Versailles. 

Le  roi  eut  la  fièvre  tout  le  mardi.  On  le  saigna;  un 
lavement  qu'il  prit  fit  un  grand  effet.  La  nuit  du  mardi 
au  mercredi  se  passa  très  bien,  et  une  légère  purga- 
tion  qu'il  prit  acheva  de  le  guérir,  en  sorte  que  le 
maréchal  de  Villars  le  trouva,  le  mercredi  des  Gendres, 
en  très  parfaite  santé  et  très  gai  dans  son  lit.  La  nuit 
du  mercredi  au  jeudi  fut  encore  meilleure,  et  le  matin 
le  roi  s'amusoit  dans  son  lit  à  vendre  une  petite  bou- 
tique de  bijoux,  et  fit  acheter  assez  cher  quelques 
bagatelles  au  maréchal.  Il  lui  donna  sur  le  marché  un 
petit  berceau  pour  sa  belle-fille,  qui  étoit  prête  à 
accoucher. 

Cette  petite  indisposition  du  roi,  qui  arriva  après 
un  assez  long  évanouissement,  donna  de  très  vives 
inquiétudes;  elle  venoit  d'indigestion.  Cependant,  le 
voyage  que  le  roi  devoit  faire  à  Paris  fut  différé  du 
lundi  au  samedi  20.  Le  roi  joua  au  piquet  avec  le 
maréchal  de  Villars  le  jeudi,  et  lui  donna  rendez-vous 
le  samedi,  à  cinq  heures  du  soir,  à  son  arrivée  à 


1723]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  247 

Paris,  pour  continuer  sa  partie  ;  et  tout  le  temps  que 
la  cour  fut  à  Paris,  le  roi  joua  deux  ou  trois  fois  par 
jour  au  piquet  ou  au  trictrac  avec  le  maréchal. 

Le  lundi  22,  le  roi  alla  tenir  son  lit  de  justice  au 
Parlement,  les  séances  à  l'ordinaire.  Les  cardinaux 
ne  s'y  trouvèrent  pas.  Les  trois  nouveaux  ducs,  qui 
étoient  MM.  les  ducs  de  Biron,  Lévi  et  La  Vallière, 
prêtèrent  leur  serment  en  présence  du  roi.  Sa  Majesté 
fît  un  discours  de  très  peu  de  paroles  pour  marquer 
que,  suivant  la  loi  de  l'État,  elle  venoit  déclarer  qu'elle 
vouloit  désormais  en  prendre  le  gouvernement.  M.  le 
duc  d'Orléans  fit  au  roi  un  discours  très  beau,  à  la  fin 
duquel  il  lui  baisa  la  main  avec  une  très  profonde 
révérence.  Messieurs  les  princes  du  sang  et  les  pairs 
saluèrent  de  leur  place.  Après  cela,  le  roi  lut  un  petit 
discours  par  lequel  il  déclaroit  M.  le  duc  d'Orléans 
président  de  ses  conseils,  et  confirmoit  le  cardinal 
Dubois  en  sa  place  de  premier  ministre. 

Le  garde  des  sceaux^  fit  un  très  long  discours  et 
assez  mauvais,  voulant  imputer  au  caractère  des  Fran- 
çois le  peu  de  succès  du  système  de  Law.  Le  premier 
président^  en  lut  un,  dans  lequel  on  trouva  de  la 
dignité  ;  l'avocat  général  Blancménil  parla  aussi  assez 
longtemps.  Ce  jour  même,  le  premier  président  donna 
un  grand  repas,  où  le  maréchal  et  la  maréchale  furent 
invités. 

Cependant  on  donna  une  forme  au  gouvernement. 
Le  Conseil  d'État  fut  établi,  composé,  sous  le  roi,  de 
M.  le  duc  d'Orléans,  de  M.  le  duc  de  Chartres,  de 


1.  Fleuriau  d'Armenonville. 

2.  Jean-Aatoine  de  Mesmes. 


248  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

M.  le  Duc,  le  cardinal  Dubois,  premier  ministre,  et  de 
l'évêque  de  Fréjus,  précepteur  du  roi.  Les  conseils  de 
finance  furent  réglés,  et  le  sieur  Desforts  eut  une  place 
de  conseiller  au  Conseil  royal,  pareille  à  celle  de 
M.  Fagon.  Les  conseils  des  dépêches  furent  composés 
des  secrétaires  d'État,  et  le  prince  de  Gonti  fut  admis 
à  ce  conseil  et  à  celui  des  finances.  Il  fut  établi  que  le 
roi  signeroit  toutes  les  ordonnances  des  finances; 
mais  M.  le  duc  d'Orléans  portoit  ces  ordonnances  à 
signer  lorsqu'il  étoit  seul  avec  Sa  Majesté,  et,  à  cer- 
taines heures,  le  duc  d'Orléans  et  le  cardinal"  premier 
ministre  rendoient  compte  au  roi  seul  de  ce  qu'ils 
vouloient,  en  sorte  qu'ils  demeuroient  seuls  les  maîtres 
des  plus  essentielles  décisions. 

Il  s'éleva  alors  une  affaire  très  importante.  Depuis 
quelques  mois,  le  désordre  dans  les  finances  de  la 
guerre  avoit  obligé  le  régent  et  le  cardinal  Dubois  à 
ordonner  aux  frères  Paris  de  travailler  à  éclaircir  des 
comptes  sur  cette  matière,  qui  étoient  très  embarras- 
sés. Les  trésoriers  généraux  de  l'extraordinaire  des 
guerres,  nommés  Sauroy  et  de  la  Jonchère,  eurent 
ordre  de  leur  remettre  leurs  registres  paraphés.  On 
donna  ordre  aux  trésoriers  particuliers  des  provinces 
d'envoyer  leurs  registres  paraphés  de  même,  et  ces 
premières  connoissances  donnèrent  lieu  de  croire  un 
très  grand  désordre  dans  cette  administration,  l'une 
des  plus  importantes  dans  les  affaires  d'État. 

M.  Le  Blanc,  ministre  et  secrétaire  d'État  de  la 
guerre,  forma  une  demande  de  quarante-trois  millions, 
d'une  part,  et  de  trois  millions  de  l'autre,  pour  payer 
les  dettes  de  la  guerre.  Ces  sommes  parurent  si  exor- 
bitantes, outre  les  fonds  prodigieux  que  la  guerre 


1723]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  249 

avoit  touchés  tous  les  ans,  que  M.  le  duc  d'Orléans  et 
le  cardinal  premier  ministre  furent  obligés  de  donner 
une  première  attention  à  des  abus  si  pernicieux. 
Cependant  M.  le  duc  d'Orléans  avoit  peine  à  faire 
pousser  une  affaire  qui  pouvoit  devenir  dangereuse 
au  ministre  de  la  guerre,  qu'il  vouloit  conserver;  il 
résolut  donc  de  la  faire  traiter  devant  lui,  et,  pour 
cela,  il  fit  trouver  dans  son  cabinet  les  deux  trésoriers 
généraux,  le  sieur  Couturier,  le  ministre  de  la  guerre, 
le  maréchal  de  Berwick,  entièrement  dévoué  à  celui-ci, 
et  Paris-Duverney  seul,  qui,  quoique  étonné  de  trou- 
ver pour  ainsi  dire  une  armée  en  bataille  devant  lui, 
répondit  avec  fermeté;  mais  ses  adversaires  se  trou- 
vant plus  forts  par  le  nombre,  et  prenant  la  parole  à 
tout  moment,  Duverney  vit  bien  que  la  partie  n'étoit 
pas  bonne  pour  lui.  Le  duc  d'Orléans,  inclinant  pour 
le  parti  le  plus  nombreux,  se  déclara  en  sa  faveur,  et 
dit  tout  haut,  le  jour  d'après,  qu'il  avoit  voulu  exa- 
miner l'affaire  par  lui-même,  et  qu'elle  étoit  peu 
importante.  Le  ministre  de  la  guerre  et  les  trésoriers 
chantèrent  victoire,  et  les  Paris  furent  traités  de  calom- 
niateurs. Cette  injure,  insupportable  à  des  gens  de 
bien,  les  porta  à  présenter  une  requête  pour  deman- 
der des  commissaires.  Le  duc  d'Orléans,  mieux 
informé,  et  le  cardinal  Dubois,  instruit  à  fond,  crurent 
devoir  écouter  encore  les  Paris,  et  il  fut  délibéré  au 
conseil  du  roi  si  on  leur  donneroit  des  commissaires. 
Il  n'étoit  pas  possible  d'en  refuser  à  des  gens  qui 
avoient  examiné  des  comptes  par  ordre  du  ministre, 
et  qui  prétendoient  faire  voir  clairement  que  le  roi 
étoit  trompé  de  plus  de  vingt  millions  dans  l'admi- 
nistration des  deniers  de  la  guerre.  Il  fut  donc  décidé 
que  l'on   composeroit  une  commission    de  gens   de 


250  MÉMOIRES  DE  VILLARS.  [1723 

guerre  et  de  robe,  à  la  tête  de  laquelle  on  voulut 
mettre  le  maréchal  de  Villars.  Il  s'en  défendit  opiniâ- 
trement et  envoya  deux  courriers  au  cardinal  premier 
ministre  pour  le  prier  de  le  dispenser  d'accepter  cette 
place.  Les  ordres  du  roi  furent  absolus,  et  le  sieur  de 
Basville,  conseiller  d'État,  homme  d'un  mérite  dis- 
tingué, vint  chez  le  maréchal  de  Villars  lui  représenter 
qu'une  personne  de  son  caractère  ne  pouvoit  s'en  dis- 
penser. D'un  autre  côté,  le  cardinal  représenta  vive- 
ment au  maréchal  (jue,  quand  il  étoit  question  d'une 
des  plus  importantes  commissions  de  l'État,  et  à  la  tête 
de  laquelle  on  vouloit  un  homme  dont  la  probité  con- 
nue et  respectée  pût  imposer  au  public,  il  ne  devoit 
pas  se  refuser,  en  sorte  que  le  maréchal,  pressé  par 
ces  raisons,  consentit  à  ce  qu'on  lui  demandoit. 

Il  y  eut  après  cela  de  grandes  contestations  entre 
les  lieutenants  généraux  et  les  conseillers  d'État.  Les 
trésoriers  généraux,  et  le  ministre  de  la  guerre  à  leur 
tête,  récusèrent  M.  de  Ravignan,  heutenant  général, 
et  MM.  ***^  et  d'Aube.  Le  dernier  refusa  d'être  de  la 
commission,  puisqu'il  étoit  récusé.  Les  conseillers 
d'État,  qui  étoient  MM.  Desforts  et  Machault^,  refu- 
sèrent de  marcher  après  les  lieutenants  généraux,  et 
ne  voulurent  pas  même  entrer  dans  l'expédient  trouvé 
par  Son  Altesse  Royale  pour  confondre  les  rangs; 
ainsi  ils  se  retirèrent. 

Dans  ce  même  temps,  la  princesse  de  Gondé  mou- 
rut subitement  et  laissa  plus  de  douze  millions.  Le 

1 .  Ce  nom  est  en  blanc  dans  le  manuscrit. 

2.  Machault  avait  été  fait  conseiller  d'État  en  quittant  la  lieu- 
tenance  de  police  en  1720  :  «  Intègre  et  capable,  exact  et  dur,  » 
a  dit  Saint-Simon  :  père  de  J.-B.  de  Machault  d'Arnouville,  qui 
fut  contrôleur  général  et  ministre  de  la  marine. 


1723]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  251 

comte  de  Gliarolois  avoit  fort  espéré  d'avoir  la  meil- 
leure part  à  cette  succession,  et  n'oublia  rien  pour 
engager  sa  grand'mère  à  faire  quelque  disposition. 
Mais  sa  foiblesse  naturelle,  augmentée  par  sa  maladie, 
la  rendit  insensible  à  tout. 

On  apprit,  le  20  mars,  la  naissance  d'un  petit-fils 
du  roi  de  Sardaigne,  et  peu  de  jours  après  la  mort  de 
la  princesse  de  Piémont,  ce  qui  causa  dans  le  même 
temps  une  grande  joie  et  une  grande  douleur  à  la 
cour  de  Savoie. 

Sur  la  fin  du  mois,  le  maréchal  de  Villars  assembla 
chez  lui  les  commissaires  qui  dévoient  décider  l'affaire 
des  trésoriers  généraux,  et  le  sieur  d'OmbrevaU, 
procureur  général  de  la  commission,  leur  fit  signifier 
l'arrêt  par  un  greffier. 

Les  conseillers  d'État  s'étant  retirés,  comme  nous 
l'avons  dit,  pour  n'être  pas  précédés  par  les  lieute- 
nants généraux,  il  restoit  très  peu  de  juges,  et  le 
maréchal  de  Villars  manda  au  cardinal  Dubois  qu'il 
ne  convenoit  pas  que  le  public  pût  penser  qu'une 
affaire  de  l'importance  dont  il  s'agissoit  fût  décidée 
par  deux  ou  trois  hommes  de  guerre  ignorants  en 
calculs  de  finance,  à  la  tête  desquels  on  le  mettroit 
avec  justice,  et  par  deux  ou  trois  maîtres  des  requêtes 
que  ce  même  public  voudroit  croire  inclinés  au  parti 
victorieux.  Il  demanda  donc  que  le  nombre  des  com- 
missaires fût  augmenté  de  cinq  ou  six  juges  des  plus 
éclairés,  pris  parmi  les  gens  de  guerre  et  dans  le 
Conseil  d'État,  ce  qui  fut  accordé.  On  nomma  le  comte 

1.  Raccot  d'Ombreval,  qui  fut  plus  tard  lieutenant  général  de 
police,  était  neveu  du  président  de  Novion  et  cousin  germain  de 
Mme  de  Prie. 


252!  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

de  Buhy*  et  le  marquis  de  Beauveau^  lieutenants 
généraux  et  directeurs  généraux  avec  trois  autres 
maîtres  des  requêtes.  Ainsi  il  y  eut  douze  juges, 
outre  le  sieur  d'Ombreval,  procureur  général  de  la 
commission  et  maître  des  requêtes. 

La  première  séance  fut  tenue  le  .  Le  maré- 

chal de  Villars  dit  aux  trésoriers,  en  pleine  assemblée, 
qu'ils  avoient  un  intérêt  essentiel  qu'il  n'y  eût  aucun 
retardement  de  leur  part  sur  la  décision  d'une  affaire 
où  leur  réputation  étoit  commise  :  premièrement, 
parce  qu'un  comptable  doit  toujours  être  prêt  à  rendre 
compte  ;  en  second  lieu,  parce  qu'il  y  avoit  près  d'un 
an  qu'ils  étoient  avertis,  et  enfin  parce  qu'ils  avoient 
tellement  publié  que  leur  conduite  étoit  exempte  de 
tout  reproche,  qu'il  devoit  leur  être  bien  facile  de  le 
faire  connoitre  à  leurs  juges  et  au  public. 

Cependant  ils  commencèrent  par  prendre  les  avo- 
cats du  conseil  les  plus  habiles  en  procédure,  et  les 
plus  propres  à  former  les  obstacles  qui  pouvoient  faire 
tirer  les  affaires  en  longueur.  Pour  aller  en  avant,  on 
demanda  un  nouvel  arrêt,  qui  donnoit  aux  juges  le 
moyen  d'accélérer  en  leur  donnant  tout  pouvoir.  La 
seconde  séance  se  tint  le  20  avril,  et  la  troisième  fut 
indiquée  au  10  mai. 

Durant  ce  temps-là,  l'affaire  des  princes  légitimés 
fut  décidée,  et,  par  une  déclaration  du  roi  enregistrée 

1.  Nous  n'avons  trouvé  ce  nom  dans  aucun  des  ouvrages  ou 
recueils  du  temps.  Le  directeur  général  de  l'infanterie  était  alors 
René  de  Maupeou,  marquis  de  Noisy. 

2.  Pierre -Magdeleine  de  Beauvau  était  un  officier  de  cava- 
lerie très  distingué  qui  avait  fait  toutes  les  guerres  de  Louis  XIV, 
commandait  la  gendarmerie  à  Malplaquet,  et  était  depuis  1719 
directeur  général  de  la  cavalerie. 


1723]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  253 

au  parlement,  il  fut  dit  que  les  princes  légitimés  ne 
traverseroient  plus  le  parquet  au  parlement;  qu'à  la 
cour  ils  auroient  les  honneurs  des  princes  du  sang 
pour  le  service,  et  les  gardes  du  corps  prenant  les 
armes  ;  que  les  ambassadeurs  ne  les  visiteroient  plus, 
que  les  enfants  de  M.  du  Maine  auroient  le  rang  que 
le  feu  roi  avoit  donné  à  MM.  de  Vendôme,  et  que  ses 
petits-tîls  seroient  à  leur  rang  de  pair,  conformément 
à  l'érection  de  leur  pairie.  La  duchesse  d'Orléans  fut 
très  affligée  de  voir  ainsi  déchoir  ses  frères  et  ses 
neveux  ;  mais  il  faut  avouer  que  la  tendresse  du  feu 
roi  pour  ses  enfants  l'avoit  porté  à  leur  accorder  des 
grâces  si  excessives  qu'il  étoit  difficile  qu'elles  pussent 
se  soutenir. 

Après  la  mort  du  feu  roi,  il  y  avoit  eu  un  arrêt  du 
conseil  de  régence  pour  régler  les  diverses  prétentions 
du  grand  écuyer  de  France  et  du  premier  écuyer, 
auquel  on  conserva  l'indépendance  ;  mais  à  la  mort  du 
marquis  de  Beringhen,  qui  arriva  alors,  le  comte  d'Ar- 
magnac, grand  écuyer,  se  servit  du  crédit  du  duc  de 
Noailles,  après  le  mariage  du  prince  Charles*  avec  la 
fille  aînée  de  ce  duc,  pour  obtenir  un  arrêt  qui  rétablit 
les  anciens  droits  du  grand  écuyer  de  France,  dont 
l'autorité  étoit  égale  sur  les  deux  premiers  écuyers  de 
la  grande  et  de  la  petite  écurie  ;  mais  il  fut  convenu 
que  ce  dernier  arrêt  ne  seroit  pas  connu.  Le  prince 
Charles  en  obtint  la  confirmation  en  1721 ,  aux  condi- 
tions pareillement  de  ne  le  faire  paroitre  qu'après  la 
mort  du  marquis  de  Beringhen,  premier  écuyer.  Elle 
arriva  le  1  "  mai ,  et  tout  aussitôt  le  prince  Charles 

1.  Le  prince  Gharies  de  Lorraine,  fils  de  Louis  de  Lorraine, 
comte  d'Armagnac,  dit  Monsieur  Le  Grand. 


254  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

donna  les  ordres  à  la  petite  écurie.  Les  officiers  refu- 
sèrent de  les  recevoir  et  furent  maltraités  par  le  prince 
Charles.  La  famille  de  Beringhen,  peu  considérable 
par  elle-même,  mais  soutenue  par  beaucoup  d'al- 
liances, résista  à  cet  arrêt  et  demanda  des  commis- 
saires au  régent,  usage  que  ce  prince  établit  depuis  la 
majorité  pour  être  moins  chargé  de  décisions. 

Il  s'éleva  dans  le  même  temps  une  accusation  contre 
les  principaux  commis  qui  avoient  travaillé  aux  liqui- 
dations, et  l'on  découvrit  qu'il  avoit  été  volé  près  de 
trois  mille  actions.  Le  dessein  de  perdre  les  Paris 
donna  grande  force  à  cette  accusation,  quoiqu'ils 
eussent  averti  de  ce  désordre  plus  de  deux  mois  aupa- 
ravant; mais,  comme  les  commissaires  pouvoient 
avoir  quelque  part  aux  malversations  après  avoir 
satisfait  à  leur  devoir,  ils  se  tenoient  en  repos.  Le 
cardinal  Dubois,  averti  des  friponneries,  gronda  les 
Paris,  qui  répondirent  qu'ils  pousseroient  l'affaire 
quand  ils  en  auroient  l'ordre,  et,  le  dernier  avril,  on 
mit  à  la  Bastille  six  des  principaux  commis.  Les  com- 
missaires qui  furent  soupçonnés  étoient  cinq  maîtres 
des  requêtes,  dont  deux  étoient  l'abbé  Clément  et 
Talouet^  Les  trois  autres,  ou  moins  coupables,  ou 
protégés,  ne  furent  ni  convaincus  ni  punis. 

La  source  de  la  friponnerie  vint  de  ce  (jue  plusieurs 
particuliers,  se  plaignant  avec  raison  de  ce  qu'on  leur 

1.  L'abbé  Clément,  fils  d'un  célèbre  accoucheur,  plus  occupé 
de  science  que  de  finance,  avait  pourtant  travaillé  au  visa.  Talouët 
s'appelait  Lapierre  et  était  fils  d'un  petit  marchand  de  Pontivy, 
dont  la  fortune  commença  par  une  aventure  scabreuse  [Journal 
de  Barbier).  Il  avait  pris  le  nom  d'une  terre  achetée  et  n'avait 
rien  de  commun  avec  «  les  bons  Talhouët,  »  comme  dit  Mathieu 
Marais. 


1723]  MÉxMOlRES   DE   VILLARS.  2155 

faisoit  perdre  aux  liquidations,  demandèrent  justice 
au  régent.  Ce  prince  accorda  des  suppléments  que  les 
commissaires  ordonnoient  sur  les  ordres  de  la  cour 
que  l'on  tenoit  secrets,  et  l'on  prétendit  que  ces  com- 
missaires, après  avoir  passé  les  grâces  du  régent,  en 
passèrent  pour  eux-mêmes,  et  que  les  commis  qui 
exécutoient  leurs  ordres  sur  les  grâces  accordées  par 
le  régent,  voyant  que  les  commissaires  se  traitoient 
favorablement,  crurent  se  devoir  à  eux-mêmes  une 
pareille  indulgence. 

Le  cardinal  Dubois  en  parla  au  maréchal  de  Villars, 
qui  le  loua  sur  sa  régularité,  et  lui  dit  :  «  Que  lorsque 
les  maîtres  veulent  rendre  justice,  il  faut  qu'elle  éclate, 
et  que,  si,  au  lieu  de  donner  ces  suppléments  sans 
bruit,  on  avoit  fait  une  liste  des  gens  trop  durement 
traités,  que  cette  liste  eût  été  arrêtée  au  conseil  et 
rendue  publique,  on  n'auroit  pas  songé  aux  malver- 
sations ;  mais  que  ces  grâces  secrètes  étoient  devenues 
la  source  et  l'occasion  des  friponneries.  » 

Le  10  mai,  M.  d'Argenson,  lieutenant  général  de 
police,  arrêta  à  deux  heures  après  minuit  Talouet, 
maître  des  requêtes,  et  le  fit  mener  à  la  Bastille. 
C'étoit  un  homme  fort  à  la  mode,  jouant  gros  jeu  et, 
très  heureusement,  faisant  la  plus  grande  chère  et  la 
plus  déUcate,  lié  de  commerce,  même  intime,  avec  des 
gens  de  la  première  considération.  Il  étoit  chez  le 
maréchal  de  Villars  quatre  heures  avant  que  d'être 
arrêté.  Le  maréchal  lui  parla  sur  les  mauvais  bruits 
qui  le  regardoient;  il  répondit  avec  la  plus  grande 
tranquillité.  Ce  qui  détermina  son  emprisonnement, 
c'est  qu'il  dit  publiquement  qu'il  h'avoit  rien  fait  que 
par  ordre.   Gomme  il   étoit  fort  ami  du  contrôleur 


256  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  [1723 

général,  celui-ci,  se  trouvant  soupçonné,  dit  au  régent 
que  les  ordres  dont  Talouet  parloit  ne  pouvoient  partir 
que  de  Son  Altesse  Royale,  du  cardinal  Dubois  ou  de 
lui;  que  Son  Altesse  Royale  et  le  cardinal  disoient  n'en 
avoir  donné  aucun,  par  conséquent,  que  c'étoit  lui 
seul,  contrôleur  général,  sur  qui  pouvoient  rouler  les 
soupçons,  et  qu'il  demandoit  que  Talouet  fût  arrêté 
sur-le-champ.  Il  est  certain  que,  si  Talouet  s'étoit 
sauvé,  le  contrôleur  général  auroit  été  soupçonné. 
Celui-ci  rendit  compte  de  toute  sa  conduite  au  maré- 
chal de  Villars,  qui  ne  put  que  l'approuver,  quoiqu'il 
s'intéressât  à  Talouet,  qu'il  avoit  cru  jusqu'alors  inca- 
pable de  bassesse. 

On  nomma  quinze  commissaires,  savoir  :  quatre 
conseillers  d'État  et  onze  maîtres  des  requêtes.  Il  y 
eut,  de  la  part  des  maîtres  des  requêtes  arrêtés, 
quelques  représentations  assez  foibles  sur  leur  privi- 
lège de  n'être  jugés  que  les  chambres  assemblées. 

Le  17  mai,  le  roi  donna  au  maréchal  de  Villars  le 
logement  que  quittoit  M.  de  Gharolois,  et  le  même 
que  le  feu  roi  avoit  donné  au  maréchal,  qui  avoit  été 
occupé  par  monseigneur  le  Dauphin.  Cette  grâce  eut 
l'air  de  faveur  de  la  part  du  régent,  qui,  depuis 
quelques  mois,  marquoit  au  maréchal  des  sentiments 
de  grande  confiance,  et  quelque  regret  de  n'avoir  pas 
suivi  les  bons  conseils  qu'il  lui  avoit  donnés  dans  tous 
les  temps. 

Le  27  mai,  à  une  heure  après  minuit,  le  sieur  de 
la  Jonchère  fut  arrêté  par  lettre  de  cachet  et  mené  à 
la  Bastille.  Le  sieur  de  Vattan,  maître  des  requêtes  et 
rapporteur  de  la  commission  à  la  tête  de  laquelle 
étoit  le  maréchal  de  Villars,  fit  mettre  le  scellé  dans  le 


1723]  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  257 

moment  sur  les  papiers  du  sieur  de  la  Jonchère,  et 
Duplessis,  frère  du  sieur  de  Moutargis,  fut  chargé  de 
l'extraordinaire  des  guerres. 

Le  28,  Son  Altesse  Royale  dit  au  maréchal  de  Vil- 
lars  qu'il  n'avoit  eu  aucune  part  à  l'emprisonnement 
de  la  Jonchère,  mais  que  de  très  justes  craintes  qu'il 
ne  sortit  du  royaume  avoient  porté  à  le  faire  arrêter, 
et  il  est  certain  que  l'on  voyoit  déjà  assez  de  désordres 
dans  sa  régie  pour  donner  lieu  à  cette  précaution.  Le 
cardinal  en  signa  les  ordres  avec  un  si  grand  secret 
que  M.  Le  Blanc,  ministre  de  la  guerre,  n'en  fut  pas 
averti,  ce  qui  lui  fut  une  extrême  mortification. 

Les  premiers  jours  de  juin,  M.  d'Argenson  inter- 
rogea La  Jonchère  à  la  Bastille,  et  les  interrogatoires 
furent  l'un  de  douze  et  l'autre  de  quatorze  heures  de 
suite.  La  Jonchère  se  troubla,  se  coupa,  et  nomma 
enfin  les  plus  considérables  de  ceux  qui  avoient  part 
à  ses  malversations;  mais  il  déclara  que,  s'ils  étoient 
nommés  dans  son  interrogatoire,  il  ne  le  signeroit  pas. 

Le  régent  informé  des  nouvelles  découvertes,  et 
le  premier  ministre  trouvant  de  nouvelles  preuves,  ils 
crurent  devoir  donner  un  nouvel  arrêt  pour  autoriser 
la  commission  et  lui  ordonner  de  juger  en  dernier 
ressort. 

On  a  déjà  remarqué  qu'elle  avoit  fait  tant  de  peine 
au  maréchal  que,  pour  se  défendre  de  l'accepter,  il 
avoit  fait  trois  représentations  différentes  ;  mais,  comme 
il  la  voyoit  devenir  encore  plus  fâcheuse,  il  écrivit 
d'abord  au  premier  ministre  pour  le  prier  d'en  chan- 
ger l'ordre.  Le  régent  persistant  à  désirer  qu'il  en  fût 
le  chef,  le  maréchal  alla  trouver  le  cardinal  Dubois  à 
Meudon,  et  lui  dit  :  «  Que,  par  les  divers  interroga- 
IV  17 


258  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

toires  de  M.  d'Argenson  à  La  Jonchère,  ce  trésorier 
étant  convenu  de  ce  qu'il  y  a  de  plus  important,  et  le 
délit  étant  connu,  il  n'étoit  plus  question  pour  le  maré- 
chal de  Villars  que  d'autoriser  de  son  nom  une  pro- 
cédure criminelle,  ce  qui  ne  convenoit  pas  à  sa  dignité. 
Qu'il  savoit  bien  que  tout  homme  d'honneur  et  tout 
bon  citoyen  devoit  regarder  comme  un  premier  devoir 
de  faire  découvrir,  arrêter  et  punir  des  désordres  qui 
alloient  à  la  ruine  de  l'État;  mais  que,  ces  éclaircisse- 
ments une  fois  assurés,  il  devoit  croire  aussi  que  le 
courtisan  passeroit  bientôt  de  la  satisfaction  de  voir 
le  délit  éclairci  à  celle  d'improuver,  s'il  étoit  possible, 
la  conduite  de  l'homme  de  bien  dont  la  réputation, 
quoique  bien  établie,  ne  devoit  jamais  s'exposer  à  la 
malignité  du  public,  et  qu'enfin  tout  homme  d'hon- 
neur devoit  être  attentif  à  éviter  non  seulement  ce  qui 
est  mal,  mais  encore  tout  ce  qui  peut  être  estimé  tel, 
même  sans  aucun  fondement.  »  Après  avoir  exposé 
toutes  ces  raisons,  le  maréchal  se  retira  de  la  com- 
mission, malgré  de  très  fortes  représentations  du  pre- 
mier ministre,  qui  craignoit  qu'une  affaire  si  impor- 
tante, et  qui  intéressoit  des  personnes  puissantes  à  la 
cour,  ne  fût  pas  aussi  fidèlement  conduite  dans  un 
autre  tribunal.  Les  trois  lieutenants  généraux  se  reti- 
rèrent, et  l'on  mit  à  leur  place  trois  conseillers  d'État, 
qui  étoient  Chàteauneuf,  de  Harlay  et  d'Herbigny. 

On  apprit,  le  7  mai,  la  mort  de  l'ainé  des  enfants 
du  duc  de  Lorraine,  qui  étoit  grand  et  fort  bien  fait. 
Il  partoit  pour  la  cour  de  l'empereur,  dont  on  croyoit 
qu'il  épouseroit  la  fille  aînée,  et  par  conséquent  la 
présomptive  héritière  de  tous  les  biens  de  la  maison 
d'Autriche. 


17^3]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  259 

La  Jonchère,  pressé,  et  désespérant  de  sa  grâce  s'il 
n'avouoit  tout,  découvrit  encore  plusieurs  mystères 
d'iniquité,  et  ses  diverses  malversations  furent  éclair- 
oies  au  point  que  le  duc  d'Orléans,  malgré  un  assez 
grand  attachement  pour  Le  Blanc,  secrétaire  d'État 
et  ministre  de  la  guerre,  lui  fit  donner  ordre,  le  P""  juin, 
de  s'éloigner  de  Paris.  Il  alla  à  Dou',  terre  du  mar- 
quis de  Tresnel,  son  gendre.  Breteuil-,  maitre  des 
requêtes  et  intendant  du  Limousin,  eut  le  même  jour 
la  place  de  secrétaire  d'État  par  commission,  comme 
Le  Blanc  l'avoit  exercée.  On  rendra  compte  dans  la 
suite  de  ce  qui  s'étoit  passé  entre  le  maréchal  de  Vil- 
lars  et  le  cardinal  Dubois,  qui  vouloit  lui  donner  l'ad- 
ministration de  la  guerre  en  le  mettant  dans  le  conseil. 

Le  maréchal  de  Yillars  avoit  proposé  pour  la  place 
de  secrétaire  d'État  d'Angervilliers,  conseiller  d'État 
et  intendant  d'Alsace.  Il  avoit  servi  d'intendant  dans 
les  armées  qu'avoit  commandées  le  maréchal  de  Vil- 
lars,  et  il  étoit  estimé  le  plus  propre  à  cet  emploi.  Le 
premier  ministre  donna  pour  raison  de  son  exclusion 
ses  trop  étroites  haisons  avec  le  maréchal  de  Yilleroy, 
le  duc  de  Noailles  et  le  maréchal  d'Uxelles,  suite  des 
mauvais  offices  qu'on  lui  avoit  rendus  sans  fondement. 

Le  cardinal  Dubois  expliqua  au  maréchal  de  Yillars 
toute  sa  conduite  avec  M.  Le  Blanc  depuis  plusieurs 
années,  et  se  plaignit  de  n'avoir  pas  trouvé  en  lui  la 
reconnoissance  et  l'ouverture  de  cœur  à  laquelle  il 

1.  Dou  ou  Doux  près  de  Goulommiers. 

2.  François -Victor  Le  Tonnelier,  baron  de  Breteuil,  jeune 
intendant  et  étranger  jusque-là  aux  choses  de  l'armée.  Saint- 
Simon  a  donnp,  de  l'origine  de  sa  fortune,  une  explication  plus 
malveillante  que  vraisemblable  (XIX,  107). 


â60  MÉMOIRES   DE    VILLARS.  [1723 

étoit  obligé  dans  les  derniers  temps.  Il  ajouta  qu'il 
l'avoit  averti,  il  y  avoit  plus  de  quinze  mois,  des 
désordres  de  l'extraordinaire  des  guerres. 

Le  duc  de  Chartres  refusa  de  travailler  sur  l'infan- 
terie avec  le  nouveau  secrétaire  d'État,  et  Son  Altesse 
Royale  l'ayant  approuvé,  il  dit  à  plusieurs  colonels 
d'infanterie  de  n'adresser  plus  aucun  mémoire  au 
secrétaire  d'État,  et  manda  aux  commis  de  la  guerre 
de  venir  recevoir  ses  ordres.  M.  le  Duc  et  le  cardinal 
Dubois  représentèrent  à  M.  le  duc  d'Orléans  que 
c'étoit  dégrader  le  secrétaire  d'État  qui  avoit  le  dépar- 
tement de  la  guerre,  et  il  fut  décidé  qu'il  continueroit 
à  travailler  avec  M.  le  duc  de  Chartres. 

Le  1 0  juillet,  l'ambassadeur  d'Espagne  vint  trouver 
le  maréchal  de  Villars  et  lui  apporta  une  lettre  très 
agréable  du  roi  d'Espagne,  par  laquelle  Sa  Majesté 
catholique  lui  mandoit  que,  n'ayant  jamais  perdu  le 
souvenir  des  services  signalés  et  distingués  qu'il  avoit 
rendus  aux  deux  couronnes,  il  le  faisoit  grand  d'Es- 
pagne de  la  première  classe,  pour  lui  et  pour  sa  mai- 
son ^  Le  maréchal  alla  le  jour  d'après  à  Meudon  pour 
avoir  l'honneur  de  rendre  compte  au  roi  et  à  Son 
Altesse  Royale  d'une  grâce  qui  lui  étoit  d'autant  plus 
sensible  qu'elle  lui  donnoit  lieu  de  faire  deux  branches 
dans  sa  maison  avec  des  dignités.  Il  est  certain  que  le 
maréchal  de  Villars  étoit  informé  depuis  longtemps 
des  bonnes  intentions  du  roi  d'Espagne;  mais  elles  lui 
étoient  inutiles  si  le  roi  ne  marquoit  pas  à  l'ambassa- 
deur d'Espagne  qu'il  verroit  avec  plaisir  le  maréchal 


1.  Vuir  à  l'appendice  quelques  renseignements  sur  cette  Gran- 
desse. 


1723]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  261 

de  Villars  honoré  de  cette  dignité,  et  il  eut  l'obligation 
au  cardinal  Dubois  de  porter  M.  le  duc  d'Orléans  à  le 
dire  à  l'ambassadeur  d'Espagne  de  la  part  du  roi. 

Le  1o  juillet,  les  commissaires  s'assemblèrent  le 
matin  à  huit  heures  pour  l'affaire  de  Talouet  et  des 
commis  du  visa.  L'abbé  Clément,  conseiller  au  Grand 
Conseil,  fut  mis  à  la  Bastille  par  ordre  du  roi,  et 
décrété  le  même  jour  de  prise  de  corps  par  les  com- 
missaires pour  le  même  sujet,  qui  faisoit  le  procès  de 
Talouet  et  des  commis  de  la  banque.  Les  commissaires 
s'assemblèrent  le  même  jour,  depuis  midi  jusqu'à 
cinq  heures  et  demie  du  soir,  pour  l'affaire  de  La  Jon- 
chère.  Le  marquis  de  Belle -Isle  et  le  chevalier  son 
frère'  furent  décrétés  d'ajournement  personnel,  et 
d'abord  il  y  eut  sept  voix  qui  allèrent  à  décréter 
M.  Le  Blanc;  on  prétendit  même  que,  sans  l'adresse 
de  Chàteauneuf,  conseiller  d'État  et  président  de  la 
commission,  il  auroit  été  décrété  d'ajournement  per- 
sonnel. 

Le  marquis  de  Belle-Isle  fut  interrogé  trois  fois,  et 
Son  Altesse  Royale  fît  des  réprimandes  à  MM.  de  Chà- 
teauneuf et  d'Herbigny  sur  la  partialité  qu'ils  avoient 
fait  paroitre  dans  la  première  assemblée  en  faveur  de 
M.  Le  Blanc  et  de  M.  de  Belle-Isle.  On  proposa  en 
même  temps  d'augmenter  de  cinq  le  nombre  des 
commissaires,  parce  que  deux  s'étoient  retirés;  mais 
l'indisposition  du  cardinal  premier  ministre  mit  quelque 
lenteur  dans  la  commission,  et  les  sollicitations  pour 
Belle-Isle  étoient  très  pressantes. 

1 .  Tous  deux  petits-fils  du  surintendant  Fouquet  et  inapliqués 
dans  l'affaire  de  la  Jonchère  à  cause  de  l'amitié  que  le  comte  de 
Belle-Isle  avait  pour  Le  Blanc. 


262  MÉMOIRES   DE   VILLÂRS.  [1723 

Le  mal  du  cardinal  augmenta,  et  l'on  fut  obligé  de 
le  faire  porter  à  Versailles  le  9  août.  L'opération  à 
laquelle  il  avoit  résisté  très  longtemps,  et  que  les 
médecins  et  les  chirurgiens  ne  crurent  pas  pouvoir 
être  différée  sans  un  péril  manifeste,  fut  faite  le  même 
jour  par  La  Peronnie.  Une  demi-heure  après,  il  y  eut 
un  tonnerre  violent,  ce  qui  rend  toute  plaie  très  dan- 
gereuse. L'abattement  dans  lequel  étoit  le  cardinal 
n'avoit  pas  besoin  de  cet  accident.  Il  s'étoit  confessé 
en  arrivant  de  Meudon,  et,  le  10,  il  mourut*  sur  les 
cinq  heures  du  soir,  sans  avoir  fait  aucune  disposition 
des  biens  qu'il  pouvoit  laisser,  ni  pour  sa  famille  ni 
pour  ses  domestiques. 

Le  maréchal  de  Villars  étant  allé  au  petit  coucher 
du  roi  à  Meudon,  le  duc  d'Orléans  vint  le  soir  chez  le 
roi,  contre  son  ordinaire.  Il  tira  le  maréchal  de  Vil- 
lars à  part  et  lui  apprit  la  résolution  où  il  étoit  de  se 
faire  premier  ministre  avec  une  patente  du  roi,  et  que 
M.  de  Morville  étoit  destiné  aux  affaires  étrangères. 
Il  entra  dans  le  détail  de  certaines  négociations  dont  il 
savoit  que  le  cardinal  Dubois  avoit  conféré  avec  le 
maréchal  de  Villars.  Le  11,  le  duc  d'Orléans  prêta  le 
serment  de  principal  ministre,  M.  de  Morville  pour 
les  affaires  étrangères,  et  M.  de  Maurepas  pour  la 
marine,  jeune  homme  de  vingt  ans,  mais  de  beaucoup 
d'esprit^. 

Le  cardinal  Dubois  avoit  fait  une  fortune  surpre- 

\.  L'horrible  mal  qui  emporta  Dubois  a  été  décrit  par  Barbier. 

2.  Charles-J.-B.  Fleuriau,  comte  de  Morville,  fils  du  garde  des 
sceaux  Armenonville,  avait  été  ambassadeur  en  Hollande  et 
plénipotentiaire  au  congrès  de  Cambrai.  Maurepas  débutait  ;  il 
était  fils  de  Jérôme  Phélypeaux,  comte  de  Pontchartrain. 


1723]  MÉMOIKES    DE    VILLARS.  263 

nante  en  très  peu  de  temps,  et  avoit  un  grand  ascen- 
dant sur  l'esprit  de  son  maitre,  dont  il  avoit  été  sous- 
précepteur.  On  lui  trou  voit  beaucoup  d'esprit,  mais  il 
avoit  mauvaise  réputation  pour  les  mœurs.  Son  maitre 
avoit  été  le  premier  à  en  parler  assez  mal  ;  mais  sitôt 
qu'il  n'eut  plus  d'autre  intérêt  que  le  bien  de  l'État,  il 
y  parut  entièrement  dévoué,  cherchant  l'amitié  et 
l'approbation  des  honnêtes  gens,  et  voulant,  disoit-il, 
punir  les  fripons.  Enfin,  sa  mort  fut  regardée  comme 
une  perte  dans  la  conjoncture  présente. 

Le  cardinal  avoit  fait  beaucoup  d'avances  au  maré- 
chal de  Villa rs,  et  recevoit  avec  grande  confiance  les 
conseils  qu'il  lui  donnoit,  tant  sur  les  affaires  étran- 
gères que  pour  l'état  de  la  guerre,  qui  étoit  dans  la  plus 
grande  confusion.  Il  s'étoit  donné  un  brevet  de  retenue 
de  cinq  cent  mille  francs  sur  la  charge  de  secrétaire 
d'État,  qui  n'étoit  que  commission,  et  une  de  trois 
cent  mille  livres  sur  celle  de  surintendant  des  postes. 
Breteuil  paya  le  brevet  de  cinq  cent  mille  livres  pour 
la  charge  de  secrétaire  d'État,  et  Son  Altesse  Royale 
conserva  les  postes.  Ces  deux  sommes  firent  espérer 
un  capital  de  bien  à  M.  Dubois,  frère  du  cardinal, 
honnête  homme,  et  qui,  ayant  fait  autrefois  la  profes- 
sion de  médecin,  étoit  toujours  demeuré  dans  un  état 
de  modestie  conforme  à  sa  naissance. 

Le  roi  revint  le  i  3  à  Versailles,  et  le  maréchal  de 
Villars  s'y  établit  dans  l'appartement  du  duc  de  Berri, 
que  le  roi  lui  avoit  rendu. 

Le  duc  d'Orléans  parut  bientôt  consolé  de  la  mort 
du  cardinal.  Il  fit  revenir  Noce  ',  que  le  cardinal  avoit 

1.  Charles  de  Noce,  un  des  compagnons  de  plaisir  du  régent, 


264  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

fait  exiler,  et  employa  les  premiers  jours  à  voir  tous 
les  papiers  que  les  commis  du  cardinal  lui  appor- 
tèrent, et  dont  la  lecture  de  plusieurs  pouvoit  ne  lui 
être  pas  agréable.  La  plupart  furent  brûlés,  et  il  con- 
serva presque  tous  ses  commis.  Il  eut  dans  le  même 
temps  une  assez  longue  conversation  sur  les  affaires 
étrangères  avec  le  maréchal  de  Villars,  qu'il  pria  de 
lui  donner  ses  conseils  sur  les  matières  importantes. 
Le  maréchal  de  Villars  usa  modestement  de  la  liberté 
que  lui  donnoit  ce  prince,  et  résolut  d'attendre  qu'il  le 
consultât. 

Le  24  août,  M.  de  Mesmes,  premier  président  du 
parlement  de  Paris,  mourut  d'une  attaque  d'apoplexie  ; 
il  en  avoit  eu  une  quelques  années  auparavant,  de 
laquelle  il  se  sentoit  toujours,  et  qui  lui  avoit  fait 
perdre  une  liberté  d'esprit  qui  lui  étoit  naturelle. 
Cependant,  il  fut  regretté  par  la  crainte  du  successeur, 
sur  lequel  M.  le  duc  d'Orléans  parut  incertain  quelques 
jours.  Il  devoit  l'être  en  effet  par  la  difficulté  de  faire 
un  bon  choix,  puisqu'il  falloit  un  homme  qui  fût  en 
même  temps  dépendant  de  la  cour  et  qui  pût  aussi 
être  le  maître  de  sa  compagnie,  ce  qui  exigeoit  des 
qualités  fort  opposées. 

Le  28  août,  Talouet,  maître  des  requêtes,  et  Clé- 
ment, conseiller  au  Grand  Conseil,  furent  condamnés 
à  avoir  la  tête  tranchée,  et  les  commis  à  être  pendus, 
pour  avoir  volé  au  roi  et  au  public  près  de  neuf  cents 
actions  dans  leurs  fonctions  de  commissaires  préposés 
pour  liquider  plusieurs  effets  en  papier,  prévarication 

et  d'une  grande  liberté  de  langage  avec  lui,  avait  été  exilé  à 
Tours  (avril  1722),  à  cause  de  ses  propos  sur  Dubois.  Voyez 
Mathieu  Marais,  II,  272. 


1723]  xMÉMOiRES   DE    VILLARS.  265 

qui  les  rendoit  d'autant  plus  coupables  qu'ils  avoient 
employé  à  voler  le  roi  et  le  public  l'autorité  et  la  con- 
fiance que  Sa  Majesté  leur  avoit  données. 

Talouet  et  Clément  eurent  grâce  de  la  vie,  et  leur 
peine  fut  commuée  en  une  prison  perpétuelle,  avec 
confiscation  de  tous  leurs  biens.  Les  commis  eurent 
pareillement  grâce  de  la  vie  et  furent  condamnés  à  un 
bannissement  perpétuel. 

Fagon,  conseiller  d'État,  homme  d'esprit,  et  '"•, 
qui  étoit  à  la  tète  de  la  compagnie  des  Indes,  vou- 
lurent absolument  s'en  retirer,  aussi  bien  que  deux 
capitaines  de  vaisseaux,  nommés  Duguay-Trouin  et 
Faget,  tous  deux  très  habiles  gens  de  mer  et  fort 
estimés  par  l'opinion  qui  s'établissoit  que  cette  com- 
pagnie étoit  contraire  au  bien  de  l'État  et  qu'elle 
détruisoit  tous  les  autres  commerces. 

Le  20  septembre,  le  maréchal  de  Villars  fit  dans  sa 
famille  une  perte  qui  lui  fut  très  sensible  ;  ce  fut  celle 
de  sa  sœur,  abbesse  de  Chelles^.  Elle  avoit  cédé  son 
abbaye  à  M™^  d'Orléans,  fille  de  M.  le  duc  d'Orléans, 
et  s'étoit  retirée  dans  un  couvent  à  Paris,  principale- 
ment pour  être  plus  à  portée  de  voir  son  frère, 
l'amitié  ayant  toujours  été  très  vive  entre  eux.  Cette 
dame  étoit  d'un  mérite  distingué,  et  le  maréchal, 
extrêmement  touché  de  sa  mort,  s'éloigna  de  la  cour 
pour  trois  semaines. 

Le  jour  de  son  départ,  M.  le  Duc  et  l'évéque  de 
Fréjus  lui  confièrent  le  dessein  qu'ils  avoient  de  porter 
le  roi  à  passer  quatre  ou  cinq  mois  de  l'année  à  Paris, 

1.  En  blanc  dans  le  manuscrit. 

2.  Agnès  de  Villars,  née  en  1654,  morte  au  prieuré  du  Cherche- 
Midi. 


266  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1723 

et  lui  dirent  que  M.  le  duc  d'Orléans  le  souhaitoit 
aussi.  Il  les  fortifia  autant  qu'il  lui  fut  possible  dans  la 
résolution  de  faire  connoître  au  roi  qu'il  ne  devoit  pas 
être  le  seul  monarque  de  l'univers  qui  n'habitât  jamais 
une  capitale  qui  lui  avoit  donné  de  si  grandes  marques 
d'attachement  et  de  passion.  M.  le  duc  d'Orléans 
n'avoit  pas  proposé  le  retour  à  Paris  de  manière  à 
ôter  l'incertitude,  et,  de  son  côté,  le  roi  ne  paroissoit 
pas  le  désirer  ;  ainsi,  il  se  répandit  que  le  roi  demeu- 
reroit  à  Versailles.  Le  cardinal  de  Noailles,  qui  vint 
alors  passer  quelques  jours  dans  le  château  du  maré- 
chal de  Villars,  l'exhorta  fort  à  faire  reprendre  le 
dessein  de  revenir  à  Paris,  et  même  à  en  parler  au  roi. 

On  apprit,  le  6  octobre,  une  nouvelle  bien  cruelle 
pour  la  maison  de  Bouillon.  Elle  avoit  conclu  avec  la 
princesse  Sobieski  un  mariage  aussi  glorieux  qu'avan- 
tageux par  les  alliances  qu'elle  avoit  avec  l'empereur, 
le  roi  d'Espagne,  le  roi  Jacques  d'Angleterre,  les  ducs 
de  Modène  et  de  Parme.  Le  mariage  se  consomma  à 
Strasbourg.  Le  lendemain,  le  prince  de  Turenne^ 
tomba  malade  et  mourut  de  la  petite  vérole  en  trois 
jours,  jeune  homme  rempli  de  bonnes  qualités. 

Le  même  jour,  le  comte  Maffei,  ambassadeur  extra- 
ordinaire de  Sardaigne,  vint  voir  le  maréchal  et  lui 
apprit  une  aventure  terrible  arrivée  près  de  Madrid. 
La  princesse  de  la  Mirandole  étoit  à  un  quart  de  lieue 
près  de  la  ville,  dans  une  maison  où  elle  avoit  invité 

1.  Frédéric-Maurice  de  la  Tour,  prince  de  Turenne,  était  le  fils 
aîné  du  duc  de  Bouillon.  Celui-ci,  «  fort  occupé  d'étayer  de  plus 
en  plus  sa  princerie  par  ses  alliances  étrangères  »  [Sainl-Simon), 
réussit  à  attirer  la  jeune  veuve  chez  lui  et  à  lui  faire  épouser  son 
second  fils. 


1723|  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  267 

une  nombreuse  compagnie,  composée  des  principaux 
ministres  étrangers  et  des  plus  considérables  de  la 
cour;  la  bonne  fortune  du  nonce  du  pape  l'avoit  fait 
retirer  avant  la  nuit.  Sur  les  neuf  heures,  un  orage 
survint  avec  une  pluie  violente  qui,  dans  un  moment, 
tomba  avec  une  si  furieuse  abondance  que,  lorsqu'on 
y  pensoit  le  moins,  la  muraille  de  la  cour  fut  empor- 
tée par  un  torrent,  la  cour  inondée,  les  fenêtres 
enfoncées  par  la  violence  de  l'eau,  et  la  princesse  de 
la  Mirandole,  sa  belle-fille,  le  prince  Pio  et  Fabricio 
Colonna,  noyés  dans  l'appartement  bas  où  ils  étoient. 
Le  prince  de  Cellamare  passa  dans  la  cour  et  se  tint 
à  l'impériale  d'un  carrosse,  et  l'ambassadeur  de  Venise 
se  sauva  de  la  même  manière.  On  dit  que,  soixante 
ans  auparavant,  la  même  maison  avoit  été  renversée 
par  un  orage  pareil. 

Le  maréchal  de  Villars  revint  le  \  3  octobre  à  Paris. 
Il  trouva  que  le  marquis  de  Canillac,  exilé  d'abord  à 
Blois,  ensuite  dans  le  voisinage  de  Paris,  avoit  eu  per- 
mission d'y  revenir.  Sa  santé  étoit  très  affoiblie,  et 
son  retour  avoit  été  accordé  sur  ce  que  peu  de  jours 
auparavant  il  s'étoit  trouvé  très  mal.  Il  vit  Son  Altesse 
Royale  par  une  porte  de  derrière,  demeura  deux 
heures  en  conversation  avec  elle,  et  fut  rétabli  dans 
ses  bonnes  grâces. 

Le  16,  elle  déclara  la  distribution  des  bénéfices,  la 
plus  grande  qui  eût  jamais  été,  puisque  le  roi  donnoit 
douze  archevêchés  ou  évêchés  et  un  nombre  prodi- 
gieux d'abbayes,  dont  les  plus  fortes  furent  chargées 
de  pensions  pour  des  gens  de  cour  ou  de  guerre. 
Le  18,  Son  Altesse  Royale  se  rendit  aux  sollicitations 
du  cardinal  de  Noailles,  du  duc  de  Gramont,  du  mare- 


268  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1723 

chai  de  Villars,  et  le  roi  rappela  de  son  exil  le  duc  de 
Noailles,  qui  avoit  été  dix-huit  mois  éloigné  de  la  cour. 

Le  24,  le  baron  de  Penterriedder,  un  des  ambassa- 
deurs de  l'empereur  au  congrès  de  Cambray,  revint  à 
Paris.  A  son  arrivée,  on  publia  qu'il  apportoit  les 
investitures,  cause  apparente  de  la  longueur  du  con- 
grès ;  mais  l'on  jugea  qu'elles  n'étoient  pas  entièrement 
conformes  aux  engagements,  puisqu'elles  étoient  sui- 
vies d'un  ministre  habile  qui,  selon  les  apparences, 
avoit  des  ordres  de  ne  rien  accorder  et  de  ne  pas 
rompre. 

La  petite  vérole,  qui,  durant  tout  cet  été,  avoit  fait 
beaucoup  de  ravages ,  emporta  en  huit  jours  la 
duchesse  d'Aumont  et  le  duc  d*Aumont  son  fils,  qui, 
peu  de  mois  auparavant,  avoit  perdu  sa  femme  et  son 
père.  Il  laissoit  de  grands  établissements.  La  charge 
de  premier  gentilhomme  de  la  chambre  fut  donnée  à 
l'aîné  de  ses  deux  fils,  et  le  gouvernement  du  Bou- 
lonnois,  très  considérable,  au  duc  d'Humières,  grâce 
qui  surprit  d'autant  plus  la  cour  que  jamais  il  n'avoit 
rendu  aucun  service. 

La  Chaise,  capitaine  des  gardes  de  la  Porte,  mourut 
le  6  [novembre],  c'est-à-dire  le  même  jour  que  le  duc 
d'Aumont;  la  charge  fut  demandée  par  M.  de  Torcy 
pour  son  fils  ;  elle  lui  fut  accordée  en  payant  les  cent 
mille  écus  du  brevet  de  retenue,  en  lui  donnant  aussi 
le  même  brevet. 

Le  1 1  novembre,  le  duc  de  Noailles  arriva  à  Paris 
et  vit  Son  Altesse  Royale.  Il  en  fut  reçu  avec  les 
manières  gracieuses  naturelles  à  ce  prince,  et  fut  pré- 
senté au  roi  le  14,  sans  qu'il  fût  parlé  des  raisons  qui 
l'avoient  éloigné.  Le  duc  de  Noailles  avoit  espéré  qu'il 


1723]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  269 

feroit  la  révérence  au  roi  en  particulier,  et  que  M.  d'Or- 
léans voudroit  bien  dire  qu'il  n'y  avoit  eu  dans  cette 
affaire  que  des  soupçons  du  cardinal  Dubois  mal 
fondés.  Son  Altesse  Royale  avoit  comme  promis  au 
duc  de  Noailles  qu'il  porteroit  cette  parole  ;  mais  tout 
cela  fut  oublié. 

Le  16,  les  comédies  commencèrent  à  la  cour.  Le 
roi  n'en  vouloit  pas  ;  mais  le  maréchal  de  Villars,  pour 
procurer  ce  divertissement  à  la  cour,  avoit  proposé 
un  moyen  qui  étoit  de  pratiquer  une  grande  loge  pour 
le  roi,  dans  laquelle  il  pourroit  entrer  et  sortir  sans 
déranger  le  spectacle,  s'il  en  étoit  ennuyé.  Gela  fut 
exécuté,  et,  par  le  secours  de  cette  invention,  un 
divertissement  très  nécessaire  à  la  cour  y  fut  établi. 

Le  même  jour,  le  baron  de  Penterriedder,  ambas- 
sadeur de  l'empereur,  prit  congé,  après  être  convenu 
de  tout  pour  les  investitures  des  États  d'Italie  desti- 
nés à  l'infant  don  Carlos,  fils  de  la  reine  d'Espagne 
régnante.  Les  difficultés  de  ces  investitures  avoient 
suspendu  toute  négociation  à  Gambray  ;  mais  il  fut 
résolu  que  les  conférences  s'ouvriroient  incessamment, 
et  qu'on  feroit  l'ouverture  du  congrès,  où  presque 
tous  les  ambassadeurs  de  l'Europe  étoient  inutilement 
depuis  trois  ans. 

Peu  de  jours  après,  on  apprit  la  mort  du  grand- 
duc,  arrivée  le  2  novembre.  Le  prince  Gaston,  son 
fils  unique,  lui  succéda  sans  aucune  difficulté.  L'élec- 
teur de  Gologne  mourut  à  peu  près  dans  ce  même 
temps.  Son  neveu,  fils  de  l'électeur  de  Bavière,  déjà 
évêque  de  Munster,  lui  succéda  à  l'électorat  de  Gologne, 
dont  il  étoit  coadjuteur;  mais  il  fut  question  d'une 
élection  de  l'évèché  de  Liège.   Les  grands  bénéfices 


270  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1723 

d'Allemagne  commençoient  à  tomber  à  des  princes  : 
l'empereur,  par  la  protection  qu'il  leur  accordoit,  les 
fit  entrer  dans  presque  tous  les  chapitres  qui  s'en 
étoient  défendus  jusque-là,  même  dans  les  évêchés  de 
Wirtsbourg  et  de  Bamberg,  qui  sont  d'un  revenu  très 
considérable.  On  fouettoit  l'élu  dans  le  chapitre;  mais 
cette  petite  indignité,  qui  naturellement  devoit  éloi- 
gner les  princes,  ne  les  rebuta  pas,  et  l'on  vit,  dans 
la  fin  du  dernier  siècle,  les  électorats  de  Mayence,  de 
Trêves,  et  presque  tous  les  autres  grands  bénéfices  de 
l'Empire,  qui  jusqu'alors  étoient  possédés  par  des 
comtes  ou  barons  de  l'Empire,  tombés  à  des  princes. 
Les  cabales  pour  la  compagnie  des  Indes  en  France 
étoient  vives  et  soutenues  par  M™^  la  Duchesse,  prin- 
cesse hardie  et  de  beaucoup  d'esprit.  On  avoit  déjà 
obtenu  la  ferme  du  tabac  pour  cette  compagnie,  et  on 
lui  accorda  le  privilège  exclusif  du  café,  ce  qui  ruinoit 
non  seulement  la  ville  de  Marseille,  mais  ce  qui  donnoit 
lieu  de  craindre  encore  que  la  franchise  du  port  ôtée 
ne  ramenât  la  peste,  comme  elle  l'avoit  causée  quatre 
ans  auparavant.  Le  maréchal  de  Villars  en  représenta 
les  périls  avec  tant  de  force  qu'il  arrêta  la  résolution 
prise  d'ôter  à  la  ville  de  Marseille  la  Hberté  de  vendre 
du  café.  Cette  compagnie,  soutenue,  comme  nous 
l'avons  dit,  par  une  forte  cabale,  vouloit  rétabhr  le 
papier  dans  le  royaume  et  faire  ôter  de  place  le 
contrôleur  général  qui  s'opposoit  à  ce  pernicieux  des- 
sein. Le  maréchal  de  Villars,  informé  de  toutes  ces 
pratiques  secrètes,  parla  à  Son  Altesse  Royale,  fit  agir 
l'évêque  de  Fréjus  et  soutint  le  contrôleur  général. 
M.  le  Duc,  en  cela  opposé  aux  desseins  de  sa  mère,  se 
conduisit  comme  il  convenoit  au  bien  de  l'État.  Gepen- 


1723]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  271 

dant,  le  dessein  où  l'on  étoit  de  rétablir  le  papier  sus- 
pendit la  diminution  des  espèces,  diminution  si  néces- 
saire que  la  cherté  de  tout  étoit  excessive,  et  que  les 
troupes  mêmes  ne  pouvoient  plus  subsister  avec  leur 
solde,  quoique  augmentée  ;  en  sorte  que,  depuis  deux 
ans,  le  soldat  ne  mangeoit  pas  de  viande  et  ne  pou- 
voit  s'acheter  de  chaussures,  ni  être  habillé  qu'au 
bout  de  quatre  ans,  cequicausoit  une  grande  désertion. 

Le  maréchal  de  Villars,  qui  avoit  toujours  repré- 
senté au  régent  ce  qu'il  croyoit  être  du  bien  de  l'État, 
lui  parla  sur  le  papier  et  sur  l'absolue  nécessité  de 
diminuer  incessamment  les  espèces. 

Le  bruit  se  répandit  alors  que  le  duc  d'Orléans  vou- 
loit  faire  des  ducs  et  donner  cet  honneur  au  marquis 
de  la  Vrillière,  afin  que  son  fils  épousât  une  fille 
bâtarde  du  roi  d'Angleterre.  Sur  cela,  le  maréchal  dit 
au  duc  d'Orléans  :  «  Que  ses  bons  serviteurs  ne  pou- 
voient s'empêcher  de  lui  représenter  que  sa  gloire 
étoit  intéressée  à  [ne  pas]  laisser  dire  que  le  roi  d'An- 
gleterre, n'osant  pas  donner  sa  bâtarde  à  un  milord, 
dont  il  y  en  avoit  près  de  deux  cents,  obhgeoit,  pour 
la  marier,  Son  Altesse  Royale  à  faire  un  duc  en 
France.  »  Le  régent  avoua  qu'on  lui  en  avoit  parlé,  et 
que  le  maréchal  lui  faisoit  un  plaisir  très  sensible  de 
lui  faire  voir  et  sentir  les  conséquences  qu'auroit  cette 
démarche. 

Le  2  décembre,  le  maréchal  de  Villars,  soupant  chez 
la  princesse  de  Gonty  à  Paris,  reçut  un  courrier  de 
Versailles,  par  lequel  il  apprit  que  le  duc  d'Orléans 
étoit  tombé  en  apoplexie,  et  mort  une  demi -heure 
après.  Ce  prince  étoit  avec  M""^  de  Falaris,  une  de  ses 
maîtresses;  il  lui  dit  qu'il  se  trouvoit  fort  assoupi, 


272  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

mais  qu'il  ne  vouloit  pas  s'endormir,  parce  qu'il 
devoit  monter  chez  le  roi.  Un  quart  d'heure  après, 
cette  dame,  le  voyant  fort  assoupi,  lui  demanda  s'il 
dormoit.  Il  s'assit  dans  un  fauteuil;  dans  l'instant 
même  sa  tête  tomba  sur  son  estomac  et  lui  à  terre. 
On  se  hâta  de  chercher  un  chirurgien  ;  mais  à  peine 
avoit-il  quelques  restes  de  vie,  et,  en  effet,  il  mourut 
peu  d'heures  après. 

M.  le  Duc,  averti  du  premier  moment  où  il  se 
trouva  mal,  monta  chez  le  roi  et  le  supplia  de  l'honorer 
de  la  place  de  premier  ministre,  ce  qui  lui  fut  accordé 
sur-le-champ.  Aussitôt,  M.  le  Duc  envoya  chercher 
le  marquis  de  la  VriUière,  secrétaire  d'État,  et  lui  fît 
recevoir  l'ordre  du  roi  d'en  expédier  la  patente  dans 
le  moment.  M.  de  la  VriUière  demanda  le  retardement 
de  l'expédition  jusqu'au  lever  du  roi  ;  mais  M.  le  Duc 
ayant  désiré  qu'elle  se  fit  promptement,  une  heure 
après  elle  fut  faite,  et  le  serment  prêté,  en  sorte  que 
l'on  apprit  presque  en  même  temps  M.  d'Orléans  mort, 
et  M.  le  duc  premier  ministre. 

Le  maréchal  de  Villars,  après  avoir  reçu  la  nouvelle 
de  l'accident  arrivé  à  M.  le  duc  d'Orléans,  partit  pour 
Versailles,  où  il  arriva  une  heure  après  minuit.  Il  alla 
d'abord  chez  M.  le  Duc,  qui  lui  apprit  de  quelle 
manière  il  s'étoit  fait  déclarer  premier  ministre  ;  puis 
ensuite  il  lui  dit  :  «  Je  ne  mériterois  pas  votre  estime 
si,  vous  ayant  assuré  depuis  trois  ans  que  je  vous  dési- 
rois  dans  le  conseil  du  roi,  vous  n'y  entriez  pas  dans 
le  moment  que  je  le  puis  proposer  au  roi.  Ce  sera  dès 
demain.  Je  crois  par  là  faire  encore  un  grand  plaisir  à 
M.  de  Fréjus.  Demandez-lui  à  quelle  heure  il  veut  que 
tous  trois  nous  conférions  sur  cela.    »   Le  maréchal 


1723]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  273 

de  Villars  en  parla  le  matin  à  l'évêque,  qui  parut 
approuver  le  projet,  et  lui  dit  qu'il  verroit  M.  le  Duc 
chez  le  roi.  Dès  que  M.  le  Duc  aperçut  l'évêque,  il  le 
tira  dans  une  fenêtre  et  lui  apprit  son  dessein  sur  le 
maréchal.  Mais  ce  prince  fut  très  étonné  lorsque 
l'évêque  lui  dit  qu'il  ne  céderoit  point  le  pas  au  maré- 
chal de  Villars,  et  que,  comme  évêque,  il  le  prétendoit 
sur  les  Pairs  de  France.  Cette  prétention,  déjà  folle  en 
elle-même,  surprit  d'autant  plus  M.  le  Duc  qu'il  croyoit 
qu'une  amitié  de  cinquante  ans  entre  le  maréchal  et 
cet  évêque  devoit  le  guérir  d'une  prétention  si  mal 
fondée,  puisque,  d'ailleurs,  les  archevêques  n'ont  de 
place  au  Conseil  d'État  que  du  jour  de  leur  réception, 
et  qu'ils  passent  après  tous  les  gens  de  robe,  dans  le 
temps  que  non  seulement  les  Pairs,  mais  même  les 
ducs  à  brevet  et  les  maréchaux  de  France,  précèdent 
tous  les  conseillers  d'État  de  robe  à  leur  première 
entrée  dans  le  conseil. 

La  conversation  de  M.  le  Duc  et  de  l'évêque  de 
Fréjus  étant  finie,  le  maréchal  demanda  à  l'évêque  s'il 
étoit  convenu  avec  M.  le  Duc  de  l'heure  à  laquelle  on 
feroit  la  proposition  au  roi.  «  11  y  a  une  difficulté,  lui 
répondit  l'évêque,  c'est  que  je  ne  vous  céderai  pas,  et 
que  je  prétends  passer  devant  vous.  »  Le  maréchal  de 
Villars  se  contint  sur  une  proposition  si  extraordinaire, 
et  le  plus  grand  empire  sur  lui-même  lui  fut  nécessaire 
pour  ne  pas  éclater.  Seulement  il  lui  dit  :  «  Le  public 
sera  surpris  que  vous  vouliez  empêcher  le  maréchal  de 
Villars,  votre  plus  ancien  ami,  d'e/»trer  au  conseil, 
fondé  sur  une  prétention  aussi  frivole  que  la  vôtre. 
Vous  y  songerez,  ajouta-t-il,  et  j'irai  toujours  dîner 
avec  vous.  »  Il  vit  M.  le  Duc  le  moment  d'après,  auquel 
IV  18 


274  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

il  dit  :  «  Il  faut  être  sage  et  ne  pas  se  brouiller  avec 
l'évêque.  Je  vais  dîner  avec  lui.  »  L'évêque  de  Fréjus 
fit  ses  réflexions,  et  connut  le  très  grand  tort  qu'il 
alloit  se  faire  si  sa  résistance  éclatoit,  et,  dès  le  soir, 
il  dit  à  M.  le  Duc  qu'il  sacrifieroit  sa  prétention  au  bien 
de  l'État  et  à  l'amitié,  sentiments  généreux  en  appa- 
rence, mais  dont  le  peu  de  solidité  ne  sera  que  trop 
connue  par  la  suite  de  ces  mémoires. 

Sur  les  neuf  heures  du  soir,  M.  le  Duc  envoya  un 
gentilhomme  dire  au  maréchal  de  Villars  qu'il  le  prioit 
de  venir  chez  le  roi  dans  le  moment.  Dès  que  le  roi 
l'aperçut,  il  vint  à  lui  avec  un  air  riant,  et  l'évêque  de 
Fréjus  voulut  réparer  ce  qui  s'étoit  passé  le  matin  par 
un  éloge  qu'il  fit  au  roi  du  maréchal  de  Villars  sur  ses 
services  dans  la  guerre  et  dans  la  paix.  M.  le  Duc  lui 
dit  que  le  roi  le  mettoit  dans  ses  conseils,  et  celui  d'État 
demeura  composé  uniquement  du  roi,  de  M.  le  duc 
d'Orléans\  de  M.  le  Duc,  du  maréchal  de  Villars  et  de 
l'évêque  de  Fréjus.  Quant  aux  autres  conseils,  il  n'y 
fut  fait  aucun  changement.  Mais  M"*®  d'Orléans,  déjà 
animée  par  l'éloignement  de  ses  frères,  qui  étoient 
ennemis  de  M.  le  Duc,  le  prince  de  Gonty  et  plusieurs 
des  principaux  de  la  cour,  piqués  de  n'avoir  aucune 
part  au  gouvernement,  tinrent  plusieurs  assemblées 
secrètes  chez  M""®  d'Orléans. 

M.  le  duc  d'Orléans,  colonel  général  de  l'infanterie, 
voulut  rendre  compte  au  roi  directement  du  détail  de 
l'infanterie.  M.  le  Duc  demeura  ferme  à  n'y  pas  con- 
sentir et  offrit  comme  tempérament  que  M.  le  duc 
d'Orléans,  pour  ne  pas  venir  chez  lui,  envoyât  ses 

1.  Louis,  duc  de  Chartres,  devenu  duc  d'Orléans  par  la  mort  du 
régent,  né  en  1703,  mort  en  1752. 


1723]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  275 

mémoires,  qu'il  les  examineroit  et  ensuite  les  porte- 
roit  au  roi.  Cet  expédient  ne  contenta  pas  le  duc 
d'Orléans.  Il  se  défendit  jusqu'au  1 0  décembre,  qu'il 
déclara  qu'il  ne  se  mêleroit  plus  des  détails  de  l'infan- 
terie; enfin,  il  fut  réduit  à  faire  sa  charge  comme  le 
comte  d'Évreux  faisoit  celle  de  colonel  de  la  cavalerie. 
On  pressa  fort  le  maréchal  de  Villars  de  porter  M.  le 
Duc  à  céder  aux  représentations  que  M.  le  duc  d'Or- 
léans étoit  héritier  présomptif  de  la  couronne,  et  qu'il 
méritoit  par  là  de  grands  ménagements.  Le  maréchal 
parla  donc  et  dit  à  M.  le  Duc  :  «  Que,  dans  presque 
toutes  les  matières  importantes,  il  y  avoit  deux  partis 
à  suivre  :  dans  celle  dont  il  s'agissoit,  plusieurs  pense- 
roientque  les  premiers  jours  d'une  nouvelle  adminis- 
tration demandent  beaucoup  de  sagesse  et  de  modéra- 
tion ;  que  l'autorité  s'établit  peu  à  peu  ;  qu'il  faut  couler, 
ménager  les  esprits,  et  surtout  quand  il  est  question 
de  l'héritier  présomptif  de  la  couronne  et  de  tous  les 
princes  attachés  à  ses  intérêts  ;  qu'un  parti  tout  diffé- 
rent est  que  l'on  juge  de  celui  qui  prend  le  timon  de 
l'État  par  ses  premiers  pas  ;  que,  si  l'on  y  remarque 
de  la  foiblesse,  le  courtisan  et  les  étrangers  en  augurent 
mal  ;  en  pareil  cas,  c'est  au  ministre,  conclut-il,  à  se 
conseiller  lui-même  et  à  suivre  son  génie.  »  M.  le  Duc 
n'hésita  pas  et  prit  le  parti  de  la  fermeté. 

Le  8,  il  avoit  paru  trois  arrêts  très  favorables  au 
public.  Le  premier  éloignoit,  ou  pour  mieux  dire  sup- 
primoit,  l'édit  du  joyeux  avènement;  cet  édit  avoit 
alarmé  tous  les  divers  ordres  du  royaume,  puisqu'en 
l'exécutant  il  n'y  avoit  personne  à  qui  l'on  ne  pût 
demander  une  partie  considérable  de  son  bien,  et  du 
moins  le  revenu  d'une  année. 


276  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1723 

Le  second  arrêt  réduisoit  et  modéroit  considérable- 
ment le  tarif  des  actes  des  notaires. 

Le  troisième  diminuoit  les  droits  sur  les  entrées 
du  foin,  de  l'avoine  et  des  grains,  dont  la  cherté  étoit 
excessive.  Ces  trois  arrêts  furent  très  agréables  au 
public  et  marquèrent  dans  le  premier  ministre  une 
vive  attention  à  soulager  et  à  calmer  toutes  les  craintes 
qui  l'agitoient  si  justement  depuis  plusieurs  années. 

Le  même  jour,  le  roi  nomma  le  président  de  Novion 
premier  président,  et  sa  charge  de  président  à  mortier 
fut  remise  comme  en  dépôt  à  M.  de  Blancménil,  avo- 
cat général  ;  et  la  charge  d'avocat  général  de  celui-ci 
donnée  au  sieur  Talon,  petit-fils  de  Talon,  qui  avoit 
exercé  la  même  charge  avec  grande  réputation. 

Il  y  eut,  le  jour  d'après,  un  nouveau  cérémonial 
réglé  entre  les  princes  du  sang  et  les  ducs  pour  les 
obsèques  de  M.  le  duc  d'Orléans.  Suivant  l'usage  établi 
et  suivi,  messieurs  les  princes  du  sang  étoient  chacun 
accompagnés  d'un  duc,  qui  marchoit  à  côté  d'eux  ;  il 
avoit  un  carreau  égal  au  leur,  et  sur  la  même  ligne, 
quand  on  se  mettoit  à  genoux.  Le  roi  ordonna  que  le  duc 
ne  marcheroit  pas  directement  à  côté  du  prince  du  sang, 
que  le  carreau  du  prince  du  sang  seroit  de  velours, 
que  celui  du  duc  seroit  de  drap,  et  qu'enfin  il  y  auroit 
une  différence  marquée,  à  laquelle  les  ducs  ne  purent 
s'opposer,  attendant  des  temps  plus  favorables  pour 
soutenir  la  possession  établie. 

Cependant,  le  maréchal  de  Villars  fut  prié  par  ses 
confrères  de  porter  leurs  justes  plaintes  sur  une  inno- 
vation qui  regardoit  ceux  des  maisons  de  Rohan  et  de 
Bouillon.  Quand  on  alla  donner  de  l'eau  bénite  au  Dau- 
phin, à  la  Dauphine  et  à  leur  malheureux  fils  aîné,  le 


1723]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  277 

feu  roi  ordonna  que  les  ducs  iroient  en  corps  ;  que, 
si  les  princes  de  la  maison  de  Lorraine  s'y  trouvoient, 
les  uns  et  les  autres  se  retireroient  ;  que,  si  ceux  des 
maisons  de  Bouillon  et  de  Rohan,  auxquels  le  roi  a 
accordé  les  honneurs  de  princes,  s'y  trouvoient,  ils  ne 
pourroient  aller  avec  les  ducs  que  suivant  l'ordre  de 
leur  duché.  Tout  cela  étoit  écrit  sur  les  registres  du 
sieur  de  Dreux ,  grand  maître  des  cérémonies ,  qui 
étoit  fort  contraire  aux  ducs  et  qui  vouloit  leur  nuire 
autant  qu'il  lui  étoit  possible.  11  montra  son  registre, 
rayé,  à  ce  qu'il  disoit,  par  ordre  du  feu  roi  ;  ce  qui 
paroissoit  une  fausseté  et  une  tromperie  manifeste. 
Premièrement,  on  ne  vit  ce  registre  rayé  que  neuf  ans 
après  la  mort  du  feu  roi  ;  il  avoit  ordonné  lui-même 
ce  qui  s'étoit  passé  aux  obsèques  du  Dauphin  et  de  la 
Dauphine,  et  certainement  il  ne  s'en  étoit  pas  repenti, 
puisqu'à  la  promotion  de  l'ordre,  en  1687,  ceux  de 
la  maison  de  Rohan  et  de  Bouillon  n'avoient  pas  été 
admis  à  l'ordre  du  Saint-Esprit.  Le  sieur  de  Dreux, 
très  embarrassé  des  bruits  qui  se  répandoient  dans  le 
pubhc,  voulut  engager  le  prince  de  Rohan  à  le  soute- 
nir ;  ce  qui  ne  le  justifia  pas. 

Le  24,  l'évêque  de  Fréjus  alla  déclarer  à  M"'®  d'Or- 
léans et  à  M.  le  duc  d'Orléans  la  résolution  que  le  roi 
avoit  prise  sur  la  maison  de  ce  prince.  On  la  fit  plus 
considérable  de  beaucoup  que  n'avoit  été  sous  Henri  IV 
celle  du  prince  de  Condé,  qui  se  trou  voit  pour  lors 
héritier  présomptif  de  la  couronne.  Il  fut  donc  réglé 
que  le  duc  d'Orléans  auroit  un  premier  gentilhomme 
de  la  chambre,  un  premier  écuyer  et  un  premier 
maître  d'hôtel.  Ces  places  furent  remplies  par  le  che- 
valier de  Conflans  pour  la  première,  par  Glermont 
pour  premier  écuyer,  et  d'Épinay  tut  fait  capitaine 


278  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

des  gardes  du  prince,  considéré  seulement  en  qualité 
de  gouverneur  de  province;  on  lui  laissa  un  régiment 
d'infanterie,  un  de  cavalerie  et  un  de  dragons.  Les 
compagnies  de  gendarmerie  demeurèrent  au  roi. 

Dans  les  derniers  jours  de  l'année,  Sa  Majesté 
ordonna  au  maréchal  de  Villars  d'entrer  dans  tous  les 
conseils,  aussi  bien  que  dans  celui  d'État.  Il  prit  séance 
au  conseil  des  finances  et  à  celui  des  dépêches.  Il  sup- 
plia Sa  Majesté  de  le  dispenser  d'assister  à  celui  de 
conscience  parce  qu'il  ne  se  croyoit  pas  assez  versé 
dans  les  matières  qu'on  y  traitoit,  surtout  dans  celle 
qui  étoit  le  plus  souvent  agitée  et  qui  regardoit  la 
constitution.  Cette  querelle  avoit  causé  une  grande 
division  dans  l'Église,  les  molinistes  et  les  jansénistes 
portant  souvent  les  choses  à  l'extrémité.  Le  feu  roi, 
dont  les  intentions  étoient  entièrement  conformes  à  ce 
qu'exige  la  religion,  sans  abandonner  les  libertés  de 
rÉghse  gallicane,  vouloit  que  l'on  fût  soumis  au  pape. 
Après  sa  mort,  le  duc  d'Orléans  releva  le  parti  jansé- 
niste, presque  abattu,  en  mettant  le  cardinal  de  Noailles 
à  la  tête  du  conseil  de  conscience. 

L'abbé  Dubois,  qui  vouloit  être  cardinal,  prit  le 
parti  de  la  Constitution  et  fut  soutenu  par  l'évêque  de 
Fréjus,  qui  eut  aussi  la  nomination  du  roi  au  chapeau; 
en  sorte  que  ce  conseil  de  conscience,  sous  le  cardinal 
de  Noailles  composé  d'ennemis  de  la  Constitution,  fut 
entièrement  changé  et  composé  des  cardinaux  de 
Rohan,  de  Bissy,  de  Gèvres  et  Dubois,  des  évêques  de 
Fréjus  et  de  Nantes;  celui-ci  nommé  peu  après  à  l'ar- 
chevêché de  Rouen. 

1724.  Le  premier  jour  de  l'an  1724,  M.  le  Duc  fit 
agréer  au  roi  le  changement  de  divers  logements  dans 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLÂKS.  279 

le  château  de  Versailles.  Le  régent  les  avoit  fait  occu- 
per par  ses  domestiques.  Ils  furent  rendus  à  plusieurs 
seigneurs,  comme  les  ducs  de  Sully,  de  la  Feuillade, 
de  la  Rocheguion,  de  la  Vallière,  et  ôtés  à  La  Fare, 
Simiane,  Clermont,  d'Étampes,  Chirac,  Belle-Isle,  qui 
naturellement  ne  dévoient  pas  être  préférés  à  ceux 
auxquels  ils  étoient  rendus. 

M.  le  duc  d'Orléans  n'avoit  pas  répondu  à  l'honnê- 
teté que  M.  le  Duc  avoit  eue  pour  lui.  Il  lui  avoit 
envoyé  Blouin  pour  savoir  ce  qu'il  désiroit  sur  les 
logements.  Sa  réponse  fut  qu'il  y  feroit  réflexion  ; 
après  quoi  il  alla  demander  au  roi  ceux  qui  lui  conve- 
noient.  Le  roi  ne  lui  répondit  rien,  mais  il  fît  part  à 
M.  le  Duc  de  ce  que  lui  avoit  demandé  le  duc  d'Orléans 
et  les  changements  furent  ordonnés. 

M.  le  Duc  ayant  pris  le  logement  qu'avoit  occupé 
feu  M.  le  duc  d'Orléans,  celui  que  quittoit  M.  le  Duc 
fut  donné  à  ]\P  le  prince  de  Dombes  et  comte  d'Eu. 

Dans  les  premiers  jours  de  janvier,  la  rougeole  prit 
à  l'infante,  et  le  roi  alla  le  même  jour  à  Trianon,  où 
l'on  tint  trois  conseils,  et  l'on  prit  la  résolution  d'aller 
habiter  Marly  pendant  que  l'on  seroit  obligé  d'être 
éloigné  de  Versailles.  Cependant,  la  quantité  de  répa- 
rations nécessaires  dans  un  lieu  où  la  cour  n'avoit  été 
depuis  dix  ans  détermina  à  retourner  à  Versailles  trois 
semaines  après. 

Le  11,  l'échange  de  Belle-Isle  *  fut  rapporté  au  con- 
seil et  fort  nettement  exposé  par  le  contrôleur  géné- 


1.  Le  comte  de  Belle-Isle,  depuis  maréchal  de  France,  avait 
réussi,  en  1718,  à  échanger  avec  le  roi  Belle-Isle  en  mer  et  sa 
prétendue  souveraineté  contre  le  comté  de  Gisors,  Vernon  et 
tous  les  domaines  du  roi  qui  en  dépendaient. 


280  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

rai.  Cet  échange  avoit  d'abord  révolté  la  Chambre  des 
comptes  par  l'énorme  lésion  que  le  roi  y  souffroit.  Elle 
avoit,  pour  s'y  opposer,  donné  deux  arrêts  qui  furent 
cassés  par  des  arrêts  du  conseil.  Le  puissant  crédit  du 
marquis  de  Belle-Isle  lui  faisoit  trouver  tout  facile  et 
l'aveugloit  au  point  qu'il  croyoit  pouvoir  tout  entre- 
prendre. Nous  ferons  le  portrait  de  ce  jeune  homme 
dans  la  suite  ^;  mais,  pour  suivre  ce  qui  regarde  la 
terre  de  Belle-Isle,  le  président  de  Nicolaï,  homme 
d'une  vertu  sévère  et  qui  étoit  à  la  Chambre  des 
comptes,  fit  représenter  par  le  procureur  général  l'im- 
possibilité qu'il  y  avoit  de  consentir  à  l'échange  sans 
manquer  à  son  devoir.  L'affaire  fut  examinée  sévère- 
ment et  la  délibération  de  la  compagnie  fut  de  résilier 
le  contrat  d'échange.  On  rapporta  tout  ceci  au  conseil 
et  l'on  y  décida  que  la  Chambre  seroit  autorisée  à 
vérifier  de  nouveau  les  diverses  évaluations  de  la  terre 
de  Belle-Isle  et  les  domaines  que  le  roi  cédoit,  aussi 
bien  que  les  améliorations  et  détériorations  faites  par 
M.  de  Belle-Isle  pendant  le  temps  qu'il  avoit  joui  des 
terres  du  roi.  Il  fut  réglé  de  plus,  qu'en  attendant,  ledit 
sieur  de  Belle-Isle  jouiroit  de  trente-quatre  mille  livres 
de  rente,  prix  du  dernier  bail  de  la  terre  de  Belle-Isle, 
avec  liberté  à  lui  de  jouir  de  la  terre  par  provision  s'il 
croyoit  que  les  trente -quatre  mille  livres  fussent 
au-dessous  des  revenus,  qu'effectivement  il  faisoit 
monter,  par  son  estimation,  à  quinze  mille  livres  de 
rente  de  plus.  Le  maréchal  de  Villars,  en  disant  son 
avis,  supplia  le  roi  d'ordonner  une  économie  univer- 
selle absolument  nécessaire.  Il  lui  représenta  que, 
nonobstant  ses  revenus  immenses,  les  peuples  étoient 

1.  Le  portrait  ne  se  trouve  pas  dans  la  suite  des  mémoires. 


1724]  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  281 

trop  chargés  :  «  Et  dans  quel  temps,  lorsque  l'on 
jouissoit  d'une  longue  paix.  » 

Le  20  janvier,  il  arriva  un  courrier  d'Espagne, 
envoyé  par  Goulanges,  chargé  des  affaires  du  roi  dans 
cette  cour.  Il  apporta  une  lettre  de  la  main  du  roi  d'Es- 
pagne, qui  apprenoit  au  roi  la  résolution  de  remettre 
sa  couronne  au  prince  des  Asturies,  résolution  prise 
de  concert  avec  la  reine  sa  femme.  M.  le  Duc  apprit 
cette  nouvelle  au  maréchal  de  Villars,  qui  en  fut  très 
affligé,  car,  bien  que  depuis  l'éloignement  du  cardinal 
Alberoni  la  monarchie  d'Espagne  fût  très  mal  gouver- 
née, il  étoit  néanmoins  bien  différent  de  la  voir  entre 
les  mains  d'un  roi  âgé,  dont  l'autorité  étoit  tout  éta- 
blie, ou  dans  celles  d'un  enfant  abandonné  à  la  con- 
duite des  grands,  c'est-à-dire  à  un  désordre  pareil  à 
celui  qui  régnoit  sous  le  dernier  roi  d'Espagne. 

On  savoit  les  investitures  arrivées  à  Cambray,  mais 
qu'elles  n'étoient  pas  encore  remises  aux  ambassadeurs 
d'Espagne.  On  dépêcha  un  courrier  à  ceux  du  roi  avec 
ordre  de  ne  rien  oublier  pour  tirer  les  investitures  des 
mains  des  Impériaux  avant  que  la  nouvelle  de  l'abdi- 
cation pût  leur  être  parvenue  ;  ce  qui  fut  exécuté  heu- 
reusement. 

Deux  jours  après,  on  fut  informé  par  divers  cour- 
riers du  détail  de  cette  abdication,  et  que  le  roi  d'Es- 
pagne avoit  formé  une  junte  pour  gouverner  sous 
l'autorité  du  jeune  roi ,  qu'elle  étoit  composée  des 
présidents  de  Castille,  de  l'archevêque  de  Tolède,  du 
grand  inquisiteur,  du  marquis  de  Valero,  du  comte  de 
Saint-Estevan,  du  marquis  de  Leyde  et  de  Guerreyra, 
ci-devant  chancelier  de  Milan;  que  le  roi  d'Espagne  se 
réservoit  deux  cent  mille  pistoles  par  an,  pour  lui  et 


282  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1724 

pour  la  reine,  et  trois  cent  mille  une  fois  payées  pour 
achever  les  bâtiments  de  Saint-Ildefonse,  qui  étoit  le 
lieu  de  sa  retraite.  On  sa  voit  déjà  que  le  marquis  de 
Grimaldo  demeuroit  auprès  du  roi  d'Espagne,  et  les 
motifs  de  l'abdication  de  ce  prince  fondés  sur  le  désir 
de  ne  plus  songer  qu'à  son  salut. 

Le  27  janvier,  le  roi  donna  la  charge  de  lieutenant 
général  de  police  au  sieur  d'Ombreval ,  maître  des 
requêtes*.  Cette  charge  étoit  exercée  par  M.  d'Argen- 
son.  M.  le  Duc  lui  envoya  demander  sa  démission; 
mais  il  la  remit  à  M.  le  duc  d'Orléans.  Ce  procédé 
n'étant  pas  convenable,  M.  le  Duc,  qui  étoit  bien  dis- 
posé pour  M.  d'Argenson,  lui  fit  connoître  son  mécon- 
tentement. M.  d'Argenson  étoit  attaché  par  deux 
charges  à  M.  le  duc  d'Orléans,  et  il  convenoit  que  le 
lieutenant  de  police  le  fût  absolument  au  premier 
ministre.  M.  le  duc  d'Orléans  désiroit  pour  M.  d'Ar- 
genson une  expectative  de  conseiller  d'État.  Ces  sortes 
de  grâces  a  voient  été  prodiguées  pendant  la  régence, 
et  M.  le  Duc  ne  vouloit  pas  suivre  cet  exemple.  Cepen- 
dant, quoique  peu  satisfait  de  la  conduite  de  M.  d'Ar- 
genson sur  sa  démission,  il  sacrifia  son  ressentiment 
à  la  résolution  de  ne  plus  donner  d'expectative  en  fai- 
sant M.  d'Argenson  conseiller  d'État;  et  M.  le  duc 
d'Orléans,  touché  de  cette  conduite  de  M.  le  Duc,  se 
raccommoda  avec  lui. 

Comme  il  étoit  question  alors  de  faire  des  chevaliers 
de  l'ordre,  M.  le  Duc  nomma  plusieurs  de  ceux  que 

1.  M.  le  Duc  avait  demandé  au  maréchal  de  Villars  que  ledit 
sieur  d'Ombreval  fùL  chargé  de  rapporter  devant  MM.  les  maré- 
chaux de  France  à  la  place  de  M.  d'Herbigni,  fait  conseiller  d'État. 
(Note  de  X.) 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  283 

M.  le  duc  d'Orléans  demanda;  et,  par  ce  moyen,  la 
réconciliation  entre  ces  deux  princes  fut  parfaite.  La 
promotion  fut  déclarée,  et  elle  fut  de  cinquante-huit. 
M.  le  Duc,  en  entrant  chez  le  roi,  trouva  le  maréchal 
de  Villars,  qui,  retenu  par  un  grand  rhume  qui  l'avoit 
empêché  d'assister  à  plusieurs  conseils,  sortoit  pour 
la  première  fois.  M.  le  Duc  le  tira  à  une  fenêtre  et  lui 
dit  :  «  Je  vous  donne  bien  des  confrères.  »  —  «  Je  le 
sais,  »  lui  réphqua  le  maréchal,  a.  peut-être  en  ferez- 
vous  trop,  car  on  tient  plus  les  hommes  par  l'espé- 
rance que  par  la  reconnoissance.  »  —  «  Ce  sont 
d'autres  confrères  que  ceux  que  vous  entendez,  »  répli- 
qua M.  le  Duc,  «  ce  sont  des  maréchaux  de  France;  » 
et  en  même  temps  il  les  lui  nomma.  Le  duc  de  Noailles 
étoit  assez  près,  et  le  maréchal  de  Villars  dit  à  M.  le 
Duc  :  «  Celui-là  en  est-il?  »  M.  le  Duc  répondit  : 
«  Non.  »  —  «  Mais,  »  ajouta  le  maréchal,  «  vous  ne 
m'avez  pas  fait  l'honneur  de  m'en  parler.  »  —  «  H  y 
a  dix  jours,  »  réphqua  M.  le  Duc,  «  que  je  ne  vous  ai 
vu.  »  Les  sept  maréchaux  de  France  étoiént  :  le  comte 
de  Broglio,  qui  depuis  plus  de  quarante  ans  étoit  hors 
de  service,  le  comte  Du  Bourg,  le  marquis  de  Médavy, 
le  duc  de  Roquelaure,  le  marquis  d'Alègre,  le  duc  de 
la  Feuillade  et  le  duc  de  Gramont.  Cette  promotion  ne 
fut  point  du  tout  applaudie  et  ceux  qui  la  vouloient 
avoient  apparemment  exigé  que  M.  le  Duc  ne  s'en 
ouvriroit  pas  au  maréchal,  qui,  retenu  dans  sa  chambre 
pendant  quinze  jours,  recommença  à  entrer  aux  con- 
seils le  6  février. 

On  lut  dans  celui  d'État  la  lettre  que  Philippe  V  écri- 
vità  son  fils,  Louis P',  en  abdiquant  la  couronne.  C'étoit 
une  lettre,  remplie  de  piété,  sur  le  mépris  des  gran- 


284  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1724 

deurs  et  la  nécessité  de  songer  à  son  salut,  avec  des 
instructions  sur  tous  les  soins  qui  doivent  principale- 
ment occuper  un  saint  roi  :  le  père  y  donnoit  pour 
modèles  à  son  fils  ses  aïeux  saint  Louis  et  saint  Ferdi- 
nand et  ne  disoit  que  peu  de  choses  sur  la  politique. 
Le  roi  d'Espagne,  uniquement  occupé  de  son  salut  et 
plus  las  encore  des  fatigues  du  gouvernement,  l'avoit 
abandonné  de  bonne  foi  ;  mais  la  reine  sa  femme  y 
renonçoit  avec  plus  de  peine,  aussi  bien  que  Grimaldo, 
qui  depuis  quelques  années  étoit  seul  ministre  auprès 
de  son  maître. 

Le  maréchal  de  Tessé  avoit  eu  ordre  d'aller  droit  à 
Saint-Ildefonse  voir  le  roi  et  la  reine,  et  il  fut  très  bien 
reçu  de  Leurs  Majestés.  Il  conseilla  fort  au  roi  de  con- 
server un  grand  empire  sur  son  fils  ;  la  reine  approuva 
fort  ce  conseil,  et  Grimaldo  dit  au  maréchal  de  Tessé  : 
«  Le  roi  Philippe  n'est  pas  mort,  ni  moi  non  plus.  » 
La  femme  de  Grimaldo  étoit  encore  plus  vivante  et 
avoit  la  réputation  d'aimer  les  présens. 

Cependant,  il  étoit  aisé  de  conjecturer  que  l'autorité 
de  la  vieille  cour  ne  seroit  pas  longue  ;  et  l'on  reçut, 
dès  le  1 8  mars,  des  lettres  du  maréchal  de  Tessé  qui 
marquoient  déjà  un  grand  changement.  Le  roi  Phihppe, 
ou  plutôt  Grimaldo,  avoit  nommé  quatre  secrétaires 
d'État  qui  dévoient  expédier  sous  le  jeune  roi  et,  selon 
les  apparences,  rendre  compte  au  roi  son  père  et  en 
recevoir  les  ordres  sur  les  matières  importantes.  Les 
sept  ministres  changèrent  cette  disposition,  et  il  fut 
arrêté  que  chacun  d'eux  seroit  commissaire  des  prin- 
cipaux ministres  étrangers.  Le  président  de  Gastille 
fut  destiné  au  maréchal  de  Tessé.  Sur  cette  nouvelle, 
le  maréchal  de  Villars  dit  au  conseil  :  «  Adieu  la  cour 


MM]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  285 

de  Saint-Ildefonse  ;  elle  sera  bien  heureuse  si  son  dîner 
et  son  souper  sont  bien  assignés.  »  On  apprit  le 
1 5  mars  que  le  pape  étoit  mort  sans  avoir  fait  aucune 
promotion  de  cardinaux,  quoiqu'il  y  ait  eu  quatre 
chapeaux  vacants.  On  donna  ordre  aux  cardinaux 
françois  de  partir  incessamment  pour  Rome,  et  ils 
vinrent  dire  adieu  au  maréchal  de  Villars  le  1 9  mars. 
Maintenant,  reprenons  les  affaires  du  marquis  de 
Belle-Isle,  dont  les  suites  furent  sérieuses.  Le  cheva- 
lier de  Belie-Isle,  son  frère,  voulut  faire  tenir  un  billet 
à  La  Jonchère,  prisonnier  à  la  Bastille.  Pour  cela  on  se 
servit  du  marquis  de  Pompadour,  lequel,  y  ayant  été 
enfermé  lui-même  pendant  quinze  mois,  avoit  fait  des 
connoissances  et  voulut  tenter  le  lieutenant  du  roi. 
Celui-ci  avertit  le  gouverneur,  et  le  gouverneur  M.  le 
Duc,  qui  aussitôt  donna  ordre  au  marquis  de  Pompa- 
dour de  venir  lui  parler.  Pompadour  convint  de  tout 
et  dit  que  ce  qu'il  avoit  fait  étoit  à  la  sollicitation  de 
M.  d'Herbigny,  qui  l'en  avoit  pressé. 

M.  d'Herbigny,  interrogé  par  le  lieutenant  de  police, 
déclara  que  M.  de  Pompadour  étoit  un  imposteur,  et 
la  vérité  fut  déclarée  par  le  chevalier  de  Belle-Isle,  qui 
fut  envoyé  à  la  Bastille.  Le  marquis,  son  frère,  sur 
d'autres  avis,  y  fut  mené  le  1''  mars.  M.  Le  Blanc, 
qui  étoit  exilé,  y  fut  conduit  le  jour  d'après,  aussi  bien 
que  les  sieurs  de  Couches  et  de  Séchelles.  M.  le  Duc 
prit  ces  résolutions  sans  en  parler  au  maréchal  de  Vil- 
lars ;  et  il  est  certain  que,  lorsque  de  certaines  gens 
avoient  un  dessein,  ils  exigeoient  qu'on  le  tînt  secret 
au  maréchal . 

Trois  jours  auparavant,  cinq  ou  six  hommes,  quê- 
tant autour  de  la  maison  de  Duvernay  et  croyant 


286  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  [1724 

l'avoir  vu  rentrer  dans  son  carrosse,  qui  pour  l'ordi- 
naire alloit  à  neuf  iieures  du  soir  dans  une  maison  à 
quatre  portes  de  la  sienne,  virent  sortir  de  la  maison 
des  Paris  un  grand  homme  de  la  taille  de  Duvernay, 
qui  étoit  un  capitaine  de  cavalerie  de  ses  parents.  Ces 
hommes  l'attaquèrent  et  le  laissèrent  pour  mort,  percé 
de  sept  ou  huit  coups  de  poignard.  Un  pareil  attentat 
réveilla  les  indices  bien  forts  de  plusieurs  autres,  et 
l'on  arrêta  le  nommé  Montauban  avec  quelques  autres 
connus  pour  être  des  chefs  d'espions,  dont  il  est  cer- 
tain que  M.  Le  Blanc  avoit  répandu  un  grand  nombre 
à  la  ville  et  à  la  cour.  Ces  emprisonnements  firent 
grand  bruit  et  l'on  suspendit  ses  jugements  jusqu'à  ce 
qu'il  fût  décidé  par  quoi  ils  seroient  jugés. 

M.  Bignon,  intendant  de  Paris,  étant  mort,  le  maré- 
chal de  Villars  demanda  cette  place  à  M.  le  Duc  pour 
M.  d'Angervillers,  intendant  d'Alsace,  et  proposa  en 
même  temps  M.  de  Harlay  pour  remplir  l'intendance 
d'Alsace,  une  des  plus  considérables  du  royaume. 
M.  le  Duc  approuva  l'un  et  l'autre.  Peu  de  jours  après, 
le  premier  eut  ordre  de  se  rendre  à  la  cour  et  vint 
descendre  chez  le  maréchal  de  Villars  le  20  mars. 

Le  mariage  de  M.  le  duc  d'Orléans  avec  la  fille  du 
prince  Louis  de  Bade  fut  déclaré.  Le  roi  et  M.  le  Duc 
n'avoient  aucune  connoissance  des  mesures  que  l'on 
avoit  prises  pour  traiter  ce  mariage.  Il  avoit  même 
paru  des  propositions  d'un  autre  avec  une  des  sœurs 
de  M.  le  Duc;  mais  celles-ci,  qui  furent  connues  peu 
après,  étoient  telles  qu'il  n'étoit  pas  possible  d'admettre 
la  dixième  partie  des  conditions  qu'exigeoit  la  maison 
d'Orléans. 

Les  soupçons  augmentoient  tous  les  jours  au  sujet 


1724]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  287 

de  M.  Le  Blanc  :  on  fit  arrêter,  le  20  mars,  Le  Vasseur, 
qui  avoit  été  un  de  ses  premiers  commis  ;  Du  Chevron, 
capitaine  des  gardes  de  la  connétablie,  et  un  de  ses 
lieutenants,  nommé  La  Barre.  Un  secrétaire  du  maré- 
chal de  Bezons  fut  arrêté  le  même  jour  au  Chàtelet, 
sur  ce  qu'un  prisonnier  déclara  qu'il  avoit  été  obligé 
à  copier  une  lettre  adressée  au  maréchal  de  Bezons, 
par  laquelle  ce  prisonnier  l'avertissoit  que  l'on  vouloit 
le  forcer  à  déposer  contre  M.  Le  Blanc.  Le  même  jour, 
on  nomma  le  comte  de  Matignon  pour  aller  faire  la 
demande  de  la  princesse  de  Bade  pour  M.  le  duc 
d'Orléans. 

Duvernay  ayant  été  nommé  syndic  de  la  compagnie 
des  Indes  assez  contre  sa  volonté,  mais  entièrement 
contre  celle  de  ses  frères,  ils  déclarèrent  qu'ils  ne  vou- 
loient  plus  travailler,  et  se  séparèrent  de  lui.  Cette 
division  des  quatre  frères,  tous  gens  de  mérite,  fit 
beaucoup  de  peine  au  maréchal  de  Villars.  Il  envoya 
chercher  l'ainé  Paris  et  il  eut  avec  lui  et  Duvernay  une 
conférence  de  trois  heures,  dans  son  cabinet,  en  pré- 
sence du  maréchal  de  la  Feuillade  et  de  Contades.  Il 
mena  ensuite  Paris  l'aîné  chez  M.  le  Duc,  et  obligea 
les  trois  frères  de  continuer  à  travailler.  Ils  y  consen- 
tirent, mais  toujours  fort  irrités  contre  Duvernay, 
quoiqu'il  n'eût  pas  pu  résister  aux  ordres  réitérés  de 
M.  le  Duc,  qui  disoit  :  «  L'on  convient  que  l'on  doit 
soutenir  la  compagnie  par  rapport  au  bien  de  l'État, 
je  veux  donc  la  soutenir  avec  l'ordre  convenable,  et 
empêcher  les  déprédations.  Il  faut  pour  cela  qu'un 
homme  de  confiance  m'en  rende  compte.  » 

Les  commissaires  jugèrent  enfin  à  la  chambre  de 
l'Arsenal  le  procès  de  La  Jonchère.  Il  fut  blâmé,  puni- 


288  MÉMOIRES   DE  villars.  [1724 

tion  qui  rend  un  homme  incapable  d'exercer  jamais 
aucune  charge,  et  condamné  à  restituer.  Le  marquis 
de  Belle-Isle  le  fut  à  payer  six  cent  mille  livres,  si  les 
biens  de  La  Jonchère  n'étoient  pas  suffisants  ;  et  il  s'en 
fallut  plusieurs  millions  qu'il  ne  pût  rapporter  les 
sommes  dues  au  roi. 

Un  nommé  Menq,  chef  des  espions  de  M.  Le  Blanc, 
fut  arrêté  à  Marseille  sur  le  point  de  s'embarquer. 
M.  Le  Blanc  n'étoit  pas  excusable  sur  le  commerce 
qu'il  avoit  eu  avec  ces  misérables,  capables  de  tous 
crimes.  Ce  Menq,  lorsque  le  maréchal  de  Villars  étoit 
président  de  la  guerre,  et  M.  Le  Blanc  du  conseil,  fut 
condamné  à  être  dégradé  des  armes  par  la  main  du 
bourreau,  pour  avoir  porté  la  croix  de  Saint-Louis,  et 
s'être  dit  faussement  chevalier  de  Saint-Louis;  homme 
d'ailleurs  reconnu  pour  fripon,  et  à  demi  convaincu 
d'assassinats.  L'arrêt  du  conseil  de  guerre  exécuté 
à  Calais  à  la  tête  du  régiment  royal,  M.  Le  Blanc, 
ministre  de  la  guerre,  le  reçoit,  lui  donne  une  croix 
de  Saint-Louis,  le  fait  lieutenant -colonel,  et  vouloit 
même  le  renvoyer  au  régiment,  si  tous  les  officiers 
n'eussent  déclaré  qu'ils  le  mettroient  en  pièces.  Or, 
M.  Le  Blanc  ne  pouvoit  se  disculper  d'entretenir  de 
pareils  criminels.  Celui-là  même  dont  nous  venons  de 
faire  le  portrait  avoit  quatre  mille  livres  de  pension. 
Cependant  non  seulement  les  soupçons  s'augmentoient, 
mais  il  se  formoit  plusieurs  corps  de  délit  sur  des 
crimes  que  l'on  avoit  négligé  d'approfondir. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  d'avis  d'en  renvoyer  au 
parlement  l'examen  et  le  jugement  entier,  soutenant 
qu'il  étoit  de  la  gloire  du  gouvernement,  et  surtout  de 
celui  qui  tenoit  le  timon,  de  renvoyer  toujours  les  accu- 


1724]  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  289 

ses  à  leurs  juges  naturels.  Les  opinions  partagées,  il 
fut  résolu  d'attendre  la  quinzaine  de  Pâques  pour  se 
décider.  Le  maréchal  de  Villars  alla  passer  six  jours 
dans  son  château,  et  M.  le  Duc  quatre  à  Chantilly.  A 
son  retour,  M.  le  Duc  Tentretint  sur  le  sujet  dont  nous 
venons  de  parler,  et  lui  dit  :  «  Je  sais  qu'il  est  de  ma 
gloire  de  ne  pas  choisir  moi-même  les  juges  de  ceux 
qu'on  croit  que  je  n'aime  pas  ;  mais  ma  gloire  est  aussi 
intéressée  à  faire  connoître  que  j'ai  eu  raison  quand 
je  les  ai  fait  arrêter,  et  pour  cela  il  faut  que  les  infor- 
mations soient  continuées  par  le  sieur  Arnaud  de 
Bouesse,  qui  les  a  commencées.  » 

Il  fut  donc  question  de  porter  le  parlement  à  ne  pas 
s'y  opposer,  et  le  maréchal  de  Villars  parla  au  prési- 
dent Portail  et  au  procureur  général  pour  cela.  Leurs 
raisons  pour  laisser  la  liberté  entière  au  parlement 
étoient  bonnes,  et  M.  le  Duc  s'y  rendit  d'autant  plus 
aisément  que  les  siennes,  pour  éclaircir  de  si  grandes 
apparences  de  crimes,  étoient  trop  fortes  pour  n'être 
pas  généralement  approuvées.  Ainsi,  le  4  avril,  il  fut 
envoyé  des  lettres  patentes  au  parlement  pour  con- 
noître et  juger  plusieurs  corps  de  délits,  et  elles  furent 
enregistrées  le  même  jour. 

Le  6,  mourut  de  la  petite  vérole  le  prince  de  Sou- 
bise,  fils  unique  du  prince  de  Rohan.  C'étoit  l'homme 
de  la  cour  de  la  plus  belle  figure,  et  d'ailleurs  de  très 
grande  espérance. 

Le  roi  se  fortifioit  beaucoup  par  un  grand  exercice, 
et  il  est  certain  que,  d'une  santé  qui,  dans  les  commen- 
cements, paroissoit  fort  délicate,  il  s'en  étoit  fait  une 
des  plus  robustes.  Mais  ses  chasses  et  tout  le  chemin 
qu'il  étoit  obligé  de  faire  pour  les  chercher  fort  loin 
IV  19 


290  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

devenoient  une  fatigue  excessive  pour  lui  et  pour  tout 
ce  qui  le  suivoit,  ce  qui  d'ailleurs  entraînoit  une  grande 
dépense.  Le  maréchal  de  Villars  prit  la  liberté  d'en 
parler  à  Sa  Majesté  et  de  lui  proposer  de  partager  ses 
amusements.  Il  lui  dit  qu'il  souhaitoit  de  lui  voir  goû- 
ter dans  l'hiver  ceux  de  Paris,  les  opéras,  les  comé- 
dies, mais  surtout  de  le  voir  habiter  au  milieu  des 
peuples  qui  lui  avoient  donné  tant  de  marques  d'amour. 
Il  lui  parla  aussi  du  malheur  ordinaire  aux  rois,  qui  est 
d'être  toujours  environnés  de  flatteurs  et  d'adorateurs 
qui  leur  cachent  les  vérités  les  plus  importantes,  pour 
peu  qu'elles  ne  soient  pas  agréables  à  entendre.  Il 
ajouta  que  le  seul  moyen  de  reconnoitre  les  véritables 
amitiés,  c'étoit  de  voir  si,  au  péril  de  leur  déplaire, 
on  leur  disoit  des  vérités  utiles,  quoique  moins  flat- 
teuses. Le  roi  écoutoit  le  maréchal  de  Villars  sans 
peine,  mais  les  occasions  de  lui  parler  étoient  rares. 

Le  12  mai,  les  articles  du  mariage  du  duc  d'Orléans 
avec  une  princesse  de  Bade  arrivèrent  après  plusieurs 
difficultés  de  la  princesse  de  Bade  mère,  qui  obligeoit 
sa  fille  à  renoncer  à  tous  les  biens  allodiaux  qu'elle- 
même  avoit  apportés  dans  la  maison  de  Bade,  et  M.  le 
duc  d'Orléans  voulut  faire  mettre  dans  le  contrat  de 
mariage  que  sa  femme  auroit  cinquante  mille  francs 
par  an  pour  ses  habits  et  menus  plaisirs,  condition 
inusitée  dans  les  contrats  de  mariage. 

Le  5  juin,  le  roi  permit  au  maréchal  de  Villeroy  de 
revenir  à  la  cour,  et  comme  il  étoit  retenu  à  Lyon  par 
une  lettre  de  cachet,  on  lui  en  fit  porter  une  par  un 
courrier,  le  6,  pour  le  rappeler.  Le  maréchal  de  Vil- 
lars lui  avoit  toujours  conseillé  de  revenir  sans  condi- 
tion, parce  qu'il  lui  paroissoit  que  le  principal  étoit  de 


1724]  MÉMOIRES    DE    VILLARS.  291 

faire  cesser  son  exil  et  de  revoir  le  roi,  bien  persuadé 
que,  s'il  pouvoit  obtenir  quelque  chose  de  plus,  sa  pré- 
sence y  seroit  plus  propre  que  son  éloignement. 

La  cérémonie  de  la  réception  des  chevaliers  de 
l'ordre  se  fit  la  veille  de  la  fête  de  la  Pentecôte  et  fut 
très  magnifique.  Les  ambassadeurs  ne  s'y  trouvèrent 
pas,  ayant  prétendu  être  salués  ;  ce  qui  n'étoit  pas  de 


ancien  usage. 


Le  7  juin,  on  apprit  par  un  courrier  du  cardinal  de 
Rohan  que,  le  29  mai,  le  cardinal  des  Ursinsavoit  été 
exalté  souverain  pontife  par  la  cabale  des  Zelanti. 
C'étoit  un  homme  d'une  piété  et  d'une  sainteté  recon- 
nues, élevé  dans  l'ordre  des  Dominicains,  dont  il  avoit 
toujours  suivi  la  règle,  et  dans  laquelle  il  voulut  per- 
sister, âgé  de  soixante-seize  ans.  Les  cabales  avoient 
été  très  vives  dans  les  premiers  jours.  Les  Albani, 
auxquels  le  long  règne  de  leur  oncle  avoit  donné  un 
très  grand  nombre  de  créatures,  avoient  espéré  de 
faire  Olivieri  pape  ;  mais  la  médiocrité  du  sujet  révolta 
même  le  peuple  romain,  et  le  scandale  fut  grand.  Vers 
le  milieu  du  conclave  le  cardinal  de  Gienfuegos,  s'étant 
réuni  avec  le  cardinal  de  Rohan,  avoit  compté  l'exal- 
tation du  cardinal  Piassa^  certaine  :  le  cardinal  de 
Rohan  l'assura  même  au  roi.  Mais  les  Albani,  qui  n'a- 
voient  pas  eu  assez  de  force  pour  élever  Olivieri,  s'en 
trouvèrent  assez  pour  empêcher  Piassa  d'être  élu.  Ils 
se  joignirent  aux  Zelanti,  et  en  un  moment  Orsini  fut 
proclamé^  :  il  résista,  il  pleura;  mais  enfin  il  fut  mis 
sur  l'autel,  et  alla  à  pied  à  Saint-Pierre,  et  donna  des 

1.  Jules  Piazza,  cardinal  depuis  1712,  ancien  nonce  à  Vienne, 
très  estimé  à  cause  de  sa  candeur  et  de  son  désintéressement. 

2.  Sous  le  nom  de  Benoît  XIII,  29  mai  1724. 


292  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

marques  de  piété  fort  convenables,  et  d'ordinaire  sui- 
vies de  peu  d'effets. 

Nous  ne  négligerons  pas  en  cette  occasion  de  rap- 
porter ce  que  dit  un  cardinal  qui,  voyant  Goscia, 
depuis  cardinal,  s'approcher  du  nouveau  pape  pour  le 
presser  d'accepter,  dit  :  «  Laissez  passer  ce  galant 
homme,  vous  verrez  qu'il  aura  bientôt  converti  son 
maître.  »  Dans  la  suite,  ce  même  Goscia  fît  beaucoup 
parler  de  lui  par  la  grande  autorité  qu'il  eut  sur  l'es- 
prit du  nouveau  pape  et  par  le  mauvais  usage  qu'il 
en  fit. 

On  apprit  le  19  juin,  par  un  courrier,  que  le  nou- 
veau pape  avoit  déclaré  à  ses  ministres  que  le  cardi- 
nal Paulucci  étoit  secrétaire  d'État,  Gorradini  dataire, 
et  qu'Olivieri  étoit  demeuré  secrétaire  des  brefs. 

Gependant  le  congrès  de  Gambray  n'avançoit  point. 
Les  ministres  impériaux  se  conduisoient  en  tout  avec 
une  hauteur  insupportable,  et  le  plénipotentiaire  Pen- 
terrieder,  dans  un  repas,  parla  avec  insolence  au  comte 
Saint-Se vérin,  envoyé  du  duc  de  Parme,  sur  l'espé- 
rance qu'il  avoit  de  la  protection  des  couronnes  et 
des  médiateurs  ;  en  sorte  qu'il  fut  résolu  au  conseil  du 
roi  d'en  porter  des  plaintes  à  l'empereur. 

Le  roi  avoit  songé  à  un  voyage  de  Ghantilly,  et  il 
le  résolut  avec  M.  le  Duc  sans  en  faire  part  à  l'évêque 
de  Fréjus.  Le  voyage  fut  déclaré  et  décidé  pour  le 
30  juin.  Gomme  on  ne  trouve  plus  de  cerfs  dans  les 
environs  de  Versailles,  et  que  les  forêts  de  Ghantilly 
en  étoient  remplies,  il  fut  arrêté  qu'on  y  demeureroit 
un  mois  ;  que  ce  qui  ne  seroit  pas  nommé  pour  être 
du  voyage  n'auroit  pas  la  liberté  d'y  venir,  comme  au 
voyage  de  Marly  du  temps  du  feu  roi.  Il  y  eut  en  tout 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  293 

dix-sept  dames  et  près  de  quarante  hommes.  Le  garde 
des  sceaux  n'en  fut  point,  et  il  fut  déclaré  qu'il  n'y 
auroit  de  conseils  que  celui  d'État.  Le  maréchal  de  Vil- 
lars  s'y  rendit  le  l®'^  juillet. 

Chantilly  est  le  plus  beau  lieu  du  monde,  et  M.  le 
Duc  y  fit  une  dépense  prodigieuse,  ayant  cinq  ou  six 
tables  de  dix-huit  couverts,  et  très  délicates.  Les  gardes 
du  corps,  les  pages  du  roi,  tous  les  officiers  du  roi, 
tous  les  soldats  des  gardes  françoises  et  suisses  et  tous 
les  principaux  domestiques  de  tout  ce  qui  étoit  du 
voyage  étoient  nourris  aux  dépens  de  M.  le  Duc. 

Le  jeune  duc  de  la  Trémoille  ne  fut  pas  du  voyage. 
Il  étoit  premier  gentilhomme  de  la  chambre,  jeune 
homme  très  poli,  de  beaucoup  d'esprit,  d'une  figure 
très  agréable,  ayant  deux  ans  plus  que  le  roi.  Comme 
il  y  avoit  apparence  qu'il  prenoit  avec  le  roi  des  plai- 
sirs de  l'âge,  le  prince  de  Talmont,  son  grand-oncle 
et  son  tuteur,  avoit  demandé  à  M.  le  Duc  qu'on  le 
retirât.  Cela  pouvoit  être  raisonnable;  mais  il  falloit 
prendre  pour  prétexte  son  mariage  avec  M"®  de  Bouil- 
lon, qui  fut  déclaré  deux  jours  après  qu'on  eut  fait 
quitter  la  cour  à  ce  jeune  homme,  sans  en  donner 
d'autre  raison  que  de  le  mettre  à  l'Académie  :  ce  qui 
confirmoit  l'opinion  générale  de  ses  privautés. 

Le  roi  chassoit  tous  les  jours  à  Chantilly,  et  le  6  juil- 
let son  cheval  tomba  sans  que  le  prince  se  fit  aucun 
mal.  Cet  avertissement  étoit  nécessaire  pour  éviter  des 
chutes  plus  dangereuses.  Il  n'étoit  question  que  de 
chasse,  de  jeu  et  de  bonne  chère,  et  il  n'y  avoit  que 
peu  ou  même  point  de  galanterie,  le  roi  ne  tournant 
point  encore  ses  beaux  et  jeunes  regards  sur  aucun 
objet.  Les  dames  sont  toujours  prêtes,  et  l'on  ne  pou- 


294  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

voit  pas  dire  :  le  roi  ne  Vest  pas,  puisqu'il  étoit  plus 
fort  et  plus  avancé  à  quatorze  ans  et  demi  que  tout 
autre  jeune  homme  à  dix-huit. 

Le  12,  on  apprit  par  le  courrier  Bannières,  arrivé 
de  Madrid  en  cinq  jours  et  demi,  que  le  roi  Louis,  mal 
satisfait  de  la  conduite  de  la  reine  sa  femme,  l'avoit 
envoyée  du  palais  du  Retiro,  où  il  habitoit,  dans  celui 
de  Madrid,  avec  défense  de  voir  personne.  On  savoit 
depuis  plusieurs  mois  qu'il  n'avoit  jamais  consommé 
le  mariage.  Cette  nouvelle  donna  occasion  au  maré- 
chal de  Villars  de  parler  très  fortement  au  roi,  pendant 
le  conseil,  sur  l'extrême  importance  qu'il  y  avoit  aux 
rois  de  s'assurer  une  postérité  dont  la  tranquillité  de 
leurs  États,  la  conservation  de  leur  royaume,  de  leur 
autorité,  et  souvent  de  leur  propre  vie  dépendoient 
toujours.  Il  ajouta  que  cette  dernière  raison  avoit 
obligé  le  roi  d'Angleterre  à  Rome  de  se  marier,  pour 
arrêter  les  conspirations  sur  sa  vie,  et  parla  fortement 
au  roi  pour  le  faire  songer  à  se  marier,  puisque  Dieu 
donnoit  à  ses  peuples  la  consolation  de  le  voir  si  fort 
à  quatorze  ans  et  demi,  et  qu'enfin  il  ne  tenoit  qu'à 
lui  de  nous  donner  bientôt  un  dauphin. 

Le  voyage  de  Chantilly  finit  par  la  perte  cruelle  du 
duc  de  Melun,  qui  fut  tué  par  un  cerf  à  une  chasse  du 
roi  :  c'étoit  un  homme  de  trente  ans,  rempli  de  bonnes 
qualités.  Ce  malheur  agita  tellement  la  cour  que  l'on 
fit  prendre  la  résolution  au  roi  de  partir  dans  l'instant. 
Pour  cela  il  falloit  donner  des  chevaux  de  poste  aux 
gardes  du  corps,  et  tout  étoit  dans  un  très  grand 
désordre.  Le  maréchal  de  Villars  représenta  à  M.  le 
Duc  que  les  mouvements  des  grandes  cours  ne  dévoient 
pas  avoir  cet  air  de  précipitation  ;  que  le  feu  roi  n'avoit 


1724]  MÉxMOIRES   DE    VILLARS.  295 

pas  quitté  Marly  pour  la  mort  du  Dauphin  ni  pour 
celle  du  duc  de  Berri,  et  qu'il  trouvoit  convenable  de 
ne  rien  changer  dans  l'ordre  du  séjour  et  du  départ 
du  roi;  ce  qui  fut  exécuté. 

Il  y  eut  un  conseil  de  finances  à  Chantilly,  dans 
lequel  il  fut  décidé  des  choses  très  importantes,  entre 
autres  on  y  iît  une  déclaration  pour  ne  plus  souffrir 
de  pauvres  mendiants  et  vagabonds  dans  tout  le 
royaume.  Ils  lurent  distingués  en  invalides  et  valides. 
On  prit  des  mesures  pour  trouver  des  fonds  extraor- 
dinaires dont  la  destination  étoit  pour  ceux  qui  ne 
pouvoient  gagner  leur  vie,  et  pour  forcer  ceux  qui 
pouvoient  travailler  à  n'être  pas  inutiles  à  l'État. 

On  supprima  les  charges  de  gouverneurs  et  états- 
majors  de  toutes  les  petites  villes,  et  les  charges  muni- 
cipales, et  on  assigna  au  denier  cinquante  le  revenu 
de  la  finance  en  rentes  perpétuelles  ou  à  vie.  On 
réforma  cent  charges  de  secrétaires  du  roi,  et  tous 
ceux  des  petites  chancelleries  dans  le  royaume.  Le 
motif  de  la  suppression  étoit  que  toutes  ces  charges 
anobUssant  rejettoient  le  fardeau  des  tailles  sur  le 
peuple,  qui  en  étoit  surchargé. 

Il  fut  dit  aussi  qu'en  attendant  que  l'affaire  de  Belle- 
Isle  fût  décidée,  ce  qui  ne  se  pouvoit  pas  légitimement 
durant  sa  prison,  on  lui  laisseroit  trente-trois  mille 
livres  de  rente  en  domaines,  somme  bien  au-dessus  de 
la  valeur  de  sa  terre;  et  l'on  fit  voir  que  par  son 
échange  on  lui  avoit  donné  quatre-vingt-quatre  mille 
livres  de  rente  plus  que  les  siennes  ne  valoient,  dans 
les  plus  nobles  terres  de  la  couronne. 

Telles  furent  les  principales  matières  décidées  dans 
le  conseil  des  finances,  pour  lequel  le  garde  des  sceaux, 


296  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

MM.  Desforts  et  Fagon  eurent  ordre  de  se  rendre  à 
Chantilly.  M.  le  prince  de  Gontyy  vint  aussi  de  sa  terre 
de  risle-Adam. 

Pendant  le  séjour  de  Chantilly,  plusieurs  personnes 
que  l'on  ne  croyoit  pas  devoir  être  admises  à  la  table 
du  roi  eurent  l'honneur  de  manger  avec  lui.  Les  secré- 
taires d'État  après  bien  du  mouvement  y  furent  admis. 
Le  contrôleur  général  en  étoit  exclu  ;  il  vint  trouver 
le  maréchal  de  Villars  et  lui  marqua  que,  s'il  étoit  seul 
du  voyage  de  Chantilly  privé  de  cet  honneur,  il  étoit 
déterminé  à  se  retirer.  On  avoit  donné  à  M.  le  Duc 
beaucoup  de  raisons  contre  lui,  entre  autres  qu'il  y 
avoit  pour  le  fait  en  question  des  exemples  favorables 
aux  secrétaires  d'État,  et  aucuns  pour  le  contrôleur 
général,  dont  l'emploi  n'étoit  qu'une  commission,  et 
point  une  charge.  Le  maréchal  de  Villars  dit  à  M.  le 
Duc  :  «  Le  contrôleur  général  vous  convient-il  dans 
son  emploi?  (et  certainement  il  le  faisoit  bien).  Il  faut 
donc  le  conserver,  et  vous  n'avez  que  trop  de  raisons 
pour  lui  procurer  l'honneur  qu'il  désire.  »  Il  lui  cita 
que  M™^  Colbert  avoit  été  dans  le  carrosse  de  la  reine, 
honneur  plus  distingué  que  celui  de  manger  avec  le 
roi,  et  que  M^^  Desmarets  avoit  été  dans  le  carrosse 
de  la  Dauphine.  Enfin  il  ajouta  que  la  fonction  de  con- 
trôleur général,  qu'on  vouloit  rabaisser  en  ne  la  regar- 
dant qu'à  titre  de  commission,  est  cependant  la  plus 
belle  et  la  plus  importante  que  le  roi  puisse  donner. 
M.  le  Duc  se  rendit,  et  M.  Dodun  mangea  avec  le  roi 
le  dernier  jour. 

En  arrivant  à  Versailles,  on  apprit  que  la  jeune  reine 
d'Espagne  s'étoit  réconciliée  avec  son  mari  ;  ce  qui  fit 
trouver  l'éclat  précédent  encore  plus  hors  de  propos. 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  297 

Deux  jours  avant  le  départ  du  roi  pour  Fontaine- 
bleau, on  reçut  un  courrier  de  Constantinople,  par 
lequel  on  apprenoit  que  le  marquis  de  Bonnac,  ambas- 
sadeur du  roi  à  la  Porte,  avoit  fait  signer  et  ratifier  la 
paix  entre  le  grand  seigneur,  le  czar  et  le  sophi;  que 
toutes  ces  puissances  qui  avoient  demandé  la  médiation 
du  roi  vouloient  encore  qu'un  commissaire  de  sa  part 
réglât  les  limites  des  trois  empires,  et  le  sieur  Dorion, 
qui  avoit  été  employé  au  traité  auprès  du  czar,  fut 
nommé  par  Sa  Majesté  pour  cet  emploi.  Rien  ne  pou- 
voit  être  plus  glorieux  pour  le  roi,  ni  plus  honorable 
pour  le  gouvernement. 

Le  23,  le  roi  partit  pour  Fontainebleau  et  s'y  rendit 
le  même  jour.  Le  27,  on  dépêcha  un  courrier  au  car- 
dinal de  Polignac,  pour  le  charger  des  affaires  du  roi 
à  Rome.  Le  nouveau  pape  lui  avoit  marqué  de  l'amitié, 
et  même  l'étoit  allé  voir  dans  une  légère  indisposition  ; 
cette  bonne  volonté  du  pape  détermina  à  lui  rendre 
la  confiance  de  la  cour,  dont  il  s'étoit  éloigné  par  les 
affaires  dans  lesquelles  il  étoit  entré  au  sujet  de  M.  et 
M""^  du  Maine. 

L'archevêque  d'Embrun^  eut  donc  ordre  de  revenir 
après  avoir  très  bien  servi  sous  le  dernier  pontificat. 
Le  0  septembre,  on  eut  des  nouvelles  de  Madrid  que 
le  roi  d'Espagne  avoit  la  petite  vérole.  Les  premières 
inquiétudes  furent  médiocres;  mais,  le  7  septembre, 
un  courrier,  parti  de  Madrid  le  30  août,  apprit  que  le 
prince  étoit  à  la  dernière  extrémité,  et  l'on  en  dépêcha 
un  au  maréchal  de  Tessé,  pour  engager  le  roi  Philippe  V 

1.  Pierre  Guérin,  cardinal  de  Tencin,  était  chargé  d'affaires 
auprès  du  saint-siège  depuis  1721  et  reçut  l'archevêché  d'Embrun 
en  quittant  Rome. 


298  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

à  reprendre  la  couronne  avec  plus  de  fermeté  qu'il 
n'en  avoit  montré,  et  surtout  à  ne  se  rendre  pas  esclave 
d'un  confesseur  que  l'on  croyoit  vouloir  absolument 
détruire  l'autorité  royale,  en  rendant  les  grands  aussi 
indépendants  qu'ils  l'avoient  été  sous  Charles  II. 

Le  1 0  septembre  se  passa  sans  que  l'on  reçût  aucun 
courrier  de  Madrid  qui  apprît  ou  la  mort  du  roi  ou 
qui  donnât  des  espérances  sur  sa  santé.  Le  maréchal 
de  Tessé  n'avoit  pas  voulu  perdre  un  moment  pour  se 
rendre  auprès  du  roi  Philippe  V,  à  Saint-Ildefonse,  et 
les  apparences  étoient  que  l'on  avoit  arrêté  tous  les 
courriers. 

Au  reste,  les  affaires  de  Gambray  n'avançoient  pas  : 
tout  au  contraire,  on  avoit  lieu  de  croire  la  dissolution 
du  congrès  très  prochaine.  Les  ambassadeurs  de  l'em- 
pereur parloient  de  leur  départ,  et  continuoient  dans 
les  termes  de  hauteur  fort  ordinaires  à  la  cour  de 
Vienne.  Les  médiateurs  répondirent  avec  la  dignité 
convenable;  mais  tout  tendoit  à  la  division. 

Le  14  septembre,  on  sut,  par  un  courrier  du  maré- 
chal de  Tessé,  que  le  roi  Philippe  étoit  revenu  à  Madrid, 
sur  la  mort  du  roi  Louis  ;  que  d'abord  il  avoit  paru 
résolu  à  reprendre  la  couronne  ;  que  cependant  il  vou- 
loit  en  être  sollicité  par  les  désirs  de  ses  principaux 
sujets.  On  lui  faisoit  espérer  une  demande  du  conseil 
de  Gastille;  mais  son  confesseur,  nommé  Bermudès, 
jésuite  gagné  par  le  président  de  Gastille  à  la  tête  de 
la  junte,  lui  dit  que,  pour  le  repos  de  sa  conscience, 
il  falloit  assembler  des  docteurs.  Le  conseil  de  Gastille, 
bien  intentionné,  pouvoit  en  deux  heures  donner  sa 
supplique  au  roi,  pour  conserver  la  couronne;  mais 
la  junte,  qui  vouloit  demeurer  à  la  tête  du  gouverne- 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  %99 

ment  sous  un  roi  mineur,  délibéra  quatre  jours  sur 
cette  supplique,  et  ne  la  donna  que  lorsque  les  doc- 
teurs, assemblés  dans  la  maison  des  Jésuites,  eurent 
donné  leur  déclaration.  Elle  portoit  qu'en  conscience 
le  roi  Philippe  ne  pouvoit  reprendre  la  couronne.  Cette 
décision  de  ces  malheureux  docteurs  eut  un  tel  pou- 
voir sur  le  roi  qu'il  déclara  au  maréchal  de  Tessé  qu'il 
retournoit  à  Saint-Ildefonse.  Vainement  on  lui  repré- 
senta l'intérêt  de  ses  enfants  :  il  se  contenta  de  répondre 
que  Dieu  en  prendroit  soin. 

La  reine  ne  se  rendit  pas,  désespérée  d'une  pareille 
résolution,  et  le  maréchal  de  Tessé  n'oublia  rien  pour 
la  faire  changer.  La  reine  dit  à  Bermudès,  en  présence 
du  roi,  qu'il  étoit  un  traître,  un  Judas,  et  que,  si  elle 
étoit  en  péril  de  mort,  elle  aimeroit  mieux  mourir  sans 
sacrements,  que  de  les  recevoir  par  le  ministère  d'un 
aussi  méchant  homme  que  lui. 

Le  roi  étoit  seul  avec  la  reine  et  la  senora  Louisia, 
sa  nourrice.  Cette  femme  hardie  dit  au  roi  qu'il  étoit 
honteux  de  se  laisser  gouverner  par  un  fripon,  et 
d'abandonner  son  fils  à  une  minorité  dont  la  junte  pro- 
fiteroit  pour  anéantir  totalement  l'autorité  royale. 
Cette  nourrice  parloit  avec  tant  de  violence  que  la 
reine,  s'apercevant  que  le  roi  pàlissoit,  lui  dit  : 
«  Louisia,  taisez-vous  ;  vous  ferez  mourir  le  roi  de  cha- 
grin. »  La  courageuse  nourrice  répondit  :  «  Qu'il 
meure!  ce  n'est  qu'un  homme  de  perdu;  au  lieu  que 
s'il  abandonne  le  gouvernement,  ses  peuples,  ses 
enfants,  son  royaume  sont  perdus.  » 

Le  roi,  déjà  si  combattu  dans  sa  famille,  fut  encore 
attaqué,  et  à  plusieurs  reprises,  par  le  maréchal  de 
Tessé.  Mais  le  nonce  du  pape,  nommé  Aldobrandini, 


300  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

homme  de  beaucoup  de  mérite,  le  décida  enfin  sur  les 
frivoles  scrupules  que  lui  inspiroit  son  confesseur;  et 
il  déclara,  le  5,  qu'il  reprenoit  la  couronne  en  pro- 
priété, et  qu'il  passeroit  l'hiver  à  Madrid.  Il  voulut 
conserver  Grimaldo,  quoique  convaincu,  par  l'aveu 
même  qu'il  en  fit  au  roi,  qu'il  recevoit  de  l'argent  de 
l'Angleterre.  La  foiblesse  du  bon  roi  étoit  très  dange- 
reuse et  connue,  mais  l'administration  de  la  junte  pen- 
dant une  minorité  auroit  perdu  la  monarchie.  Ainsi 
l'on  apprit  avec  joie  à  la  cour  de  France  qu'on  avoit 
empêché  ce  malheur. 

Le  maréchal  de  Villars,  dans  l'opinion  que  le  roi  ne 
vouloit  pas  reprendre  la  couronne,  lui  écrivit  une 
lettre,  et  une  autre  à  la  reine  d'Espagne,  très  forte. 
M.  le  Duc  trouva  convenable  qu'elles  fussent  envoyées, 
quoique  l'on  eût  appris,  dans  le  temps  que  la  lettre 
partoit,  que  le  roi  conservoit  son  autorité.  Mais  la  vue 
du  maréchal  étoit  de  faire  voir  à  Leurs  Majestés  Catho- 
liques ce  que  pensoit  un  bon  François  dans  une  pareille 
conjoncture.  La  jeune  reine  a  eu  la  petite  vérole,  et 
cette  maladie  calma  les  mauvais  discours  que  l'on 
tenoit  de  sa  joie  de  la  mort  de  son  mari. 

Le  8  octobre,  on  reçut  des  lettres  des  plénipoten- 
tiaires de  Gambray,  qui  se  préparoient  à  la  séparation 
du  congrès  sans  y  avoir  rien  terminé.  Le  bruit  se 
répandit  en  même  temps  que  l'empereur  augmentoit 
considérablement  ses  troupes.  On  donna  ordre  aux 
plénipotentiaires  de  France  de  se  conduire  de  manière 
que  les  fautes  sur  la  rupture  ne  pussent  être  attribuées 
qu'à  l'empereur. 

Le  premier  président  de  Novion  eut  à  peine  exercé 
pendant  huit  jours  cette  grande  et  importante  charge 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  301 

que  le  fardeau  lui  en  parut  trop  fort.  II  étoit  pourtant 
homme  d'esprit,  mais  l'habitude  où  il  étoit  de  mener 
une  vie  obscure  cachoit  ce  qu'il  y  avoit  de  dérangé 
dans  son  caractère.  Comme  il  avoit  de  la  naissance  et 
qu'il  étoit  d'une  des  plus  anciennes  maisons  de  la  Robe, 
de  solides  raisons  avoient  porté  M.  le  Duc  à  lui  don- 
ner la  première  présidence,  et,  au  fond,  il  sembloit 
qu'elle  ne  pouvoit  mieux  convenir  qu'à  un  homme 
d'une  condition  distinguée,  le  plus  ancien  des  prési- 
dents, et  fils  d'un  premier  président.  Aussi  l'emploi 
lui  fut  donné  avec  l'applaudissement  général,  mais, 
comme  on  vient  de  le  dire,  il  s'en  dégoûta  lui-même 
huit  jours  après  l'avoir  reçu.  La  dépense  et  la  néces- 
sité de  paroître  en  public  étoient  incompatibles  avec 
son  humeur.  Lamoignon  étoit  le  premier  après  lui,  il 
étoit  d'une  condition  également  distinguée,  et  petit-fils 
d'un  premier  président.  Ainsi  naturellement  cet  emploi 
pouvoit  le  regarder.  Il  en  étoit  d'ailleurs  assez  capable  ; 
si  donc  sa  famille  avoit  réuni  toutes  les  cabales  pour 
lui,  il  n'étoit  pas  impossible  qu'il  l'eût  obtenu.  Mais 
Basville,  conseiller  d'État,  homme  de  mérite,  ami 
intime  de  l'évèque  de  Fréjus,  de  même  que  son  fils 
Courson,  aussi  conseiller  d'État,  et  Desforts  son  gendre, 
tous  entreprirent  d'élever  Blancménil,  cadet  de  Lamoi- 
gnon, et  qui  venoit  d'obtenir  la  charge  de  président 
à  mortier  du  premier  président  de  Novion.  Il  ne  pou- 
voit guère  faire  de  brigues  pour  le  cadet,  dernier  pré- 
sident à  mortier,  sans  attaquer  le  mérite  de  l'aîné,  le 
plus  ancien  des  présidents  à  mortier. 

Le  président  Portail  suivoit  ;  c'étoit  un  homme  qui 
avoit  bien  servi  dans  la  place  d'avocat  général  :  il  vint 
trouver  le  maréchal  de  Villars  comme  la  cour  partoit 


302  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1724 

pour  Fontainebleau,  et  lui  dit  que  certainement  le  pre- 
mier président  de  Novion  avoit  donné  sa  démission  et 
ne  vouloit  plus  rentrer  au  parlement.  La  cabale  ayant 
en  quelque  manière  exclu  Lamoignon,  M.  le  Duc  se 
décida  aisément  pour  M.  le  président  Portail,  et  il  fut 
déclaré  dans  les  premiers  jours  d'octobre. 

Depuis  plusieurs  mois,  une  très  importante  affaire 
se  traitoit  entre  M.  le  Duc,  le  maréchal  de  Villars  et 
Paris  Duvernay,  homme  de  beaucoup  d'esprit,  auquel 
M.  le  Duc  avoit  une  très  grande  confiance.  Cette  affaire 
concernoit  le  mariage  du  roi.  M.  le  Duc  s'en  ouvrit  à 
M.  de  Fréjus,  qui  parut  y  consentir,  et  qui  néanmoins 
i'éloigna  sous  divers  prétextes. 

Enfin  il  y  eut,  le  23  octobre,  une  conférence  très 
secrète  entre  M.  le  Duc,  le  maréchal  de  Villars,  M.  de 
Morville  et  Duvernay.  Il  fut  résolu  qu'on  en  tiendroit 
une  incessamment  entre  M.  le  Duc,  le  cardinal  de  Bissy, 
le  maréchal  de  Villars,  l'évêque  de  Fréjus,  M.  de  Mor- 
ville et  le  comte  de  la  Marck  qui  y  fut  appelé,  parce 
qu'il  avoit  été  chargé  de  prendre  plusieurs  connois- 
sances  sur  les  princesses  étrangères  sur  lesquelles  on 
pouvoit  jeter  les  yeux. 

Cette  conférence  fut  tenue  le  29  ;  l'évêque  de  Fréjus 
résista  longtemps,  mais  enfin  il  fut  forcé  de  s'y  trou- 
ver par  ordre  exprès  de  M.  le  Duc.  Dans  cette  assem- 
blée, M.  le  Duc,  le  cardinal  de  Bissy,  le  maréchal  de 
Villars,  Morville  et  La  Marck  furent  précisément  du 
même  avis,  le  seul  évêque  de  Fréjus  résista  opiniâtre- 
ment. Le  maréchal  de  Villars  le  pressa  avec  politesse, 
mais  par  des  raisons  très  fortes.  Mais  il  résista  sans 
vouloir  répondre,  et  tous  sortirent  un  peu  mal  contents 
de  sa  manière  de  penser.  On  observe  ceci  pour  ne  pas 


1724]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  303 

oublier  les  dates,  et  placer  les  choses  dans  leur  ordre. 
On  expliquera  dans  la  suite  les  raisons  qui  furent  agi- 
tées dans  cette  conférence. 

Le  4  juillet,  le  procès  des  gardes  du  corps  contre 
les  gendarmes  et  chevau-légers  de  la  garde  et  les  deux 
compagnies  de  mousquetaires  fut  jugé  au  conseil  du 
roi.  Les  capitaines  des  gardes  du  corps  ne  vouloient 
pas  que  ces  quatre  compagnies  fussent  de  la  garde  du 
roi  dans  les  voyages,  et  les  lieutenants  des  gardes  du 
corps  ne  vouloient  pas  que,  dans  les  voyages,  les 
capitaines  lieutenants  de  ces  compagnies  pussent  occu- 
per la  portière  du  roi  lorsque  leurs  compagnies  étoient 
devant  et  après  le  carrosse  du  corps  de  Sa  Majesté. 
L'aigreur  étoit  au  plus  haut  point  entre  les  chefs,  et 
les  mémoires  de  part  et  d'autre  étoient  infinis.  L'affaire 
fut  décidée  avec  une  parfaite  équité,  et  il  fut  réglé  que 
les  lieutenants  des  gardes  du  corps  seroient  à  la  hau- 
teur des  roues  de  derrière  du  carrosse,  et  les  officiers 
des  compagnies  rouges  à  la  hauteur  de  celles  de  devant. 
Il  n'y  avoit  de  disputes  que  dans  les  voyages,  car  en 
toute  autre  occasion  les  gardes  du  corps  étoient  presque 
seuls  chargés  de  la  garde  du  roi.  Les  parties  furent 
contentes,  hors  le  duc  de  Noailles,  qui  avoit  composé 
tous  les  mémoires  contre  les  compagnies  rouges,  et 
qui  vouloit  absolument  qu'elles  ne  fussent  pas  de  la 
garde  du  roi.  Il  avoit  compté  que  le  maréchal  de  Vil- 
lars,  par  la  grande  alliance  qui  étoit  entre  eux,  suivroit 
entièrement  ses  sentiments,  et  il  se  brouilla  avec  lui, 
parce  qu'il  vit  qu'il  ne  les  approuvoit  pas. 

Le  19  novembre,  on  reçut  des  nouvelles  du  grand 
changement  arrivé  dans  le  ministère  à  Madrid.  Le  roi 
d'Espagne  éloigna  le  président  de  Gastille  et  donna  sa 


304  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

place  à  Tévêque  de  Siguença.  Celle  de  président  des 
finances  fut  ôtée  à  Monténégro,  mis  en  prison  pour 
rendre  compte  de  sa  mauvaise  administration  ;  sa 
charge  fut  donnée  au  marquis  de)  Gampo-Florido  ;  et 
Orendain  fut  chargé  des  états  des  finances,  conservant 
la  place  de  secrétaire  d'État. 

Le  roi  d'Espagne  a  dit  au  Père  Bermudès,  son  con- 
fesseur, qu'il  le  trompoit;  et  le  Père  prenant  le  crucifix 
pour  jurer  :  «  Je  respecte  trop  le  crucifix,  »  lui  dit  le 
roi,  «  pour  vous  permettre  de  jurer.  »  Le  maréchal 
de  Tessé  manda  que  le  Père  Ramos,  jésuite,  avoit  volé 
plus  de  neuf  cent  mille  livres  ;  et,  dans  toutes  ses 
lettres,  il  attaquoit  sans  réserve  le  confesseur  du  roi 
et  les  Jésuites.  Le  maréchal  de  Tessé  pensoit  que  le 
roi  d'Espagne,  après  avoir  ainsi  maltraité  son  confes- 
seur, en  prendroit  un  autre  ;  la  reine  y  travailloit 
même  de  tout  son  pouvoir  :  mais  le  foible  du  prince 
l'emporta  sur  la  raison  et  sur  son  juste  ressentiment, 
et  le  Père  Bermudès  demeura  en  place.  Il  ne  paroît 
pas  cependant  qu'il  y  conservât  un  grand  crédit  ;  mais 
on  avoit  tout  à  craindre  de  la  foiblesse  du  roi  d'Es- 
pagne, qui  gardoit  toujours  Grimaldo  après  avoir  été 
avéré  que  ce  même  Grimaldo  tiroit  de  l'argent  des 
Anglois,  auquel  il  étoit  tout  dévoué. 

172(5.  L'année  1725  commença  par  le  procès  de 
M.  Le  Blanc.  Les  conclusions  du  procureur  général 
avoient  été,  dans  les  derniers  jours  des  assemblées  du 
parlement,  de  le  décréter  de  prise  de  corps.  Mais  l'in- 
disposition du  premier  président  de  Novion,  résolu  de 
se  démettre  de  sa  charge,  l'empêcha  d'assembler  les 
chambres,  vu  le  privilège  qu' avoit  M.  Le  Blanc  :  ainsi 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  305 

cette  affaire  fut  remise  aux  premiers  jours  de  janvier. 
Les  chambres  furent  assemblées  le  8  janvier.  M.  le 
duc  d'Orléans  voulut  assister  à  tout  le  procès  et  être 
des  juges.  M.  le  prince  de  Gonty  fît  la  même  chose. 
MM.  les  ducs  de  la  Feuillade,  de  Richelieu  et  de  Bran- 
cas,  attachés  à  M.  le  Duc,  crurent  lui  faire  plaisir  d'as- 
sister au  procès  et  allèrent  aux  premières  séances; 
mais  le  public  ayant  paru  désapprouver  leur  conduite, 
ils  cessèrent  de  s'y  trouver 

4 

périr  les  quatre  frères  Paris  :  c'étoit  un  abbé  Margon, 
qui  déclara  avoir  été  chargé  par  M.  Le  Blanc  de  fomen- 
ter cette  sédition. 

Les  chambres  assemblées,  après  neuf  séances,  dont 
une  entière  fut  employée  à  aller  aux  opinions,  ont 
déclaré  qu'il  n'y  avoit  rien  dans  les  accusations  qui 
pût  intéresser  M.  Le  Blanc.  L'abbé  Menguy  parla  long- 
temps et  fit  même  son  éloge.  Les  deux  rapporteurs, 
Palu  et  Delpeche,  lui  furent  entièrement  favorables  : 
le  second  se  récria  contre  le  grand  nombre  de  lettres 
de  cachet.  Un  Cochin  de  Saint-Vallier  s'étendit  en 
louanges;  enfin,  le  parlement  entier  traita  de  baga- 
telles les  trois  chefs  d'accusation,  oublia  que  Le  Blanc 
avoit  été  le  plus  intime  confident  de  feu  M.  d'Orléans, 
qui  avoit  assez  maltraité  le  parlement,  que  c'étoit 
même  lui  qui  avoit  fait  toutes  les  lettres  de  cachet 
pour  l'envoyer  à  Blois,  quoique  ce  fût  à  M.  de  Mau- 
repas,  secrétaire  d'État,  ayant  la  ville  de  Paris  dans 


1.  Le  manuscrit  offre  ici  une  lacune  qui  ne  doit  pas  être  très 
longue,  à  eu  juger  par  les  dates. 

IV  20 


306  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

son  département,  à  les  expédier;  que  c' et  oit  M.  Le 
Blanc  qui  avoit  ce  grand  nombre  d'espions  contre 
lesquels  on  avoit  paru  si  animé.  Enfin,  dans  cette 
occasion,  le  parlement  montra  combien  il  pense  diffé- 
remment sur  un  ministre  en  place  et  sur  un  ministre 
disgracié,  et  le  peu  de  penchant  qu'il  a  toujours  fait 
voir  pour  ce  qui  s'appelle  premier  ministre.  L'affaire 
fut  renvovée  à  la  Tournelle. 

Le  maréchal  de  Bezons  écrivit  à  M.  le  Duc  pour  lui 
demander  la  liberté  de  M.  Le  Blanc.  La  réponse  fut 
qu'il  n'étoit  pas  arrêté  pour  les  affaires  qui  avoient  été 
traitées  au  parlement,  et  que,  dans  six  semaines,  le 
maréchal  de  Bezons  seroit  informé  des  raisons  qu'on 
avoit  d'en  user  ainsi. 

Le  maréchal  de  la  Feuiliade  fut  très  mortifié  des 
sentiments  du  public  et  même  du  parlement  sur  ce 
que  lui  et  les  ducs  de  Richelieu  et  de  Brancas  avoient 
été  au  parlement.  Des  chansons  très  mauvaises  et  très 
offensantes  le  piquèrent  fort;  il  en  parla  au  maréchal 
de  Villars,  qui  lui  dit  :  «  Si  vous  m'aviez  consulté,  vous 
n'auriez  pas  été  au  parlement.  »  Ce  chagrin  contribua 
sans  doute  à  une  indisposition  qui  lui  donna  quelques 
mouvements  de  fièvre  ;  il  devoit  souper  à  Marly  chez 
le  maréchal  de  Villars  ;  il  joua  au  piquet  avec  le  roi 
jusqu'à  dix  heures  et  s'envoya  excuser  pour  ne  pas 
souper  le  lendemain,  et  se  fît  saigner.  Il  ne  parla  pas 
d'une  douleur  qu'il  ressentoit  pour  des  hémorroïdes 
auxquelles  il  étoit  sujet  ;  il  avoit  depuis  plusieurs 
années  une  incommodité  très  fâcheuse  de  ne  pouvoir 
s'empêcher  d'aller;  ce  qui  l'obligeoit  à  se  tamponner. 
Les  chirurgiens  se  trompèrent  sur  une  manière  d'abcès 
que  lui  fit  le  tampon,  et,  ayant  négligé  de  le  panser. 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  307 

la  gangrène  s'y  trouva  et  avoit  fait  un  si  grand  progrès 
qu'il  mourut  en  vingt-quatre  heures.  Le  maréchal  de 
Villars  le  \it  quatre  fois  dans  ses  derniers  moments. 
Dans  les  trois  premières,  il  lui  trouva  l'esprit  net,  mais 
à  la  dernière  il  n'en  fut  plus  reconnu. 

^  Sa  mort  fut  une  perte,  car  il  éloit  homme  d'honneur, 
d'une  valeur  distinguée  et  de  beaucoup  d'esprit,  mais 
plus  brillant  et  plus  orné  que  solide. 

Comme  M.  le  duc  d'Orléans  avoit  été  au  parlement 
pour  favoriser  M.  Le  Blanc,  ce  fut  une  espèce  de 
triomphe  pour  lui  que  la  déclaration  du  parlement. 
Les  trois  sujets  d'accusation  qui  avoient  porté  le  pro- 
cureur général  à  conclure  et  à  décréter  M.  Le  Blanc 
de  prise  de  corps  n'étoient  pas  les  seules  plaintes  qu'il 
y  avoit  à  faire  contre  lui.  Ce  qui  regardoit  l'adminis- 
tration des  finances  de  la  guerre  méritoit  grande  atten- 
tion, et  il  importoit  à  M.  le  Duc  de  faire  voir  qu'il 
n'avoit  pas  été  arrêté  légèrement,  pour  informer  la 
cour  et  le  public  des  désordres  immenses  qu'il  y  avoit 
eu  dans  les  finances  de  la  guerre,  plus  par  négligence 
que  par  en  avoir  profité  ;  il  fut  résolu  de  porter  l'affaire 
à  un  conseil  devant  le  roi  extraordinairement  assem- 
blé ;  en  attendant,   on  nomma  un  bureau  à  la  tête 
duquel  fut  mis  M.  d'Angervilliers ,  conseiller  d'État, 
pour  examiner  divers  détails  qui  avoient  rapport  à 
cette  administration  générale  des  finances  de  la  guerre. 
Le  18  février,  le  roi  s'éveilla  avec  de  la  fièvre  et 
entendit  la  messe  dans  son  lit.  On  le  saigna  sur  les 
quatre  heures  du  soir.  On  lui  donna  un  remède  qui 
fit  peu  d'effet,  et  l'assoupissement  étant  fort  grand, 
on  le  saigna  du  pied  à  onze  heures  du  soir.  Quoique 
le  mal  ne  fût  pas  violent,  une  santé  aussi  précieuse 


308  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

attaquée  donna  une  attention  bien  vive  à  toute  la  cour. 
Les  gens  attachés  à  M.  le  duc  d'Orléans  s'assemblèrent 
la  nuit  chez  M™^  sa  mère.  M.  le  Duc  envoya  chercher 
le  maréchal  de  Villars  à  minuit,  et  ils  demeurèrent 
près  d'une  heure  ensemble  ;  on  envoya  aussi  chercher 
M.  de  Morville. 

Cependant,  la  fièvre  du  roi  n'augmenta  pas;  un  troi- 
sième lavement  fit  un  effet  prodigieux  ;  son  mal  venoit 
d'indigestion,  et  les  différents  remèdes  et  les  deux  sai- 
gnées l'ayant  fort  dégagé,  on  eut  lieu  d'espérer,  sur 
les  neuf  heures  du  matin,  que  cette  petite  maladie 
n'auroit  pas  de  suites  fâcheuses. 

Elle  réveilla  les  craintes  du  public  et  fit  envisager 
avec  plus  de  sérieuses  attentions  l'horreur  de  voir 
périr  le  roi  sans  postérité.  Les  résolutions  étoient 
prises  depuis  longtemps  pour  son  mariage,  et  la  con- 
férence dont  il  a  été  parlé,  tenue  à  Fontainebleau  entre 
cinq  personnes,  fut  pour  déterminer  cette  résolution 
et  la  proposer  au  roi.  Il  y  consentit;  mais  il  ne  se 
décida  sur  la  princesse  qu'après  son  retour  à  Versailles. 
L'on  fit  diverses  oppositions  que  le  maréchal  de  Vil- 
lars combattit  toujours  avec  grande  fermeté;  enfin, 
l'on  se  détermina,  le  24  février,  à  dépêcher  les  pre- 
miers courriers;  ce  fut  à  Rome,  le  P""  mars  à  Madrid, 
le  3  à  Londres  et  le  4  au  roi  de  Sardaigne.  L'on  observa 
un  très  grand  secret  à  la  cour. 

Le  duc  de  Bouillon  déclara  son  mariage  au  roi  avec 
la  fille  ainée  de  M™^  de  Guise.  G'étoit  sa  quatrième 
femme,  sans  compter  le  mariage  réglé  avec  la  prin- 
cesse Sobiesky,  qui  mourut  partant  pour  Paris.  Le 
1 0  mars ,  les  ambassadeurs  d'Espagne  pressèrent 
encore  M.  le  Duc  pour  régler  les  fiançailles  avec  l'in- 


1725]  MÉMOIRES   DE  VILLÂRS.  309 

fante.  On  leur  répondit  sans  s'expliquer  davantage 
que  le  roi  a  voit  écrit  au  roi  d'Espagne.  Ils  purent 
juger  par  cette  réponse  qu'il  ne  seroit  pas  question 
de  fiançailles,  mais  ils  portèrent  leur  pénétration  plus 
loin,  et  le  même  jour  ils  parlèrent  au  maréchal  de  Vil- 
lars  et  à  M™®  de  Ventadour,  dont  les  larmes  marquèrent 
assez  la  fraveur  qu'elle  avoit  de  voir  renvoyer  l'infante. 
Le  maréchal  dit  aux  uns  et  aux  autres  que  c'étoit 
s'alarmer  trop  tôt,  puisque  le  roi  ni  M.  le  Duc  ne 
s'étoient  pas  expliqués  :  «  A  moins  que  leurs  craintes 
ne  vinssent  des  clameurs  de  tout  un  royaume,  qui,  ne 
pouvant  espérer  de  tranquillité  que  par  la  postérité  du 
roi,  voyoit  avec  horreur  ses  espérances  éloignées.  Le 
roi  pouvant,  par  la  force  de  son  tempérament,  avoir 
des  enfants  depuis  plus  d'un  an.  »  M.  le  Duc  avoit 
parlé  presque  dans  les  mêmes  termes  aux  ambassa- 
deurs. Et  le  renvoi  de  l'infante  résolu,  on  crut  plus 
convenable  que  le  roi  ne  fût  pas  à  Versailles  quand 
elle  partiroit;  et  il  se  rendit  à  Marly  le  15  mars. 

Peu  de  jours  après,  les  courriers  dépêchés  à  Rome 
et  à  Madrid  revinrent.  Celui  de  Rome  apporta  une 
lettre  du  pape  qui  approuvoit  entièrement  le  parti  que 
le  roi  prenoit.  Celui  de  Madrid  apprit  la  colère  exces- 
sive du  roi  d'Espagne,  et  plus  encore  de  la  reine,  qui 
porta  le  roi  son  mari  à  rendre  les  lettres  du  roi  et  de 
M.  le  Duc  à  l'abbé  de  Livry  sans  les  ouvrir.  Le  maré- 
chal de  Tessé  étoit  parti  de  Madrid  la  veille,  et  le  cour- 
rier le  trouva  à  six  lieues  de  cette  ville. 

Le  maréchal  de  Villars  avoit  représenté  très  souvent 
et  très  fortement  qu'il  falloit  charger  M.  de  Tessé  d'ap- 
prendre cette  nouvelle  au  roi  d'Espagne  et  de  le  tou- 
cher par  la  conscience  et  la  crainte  de  voir  le  roi  son 


310  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

neveu,  fort  et  vigoureux,  se  jeter  dans  les  débauches  ; 
mais  ses  représentations  furent  inutiles,  et  l'abbé  de 
Livry,  qui  n'étoit  pas  connu  du  roi  et  de  la  reine,  leur 
dit  cette  nouvelle  en  pleurant. 

M.  le  Duc  envoya  chercher  le  maréchal  de  Villars 
le  18  au  matin;  il  fit  lire  devant  lui  et  M.  de  Fréjus, 
par  le  comte  de  Morville,  les  dépêches  de  Rome,  de 
Madrid  et  d'Angleterre.  M.  de  Fréjus  étoit  d'avis  que 
l'on  écrivît  au  roi  d'Espagne  pour  l'adoucir  et  comme 
si  l'on  vouloit  attendre  encore  de  ses  nouvelles  avant 
que  de  faire  partir  l'infante.  Le  maréchal  de  Villars  s'y 
opposa;  il  dit  que,  si  le  roi  d'Espagne  pouvoit  espérer 
que  la  colère  qu'il  avoit  fait  voir  pût  suspendre  notre 
résolution,  on  pouvoit  s'attendre  que  ses  premières 
lettres  seroient  une  déclaration  de  guerre  si  l'on  ren- 
voyoit  l'infante  ;  qu'ainsi  il  failoit  lui  marquer  par  une 
seconde  lettre  du  roi  une  très  vive  douleur  des  senti- 
ments du  roi  d'Espagne,  mais  une  résolution  détermi- 
née à  marier  le  roi  incessamment. 

Dans  le  même  temps,  l'ambassadeur  d'Espagne  vint 
à  Marly  et  parla  seulement  au  comte  de  Morville.  Le 
lendemain,  il  vint  voir  le  maréchal  de  Villars  et  fut 
deux  heures  enfermé  avec  lui.  La  conversation  fut 
vive.  Le  maréchal  avoit  de  si  bonnes  raisons  à  lui  dire 
sur  la  nécessité  indispensable  de  marier  le  roi  qu'elles 
pou  voient  être  difficilement  combattues.  L'ambassa- 
deur lui  dit  qu'il  avoit  ordre  de  se  retirer  et  qu'il  alloit 
demander  à  prendre  congé  du  roi,  qu'il  reviendroit 
dîner  avec  le  maréchal  de  Villars  ;  ce  qu'il  fit,  et  prit 
congé  du  roi  le  soir  même. 

Le  2i6,  les  ambassadeurs,  sur  un  courrier  reçu  de 
leur  cour,  demandèrent  que  l'infante  leur  fût  remise 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  311 

pour  la  ramener  en  Espagne.  La  réponse  du  roi  fut 
qu'elle  seroit  ramenée  avec  tous  les  honneurs  et  tous 
les  respects  qui  lui  étoient  dus  et  qu'ils  étoient  les 
maîtres  de  l'accompagner. 

Us  vinrent  le  même  jour  chez  le  maréchal  de  Villars 
à  Marly  ;  ils  eurent  une  longue  conférence  avec  lui  sur 
les  peines  mutuelles  de  la  division  entre  les  deux  cou- 
ronnes. Le  maréchal  leur  fît  voir  que  l'empereur  n'ou- 
blieroit  jamais  rien  pour  gagner  le  roi  d'Espagne  par 
toute  sorte  d'espérances  ;  mais  que  jamais  il  ne  contri- 
bueroit  à  la  grandeur  réelle  d'un  roi  d'Espagne  du 
sang  de  France,  par  la  raison  qu'il  n'espéreroit  jamais 
de  séparer  les  deux  branches  de  la  maison  de  France, 
puisque  jamais  la  France  n'avoit  pu  diviser  les  deux 
branches  de  la  maison  d'Autriche. 

Le  29,  on  apprit  que  l'abbé  de  Livry  avoit  reçu 
ordre  de  sortir  de  Madrid  en  vingt-quatre  heures  et 
des  royaumes  d'Espagne  dans  quinze  jours,  et  que 
l'on  faisoit  sortir  tous  les  consuls  françois  de  tous  les 
ports  d'Espagne. 

Le  30,  Montéléon  vint  voir  le  maréchal  de  Villars  à 
Paris,  et  ils  eurent  une  longue  conférence  sur  les 
mesures  à  prendre  pour  empêcher  la  division  ;  et  il 
promit  de  ne  rien  oublier  pour  calmer  l'esprit  de  son 
maître.  Montéléon  dit  :  «  Mais  on  pouvoit  négocier 
avec  l'Espagne.  »  Sur  cela  le  maréchal  répondit  :  «  Si 
vous  voulez  raisonner  sur  des  principes  certains,  je 
vous  ferai  voir  qu'on  ne  pouvoit  tenir  une  autre  con- 
duite que  celle  qu'on  a  suivie.  Établissez,  ce  qui  est 
une  vérité  constante,  que  le  roi,  M.  le  Duc  et  ceux  qui 
ont  l'honneur  d'être  du  conseil  de  Sa  Majesté  étoient 
déterminés  à  marier  le  roi,  et  examinez  les  sentiments 


312  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1725 

de  colère  outrée  du  roi  et  de  la  reine  d'Espagne.  Vous 
conviendrez  que,  si  on  leur  avoit  parlé  du  renvoi  de 
l'infante  pour  négocier,  leur  première  repartie,  le 
voyant  incertain,  eût  été  que,  regardant  ce  renvoi 
comme  un  affront  mortel,  ils  déclaroient  que  si  l'on 
persistoit,  il  n'y  a  sorte  d'extrémité  où  ils  ne  se  por- 
tassent, et  qu'ils  déclareroient  la  guerre.  Donc,  »  con- 
cluoit  le  maréchal,  «  il  étoit  plus  convenable  de  faire 
connoître  notre  résolution  avant  une  déclaration  de 
guerre  certaine  que  quelque  temps  après  ;  par  là  nous 
évitons  au  moins  un  engagement  dans  lequel  le  roi 
d'Espagne  se  seroit  jeté  s'il  en  avoit  pu  espérer  la 
rupture  ou  le  retardement  du  renvoi,  puisque,  ce  ren- 
voi fait,  il  s'en  fallut  peu  qu'il  ne  se  portât  aux  der- 
nières extrémités.  »  Montéléon  ne  put  répondre  à  ce 
raisonnement  du  maréchal  de  Villars  et  ils  se  sépa- 
rèrent bons  amis. 

Enfin,  le  31  mars,  les  ordres  furent  donnés  pour 
faire  partir  l'infante  le  15  avril.  Tout  étant  déjà  payé 
d'avance,  on  n'oublia  rien  pour  la  magnificence  de  son 
voyage  et  des  présents  qui  lui  furent  faits.  La  duchesse 
de  Tallard  fut  nommée  pour  la  conduire,  et  l'on  fut 
assez  heureux  pour  persuader  à  cette  jeune  princesse 
que  son  voyage  n'étoit  que  pour  aller  voir  le  roi  et  la 
reine  ses  père  et  mère,  qui  voyageoient  sur  les  fron- 
tières de  leurs  États.  L'on  apprit  en  même  temps,  par 
un  courrier  d'Espagne ,  que  l'on  renvoyoit  M"®  de 
Beaujolais,  sœur  de  la  jeune  reine  d'Espagne,  et  qui 
avoit  été  promise  à  l'infant  don  Carlos;  et  que  ces 
deux  princesses  revenoient  ensemble.  M™®  d'Orléans 
envoya  des  dames  en  poste  pour  les  recevoir  à 
Bayonne  ;  la  princesse  de  Bergue ,  fille  du  duc  de 


1725]  MÉMOIRES    DE   VILLARS.  313 

Rohan,  partit  en  poste,  et  le  prince  de  Robecq  fut 
nommé  son  majordome,  et  M.  de  Gressy  son  premier 
écuyer,  le  duc  de  Nevers,  grand  écuyer,  n'ayant  pu 
faire  le  voyage  à  cause  de  sa  goutte. 

Le  %  avril,  le  roi  résolut  d'épouser  la  princesse 
Marie,  fille  du  roi  Stanislas  de  Pologne,  et  M.  le  Duc 
écrivit  un  mot  à  son  père,  qui  ne  pouvoit  recevoir  une 
nouvelle  plus  agréable  ni  plus  surprenante.  Le  cour- 
rier revint  le  6  au  soir.  Le  lendemain,  le  roi  revint  à 
Versailles,  et  l'on  résolut  de  ne  déclarer  le  mariage 
que  lorsque  l'infante  seroit  près  d'arriver  sur  les  fron- 
tières d'Espagne. 

Presque  dans  le  même  temps  on  apprit  que  le  prince 
de  Gonty  et  la  princesse  sa  femme,  qui  étoit  dans  un 
couvent  depuis  trois  ans,  s'étoient  raccommodés  sans 
l'entremise  de  personne,  après  avoir  refusé  l'un  et 
l'autre  tous  les  expédients  que  leur  famille  et  leurs 
amis  avoient  imaginés  pour  les  réconcilier.  Le  public 
pensoit  toujours  qu'une  inclination  de  cette  princesse 
avoit  occasionné  sa  retraite,  et  l'on  voulut,  croire  encore 
qu'une  autre  inclination  avoit  causé  son  retour. 

lyjme  ig  Duchesse,  M.  le  Duc,  en  furent  également 
surpris,  et  la  princesse  de  Gonty  répandit  qu'elle 
s'étoit  déterminée  par  l'espérance  d'être  surintendante 
de  la  maison  de  la  reine.  Elle  avoit  fait  agir  en  Espagne 
pour  porter  le  roi  d'Espagne  à  demander  cet  honneur 
au  roi  et  à  M.  le  Duc,  et  l'ambassadeur  d'Espagne 
avoit  eu  ordre  de  faire  les  mêmes  sollicitations.  M.  le 
Duc,  pour  prévenir  les  démarches  que  cette  princesse 
faisoit,  proposa  M"®  de  Glermont,  sa  sœur;  et  le  maré- 
chal de  Villars,  jouant  avec  W^^  la  Duchesse  et  M.  le 
Duc,  vint  le  16  au  soir  lui  apprendre  cette  nouvelle. 


314  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

Elle  fut  médiocrement  agréable  à  M"'®  la  Duchesse,  qui 
avoit  agi  de  concert  avec  la  princesse  de  Conty,  sa 
fille,  pour  avoir  cette  charge  pour  elle-même,  et  la 
survivance  pour  l'autre,  sous  prétexte  de  la  mettre  à 
couvert  des  mauvais  traitements  du  prince  de  Conty. 

M"®  de  Gharolois,  qui  voyoit  sa  cadette  dans  cette 
place  importante,  en  fut  aussi  très  affligée.  Cette  dis- 
position augmenta  encore  les  divisions  de  sa  famille, 
M""®  la  Duchesse  étant  déjà  fort  piquée  de  ce  que  son 
fils  ne  lui  donnoit  aucune  connoissance  des  affaires. 

L'on  fit  partir  ce  même  jour  le  comte  de  la  Bastie, 
pour  se  rendre  à  Florence,  où  il  de  voit  résider  pour 
le  service  du  roi.  Les  dernières  nouvelles  marquoient 
que  la  santé  du  Grand  Duc,  attaqué  d'hydropisie,  bais- 
soit  tous  les  jours.  L'on  déclara  aussi  le  comte  de  Bois- 
sieux,  neveu  du  maréchal  de  Villars,  ambassadeur 
extraordinaire  en  Danemarck,  et  le  comte  de  Cerest, 
frère  du  comte  de  Brancas,  envoyé  en  Suède. 

M.  le  Duc  ayant  agité  plusieurs  fois  avec  le  maréchal 
de  Villars  le  choix  très  difficile  d'une  dame  d'honneur 
pour  la  reine,  le  détermina  à  jeter  les  yeux,  préférable- 
ment  à  toutes,  sur  une  dame  dont  la  conduite  fût  res- 
pectable, et  les  deux  qui  pouvoient  le  plus  mériter 
cette  place  étoient  la  maréchale  de  Gramont  et  la 
maréchale  de  Boufflers.  La  première  ne  put  l'accepter, 
à  cause  de  l'état  languissant  de  son  mari  ;  et  la  maré- 
chale de  Boufflers  fut  déclarée  le  19  avril. 

Le  lendemain  on  fit  partir  Vanchon ,  lieutenant- 
colonel  du  régiment  royal,  qui  étoit  fort  connu  du  roi 
Stanislas,  pour  lui  porter  des  mémoires  qui  fussent 
les  premières  instructions  pour  la  princesse  sa  fille. 
Cependant  on  demeura  dans  le  silence  sur  la  reine 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLAUS.  315 

future,  jusqu'à  ce  que  l'infante  fut  près  de  la  frontière 
d'Espagne. 

Le  30  avril,  on  déclara  les  douze  dames  du  palais 
destinées  à  la  reine,  c'étoit  la  maréchale  de  Villars, 
les  duchesses  de  Béthune,  de  Tallard,  d'Épernon,  la 
comtesse  d'Egmont  et  la  princesse  de  Chalais,  IVP^^  de 
Nesle,  de  Prie,  de  Gontault,  de  Matignon,  de  Rupel- 
monde  et  de  Merode. 

M.  de  Breteuil,  secrétaire  d'État,  fut  fait  chancelier; 
Bernard,  surintendant;  Paris-Duvernay,  secrétaire 
des  commandements.  Villacerf,  qui  avoit  été  premier 
maître  d'hôtel  de  M"'^  la  Dauphine,  donna  deux  cent 
mille  francs  pour  la  même  charge.  Nangis  étoit  déjà 
nommé  chevalier  d'honneur  et  le  comte  de  Tessé  pre- 
mier écuyer.  L'évêque  de  Ghàlons  étoit  destiné  pre- 
mier aumônier.  L'évêque  de  Fréjus  hésita  s'il  accepte- 
roit  la  place  de  grand  aumônier  et  demanda  du  temps 
pour  se  déterminer  ;  il  l'accepta  enfin,  presque  toutes 
les  autres  charges  furent  aussi  données. 

Le  maréchal  de  Villars  s'étoit  fort  opposé  à  former 
une  maison  à  la  reine,  au  moins  jusqu'à  ce  que  les 
finances,  épuisées  comme  elles  l'étoient,  fussent  un  peu 
rétablies.  Il  représenta  au  conseil  que,  du  temps  du 
feu  roi,  il  avoit  empêché  pendant  deux  ans  que  l'on 
ne  fit  la  maison  de  M.  et  de  M""^  de  Berry,  et  dit  que 
l'impératrice  n'avoit d'autres  pages,  écuyers,  carrosses, 
valets  de  pied,  officiers  et  cuisine  que  celle  de  l'empe- 
reur. Ses  représentations  furent  inutiles,  et  l'avidité 
de  la  cour  pour  profiter  de  toutes  les  charges  entraîna 
M.  le  Duc  malgré  les  raisons  solides  du  maréchal  de 
Villars. 

Le  7,  l'on  fit  sortir  des  prisons  de  Vincennes  AL  Le 


316  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

Blanc,  et  il  fut  renvoyé  à  Lisieux  :  MM.  de  Belle-Isle, 
les  deux  frères,  à  Carcassonne.  Des  raisons  d'État  et 
l'esprit  de  cabale  que  l'on  connoissoit  dans  ces  trois 
personnes  avoit  obligé  à  les  arrêter,  et  l'on  avoit  su 
que,  du  temps  de  M.  le  duc  d'Orléans  et  du  cardinal 
Dubois,  ils  avoient  proposé  de  faire  arrêter  M.  le  Duc, 
et  même  que  l'aîné  Belle-Isle,  lorsque  le  cardinal  de 
Rohan  arriva  de  Rome  après  l'élection  du  pape  Conti\ 
alla  au-devant  de  lui  à  Fontainebleau,  pour  lui  pro- 
poser d'entrer  dans  leurs  cabales  pour  faire  arrêter 
M.  le  Duc. 

Le  10  mai,  le  maréchal  de  Villars  étant  allé  le  soir, 
avant  le  conseil,  chez  M.  le  Duc,  ce  prince  lui  apprit 
qu'on  avoit  été  informé  le  matin,  par  un  courrier  de 
Dubourg,  chargé  des  affaires  du  roi  à  Vienne,  d'un 
traité  signé  le  30  avril  entre  l'empereur  et  le  roi  d'Es- 
pagne. Fonseca,  ministre  de  l'empereur  auprès  du  roi, 
avoit  eu  ordre  de  le  déclarer  et  l'avoit  fait  le  jour 
même.  Il  y  avoit  quatre  mois  que  l'on  avoit  eu  les 
premiers  avis  qu'un  nommé  Riperda  traitoit  avec 
l'empereur  de  la  part  du  roi  d'Espagne;  ce  prince 
ayant  caché  soigneusement  son  dessein  au  roi  et  au 
roi  d'Angleterre  médiateurs,  lorsque  ces  deux  puis- 
sances n'oublioient  rien  pour  lui  faire  obtenir  de 
l'empereur  toutes  les  satisfactions  possibles.  D'ail- 
leurs il  paroissoit  toujours  beaucoup  d'aigreur  dans 
la  reine  d'Espagne  qui  gouvernoit  absolument  le  roi 
son  mari. 

L'on  eut  aussi  divers  avis  que  l'on  faisoit  un  double 
mariage  de  l'infante  d'Espagne  avec  le  prince  du  Bré- 

i.  Innocent  XIII,  élu  le  8  mai  1721. 


1725]  MÉMOIRES    DE   VILLÂRS.  317 

sil,  fils  aîné  du  roi  de  Portugal,  et  de  sa  fille  aînée 
avec  le  prince  des  Asturies.  L'on  parla  aussi  du  mariage 
de  don  Carlos,  second  fils  du  roi  d'Espagne,  avec  la 
seconde  fille  de  l'empereur.  Enfin  tout  marquoit  une 
union  entière  de  la  maison  d'Autriche  avec  le  roi  d'Es- 
pagne, ce  petit-fils  de  Louis  XJV  que  nous  avions  mis 
sur  le  trône  en  sacrifiant  le  sang  des  François  et  tous 
les  biens  de  la  nation  ;  et  les  deux  puissances  parois- 
soient,  outre  cela,  se  lier  d'intérêt  avec  le  roi  de  Por- 
tugal, auquel  le  même  Louis  XIV  avoit  conservé  son 
royaume,  malgré  les  efiForts  de  la  maison  d'Autriche 
qui  n'avoit  rien  oublié  pour  les  perdre  l'un  et  l'autre  ; 
tant  il  est  vrai  que  les  alliances,  les  obligations  et  la 
reconnoissance  sont  de  foibles  liens  entre  les  têtes 
couronnées. 

Sur  la  fin  du  mois  de  mai,  le  roi  déclara  son  mariage 
avec  la  princesse  de  Pologne,  fille  unique  du  roi  Sta- 
nislas, qui  avoit  régné  bien  peu  d'années  en  Pologne. 

Il  y  avoit  déjà  quelque  temps  que  l'affaire  étoit 
résolue,  mais  plusieurs  raisons  l'avoient  tenue  secrète. 
Les  dernières  rouloient  sur  des  avis  que  l'on  savoit 
bien  être  mal  fondés,  mais  que  M.  le  Duc  n'avoit  pas 
dû  mépriser  au  point  de  n'être  pas  exactement  informé 
de  la  vérité. 

En  effet,  M""®  l'abbesse  de  Remiremont  avoit  écrit  à 
Paris,  à  un  homme  qui  étoit  au  service  du  prince  de 
Vaudemont,  que  cette  jeune  princesse  tomboit  du  haut 
mal.  M.  le  Duc  n'oublia  rien  pour  éclaircir  la  vérité. 
Cependant  le  bruit  se  répandit  et  le  maréchal  de  Vil- 
lars,  auquel  M.  le  Duc  l'avoit  appris,  lui  dit,  huit  jours 
après,  qu'il  étoit  public  dans  Paris.  Mogne,  un  des  plus 
habiles  médecins  du  royaume,  fut  envoyé  au  roi  Sta- 


318  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

nislas ,  et  il  se  trouva  que  la  calomnie  n'avoit  pas  la 
moindre  apparence. 

L'on  avoit  dépêché  un  courrier  au  roi  de  Sardaigne 
pour  lui  apprendre  la  résolution  du  roi.  Sa  Majesté 
écrivit  aussi  au  roi  d'Espagne,  et  le  nonce  Aldobrandin, 
à  la  cour  de  Madrid,  fut  chargé  de  rendre  la  lettre. 

L'on  avoit  appris  quelques  jours  auparavant  que 
l'infante  avoit  été  remise  au  marquis  de  Sainte-Croix 
et  à  la  duchesse  de  Los-Rieros  qui  étoient  envoyés 
par  le  roi  d'Espagne  au-devant  d'elle.  Ils  reçurent  les 
présents  de  pierreries  qui  avoient  été  faits  à  l'infante 
et  emportèrent  la  quantité  prodigieuse  d'habits,  de 
linge,  de  toutes  sortes  de  provisions  que  le  roi  avoit 
fait  acheter  avec  profusion  pour  cette  princesse. 

Celle  de  Pologne  avoit  près  de  vingt-deux  ans,  bien 
faite  et  aimable  de  sa  personne,  ayant  d'ailleurs  toute 
la  vertu,  tout  l'esprit,  toute  la  raison  qu'on  pouvoit 
désirer  dans  la  femme  d'un  roi  qui  avoit  quinze  ans 
et  demi.  Le  duc  d'Antin  fut  nommé  pour  aller  faire  la 
demande.  Le  maréchal  de  Villars  l'avoit  proposé  à 
M.  le  Duc  dès  Marly.  Le  marquis  de  Beauveau  fut 
chargé  de  se  rendre  auprès  du  roi  Stanislas  pour  con- 
certer tout  et  prendre  ensuite  la  qualité  d'ambassadeur 
lorsqu'il  seroit  question  de  faire  la  demande.  Il  fut 
déclaré  que  huit  des  dames  du  palais  iroient  avec  la 
dame  d'honneur  jusqu'à  Strasbourg,  où  se  feroit  la 
cérémonie  du  mariage.  Le  même  jour,  on  déclara  un 
grand  changement  de  logements  à  Versailles,  pour  en 
donner  aux  dames  du  palais  de  la  reine. 

M.  le  Duc  dit  aussi  au  maréchal  de  Villars  qu'il  s'étoit 
déterminé  à  délibérer  dans  un  conseil  plusieurs  argu- 
ments de  finances.  Comme  la  matière  étoit  grande,  très 


1725]  MÉMOIRES    DE   VILLÂRS.  319 

difficile  et  importante,  le  maréchal  de  Villars  avoit 
toujours  pensé  qu'il  ne  falloit  pas  que  M.  le  Duc  se 
chargeât  seul  d'une  pareille  décision.  Ainsi  il  fut  dit 
que  les  douze  appelés  à  ce  conseil  seroient  M.  le  Duc, 
le  garde  des  sceaux,  le  maréchal  de  Villars,  l'évéque 
de  Fréjus,  le  duc  de  Noailles,  le  duc  d'Antin,  le  con- 
trôleur général,  et,  pour  conseillers  d'État,  Desforts, 
Fagon,  Gaumont,  d'Ormesson  et  d'Angervilliers,  et 
que  ce  conseil  se  tiendroit  chez  M.  le  Duc  le  5  juin. 

Il  fut  assemblé  à  trois  heures  après  midi.  L'évéque 
de  Fréjus  prétendoit  sans  raison  la  préséance  sur  les 
conseillers  d'État,  lesquels  l'ont  dans  le  conseil  sur  les 
archevêques.  Pour  obvier  aux  contestations,  on  prit 
place  selon  que  l'on  entroit,  et  l'on  opina  comme  l'on 
étoit  assis. 

Le  contrôleur  général  fit  voir  qu'il  étoit  dû  cin- 
quante-sept millions  des  trois  années  dernières  et  que, 
pour  se  mettre  en  règle,  il  falloit  commencer  à  trouver 
des  fonds,  à  faire  la  suppression  et  le  rétablissement 
de  plusieurs  charges  de  finances,  enfin  de  mettre  en 
rentes  viagères  près  de  quinze  millions  dus  de  ces 
trois  dernières  années. 

Tout  cela  fut  accordé  ;  il  fut  représenté,  et  avec  rai- 
son, de  faire  des  fonds  nouveaux,  tant  pour  augmenter 
les  troupes,  ce  qui  étoit  indispensable,  que  pour  for- 
mer des  magasins,  car  ceux  des  frontières  étoient  uni- 
versellement épuisés,  et  il  importoit  de  se  mettre  en 
état  de  soutenir  la  guerre  si  l'on  y  étoit  obligé  ;  la  dif- 
ficulté étoit  d'en  trouver  les  moyens.  Il  fut  donc  pro- 
posé d'imposer  un  cinquantième  sur  tout  ce  qui  se 
perçoit  dans  les  terres,  blés,  grains,  vins,  bois,  foins, 
forges,  etc.,  et  l'on  comptoit  de  tirer  au  moins  vingt- 


320  MÉMOIRES    DE  VILLARS.  [1725 

cinq  millions  par  an,  lesquels,  s'il  n'y  avoit  pas  de 
guerre,  seroient  employés  à  commencer  des  paiements 
des  anciennes  dettes  et  à  la  libération  de  l'État. 

Cette  imposition  fut  trouvée  remplie  d'une  infinité 
de  différents  obstacles.  Cependant,  d'Angervilliers, 
conseiller  d'État,  qui  opina  des  premiers,  le  maréchal 
de  Villars  et  le  duc  de  Noailles  furent  les  seuls  qui  s'y 
opposèrent,  proposant,  ou  de  dédoubler  la  capitation, 
ou  de  faire  des  impositions  de  fourrages  ou  ustensiles, 
comme  pendant  la  guerre.  Le  maréchal  de  Villars  pro- 
posa un  autre  expédient  et  dit  que  la  ferme  du  tabac 
pouvoit  être  poussée  de  neuf  millions  jusqu'à  dix  ;  il 
étoit  plus  juste  de  prendre  ce  fonds,  sauf  à  en  donner 
un  de  deux  ou  trois  millions  à  la  Compagnie  des 
Indes,  puisque,  lorsque  la  ferme  du  tabac  lui  avoit  été 
cédée,  elle  n'alloit  pas  à  trois  millions. 

Cet  avis  ne  fut  pas  suivi,  et  le  maréchal  de  Villars, 
le  soutenant  avec  fermeté,  adressa  la  parole  à  M.  le  Duc 
et  lui  dit  qu'après  l'intérêt  du  roi  et  de  l'État  celui  de 
M.  le  Duc  lui  étoit  le  plus  cher,  et  qu'il  vouloit  lui  évi- 
ter la  cruelle  douleur  de  former  une  imposition  qui  lui 
seroit  éternellement  reprochée,  et,  bien  que  M.  le  Duc 
parût  se  rendre  au  sentiment  de  ceux  qui  lui  conseil- 
loient  l'imposition,  il  croyoit  être  obligé  de  lui  dire  la 
vérité.  Il  ouvrit  son  avis  en  rappelant  une  lettre  qu'il 
avoit  eu  l'honneur  d'écrire  au  feu  roi,  ayant  eu  le  mal- 
heur de  lui  déplaire  en  le  servant  bien.  Cette  lettre 
disoit  que  le  maréchal  voyoit  bien  qu'il  falloit  s'atta- 
cher à  une  maxime  des  habiles  courtisans,  qui  étoit  de 
préférer  le  bonheur  de  plaire  à  son  maître  à  celui  de 
le  bien  servir.  Il  disoit  ensuite  :  «  Peut-on  plaire  sans 
servir?  Sans  doute,  on  n'en  voit  que  trop  d'exemples. 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  321 

Peut-on  servir  sans  plaire?  Hélas!  oui.  J'ai  l'honneur 
d'être  de  Votre  Majesté  le  très  humble  etc.  Je  répète 
cette  lettre  parce  que  ma  liberté  pourroit  déplaire.  » 

Le  maréchal  de  Villars  ajouta  qu'il  eût  été  désirable 
que  des  diminutions  considérables  dans  les  dépenses 
de  la  maison  du  roi  eussent  précédé  toutes  ces  imposi- 
tions. Le  duc  d'Antin  dit  :  «  Il  y  a  une  dépense  qui 
nous  a  bien  déplu  ;  c'est  ce  mail  de  Versailles.  »  — 
«  Il  est  vrai,  »  dit  le  maréchal,  «  que  quarante  mille 
écus  pour  faire  jouer  le  roi  au  mail  un  seul  jour  dans 
l'année  m'a  fait  beaucoup  de  peine.  »  M.  le  Duc,  un 
peu  piqué,  dit  :  «  Mais,  si  le  roi  m'avoit  ordonné 
de  prendre  deux  années  du  gouvernement  de  Pro- 
vence pour  faire  ce  mail?  »  Le  maréchal  répondit  :  «  Je 
n'en  aurois  pas  murmuré,  quoique  ce  gouvernement 
de  Provence  ait  été  bien  gagné.  » 

La  pluralité  des  voix  l'emporta,  tous  les  conseillers 
d'État,  horsd'Angervilliers,  ayant  suivi  celle  du  contrô- 
leur général.  L'évèque  de  Fréjus  sortit,  disant  qu'il 
seroit  de  l'avis  commun.  S'il  avoit  été  de  celui  des 
quatre  premiers  opinants,  il  auroit  ramené  les  con- 
seillers à  neuf;  il  sortit  du  conseil  pour  suivre  le  roi 
au  salut. 

Le  5  au  soir,  M.  le  Duc  envoya  prier  le  maréchal 
de  Villars  de  passer  chez  lui,  et  lui  dit  que  l'on  croyoit 
nécessaire  de  faire  un  édit  pour  ôter  à  tous  les  offi- 
ciers du  parlement  qui  n'auroient  pas  dix  ans  de 
service  la  liberté  d'entrer  lorsqu'il  seroit  question  de 
délibérer  sur  les  édits  ou  ordonnances  du  roi.  Le 
maréchal  lui  dit  qu'il  n'étoit  pas  assez  informé  des 
usages  du  parlement  pour  décider  sur  une  pareille 
matière,  qu'il  prévoyoit  que  l'exécution  de  ce  dessein 
IV  %\ 


322  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1725 

seroit  très  odieuse  s'il  n'y  avoit  pas  d'exemple  qui 
l'autorisât,  mais  qu'il  prioit  M.  le  Duc  de  ne  pas 
prendre  sur  lui  de  décider  cette  affaire  sans  en  parler 
au  conseil.  M.  le  Duc  lui  dit  qu'il  n'y  avoit  que  quatre 
personnes  qui  eussent  connoissance  de  ce  dont  il  lui 
parloit.  Le  maréchal  de  Villars,  arrivant  à  Paris  le  6, 
trouva  cette  résolution  publique,  et  envoya  sur-le- 
champ  un  courrier  à  M.  le  Duc  pour  lui  apprendre 
que  son  secret  n'avoit  pas  été  bien  gardé. 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  fut  résolu  qu'il  y  auroit  un  lit 
de  justice,  et,  le  8  juin,  le  roi  arriva  au  parlement  sur 
les  dix  heures  du  matin  ;  il  entra  dans  la  grande 
chambre  peu  après.  Tout  le  monde  étant  assis,  le  roi 
dit  d'une  voix  ferme  et  haute  :  «  Messieurs,  je  vous  ai 
fait  assembler  pour  vous  apprendre  mes  intentions 
sur  divers  règlements  qui  regardent  le  bien  de  l'État. 
Mon  garde  des  sceaux  vous  les  expliquera.  »  Ce  qu'il 
fît  par  un  discours  assez  long,  et  fit  connoître  les 
diverses  impositions  dont  on  a  déjà  parlé.  Le  premier 
président  répondit  fort  bien,  et,  assurant  de  la 
respectueuse  soumission  du  parlement,  il  dit  que 
Louis  Xlll  avoit  promis  autrefois  d'envoyer  les  ma- 
tières qui  dévoient  être  délibérées  deux  ou  trois  jours 
auparavant,  puisqu'il  étoit  difficile  de  se  déterminer 
sans  les  avoir  étudiées. 

L'avocat  général  Gilbert  dit,  sur  toutes  ces  matières, 
qu'il  voyoit  bien  que  le  roi  vouloit  être  obéi,  mais 
que  ^n  devoir  l'obligeoit  à  représenter  les  difficultés, 
et,  sur  la  dernière,  qui  regardoit  le  parlement,  qu'elle 
mettoit  le  comble  à  sa  douleur.  M.  le  duc  d'Orléans 
ne  parla  point,  et  M.  le  prince  de  Gonty,  à  différentes 
fois,  s'opposa  à  ce  que  l'on  proposoit.  Les  présidents 


1725]  MÉMOIRES  DE  VILLARS.  32|3 

et  conseillers  dirent  qu'ils  ne  pouvoient  opiner,  et 
tout  le  reste  observa  un  profond  silence.  Le  roi  se  leva 
sur  les  deux  heures  et  demie.  Le  parlement  demeura 
assemblé,  et  le  murmure  fut  très  grand  dans  Paris, 
aussi  bien  que  la  consternation. 

Le  9  juin,  le  maréchal  de  Villars  alla  à  Chantilly, 
dont  un  assez  grand  rhume  l'obligea  à  revenir  à  Paris 
le  1 3,  après  le  Conseil  d'État. 

Il  n'avoit  pas  écrit  au  roi  Stanislas  ni  à  la  princesse 
sa  fille.  Le  roi  Stanislas  le  prévint  par  une  lettre  très 
obligeante  et  fort  bien  écrite.  Le  maréchal  de  Villars  eut 
l'honneur  de  l'en  remercier  et  d'écrire  à  la  princesse. 

M.  deHarlay,  conseiller  d'État  et  intendant  d'Alsace, 
ayant  été  averti  par  un  officier  allemand  qu'il  avoit 
été  sollicité  par  un  capitaine  des  troupes  de  Saxe 
d'empoisonner  le  roi  Stanislas,  et  que  le  corrupteur 
étoit  dans  le  château  de  Falkembourg  appartenant  au 
comte  de  Linange,  dans  les  terres  de  l'empereur, 
animé  de  zèle  pour  le  roi  Stanislas  et  par  l'horreur 
d'un  tel  crime,  partit  lui-même  la  nuit  avec  un  déta- 
chement de  trente  hommes  et  se  saisit  du  bailli  de  ce 
château,  cousin  du  corrupteur,  lequel  venoit  d'en  sor- 
tir, et  dans  la  chambre  duquel  on  trouva  une  cassette 
remplie  d'un  tabac  empoisonné  ;  il  ramena  ledit  bailli 
à  Landaw,  et  s'assura  du  dénonciateur  auquel  on  avoit 
promis,  en  cas  de  succès,  mille  ducats  et  une  com- 
pagnie de  cavalerie. 

Comme  il  ne  convient  pas  d'entrer  à  main  armée 
dans  les  terres  de  l'empire,  M.  de  Harlay  fut  désa- 
voué, et  l'on  renvoya  le  bailli  au  comte  de  Linange, 
le  priant  de  faire  justice  du  crime  et  même  de  l'ap- 
profondir autant  qu'il  seroit  possible. 


324  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [17^5 

Cependant,  les  affaires  de  finances  établies  par  les 
édits  du  lit  de  justice  n'avançoient  pas.  Celui  du  cin- 
quantième trouvoit  des  difficultés  sans  nombre  ;  le 
clergé  commença  par  s'y  opposer  formellement  pour 
ce  qui  le  concernoit.  Le  contrôleur  général  étant  venu 
voir  le  maréchal  de  Villars  à  Paris  fut  exhorté  par 
lui  à  chercher  d'autres  ressources. 

Dans  le  même  temps,  une  affaire  où  M™®  de  Prie 
étoit  mêlée  fît  beaucoup  de  peine  à  M.  le  Duc.  L'on 
publia  qu'il  y  avoit  une  reconnoissance  signée  par  elle 
et  par  le  marquis  d'Antragues  pour  une  affaire  qui 
auroit  rapporté  quatorze  cent  mille  francs.  De  pareils 
gains,  dans  un  temps  où  le  public  étoit  opprimé,  alté- 
roient  encore  les  esprits,  déjà  irrités  contre  M.  le  Duc. 
La  marquise  de  Prie  dit  que  d'Antragues  étoit  un 
imposteur.  Celui-ci  se  sauva  à  Bruxelles.  Sa  réputation 
n'étoit  pas  bonne,  mais  le  public  ne  vouloit  pas  jus- 
tifier M"*®  de  Prie  ni  penser  que  d'Antragues  eût 
espéré  de  faire  seul  une  affaire  si  considérable.  Il  fut 
assez  prouvé  que  la  marquise  de  Prie  n'avoit  pas 
signé  cette  reconnoissance;  mais  le  public  ne  voulut 
jamais  consentir  à  la  disculper. 

Le  duc  d'Orléans  fut  nommé  pour  aller  épouser  la 
princesse  de  Pologne  au  nom  du  roi,  et  on  lui  donna 
cent  mille  écus  sur  ce  qu'il  prétendoit  lui  être  dû 
pour  la  dépense  du  voyage.  Il  fut  déclaré  que  le  duc 
d'Antin  partiroit  le  15,  et  les  dames  le  20.  La  reine 
d'Espagne  et  M"®  de  Beaujolais  arrivèrent  le  2!  juillet  à 
Vincennes. 

Le  7  juillet,  le  marquis  de  Breteuil  vint  voir  le 
maréchal  de  Villars  de  la  part  de  M.  le  Duc;  la  mar- 
quise de  Prie  y  vint  le  même  jour  et  le  pressa   de 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  325 

retourner  le  plus  tôt  qu'il  pourroit  à  Chantilly,  son 
absence  jointe  à  l'opposition  qu'il  avoit  apportée  aux 
derniers  édits,  répandant  des  discours  dans  le  public 
qui  faisoient  quelque  peine  à  M.  le  Duc,  lequel  lui 
avoit  reproché  la  sienne  sur  leurs  sentiments  diffé- 
rents. 

Le  8,  il  reçut  une  lettre  de  M.  le  Duc,  qui  lui  mar- 
quoit  beaucoup  d'impatience  de  le  voir  à  Chantilly.  Il 
lui  mandoit  que  le  roi  lui  avoit  donné  à  Fontainebleau 
l'appartement  le  plus  grand  et  le  plus  commode  du 
château. 

Il  y  eut  alors,  dans  le  faubourg  Saint-Antoine,  un 
boulanger  qui  voulut  vendre  du  pain  l'après-midi  plus 
cher  que  le  matin.  Le  peuple  s'assembla,  pilla  sa  bou- 
tique et  en  usa  de  même  sur  toutes  celles  du  faubourg, 
et,  voulant  entrer  dans  la  ville,  on  ferma  la  porte 
Saint-Antoine.  Les  archers  du  guet  à  pied  et  à  cheval 
s'étant  rassemblés  tirèrent  pour  écarter  la  populace  ; 
ils  tuèrent  un  homme  de  condition  qui  passoit  son 
chemin.  L'émeute  ne  fut  dissipée  que  dans  la  nuit. 

Il  y  eut  presque  dans  le  même  temps  plusieurs 
séditions  à  Caen,  où  l'intendant  d'Aube  fut  obhgé  de 
se  sauver  dans  le  château;  plusieurs  maisons  furent 
brûlées;  d'autres  révoltes  moins  considérables  écla- 
tèrent à  Lisieux  et  dans  le  Maine.  La  rareté  de  blé 
étoit  si  grande  dans  plusieurs  provinces  qu'elle  don- 
noit  lieu  de  tout  craindre  ;  le  murmure  étoit  très  vif 
contre  le  gouvernement.  Le  désordre  fut  plus  grand 
à  Rouen;  le  duc  de  Luxembourg,  gouverneur  de  la 
province,  fut  attaqué  dans  son  carrosse,  ses  gens 
blessés,  et  obligé  de  se  retirer  dans  le  Vieux-Chàteau. 
L'on  fut  informé  que  les  parlements  de  Bordeaux, 


326  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

Bretagne  et  Bourgogne  avoient  refusé  d'enregistrer 
l'édit  du  cinquantième,  et  le  clergé  persistoit  dans  son 
opposition. 

Le  5  juillet,  l'on  fit  la  procession  de  la  châsse  de 
sainte  Geneviève,  dévotion  très  grande  dans  le  peuple, 
et  qui  se  fait  avec  beaucoup  d'appareil  dans  les  extré- 
mités où  l'on  se  trouve.  Celle  du  pain  étoit  grande, 
et  la  saison  si  pluvieuse  depuis  deux  mois  qu'il  y  avoit 
tout  à  appréhender  pour  la  récolte.  La  procession 
réussit,  et  il  y  a  bien  des  exemples  de  pareils  succès. 
Ainsi,  il  ne  faut  pas  s'étonner  de  l'opinion  du  miracle 
et  de  la  dévotion  du  peuple. 

Le  1 3  juillet ,  le  maréchal  de  Villars  retourna  à 
Chantilly  ;  il  parla  avec  sa  sincérité  ordinaire  à  M.  le 
Duc  sur  l'édit  du  cinquantième.  Il  conseilla  de  le 
changer  au  trentième  en  argent  ;  il  en  pressa  fort  le 
contrôleur  général  ;  ni  l'un  ni  l'autre  ne  fut  ébranlé. 

Le  comte  de  Tarlo,  parent  du  roi  Stanislas,  et 
envoyé  par  ce  prince,  eut  audience  du  roi  le  15;  le 
même  jour,  le  comte  de  Morville  vint  dire  au  maré- 
chal de  Villars  que  le  roi  l'avoit  nommé  pour  signer 
les  articles  du  mariage  avec  le  garde  des  sceaux. 

L'ambassadeur  d'Angleterre,  qui  étoit  à  Madrid, 
manda  qu'il  voyoit  le  roi  d'Espagne  disposé  à  recevoir 
des  satisfactions  sur  l'offense  prétendue  du  renvoi  de 
l'infante.  L'on  lui  répondit  que  le  roi  ne  demandoit  pas 
mieux  que  de  faire  sur  cela  tout  ce  que  le  roi  son 
oncle  pouvoit  désirer.  On  fit  entendre  que  l'on  vou- 
droit  qu'un  prince  du  sang  allât  faire  cette  satisfaction, 
et  l'on  ne  trouva  que  le  comte  de  Charolois,  lequel, 
par  son  caractère  prompt  et  violent,  ne  paroissoit  pas 
autrement  propre  à  pareille  commission  ;  et,  comme 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  327 

les  cardinaux  sont  fort  considérés  en  Espagne,  on 
proposa  d'y  en  envoyer  un. 

Pendant  ce  temps-là,  le  Danemark  prit  de  grandes 
inquiétudes  de  l'armée  maritime  des  Moscovites,  et  le 
roi  d'Angleterre,  qui  étoit  dans  ses  États  d'Allemagne, 
pressa  le  roi  pour  les  secours  en  argent  pour  ce 
prince,  ce  qui  fut  proposé  au  conseil.  Le  maréchal  de 
Villars  s'y  opposa,  et  dit  qu'il  falloit  au  moins  voir 
plus  clair  dans  les  desseins  de  la  Czarine  avant  que  de 
se  jeter  dans  de  telles  dépenses;  et,  peu  de  jours 
après,  l'on  apprit  par  l'envoyé  de  France  à  Péters- 
bourg  que  la  Czarine  promettoit  de  ne  pas  attaquer  le 
Danemark. 

Le  1 9  juillet,  le  maréchal  de  Villars  alla  signer  les 
articles  du  mariage  du  roi  chez  le  garde  des  sceaux. 
Le  douaire  n'étoit  que  de  vingt  mille  écus  d'or,  éva- 
lués à  huit  livres.  La  médiocrité  surprit,  et  l'on  expli- 
qua que  c'étoit  le  douaire  ordinaire  des  reines  ;  mais 
il  y  avoit  cent  mille  écus  de  pierreries  qui  lui  demeu- 
rèrent propres. 

Le  même  jour,  le  clergé  déclara  au  contrôleur  géné- 
ral qu'il  ne  consentiroit  jamais  au  cinquantième,  et 
l'on  apprit  que  les  parlements  continuoient  à  refuser 
d'enregistrer  par  tous  ces  refus.  Le  mécontentement 
de  la  conduite  de  M.  le  Duc  paroissoit  général;  le 
maréchal  de  Villars  en  étoit  fort  affligé,  et,  au  hasard 
de  faire  quelque  peine  à  ce  prince,  il  ne  lui  cachoit 
pas  la  vérité. 

Le  22  juillet,  M"^  de  Clermont  partit  de  Chantilly 
pour  se  rendre  avec  la  maison  de  la  reine  à  Stras- 
bourg. La  dame  d'honneur  et  les  duchesses  prirent 
les  premières  places,  M.  le  Duc  ayant  fait  dire  par 


328  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

M.  de  Maurepas  aux  dames  qui  n'étoient  pas  titrées 
qu'elles  ne  fissent  pas  de  mauvaises  difficultés  aux 
autres  parce  qu'elles  ne  seroient  pas  soutenues  dans 
leurs  prétentions. 

Le  29  juillet,  M.  de  Breteuil,  secrétaire  d'État,  ayant 
le  département  de  la  guerre,  vint  à  l'appartement  du 
maréchal  de  Villars  à  Chantilly  lui  apporter,  de  la 
part  de  M.  le  Duc,  les  états  sur  lesquels  on  pouvoit 
retrancher  des  dépenses  inutiles,  et  l'on  convint  de 
celles  qui  regardoient  les  officiers  réformés,  dont  l'en- 
tretien avoit  augmenté  des  trois  quarts  depuis  que  le 
maréchal  de  Villars  avoit  quitté  l'administration  de  la 
guerre. 

On  lut  le  même  jour  au  conseil  des  dépêches  envoyées 
par  le  duc  de  Richelieu,  lesquelles  préparoient  à 
quelque  incident  de  la  part  de  Riperda,  déclaré  ambas- 
sadeur d'Espagne  à  la  cour  de  l'empereur.  Ce  ministre, 
qui  avoit  fait  le  dernier  traité,  n'oubliant  rien  pour 
mettre  la  division  entre  la  France  et  l'Espagne,  déclara 
qu'il  prétendoitpasser  devant  l'ambassadeur  de  France, 
prétention  d'autant  plus  mal  fondée  pour  un  roi  d'Es- 
pagne, cadet  de  la  maison  de  France,  que  les  rois  de 
la  maison  d'Autriche  l'avoient  cédée  par  une  déclara- 
tion authentique  il  y  avoit  plus  de  cinquante  ans. 

On  apprit  aussi,  par  des  lettres  de  Stockholm,  que 
l'alarme  y  étoit  assez  grande  de  l'armement  de  mer 
de  la  Gzarine,  laquelle  demandoit  un  port  à  la  Suède 
pour  retraite  à  sa  flotte.  Le  parti  du  duc  de  Holstein, 
gendre  de  la  Gzarine,  étoit  très  fort  en  Suède,  par- 
tagée par  diverses  factions.  Le  parti  du  roi  régnant 
paroissoit  le  plus  foible  ;  celui  de  quelques  seigneurs 
du  royaume  vouloit  tenir  la  balance  entre  le  roi  et  le 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  329 

duc  deHolstein,  et  l'on  demanda  de  l'argent  au  roi; 
l'Angleterre  pressoit  de  le  secourir  par  des  sommes 
considérables,  offrant  d'en  envoyer  aussi.  Le  roi  de 
Danemarck  en  demandoit  de  son  côté. 

Le  maréchal  de  Villars  n'étoit  pas  disposé  à  des 
dépenses  qui  rompoient  toute  négociation  avec  la 
Czarine,  avec  laquelle  on  traitoit  depuis  longtemps,  et 
laquelle  même  avoit  fait  de  grandes  avances,  jusqu'à 
offrir  à  M.  le  Duc  une  de  ses  filles;  mais  on  étoit  sub- 
jugué par  l'Angleterre,  en  sorte  qu'on  ne  croyoit  pas 
lui  pouvoir  rien  refuser. 

Le  1  "  août,  le  maréchal  de  Villars  reçut  une  lettre 
du  marquis  de  Grimaldo,  principal  ministre  du  roi 
d'Espagne,  auquel  il  avoit  adressé  une  lettre  qu'il 
écrivoit  au  roi  d'Espagne,  dont  on  trouvera  la  copie 
ci-jointe^.  Il  avoit  aussi  envoyé  une  copie  de  ladite 
lettre  au  marquis  de  Grimaldo,  comptant  bien  que 
cette  copie  seroit  lue  en  cas  que  la  colère  du  roi  d'Es- 
pagne le  portât  à  ne  pas  recevoir  la  lettre,  ce  qui 
étoit  d'autant  plus  raisonnable  qu'il  n'avoit  pas  voulu 
ouvrir  celle  du  roi.  La  lettre  du  roi  d'Espagne  fut  ren- 
voyée cachetée,  et  le  marquis  y  répondit  sur  la  copie 
qu'il  garda  qu'on  vouloit  des  satisfactions  proportion- 
nées à  l'outrage  du  renvoi  de  l'infante.  Ces  satisfac- 
tions, expliquées  par  le  nonce  et  l'ambassadeur  d'An- 
gleterre à  Madrid,  étoient  que  M.  le  Duc  premier 
ministre  allât  lui-même  faire  des  excuses  au  roi  d'Es- 
pagne, ce  qui  étoit  demander  l'impossible.  Pendant 
ce  temps,  le  duc  de  Riperda,  ambassadeur  à  la  cour 
de  l'empereur,  fit  entendre  qu'il  ne  céderoit  pas  au 

1.  La  copie  manque  dans  le  manuscrit. 


330  MÉMOIRES   DE   \ILLARS.  [1725 

duc  de  Richelieu,  ambassadeur  de  France,  et  même 
il  ne  répondit  pas  au  duc  de  Richelieu,  qui,  suivant 
l'usage,  lui  donna  part  de  son  arrivée. 

Enfin,  le  9  août,  le  roi  signa  le  contrat  de  son 
mariage  à  Versailles,  en  présence  des  princes  et  prin- 
cesses du  sang,  lesquels  signèrent  aussi  le  contrat,  de 
même  que  le  comte  de  Tarlo,  lequel  partit  dans  ce 
moment  pour  en  aller  porter  la  nouvelle  à  la  future 
reine  à  Strasbourg. 

Le  1 1 ,  il  y  eut  conseil  des  dépêches  dans  lequel  il 
y  fut  décidé  une  partie  des  affaires  suspendues  par  la 
longue  absence  du  roi. 

Le  12,  le  Conseil  d'État  fut  occupé  de  plusieurs 
matières  très  importantes  qui  regardoient  l'Angleterre, 
l'Espagne,  le  roi  de  Prusse  et  l'empereur,  et,  comme 
elles  exigeoient  de  plus  grandes  délibérations,  M.  le 
Duc  dit  au  maréchal  de  Villars  et  à  l'évêque  de  Fréjus 
de  se  trouver  le  soir  chez  lui,  et  à  M.  de  Morville, 
secrétaire  d'État,  d'y  apporter  divers  traités  faits  en 
divers  temps,  avec  les  couronnes  ci-devant  nommées. 
Les  ordres  furent  envoyés  au  comte  de  Broglie, 
ambassadeur  auprès  du  roi  d'Angleterre  à  Hanovre, 
de  renouveler  les  traités  faits  avec  l'Angleterre  et  le 
roi  de  Prusse,  qui  étoit  allé  voir  le  roi  d'Angleterre. 

Le  18,  il  y  eut  conseil  des  dépêches,  où  le  marquis 
de  Saint-Florentin,  fils  du  marquis  de  la  Vrillière 
malade,  rapporta  pour  la  première  fois. 

M.  le  Duc  dit  au  maréchal  de  Villars  et  à  l'évêque 
de  Fréjus  de  se  trouver  le  soir  chez  lui  avec  M.  de 
Morville;  on  fit  appeler  le  comte  de  Cambis^  ambas- 

1.  G.  de  Velleron,  cadet  de  Provence  plein  de  mérite,  qui  fit 


I 


I 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  331 

sadeur  auprès  du  roi  de  Sardaigne,  lequel  avoit  eu 
permission  de  venir  faire  un  petit  voyage  à  Paris.  Dans 
cette  conférence,  on  agita  les  prétentions  du  roi  de 
Sardaigne  pour  le  droit  appelé  Dace\  ou  autrement 
droit  de  ville  franche.  L'établissement  en  étoit  du 
temps  de  François  P',  et  le  premier  titre  étoit  fondé 
sur  les  dépenses  que  le  duc  de  Savoye  étoit  obligé  de 
faire  pour  les  guerres  contre  le  Turc.  Il  paroissoit  que 
ce  droit  avoit  été  payé,  mais  refusé  pendant  le  règne 
presque  entier  du  feu  roi,  mais  rétabli  par  un  article 
entier  du  traité  d'Utrecht  de  1712.  Il  fut  ordonné  au 
sieur  de  Cambis  de  faire  un  abonnement  pour  les  bâti- 
ments françois. 

Le  même  jour,  le  chevalier  de  Conflans  arriva, 
envoyé  par  le  duc  d'Orléans,  pour  rendre  compte  au 
roi  de  la  célébration  du  mariage  faite  à  Strasbourg. 
Il  nous  rassura  sur  la  personne  de  la  reine,  qu'il  nous 
soutint  être  certainement  aimable,  point  belle,  mais 
très  éloignée  de  cette  laideur  que  l'on  lui  attribuoit 
assez  généralement. 

Le  dimanche,  on  apprit  au  Conseil  d'État,  par  les 
dépêches  du  cardinal  de  Polignac ,  que  plusieurs 
évêques  de  France  a  voient  écrit  au  pape  sur  le  cin- 
quantième que  l'on  imposoit  au  clergé  comme  à  tout 
le  reste  du  royaume.  Cette  conduite  des  évêques  étoit 
très  hardie  ;  aussi  fut-elle  désapprouvée,  et  l'on  ordonna 
au  cardinal  de  Pohgnac  de  savoir  qui  étoient  ces 
évêques. 

fortune   et  mourut  ambassadeur  en  Angleterre,  chevalier  de 
l'ordre,  sous  le  nom  de  comte  de  Cambis  (Saint-Simon,  XYI,  393). 
1.  Vieux  mot  qui  signifie  impôt,  tribut;  italien  dazio,  du  latin 
datio. 


332  MÉxMOIRES   DE  YILLARS.  [1725 

M.  le  Duc  parla  de  l'inquiétude  où  il  étoit  pour  le 
pain  de  Paris.  Le  dernier  marché  a  voit  été  très  court 
et  plusieurs  s'en  étoient  retournés  sans  en  avoir.  L'on 
craignoit  d'en  manquer  pour  les  premiers  marchés  et 
l'on  donna  tous  les  ordres  possibles  pour  empêcher  ce 
désordre. 

Le  roi  partit  pour  Fontainebleau,  et  il  fut  dit  qu'il 
n'y  auroit  de  conseil  que  le  24.  Le  maréchal  de  Yillars 
alla  passer  ces  quatre  jours  dans  son  château  et  se 
rendit  le  24  à  Fontainebleau. 

Le  lendemain,  on  apprit  au  Conseil  d'État,  par  les 
dépêches  du  duc  de  Richelieu,  que  le  roi  d'Espagne 
avoit  fait  toucher  six  millions  de  livres  à  l'empereur 
et  que  ce  prince  faisoit  une  levée  de  vingt  mille 
hommes.  Il  étoit  surprenant  que  le  roi  Philippe,  oncle 
du  roi,  fit  donner  beaucoup  plus  d'argent  à  Tempereur 
pour  le  porter  à  faire  la  guerre  à  la  France,  que  les 
derniers  rois  de  la  maison  d'Autriche  n'en  avoient 
jamais  donné  pour  se  garantir  de  la  France.  Il  n'avoit 
été  guère  moins  surprenant  que  la  France,  en  1719, 
eût  donné  de  l'argent  à  l'empereur  pour  chasser  de 
Sicile  le  roi  d'Espagne,  qui  avoit  attaqué  le  roi  de 
Sardaigne  son  beau-père,  dans  la  Sicile,  et  cette  con- 
duite, très  blâmable  de  toutes  parts,  étoit  également 
contre  les  véritables  intérêts  de  la  France,  de  l'Espagne 
et  du  roi  de  Sardaigne,  et  montroit  bien  que  les  liens 
du  sang  les  plus  étroits  étoient  comptés  pour  rien 
entre  le  gendre,  le  beau-père,  l'oncle  et  le  neveu. 

Il  est  vrai  que,  pendant  la  régence,  il  n'avoit  été 
question  que  de  l'intérêt  mal  entendu  du  duc  d'Or- 
léans, régent,  lequel,  voulant  se  soutenir  malgré  les 
François  et  l'Espagne  sur  le  trône  de  France,  si  le  roi 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  333 

mouroit,  s'étoit  allié  avec  l'Angleterre,  l'empereur  et 
la  Hollande;  c'est  cette  fausse  politique,  jointe  au  sys- 
tème abominable  de  Law,  qui  a  été  la  source  des 
malheurs  dont  la  France  est  accablée  et  souffrira 
encore  longtemps.  L'on  apprit  par  les  nouvelles  d'Es- 
pagne que  tout  paroissoit  s'y  préparer  à  la  guerre  par 
la  haine  violente  de  la  reine  d'Espagne  ;  comme  elle 
étoit  cousine  germaine  de  l'empereur,  elle  étoit  l'en- 
nemie la  plus  outrée  des  François,  et  prenoit  une  auto- 
rité entière  sur  l'esprit  du  roi  son  mari  par  un  carac- 
tère violent  qu'elle  avoit  osé  montrer  en  chassant, 
comme  nous  l'avons  dit,  la  princesse  des  Ursins  avant 
que  d'avoir  vu  le  roi  qu'elle  alloit  épouser. 

Le  maréchal  de  Villars  ne  pouvoit  songer  sans  une 
très  vive  douleur  que  la  guerre  étoit  prête  à  s'allumer 
entre  la  France  et  l'Espagne,  entre  l'oncle  et  le  neveu, 
et  qu'enfin  tous  les  efforts  qu' avoit  faits  le  feu  roi 
pour  mettre  la  couronne  d'Espagne  sur  la  tète  de  son 
petit-fils,  et  pour  le  soutenir  au  hasard  de  voir  même 
la  sienne  ébranlée,  avoient  une  fin  si  terrible,  sans  faire 
tout  ce  qu'il  pouvoit  imaginer  pour  ouvrir  les  yeux 
au  roi  d'Espagne,  qui  ne  voyoit  que  par  ceux  de  sa 
femme  ;  il  lui  écrivit  une  lettre  que  l'on  trouvera 
ci-jointe^.  La  difficulté  étoit  de  la  faire  parvenir  et 
que  l'on  pût  la  faire  lire  au  roi  d'Espagne,  qui  avoit 
refusé  toutes  celles  du  roi,  surtout  la  dernière,  où  il 
lui  donnoit  part  de  son  mariage.  Le  nonce  refusa  de 
faire  passer  la  lettre  du  maréchal  de  Villars  au  nonce 
qui  étoit  à  Madrid.  Le  marquis  de  Grimaldo,  chance- 
lier de  l'ordre  de  la  Toison  d'or,  lui  écrivit,  suivant  la 

1.  La  lettre  n'est  pas  jointe  au  manuscrit. 


334  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

coutume,  à  la  mort  du  maréchal  de  Tessé,  chevalier 
de  cet  ordre,  et  le  maréchal  de  Villars,  en  lui  faisant 
réponse,  lui  adressa  la  lettre  qu'il  écrivoit  au  roi  d'Es- 
pagne en  lui  en  envoyant  une  copie.  La  réponse  du 
marquis  de  Grimai  do  arriva  en  très  peu  de  jours  et  il 
mandoit  qu'il  n'avoit  pas  rendu  au  roi  d'Espagne  la 
lettre  du  maréchal  de  Villars  pour  ne  pas  lui  rappeler 
des  souvenirs  pénibles,  et,  en  même  temps,  il  répon- 
doit  par  articles  à  cette  lettre  écrite  au  roi  d'Espagne 
et  demandoit  des  satisfactions  qu'il  appeloit  équiva- 
lentes à  l'afTront  d'avoir  renvoyé  l'infante.  Ces  satis- 
factions étoient  toujours  que  M.  le  Duc,  premier 
ministre,  allât  en  personne  demander  au  roi  d'Espagne 
l'oubli  de  cette  offense.  Il  n'étoit  pas  possible  que 
M.  le  Duc  quittât  le  gouvernement.  On  offroit  d'en- 
voyer un  cardinal  ;  cela  ne  paroissoit  pas  suffisant  à  la 
reine.  Le  maréchal  écrivit  une  seconde  lettre  ci-jointe 
à  Grimaldo*. 

Pendant  les  premiers  jours  de  Fontainebleau,  on 
eut  de  très  vives  inquiétudes  pour  le  pain,  qui  man- 
quoit  totalement  à  Paris.  Le  peu  d'ordre  qu'y  appor- 
toit  d'Ombreval,  le  lieutenant  général  de  police,  et 
même  M.  de  Ghàteauneuf,  prévôt  des  marchands,  obli- 
gea M.  le  Duc  à  renvoyer  l'un  et  l'autre.  La  place  du 
premier  fut  donnée  à  Hérault,  intendant  à  Tours,  et  le 
président  Lambert  entra  en  exercice  de  celle  de  pré- 
vôt des  marchands  un  an  plus  tôt  qu'il  n'étoit  résolu. 
On  fit  prendre  des  blés  dans  plusieurs  monastères  à 
Paris;  on  ordonna  de  moudre  le  nouveau,  et  enfin  on 
évita  le  manquement  réel  ;  mais  il  fut  d'une  cherté 

1 .  La  copie  manque  également. 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  335 

excessive  et  qui  excita  des  murmures  très  violents. 

Cependant  la  reine  arriva  le  4  septembre  à  Moret. 
Le  roi  alla  la  recevoir  à  une  lieue  au  delà  de  Moret.  Le 
maréchal  de  Villars  trouva  la  personne  de  la  reine  très 
agréable  sans  être  belle.  Le  roi  attendoit  son  arrivée 
avec  impatience  et  en  parut  content.  Il  lui  présenta  les 
principaux  de  ceux  qui  étoient  auprès  de  lui;  et,  quand 
le  roi  se  fut  un  peu  éloigné,  elle  dit  au  maréchal  de 
Villars  que  le  roi  son  père  lui  avoit  fort  parlé  des  obli- 
gations qu'elle  lui  avoit.  Le  o,  la  reine  arriva  à  Fon- 
tainebleau ;  il  y  eut  comédie  et  feu  d'artifice.  Le  roi, 
après  s'être  mis  dans  son  Ht  un  moment,  alla  dans 
celui  de  la  reine  suivi  de  M.  le  Duc,  du  premier  gen- 
tilhomme de  la  chambre,  du  grand  maître  de  la  garde- 
robe  et  du  maréchal  de  Villars,  qui  avoit  les  mêmes 
entrées.  Tout  le  monde  sortit,  et  l'on  apprit  le  matin, 
en  entrant  chez  le  roi,  qu'il  avoit  surpassé  tout  ce  que 
l'on  dit  des  plus  forts.  Le  maréchal  de  Villars  entra 
avec  M.  le  Duc  dans  la  chambre  de  la  reine,  encore 
dans  son  lit,  et  peu  après  que  le  roi  en  fût  sorti.  On 
fit  des  compliments  très  modestes.  Les  nuits  suivantes 
furent  à  peu  près  égales.  Le  roi  montra  une  si  entière 
satisfaction  que  l'on  ne  peut  douter  qu'elle  ne  fût  par- 
faite, enfin  des  mieux  du  monde. 

Le  jour  d'après,  la  reine  se  promena  à  pied  dans  le 
jardin  de  Diane.  Le  maréchal  de  Villars  avoit  donné  à 
diner  ce  jour-là  aux  quatre  princes  de  Bavière,  dont 
l'un  étoit  électeur  de  Cologne,  à  M.  le  comte  de  Cler- 
mont,  le  cardinal  et  le  prince  de  Rohan  et  plusieurs 
autres.  Le  repas  fut  gai.  11  descendit  ensuite  dans  le 
jardin  de  Diane  et  entretint  la  reine  très  longtemps. 
Comme  elle  lui  marquoit  de  la  bonté,   il  lui  dit  : 


336  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

«  Madame,  la  satisfaction  est  générale  du  mariage  et 
des  commencements,  et  tout  ce  qui  connoît  les  grandes 
qualités  qui  sont  en  vous  désire  que  vous  preniez 
empire  sur  l'esprit  du  roi.  Vous  augmenterez  l'admi- 
ration du  public  si  vous  voulez  bien  laisser  entendre 
que  la  générosité  et  la  libéralité  que  vous  exercez  avec 
joie  n'est  troublée  que  quand  vous  songez  que  tout 
ce  que  vous  donnez  aux  François  vient  des  Fran- 
çois et  que  vous  tirez  les  biens  que  vous  répandez 
d'une  nation  que  vous  voudriez  bien  qui  fût  plus  opu- 
lente. » 

Le  13  septembre,  le  secrétaire  de  l'ambassade  du 
comte  de  Broglie  apporta  le  traité  signé  entre  le  roi, 
le  roi  d'Angleterre  et  le  roi  de  Prusse.  Cette  alliance 
entre  la  France  et  les  deux  plus  puissants  princes  de 
l'empire,  dont  le  premier  objet  étoit  la  tranquillité  de 
l'Europe,  mettoit  un  grand  obstacle  à  ceux  qui  vou- 
loient  la  troubler.  L'on  fit  partir  les  ratifications  le  17. 

Le  roi  et  la  reine  reçurent  les  députations  de  toutes 
les  cours  supérieures,  et  l'on  ne  prit  le  deuil  du  fils  du 
prince  de  Piémont  que  le  même  jour  17. 

Quelques  jours  auparavant,  on  apprit,  par  des  lettres 
de  Firmacon,  commandant  en  Roussillon,  que  quatorze 
bataillons  des  troupes  d'Espagne  s'approchoient  de 
Puycerda  et  qu'elles  faisoient  conduire  douze  pièces 
de  vingt-quatre  à  Urgel,  petite  place  assez  voisine  de 
Mont-Louis.  Sur  ces  nouvelles,  on  fit  partir  le  comte  de 
Coigny,  lieutenant  général,  destiné  à  commander  sur 
ces  frontières,  et  pour  maréchaux  de  camp  Barville^ 

1 .  André-Jules  comte  de  Barville  avait  fait  toutes  les  guerres 
de  Loyis  XIV  depuis  1687. 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  337 

Barat^  et  Gassion-.  On  ordonna  aussi  des  dispositions 
pour  que  la  frontière  ne  fût  pas  dégarnie  de  troupes 
si  le  roi  d'Espagne  vouloit  l'attaquer. 

Le  18,  le  maréchal  de  Villars  étant  dans  le  cabinet 
de  la  reine,  on  lui  apporta  une  lettre  du  roi  son  père. 
Après  avoir  commencé  à  la  lire,  elle  appela  le  maré- 
chal de  Villars  et  lui  dit  :  «  Voici  qui  vous  regarde,  » 
et  lui  lut  une  page  entière  qui  contenoit  les  sentiments 
d'estime  dont  ce  roi  l'honoroit,  mandant  à  la  reine 
qu'elle  ne  pouvoit  mieux  placer  sa  confiance  ;  elle  le 
rappela  une  seconde  fois  pour  lui  faire  voir  que  dans 
la  fin  de  la  lettre  le  roi  Stanislas  confirmoit  encore  ces 
mêmes  sentiments. 

La  reine  se  promenant  le  soir  à  pied  dans  les  jardins, 
le  maréchal  de  Villars  s'approcha  et  lui  dit  :  «  Madame, 
les  bontés  du  roi  votre  père  me  donnent  un  courage 
que  je  n'ai  pas  naturellement;  Elle  trouvera  que  je 
suis  très  mauvais  courtisan  et  fort  timide  ;  ce  qu'Elle 
m'a  fait  l'honneur  de  me  lire  de  sa  lettre  m'a  fait 
prendre  la  liberté  de  lui  donner  une  marque  de  mon 
attachement,  que  j'ose  me  flatter  qu'Elle  daignera 
approuver.  »  Et  il  lui  répéta  en  termes  plus  forts  ce 
qu'il  lui  avoit  dit  quelques  jours  auparavant  sur  le 
mérite  de  l'esprit  d'économie,  si  nécessaire  dans  nos 

1.  Nous  n'avons  trouvé  ce  nom  dans  aucune  des  promotions 
de  maréchaux  de  camp  antérieures  à  1725  ;  peut-être  faut-il  lire 
Bassat,  nom  d'un  commissaire  d'artillerie  qui  servit  en  Espagne 
en  1719  et  fut  nommé  lieutenant  général  en  1734. 

2.  Jean,  chevalier  puis  marquis  de  Gassion  après  la  mort  de 
son  frère  tué  à  Hochstaedt.  Digne  héritier  d"un  grand  nom  mili- 
taire, commandait  le  régiment  de  Navarre  à  la  bataille  de  Mal- 
plaquet  et  fit  à  sa  tête  les  célèbres  charges  de  la  droite.  Ses  états 
de  service  sont  incomparables. 

IV  %% 


338  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

maîtres,  a  Votre  Majesté,  »  poursuivit-il,  «  rendra  cette 
qualité  bien  respectable  si  Elle  veut  bien  faire  entendre 
qu'Elle  en  est  sérieusement  occupée,  vu  la  nécessité 
indispensable  de  soulager  l'État.  » 

Le  2i2l,  on  décida,  au  conseil  des  dépêches,  un  pro- 
cès qui  duroit  depuis  un  temps  infini  entre  le  chapitre 
des  comtes  de  Saint-Jean  de  Lyon  et  les  échevins  de 
la  même  ville.  Les  comtes  gagnèrent  leur  procès  très 
justement  et  la  ville  de  Lyon  fut  condamnée  à  de  gros 
dommages  et  intérêts  appelés  amendes.  Les  secrétaires 
d'État,  en  opinant,  dirent  que  dans  les  autres  tribunaux 
les  échevins  avoient  été  condamnés  aux  dépens,  mais 
qu'on  ne  les  condamnoit  jamais  dans  le  conseil  du  roi. 
Le  maréchal  de  Villars  dit  que  le  conseil  du  roi,  étant 
le  plus  respectable  du  royaume,  ne  devoit  pas  être 
retenu  par  un  mauvais  usage  et  que,  puisque  l'on 
trouvoit  de  la  vexation  de  la  part  d'une  ville  puissam- 
ment riche  contre  un  chapitre  des  plus  illustres,  mais 
pauvre,  il  falloit  punir  la  vexation.  Et  son  avis  fut 
suivi. 

Le  maréchal  de  Villars  alla  passer  les  cinq  ou  six 
premiers  jours  d'octobre  dans  son  château;  il  en  revint 
le  1 3  et  alla  chez  la  reine,  qu'il  trouva  seule  dans  son 
cabinet.  Il  eut  l'honneur  de  l'entretenir  assez  long- 
temps, et  cette  princesse  lui  montroit  des  sentiments 
très  respectables.  Elle  étoit  dans  l'impatience  de  voir 
le  roi  son  père,  qui  devoit  arriver  le  15.  Le  14,  M.  le 
Duc  alla  voir  ce  prince  à  Villeneuve-la-Guerre. 

Le  1 5,  il  arriva  au  château  de  Bouron  sur  les  quatre 
heures  après  midi.  Le  maréchal  de  Villars  le  salua 
comme  il  descendoit  de  cheval  ;  il  en  fut  embrassé 
avec  une  tendresse  très  vive,  et  ses  premières  paroles 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  339 

furent  des  remerciements  de  toutes  les  obligations 
qu'il  comptoit  avoir  au  maréchal  de  Villars.  La  reine 
arriva  quelque  temps  après.  Le  roi  son  père  alla  la 
recevoir  comme  elle  descendoit  de  son  carrosse.  La 
reine  ne  pouvoit  se  détacher  du  roi  son  père,  et  son 
bon  cœur  attendrit  tout  ce  qui  les  voyoit.  La  reine  sa 
mère  arriva  quelques  moments  après;  les  embrasse- 
ments  recommencèrent.  Elle  lui  présenta  les  dames  et 
toute  la  cour.  En  lui  montrant  le  maréchal  de  Villars 
elle  dit  :  «  Voilà  un  de  nos  meilleurs  amis  ;  »  et  la  reine 
de  Pologne  lui  marqua  les  mêmes  sentiments  que  le 
roi  son  mari.  Le  roi  de  Pologne  fit  prier  le  maréchal 
de  Villars  de  revenir  le  jour  d'après,  ne  pouvant  dans 
ces  premiers  moments  l'entretenir  comme  il  le  désiroit. 

Le  roi  alla  le  16  voir  le  roi  et  la  reine  de  Pologne. 
L'entrevue  se  passa  avec  beaucoup  de  marques  d'ami- 
tié de  la  part  du  gendre  ;  sa  conversation  fut  même 
plus  libre  et  plus  aisée  que  l'on  a  dû  s'attendre.  Il 
parla  beaucoup  plus  qu'une  timidité  naturelle  pour 
tout  ce  qu'il  n'a  pas  vu  ne  lui  permet  d'ordinaire.  La 
reine  dîna  au  milieu  du  roi  et  de  la  reine  sa  mère,  et 
le  maréchal  de  Villar^  avec  les  dames. 

Comme  il  sortoit  de  table,  le  comte  de  Tarlo  lui  dit 
que  le  roi  l'attendoit  dans  sa  chambre,  où  ils  restèrent 
une  heure  et  demie  seuls.  Le  roi  de  Pologne  commença 
par  dire  au  maréchal  de  Villars  qu'avant  toutes  les 
obligations  qu'il  savoit  lui  avoir  sur  le  mariage  de  sa 
fille,  il  le  connoissoit  par  ses  grandes  actions  et  par 
l'estime  du  roi  de  Suède,  qu'il  n'avoit  vu  que  ce  mal- 
heureux roi  et  le  maréchal  de  Villars  que  l'on  put 
compter  les  deux  héros  de  l'Europe  ;  qu'il  se  souve- 
noit,  avec  des  regrets  qui  lui  avoient  été  bien  sen- 


340  MÉMOIRES   DE  VILLARS.  [1725 

sibles,  de  l'année  1707,  où  le  maréchal  de  Villars 
pressoit  le  roi  de  Suède  de  marcher  à  Nuremberg  avec 
son  armée,  qui  étoit  en  Saxe  dans  le  temps  que  celle 
de  France  n'étoit  qu'à  vingt  lieues  de  Nuremberg;  que 
cette  marche  auroit  décidé  de  l'empire  et  de  plusieurs 
couronnes.  Ils  parlèrent  ensuite  de  ce  qui  regardoit 
les  affaires  du  gouvernement,  desquelles  le  roi  Stanis- 
las étoit  instruit,  et  il  pria  le  maréchal  de  Villars  qu'il 
pût  s'entretenir  tous  les  jours  avec  lui  pendant  qu'il 
demeureroit  dans  le  voisinage  de  Fontainebleau. 

Le  17,  le  roi  Stanislas  arriva  sur  les  huit  heures  du 
soir  à  Fontainebleau.  Il  entra  chez  le  roi  pendant  le 
conseil,  qui  se  leva,  et  la  conversation  s'établit  entre 
les  rois  et  ce  qui  étoit  au  conseil.  Ils  s'embrassèrent. 
La  conversation  fut  très  libre.  La  reine  revint  à  huit 
heures  et  demie  et  entra  dans  le  cabinet  du  roi.  Après 
quoi  le  roi,  son  père  et  elle  rentrèrent  dans  l'apparte- 
ment de  la  reine  par  la  porte  de  la  ruelle  de  la  chambre 
du  roi. 

Le  conseil  recommença.  L'on  y  lut  les  ratifications 
des  traités  de  Hanovre  et  l'on  eut  la  confirmation  de  la 
prise  de  Tauris  par  le  bâcha  Abdala  et  quelques  avis 
que  le  même  bâcha  avoit  marché  à  Ispahan  avec  l'ar- 
mée ottomane  ;  ce  qui  étoit  la  conquête  entière  de 
l'empire  persan  par  les  Turcs.  Ainsi,  ces  mêmes  Turcs 
qui,  depuis  le  siège  de  Vienne,  avoient  été  battus  en 
toutes  occasions  par  les  chrétiens,  ayant  trouvé  une 
nation  encore  plus  ignorante  qu'eux  dans  la  guerre  et 
avilie  par  près  de  cent  ans  de  paix,  s'en  rendirent 
maîtres  en  deux  campagnes  ;  tant  il  est  vrai  que  les 
longues  paix  sont  presque  aussi  dangereuses  que  les 
longues  guerres. 


1725]  MÉAIOffiES   DE   VTLLARS.  341 

Le  20,  il  y  eut  conseil  des  dépêches  chez  le  roi,  où 
furent  appelés  les  quatre  conseillers  d'État  qui  avoient 
examiné  le  procès  entre  le  prince  Frédéric  d'Auvergne 
et  l'archevêque  de  Cambray  pour  le  prieuré  de  Saint- 
Martin,  qui  valoit  près  de  cinquante  mille  livres  de  rente. 
L'affaire  fut  décidée  tout  d'une  voix  en  faveur  de  l'ar- 
chevêque de  Cambray,  fils  naturel  du  duc  d'Orléans, 
lequel  jouissoit  déjà  de  plus  de  deux  cent  cinquante 
mille  livres  de  rente.  On  auroit  voulu  que  le  prince 
Frédéric  eût  pu  gagner,  mais  la  conduite  de  son  frère 
l'archevêque  de  Vienne  ne  lui  avoit  laissé  aucun  droit, 
ayant  donné  ce  prieuré,  avec  toutes  les  formes  néces- 
saires, à  l'archevêque  de  Cambray,  et  si  solidement 
que  la  seconde  nomination  qu'il  avoit  faite  en  faveur 
de  son  frère  étoit  nulle  de  tout  point. 

Le  même  jour,  l'assemblée  du  clergé  prit  congé  du 
roi,  l'évêque  de  Langres  porta  la  parole,  et  son  discours 
fut  trouvé  très  beau  et  bien  prononcé.  Cette  assemblée 
persista  à  refuser  son  consentement  à  la  levée  du  cin- 
quantième, imposition  qui  avoit  toujours  paru  peu 
convenable  et  à  laquelle  nous  avons  vu  que  le  maré- 
chal de  Yillars  s'étoit  très  fortement  opposé  dans  le 
conseil  qui  fut  tenu  sur  ce  sujet  à  Versailles  le  5  juin. 

Les  derniers  jours  d'octobre,  il  fut  envoyé  une  lettre 
de  cachet  à  l'assemblée  du  clergé  à  Paris  pour  la  sépa- 
rer et  même  défense  de  s'assembler  chez  le  président, 
qui  étoit  l'archevêque  de  Toulouse. 

Ceux  qui  la  composoient  parurent  très  irrités  ;  il  y 
fut  résolu,  presque  d'une  commune  voix,  d'écrire  au 
roi.  Cinq  ou  six  archevêques  ou  évêques  refusèrent  de 
signer  cette  lettre;  tout  le  reste  généralement  la  signa, 
et,  enfin,  cette  assemblée  refusa  même  le  don  gratuit 
pour  lequel  elle  s'assemble. 


342  MÉMOIRES   DE  VILLÂRS.  [1725 

Dans  le  commencement  du  mois  suivant,  M.  de  Mau- 
repas,  secrétaire  d'État,  fut  envoyé  à  Paris  pour  faire 
ôter  des  registres  de  l'assemblée  cette  lettre  qu'elle 
avoit  écrite,  et  l'on  n'oublia  rien  pour  donner  au  clergé 
toutes  les  marques  de  la  mauvaise  satisfaction  que  l'on 
avoit  de  sa  conduite. 

Le  1 0  de  ce  mois,  l'affaire  du  prévôt  de  Paris  contre 
les  lieutenants  civil  et  criminel  du  Chàtelet  et  le  lieute- 
nant général  de  la  police  fut  rapportée  au  conseil  des 
dépèches.  La  charge  du  prévôt  de  Paris,  dans  son 
origine  très  belle  et  très  ancienne,  puisqu'elle  fut 
établie  par  Hugues  Gapet,  avoit  été  peu  à  peu  détruite 
et  il  n'en  subsistoit  que  le  nom;  il  ne  lui  restoit  que 
les  appointements,  qui  sont  de  huit  mille  livres,  dont 
quatre  mille  payées  sur  les  épices  du  Chàtelet,  le  pou- 
voir de  présider  le  jour  de  son  installation  et  l'usage 
de  passer  tous  les  contrats  en  son  nom,  mais  il  avoit 
perdu  la  voix  délibérative  et  tout  le  reste  des  attribu- 
tions de  premier  juge. 

Le  comte  d'Esclimont,  pourvu  de  cette  charge  par 
la  démission  de  son  père,  employa  deux  années  à 
rechercher  tous  les  titres  et  à  s'instruire,  et,  ayant 
enfin  obtenu  au  conseil  des  dépêches,  devant  le  roi, 
d'être  jugé,  il  fut  prouvé  très  clairement  que  tous  les 
édits  et  déclarations  des  rois  qui  avoient  ôté  la  voix 
délibérative  à  tous  les  baillis  et  sénéchaux  du  royaume 
n'avoient  pas  nommé  le  prévôt  de  Paris,  et  la  voix 
délibérative  lui  fut  rendue.  11  fut  aussi  réglé  que  le 
lieutenant  civil  prononceroit  les  arrêts  en  son  nom  et 
que,  dans  les  cérémonies  oii  le  Chàtelet  est  invité,  le 
prévôt  de  Paris  marcheroit  à  droite,  ses  gardes  et 
hoquetons  devant  lui,  que  l'administration  entière  de 
la  justice  resteroit  comme  ci-devant  aux  trois  lieute- 


I 


1725]  MÉMOIRES   DE   YILLARS.  343 

nants,  civil,  criminel  et  de  police,  lesquels,  dans  cette 
décision,  ne  perdirent  que  ce  qu'ils  ne  pouvoient  pas 
gagner  à  moins  de  supprimer  entièrement  la  charge 
de  prévôt  de  Paris.  Cependant,  le  lieutenant  civil  se 
crut  dégradé  par  ce  jugement  et  présenta  plusieurs 
requêtes.  Le  garde  des  sceaux  le  protégeoit  fort;  il 
obtint  que  l'on  parleroit  encore  de  son  affaire  au  pre- 
mier conseil,  qui  fut  tenu  à  Versailles.  Le  jugement 
fut  confirmé  et  l'arrêt  publié  ainsi  qu'il  avoit  été  dicté 
au  précédent  conseil. 

Peu  de  jours  après  le  retour  du  roi  à  Versailles,  il 
fut  publié  une  diminution  d'espèces.  Les  louis  d'or 
valant  seize  livres  dévoient  être  réduits  à  quatorze  au 
premier  de  l'année  1726  et  à  douze  livres  au  premier 
février  suivant.  On  espéra  par  là  remettre  quelque 
circulation  dans  le  royaume.  Tout  ce  qui  avoit  de  l'ar- 
gent le  tenoit  caché  par  les  craintes  mal  fondées  de  voir 
rétablir  le  papier. 

Le  maréchal  de  Villars  fut  absent  de  la  cour  pendant 
un  mois,  étant  retenu  à  Paris  par  un  rhume.  Pendant 
son  absence,  il  n'y  eut  rien  de  bien  important  pour 
les  affaires  étrangères.  L'on  compta  de  faire  accéder 
la  république  de  Hollande  au  traité  de  Hanovre.  Les 
intérêts  de  cette  république  pouvoient  très  aisément 
ramener  une  guerre  par  la  résolution  de  s'opposer  à 
la  compagnie  d'Ostende  et  le  ferme  dessein  de  l'empe- 
reur de  la  soutenir.  Le  comte  de  Kœnigseck,  ministre 
de  l'empereur  à  la  Haye,  donna  des  mémoires  remplis 
de  menaces  si  les  HoUandois  accédoient  à  ce  traité. 

D'un  autre  côté,  le  roi  de  Prusse  déclara  au  roi 
d'Angleterre,  par  une  lettre  qui  marquoit  une  grande 
foiblesse,  que,  si  la  Hollande  accédoit,  il  n'entreroit 


344  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

dans  aucun  engagement  au  sujet  de  la  compagnie 
d'Ostende.  Par  cette  lettre,  il  faisoit  voir  une  si  grande 
crainte  des  forces  de  l'empereur,  par  la  situation  si 
étendue  de  ses  États,  qu'il  confirmoit  une  opinion  que 
le  maréchal  de  Villars  avoit  fort  soutenue,  c'est  que, 
s'il  y  avoit  guerre  avec  l'empereur,  le  roi  de  Prusse 
n'exécuteroit  en  façon  du  monde  les  traités,  que,  tout 
au  plus,  il  seroit  neutre  la  première  campagne,  et,  la 
seconde,  feroit  ce  que  l'empereur  voudroit,  et  que  l'on 
pouvoit  craindre  quelque  chose  de  pareil  des  princes 
de  l'empire,  qui  paroissoient  présentement  attachés  à 
la  France  et  à  l'Angleterre,  lorsqu'ils  auroient  à  craindre 
les  armes  de  l'empereur,  qui  pouvoit  occuper  les  pays 
de  Hanovre. 

Le  maréchal  de  Villars  rappela  devant  le  roi  des  dis- 
cours que  le  roi  de  Prusse  avoit  tenus  quelques  mois 
auparavant  sur  ses  nombreuses  forces,  qu'il  n'étoit  pas 
question  des  cinq  mille  hommes  qu'il  s'engageoit  de 
donner,  qu'il  marcheroit  avec  quarante  mille  hommes. 
Sur  quoi  le  maréchal  de  Villars  dit  que  c'étoit  le  seul 
bon  parti  qu'il  pût  prendre  et  même  le  plus  sage,  et 
que  le  roi  lui  envoyât  trente  mille  hommes  avec  tout 
ce  que  l'Angleterre  pourroit  donner,  et,  avec  une  armée 
considérable,  marcher  en  Bohême,  puisque  telle  con- 
duite mettoit  l'empereur  en  péril  et  contenoit  les  autres 
princes  de  l'empire,  et  que,  par  tout  autre,  on  perdoit 
à  coup  sûr  le  roi  de  Prusse.  L'expérience  fît  voir  peu 
de  mois  après  que  le  maréchal  de  Villars  pensoit  juste. 

Dans  le  conseil  du  30  décembre,  on  lut  dix-huit 
articles,  écrits  par  le  roi  de  Prusse,  de  conditions  nou- 
velles, par  lesquelles  on  pouvoit  juger  que  son  traité 
conclu  à  Hanovre  n'étoit  pas  bien  solide.  Sur  cela,  le 


1725]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  34o 

maréchal  de  Villars  représenta  pour  la  sixième  fois  qu'il 
falloit  conclure  avec  le  roi  de  Sardaigne  liaison,  sans 
comparaison,  la  plus  importante. 

Pendant  le  mois  de  décembre,  il  y  eut  une  intrigue 
de  cour  des  plus  importantes.  L'évêque  de  Fréjus, 
depuis  que  M.  le  Duc  étoit  premier  ministre,  avoit 
inspiré  au  roi  qu'il  ne  devoit  jamais  travailler  seul  avec 
son  premier  ministre,  et  il  étoit  établi  que  l'évêque  de 
Fréjus  entroit  toujours  dans  le  cabinet  du  roi  une  demi- 
heure  avant  M.  le  Duc,  assistant  à  ce  qu'on  appeloit 
travail,  qui  étoit  un  suprême  conseil  pour  la  distribu- 
tion de  toutes  les  grâces,  grands  et  petits  bénéfices, 
gouvernements,  charges  de  guerre  et  de  cour,  en  un 
mot,  M.  de  Fréjus  avoit  la  complaisance  pour  M.  le  Duc 
de  lui  laisser  la  disposition  du  gros,  mais,  quand  il 
avoit  été  question  des  charges  de  la  cour  les  plus  con- 
sidérables, il  les  avoit  fait  donner  à  ses  amis,  malgré 
les  paroles  de  M.  le  Duc  à  d'autres. 

M.  le  Duc  avoit  voulu  sortir  de  cette  sujétion  par  le 
moyen  de  la  reine,  et,  le  mardi  18  décembre,  le  roi 
ayant  entretenu  M.  de  Fréjus  sur  les  six  heures  du  soir, 
la  reine  envoya  le  marquis  de  Nangis  prier  le  roi  de 
passer  chez  elle.  Le  roi  dit  en  sortant  à  M.  de  Fréjus 
qu'il  reviendroit  dans  le  moment.  Cependant  le  roi  fut 
plus  de  deux  heures  chez  la  reine;  M.  de  Fréjus  s'im- 
patienta et  s'en  alla  chez  lui. 

Le  même  jour,  mardi,  M.  le  Duc  écrivit  six  hgnes 
de  sa  main  au  maréchal  de  Yillars  pour  le  prier  de  se 
rendre  incessamment  à  Versailles.  Il  avoit  pris  méde- 
cine presque  dans  le  même  temps  et  cela  lui  fut  impos- 
sible. Sa  présence,  que  M.  le  Duc  désiroit  fort,  lui  auroit 
été  assurément  utile,  surtout  avant  ce  qui  s'étoit  passé 


346  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

chez  la  reine,  qui  avoit  été  mal  digéré  et  plus  mal 
exécuté. 

Le  duc  de  Mortemart,  premier  gentilhomme  de  la 
chambre,  très  brave  homme  à  la  guerre,  plein  d'hon- 
neur, se  crut  obligé  à  parler  au  roi  contre  la  marquise 
de  Prie  et  Paris-Duvernay,  auxquels  M.  le  Duc  avoit 
sa  première  confiance.  Il  en  dit  au  roi  toutes  les  hor- 
reurs. Ce  ne  fut  pas  sans  retomber  aussi  sur  M.  le  Duc, 
lequel  lui  avoit  fait  donner  quarante  mille  écus,  argent 
comptant,  au  commencement  de  l'année,  par  le  con- 
seil de  Duvernay. 

Cependant,  le  mercredi  19,  l'évêque  de  Fréjus,  per- 
suadé par  la  longue  conversation  du  roi  avec  la  reine 
et  M.  le  Duc  que  sa  résolution  avoit  été  prise  de  don- 
ner à  M.  le  Duc  quelques  audiences  pour  les  intimes, 
ce  qu'il  étoit  assez  raisonnable  à  un  premier  ministre 
de  prétendre,  partit  de  la  cour  le  matin,  écrivit  une 
lettre  au  roi  qu'il  chargea  Niert^  de  lui  rendre  et  une 
autre  à  M.  le  Duc. 

Le  roi  ne  lut  sa  lettre  qu'au  retour  de  la  chasse  et 
parut  très  fâché  et  fut  près  d'une  heure  sur  sa  chaise, 
seulement  pour  être  seul,  car  on  remarqua  qu'il  ne 
s'étoit  pas  mis  en  état  d'en  faire  usage.  M.  de  Morte- 
mart prit  ce  temps-là  et  parla  pour  M.  de  Fréjus  et  se 
fit  donner  un  ordre  très  exprès,  qu'il  porta  à  M.  le  Duc, 
d'en  envoyer  un  sur-le-champ  à  M.  de  Fréjus  de  reve- 
nir incessamment  auprès  du  roi.  Cet  ordre  fut  reçu  à 
Issy,  où  il  s'étoit  retiré,  et  exécuté  dès  six  heures  du 
matin  le  jour  d'après. 


1.  Niert  ou  Nyert,  premier  valet  de  chambre  du  roi,  en  quar- 
tier. Voir  dans  Saint-Simon  (XV,  320)  le  récit  du  même  incident. 


'l72!o]  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  347 

Le  maréchal  de  Villars  apprit  le  retour  de  M.  de  Fré- 
jus  dans  le  temps  que  son  incommodité  finie  lui  permet- 
toit  de  retourner  à  Versailles,  où  il  n'alla  que  quatre 
jours  après,  sa  santé  n'étant  pas  encore  fort  rétablie. 

M.  le  Duc,  à  la  première  conversation,  lui  fit  de 
grandes  plaintes  de  M.  de  Mortemart,  non  seulement 
de  sa  conduite  auprès  du  roi,  mais  de  l'insolence  avec 
laquelle  il  lui  avoit  parlé.  Le  maréchal  de  Villars  lui 
répéta  à  cette  occasion  ce  qu'il  lui  avoit  dit  plusieurs 
fois  de  sa  peine  à  consulter  ceux  en  qui  il  devroit 
prendre  plus  de  confiance  ;  qu'il  avoit  donné  quarante 
mille  écus,  argent  comptant,  à  M.  de  Mortemart,  sans 
quoi  il  refusoit  de  servir  son  année  de  premier  gentil- 
homme de  la  chambre;  qu'il  lui  auroit  conseillé  de  pla- 
cer plus  utilement  cette  somme  d'argent,  parce  que  l'on 
ne  pouvoit  en  façon  du  monde  compter  sur  M.  de  Mor- 
temart. 

Enfin,  les  choses  demeurèrent  pour  les  conférences 
de  M.  le  Duc  avec  le  roi  dans  le  même  état,  c'est-à-dire 
qu'il  n'en  avoit  aucune  seul,  et  M.  de  Fréjus  toutes  les 
fois  qu'il  le  vouloit,  en  sorte  que  M.  le  Duc  ne  pouvoit 
parler  d'aucune  affaire  avec  le  roi  qu'en  présence  de 
M.  de  Fréjus. 

M.  le  Duc  témoigna  au  maréchal  de  Villars  qu'il  ne 
pouvoit  plus  longtemps  demeurer  dans  une  situation 
véritablement  honteuse  pour  un  premier  ministre. 
Le  maréchal  lui  dit  qu'elle  étoit  telle,  mais  que,  puis- 
qu'il avoit  souffert  plus  de  deux  ans,  il  falloit  chercher 
les  moyens  solides  d'en  sortir,  et  que  quinze  jours, 
un  mois  de  plus  dévoient  être  comptés  pour  rien,  à 
moins  que  l'on  ne  vît  ce  qu'on  appelle  pericuîum  in 
morâ.  Telle  étoit  la  situation  de  M.  le  Duc  et  de  M.  de 


348  MÉMOIRES   DE   VILLARS.  [1725 

Fréjus  dans  les  premiers  jours  du  voyage  de  Marly. 

La  reine  parla  au  maréchal  de  Villars  de  ses  peines 
sur  celle  de  M.  le  Duc,  et  l'envie  qu'elle  auroit  de 
la  faire  cesser.  Le  maréchal  de  Villars  lui  dit  qu'elle 
devoit  ménager  le  roi  et  lui  dire  qu'elle  n'avoit  d'autre 
volonté  que  la  sienne  et  d'autre  désir  que  de  lui  plaire, 
ainsi  qu'il  devoit  prendre  tout  ce  qu'elle  lui  diroit 
comme  venant  de  ces  sentiments-là. 

Le  maréchal  de  Villars  dit  à  M.  le  Duc  que  ce  qui 
devoit  lui  donner  une  grande  attention,  c'est  que  tout 
ce  qui  environnoit  le  roi  suivoit  le  crédit,  et  que  celui 
de  M.  de  Fréjus  paroissoit  le  plus  fort  auprès  du  roi. 
Les  mêmes  gens,  qui  lui  étoient  le  plus  affidés,  chan- 
geroient  assurément  ;  qu'il  prît  bien  garde  désormais 
à  qui  il  se  confîeroit.  La  reine  eut  une  assez  longue 
conversation  avec  l'évêque  de  Fréjus,  de  laquelle  elle 
rendit  compte  au  maréchal  de  Villars,  auquel  elle  mar- 
quoit  beaucoup  d'amitié.  Dans  cette  conversation, 
l'évêque  de  Fréjus  ne  s'engagea  point  à  procurer 
d'audience  particulière  à  M.  le  Duc,  et  le  premier 
ministre,  qui  avoit  l'administration  du  royaume,  n'a- 
voit pas  la  liberté  d'en  rendre  compte  un  moment 
seul  au  roi. 


APPENDICE 


I 


APPENDICE.  351 


EXTRAITS  DE  CORRESPONDANCES 
RELATIVES  AUX  NÉGOCIATIONS  DE  RASTADT  ET  DE  BADEN. 

1713-1714. 

Les  habitudes  de  la  Société  de  l'histoire  de  France  et  la  place  dont 
nous  disposons  à  la  fin  du  présent  volume  ne  nous  permettent  pas  de 
reproduire,  même  par  extraits,  la  correspondance  diplomatique  de  Villars 
d'octobre  1713  à  septembre  1714.  Elle  est  extrêmement  volumineuse.  Les 
pièces  principales  ont  d'ailleurs  été  imprimées,  soit  en  entier,  soit  par 
fragments,  par  M.  de  Courcy  {Coalition  de  1701)  et  par  nous-même  {Vil- 
lars, etc.,  t.  II,  ch.  vin).  Nous  nous  bornerons  donc  à  donner  le  compte-rendu 
de  l'entrevue  de  Villars  et  de  Hundheim  (voy.  ci-dessus,  t.  III,  p.  225), 
des  extraits  de  la  correspondance  particulière  de  Villars  avec  Voysin  et 
Torcy  et  quelques  passages  de  la  correspondance  particulière  du  prince 
Eugène.  Ce  choix  de  documents  éclaire  d'un  jour  tout  particulier  la  phy- 
sionomie des  négociations  et  celle  des  négociateurs.  , 

i.  Villars  au  Roi. 

Brisach,  25  octobre  1713. 
Sire, 

Je  sors  d'une  conférence  de  près  de  quatre  heures  avec  M.  le 
baron  de  Hundheim,  dans  laquelle  plus  de  deux  heures  ont  été 
employées  de  sa  part  à  vouloir  me  persuader  qu'il  étoit  impos- 
sible à  l'Empereur  de  donner  des  pleins  pouvoirs  au  Prince 
Eugène,  auquel  ils  sont  destinés,  sans  préalablement  faire  con- 
noître  à  l'Empire  quelque  chose  des  conditions  sur  lesquelles  on 
pourroit  traitter  la  paix  :  la  conversation  retombant  toujours 
sur  ce  point,  bien  que  de  tems  en  tems  il  me  parlât  des  diverses 
conditions. 

Pour  moy,  Sire,  réglé  par  les  ordres  de  Votre  Majesté,  qui  me 
deffendent  d'entrer  dans  aucun  détail,  j'ay  dit  à  M»"  le  baron  de 
Hundheim  que  Votre  Majesté  vouloit  véritablement  la  paix  et 
marquoit  la  désirer  plus  sincèrement  que  ceux  auxquels  elle  est 
plus  nécessaire,  mais  que  les  retardemens  que  la  cour  de  Vienne 
apporte  à  donner  ses  pleins  pouvoirs  dévoient  persuader  que  ses 
intentions  de  procurer  promptement  le  repos  de  l'Europe  ne 


3521  APPENDICE. 

sont  pas  tout  à  fait  si  sincères;  que,  pour  moy,  je  pouvois  pen- 
ser que  l'archiduc  qui  fait  la  guerre  aux  dépens  de  l'Empire  est 
bien  aise  de  pouvoir  faire  les  dispositions  des  quartiers  d'hyver, 
d'en  prendre  pour  la  plus  grande  partie  de  ses  troupes  dans  des 
terres  qui  ne  leur  appartiennent  pas,  et  cela  sous  le  prétexte 
spécieux  de  ne  pouvoir  point  traitter  que  l'Empire  ne  soit  informé 
d'une  partie  des  conditions  ;  qu'il  n'y  a  point  de  personne  rai- 
sonnable qui  puisse  imaginer  que  l'Empire,  dont  la  plus  grande 
partie  déteste  la  continuation  de  la  guerre,  fût  offensé  contre 
l'archiduc  des  facilités  qu'il  apporteroit  à  la  fin  de  ses  malheurs. 
Qu'enfin  celuy-là  marquoit  toujours  le  plus  ardent  désir  de  finir 
qui  en  donneroit  les  plus  courts  moyens  et  les  plus  faciles  ;  qu'en 
un  mot  il  y  avoit  présentement  cinquante  sept  jours  que  j'ay 
déclaré  que  Votre  Majesté  m'avoit  honoré  de  ses  pleins  pouvoirs 
et  cela  sur  ce  que  M.  de  Beckers  m'avoit  dit  que  ceux  de  la 
cour  de  Vienne  paroîtroient  bientôt;  que  c'étoit  un  tems  plus 
que  suffisant  à  la  cour  de  Vienne  pour  faire  approuver  à  l'Em- 
pire qu'elle  donnât  aussy  les  pleins  pouvoirs  pour  terminer  une 
guerre  qui  ne  divertissoit  pas,  selon  les  apparences,  le  Palatinat 
et  les  Électorats  de  Trêves  et  de  Mayence,  ny  même  les  États 
de  Souabe  ;  que  Votre  Majesté,  avec  beaucoup  de  raison,  persis- 
toit  à  ne  vouloir  entrer  dans  aucun  détail  qu'avec  ceux  qui 
paroîtroient  revêtus  de  pleins  pouvoirs  pareils  à  ceux  dont  j'étois 
honoré. 

Je  reviens,  Sire,  à  la  conclusion  de  notre  conférence;  j'expli- 
queray  ensuitte  les  diverses  matières  dont  M.  le  baron  de  Hun- 
dheira  m'a  parlé. 

Le  résultat  est  que  M.  le  Prince  Eugène  luy  a  dit  qu'il  avoit 
les  pleins  pouvoirs  pour  tout  ce  qui  regardoit  directement  les 
intérests  de  l'Empereur  ;  pour  tout  ce  qui  regardoit  les  intérests 
de  l'Empire,  il  falloit  observer  les  formalités  requises  et  si  l'on 
s'en  contenteroit  (supposé  que  M^  le  Prince  Eugène  eût  un  plein 
pouvoir,  et  qu'en  outre  dudit  plein  pouvoir  il  pût  traitter  et  signer 
ce  qui  seroit  arrêté)  exigeant  un  entier  secret  jusqu'à  ce  que 
l'on  pût  avoir  le  consentement  de  l'Empire. 

Le  baron  de  Hundheim  dit  encore  que,  si  ces  conditions  sur 
lesquelles  on  peut  commencer  ne  convenoient  pas  (ce  qu'il  ne 
peut  croire),  cela  apporteroit  de  si  grandes  longueurs  qu'elles 
pourroient  à  la  fin  rompre  la  négociation;  qu'il  m'informera 
dans  peu  de  jours,  retournant  en  poste  auprès  du  Prince  Eugène, 
si  ledit  Prince  a  besoin  de  quelques  pouvoirs  plus  essentiels, 
qu'il  ne  luy  faudra  que  peu  de  jours  pour  les  recevoir. 


APPENDICE.  353 

Que,  quant  au  lieu  des  conférences  avec  luy,  je  serois  le 
maître  de  le  choisir  :  le  Prince  Eugène  est  persuadé  que  Ras- 
tatt  ou  Spire  conviendront  le  mieux  pour  la  facilité  de  s'y  rendre 
de  part  et  d'autre  ;  ainsy  Votre  Majesté  peut  conter  que  dans 
le  tems  qu'elle  m'honorera  d'une  réponse,  je  seroy  informé 
par  M.  le  haron  de  Hundheim  du  jour  auquel  on  pourra  com- 
mencer à  s'assembler;  c'est  sur  quoy  elle  aura  pour  agréable 
de  m'honorer  de  ses  ordres. 

Pour  reprendre  ensuitte  les  diverses  matières  dont  il  a  été 
question,  j'auray  l'honneur  de  luy  dire  qu'écrivant  moy-même 
devant  ledit  baron  de  Hundheim  et  luy  relisant  ce  que  j'écri- 
vois,  il  m'a  dit  que  le  comte  de  Straffort  avoit  fait  de  grandes 
plaintes  de  ce  que  l'on  vouloit  priver  la  reine  sa  maîtresse  de  la 
négociation,  et  qu'ils  auroient  par  sa  médiation  obtenu  des  con- 
ditions plus  avantageuses  qu'en  traittant  directement.  Que,  même 
depuis  la  prise  de  Landau,  le  comte  de  Straffort  avoit  dit  haute- 
ment que  le  Roy  accorderoit  à  l'Empereur  et  à  l'Empire  de  trait- 
ter  aux  mêmes  conditions  offertes  à  Utrecht,  et,  comme  j'ay  paru 
ne  pas  ajouter  foy  à  une  pareille  proposition  du  comte  de  Straf- 
fort, étant  bien  assuré  que  Votre  Majesté  a  toujours  conté  de 
garder  des  conquestes  qui  luy  coûtent  assez  cher,  ledit  baron  de 
Hundheim  m'a  assuré  qu'il  m'en  donneroit  la  preuve  autentique. 

Il  m'a  déclaré  aussy  que  l'Archiduc  étoit  résolu,  et  l'Électeur 
Palatin,  de  faire  la  paix  directement  avec  Votre  Majesté  sans  la 
participation  d'autres  puissances. 

Ledit  baron  m'a  représenté  que  Landau  pris  et  Votre  Majesté 
voulant  le  conserver  fortifié,  l'on  avoit  cherché  les  moyens  de 
terminer  ce  point  à  la  satisfaction  de  Votre  Majesté,  mais  que 
j'avois  commencé  une  nouvelle  conqueste,  laquelle  seroit  appa- 
remment bientôt  terminée,  et  si  elle  causeroit  de  nouvelles  diffi- 
cultés :  sur  cela  j'ay  répondu  que  Votre  Majesté  désiroit  sincè- 
rement la  paix,  mais  qu'elle  contoit  aussy  que  ses  ennemis 
seroient  raisonnables  sur  les  conditions,  que  la  supériorité  de 
ses  armes  paroissoit  bien  hautement  puisque  l'on  avoit  déjà  pris 
une  des  plus  fortes  places  de  l'Europe,  dont  toutes  les  nouvelles 
d'Allemagne  promettoient  le  secours  :  que  cette  conqueste  heu- 
reusement terminée  j'en  avois  entrepris  une  nouvelle  au  delà  du 
Rhin,  malgré  tous  les  retranchemens  que  l'on  prétendoit  inexpu- 
gnables et  les  assurances  même  des  généraux  ennemis  de  don- 
ner une  bataiUe  pour  la  secourir  :  que  j'avois  été  à  la  source  du 
Danube  ;  que  les  principautés  et  comtés  de  Furstemberg,  Donau- 

IV  213 


354  APPENDICE. 

eschingen  et  Stuhling  traittoient  pour  les  contributions  :  que, 
dans  une  pareille  situation,  il  ne  seroit  pas  bien  surprenant  que 
Votre  Majesté  déclarât  que  puisqu'on  l'avoit  forcé  à  la  continua- 
tion de  la  guerre  elle  prétendoit  les  avantages  que  promet  la 
supériorité  de  ses  armes  :  qu'ainsy  non  seulement  elle  conserve- 
roit  Landau  et  Fribourg,  que  même  elle  ne  rendroit  ny  Brisach, 
ny  Kell,  ny  aucune  des  fortifications  qui  luy  assuroient  le  Rhin 
,  et  les  frontières  ;  que  des  personnes  désintéressées  ne  trouve- 
roient  rien  d'injuste  dans  de  pareilles  propositions,  mais  que,  si 
au  lieu  de  les  soutenir  avec  hauteur  Votre  Majesté  se  contentoit 
pour  Fribourg  du  vieux  Brisach,  il  n'y  avoit  personne  au  monde 
qui  put  s'empêcher  d'admirer  sa  modération, 

M.  le  baron  de  Hundheim  a  parlé  aussy  de  la  proposition  des 
Pays-Bas  depuis  la  Meuse  pour  l'Électeur  de  Bavière  aux  con- 
ditions de  céder  par  ledit  Électeur  à  l'Empereur  les  terres  de 
Bavière  qui  sont  au  delà  de  l'In  et  du  Danube.  Sur  tout  cela, 
Sire,  je  m'en  suis  tenu  aux  ordres  de  Votre  Majesté  de  n'entrer 
dans  aucun  détail. 

J'en  ay  usé  de  même  sur  les  affaires  d'Italie.  M.  de  Hundheim, 
lisant  les  propositions  faittes  à  ce  sujet,  qui  portent  que  les  États 
soient  remis  à  qui  ils  appartiennent  légitimement,  a  dit  que 
cela  peut  rester  ainsy.  Reste  à  savoir  à  qui  appartient  le  juge- 
ment de  ces  appartenances  légitimes  :  j'en  ay  usé  de  même  que 
sur  toutes  les  autres  propositions. 

Sur  mon  silence,  M.  de  Hundheim  m'a  dit  qu'il  étoit  cepen- 
dant un  peu  rude  que  l'Électeur  son  maître  eût  fait  des  proposi- 
tions sans  tirer  de  moy  aucune  réponse  qui  marquât  s'il  y  avoit 
au  moins  quelque  partie  desdites  propositions  qui  fût  au  gré  de 
Votre  Majesté  :  par  exemple  le  rétablissement  entier  de  l'Élec- 
teur de  Bavière,  lequel  avoit  été  rejette  à  Utrecht;  sur  cela  je 
m'en  suis  tenu  à  la  liberté  conteniie  dans  la  lettre  de  Mons.  le 
marquis  de  Torcy  du  30  juillet  :  je  ne  l'ay  point  passée. 

Voilà,  Sire,  ce  qui  s'est  passé  dans  près  de  quatre  heures  de 
conférence ,  sur  quoy  je  dois  avoir  l'honneur  de  dire  à  Votre 
Majesté  que,  si  elle  se  contente  des  pleins  pouvoirs  qu'a  déjà  ou 
que  M.  le  Prince  Eugène  aura  dans  très  peu  de  jours  pour  tout 
ce  qui  regarde  directement  les  intérests  de  l'Empereur,  M.  le 
baron  de  Hundheim  ayant  les  pleins  pouvoirs  de  l'Électeur  Pala- 
tin, on  pourra  entrer  incessamment  en  conférence.  Ce  sont  les 
deux  seules  puissances  qui  ayent  des  intérests  directs  à  la  paix. 
Si  elle  veut  attendre  que  tous  ceux  de  l'Empire  soient  arrivés, 


APPENDICE.  355 

l'hyver  se  passera  sans  que  l'on  entame  même  la  matière,  sur- 
tout après  la  déclaration  formelle  que  la  cour  de  Vienne   et 
l'Electeur  Palatin  ne  veulent  aucune  médiation  de  l'Angleterre. 
(Orig.  Arch.  des  Affaires  étrangères,  Vienne,  vol.  93,  fol.  80.) 

A  cette  dépêche  était  joint  le  billet  suivant  adressé  par  Villars  à  Torcy  : 
2.  Villars  à  Torcy. 

Voicy,  M.,  une  assez  longue  dépêche  pour  n'avoir  pas  beaucoup 
de  choses  à  ajouter  dans  celle  que  j'ay  eu  l'honneur  de  vous 
écrire.  J'ay  tenu  bon,  car  suivant  les  ordres  de  Sa  Majesté,  ce 
n'a  pas  été  sans  entendre  plusieurs  plaintes  du  baron  de  Hon- 
theim  de  mon  silence  ;  si  je  l'en  croy,  les  intentions  de  la  cour 
de  Vienne  sont  bonnes  pour  la  paix  et  le  P^e  Eugène  ne  sera  pas 
difficile.  Mais  il  assure  que,  si  nous  le  sommes  de  notre  côté,  et 
que  l'on  ne  veuille  pas  agir  rondement,  rien  n'est  plus  aisé  que 
de  tout  rompre.  Voilà  ce  qu'il  m'a  dit  plusieurs  fois. 

Si  je  n'étois  pas  pressé  de  retourner  à  notre  siège,  la  lettre  de 
S.  M.  seroit  plus  correcte  :  mais  il  ne  faut  pas  demander  de 
l'éloquence  à  un  général  qui  est  à  la  veille  de  donner  un  grand 
assaut. 

3.  Rapport  du  baron  de  Hundheirn  sur  son  entrevue  avec  Villars. 

Le  25  octobre  1713. 
{Analyse  et  traduction  d'extraits.) 

Parti  de  Miililberg  le  20  octobre,  Hundheirn  arrive  à  Strasbourg  le  21 
et  descend  chez  Hatsel:  Villars  lui  fait  dire  qu'il  l'attendra  le  24  à  Biisen, 
près  de  Brisach.  Hundheirn  s'y  rend  avec  Hatsel  et  le  conseiller  intime 
Beckers,  qu'il  a  trouvé  à  Strasbourg,  mais  il  arrive  trop  tard  pour  voir 
Villars,  et  l'entrevue  est  remise  au  lendemain. 

En  attendant,  il  s'entretient  longuement  avec  Hatsel,  qui  ne  lui  dissi- 
mule pas  que  Villars  a  l'ambition  de  signer  la  paix,  mais  lui  dit  qu'à  sa 
connaissance  la  restitution  de  Landau  souffrira  de  grandes  difficultés  :  on 
ne  l'aura  jamais  fortifié;  mais,  si  on  fait  quelque  concession  sur  ce  point, 
qu'on  accorde  l'entier  rétablissement  de  la  Bavière  et  le  mariage  que  l'on 
sait,  Hatsel  ne  doute  pas  qu'on  ne  puisse  arriver  à  s'entendre.  Hundheirn 
se  plaint  vivement  de  ce  que  la  cour  de  France  ferait  partout  courir  le 
bruit  que  l'empereur  aurait  fait  parvenir  ses  propositions  de  paix  par 
Sélecteur  palatin:  Hatsel  ne  peut  nier  que  ce  soit  lui  et  Villars  qui  aient 
donné  la  première  occasion;  l'empereur  est  tout  à  fait  étranger  à  ce  qui 
s'est  passé  entre  l'éiecleur  palatin  et  Villars.  Hatsel  reconnaît  que  la  cour 
impériale  n'a  pris  aucune  part  à  ces  pourparlers,  mais  ajoute  qu'une 
question  de  détail  ne  doit  pas  entraver  l'affaire  principale. 


35G  APPENDICE. 

Cependant,  Villars  arrive  avec  l'intendant  et  son  secrétaire  ;  après  un 
échange  de  compliments,  Hundheim  lui  affirme  que  Fempereur  et  l'élec- 
teur palatin  sont  très  disposés  à  conclure  la  paix,  si  les  conditions  sont 
meilleures  qu'à  Utrecht,  et  que,  bien  que  le  prince  Eugène  ne  soit  pas  muni 
de  pleins  pouvoirs  en  due  forme,  il  est  néanmoins  investi  d'une  autorité 
suffisante  pour  que  les  clauses  qu'il  aura  négociées  puissent  être  consi- 
dérées comme  convenues  ;  il  lui  demande,  d'autre  part,  ce  qu'il  y  aurait 
à  faire,  à  son  avis,  pour  arriver  à  la  conclusion  de  la  paix. 

—  II  me  répondit  que  son  dernier  courrier  lui  avait  apporté 
l'ordre  formel  de  ne  pas  s'ouvrir  à  moi,  à  moins  que  je  n'eusse 
les  pouvoirs  nécessaires,  et  de  se  borner  à  savoir  de  moi  quelles 
étaient  les  propositions  nouvelles  que  j'apportais.  On  doutait  fort 
à  la  cour  que  S.  M.  I.  songeât  sérieusement  à  terminer  la  guerre  ; 
car,  depuis  54  jours  qu'il  avait  reçu  des  pouvoirs  illimités,  S.  M.  I. 
n'avait  encore  rien  fait  de  semblable  ;  on  alléguait,  il  est  vrai, 
que  l'empereur  n'était  pas  le  maître  de  les  donner;  sa  cour  con- 
sidérait cette  raison  comme  une  simple  défaite,  car  il  ne  tenait 
qu'à  l'empereur  de  proposer  la  paix  à  l'Empire  pour  qu'il  y  sous- 
crivît des  deux  mains,  la  plupart  des  princes  n'allant  à  la  guerre 
que  traînés  par  les  cheveux.  Il  s'étendit  alors  avec  une  exagéra- 
tion manifeste  sur  les  grands  périls  de  l'Empire,  sur  la  supériorité 
de  la  France,  sur  les  nombreux  avantages  obtenus  par  lui  dans 
la  campagne  actuelle  et  sur  tout  le  mai  qu'il  pouvait  encore  faire 
à  l'Empire;  ajoutant  que  le  moins  qu'il  attendît  de  moi  était  d'ap- 
prendre que  S.  M.  I.  avait  donné  ses  pleins  pouvoirs  pour  con- 
clure la  paix,  laissant  entendre  indirectement  que  c'était  moi  qui 
avais  demandé  à  venir  le  voir.  Mais,  comme  M.  le  maréchal  est 
beau  parleur  et  très  prolixe  dans  ses  discours,  il  serait  trop  long 
et  fort  inutile  de  noter  toutes  ses  paroles;  aussi  n'en  ai-je  retenu 
que  ce  qu'il  y  a  de  plus  important  pour  l'affaire  présente. 

Hundheim  répond  à  Villars  que  l'empereur  est  très  décidé  à  faire  la 
paix  à  des  conditions  raisonnables  et  qu'on  lui  reproche  à  tort  de  ne  pas 
vouloir  encore  donner  ses  pleins  pouvoirs  ;  s'il  le  faisait  sans  consulter 
FEmpire,  l'électeur  palatin  lui-même,  si  désireux  qu'il  fût  de  la  paix,  s'y 
opposerait  énergiquement.  La  France  devrait  sur  ce  point  modifier  ses 
vues;  elle  paraît  vouloir  entraver  l'œuvre  salutaire  de  la  paix  en  imposant 
à  l'empereur  une  condition  inacceptable.  Hundheim  ne  nie  pas  que  l'em- 
pire désire  une  paix  raisonnable,  mais,  malgré  les  désavantages  qu'il  a 
subis  cette  année,  il  affirme  qu'il  ne  se  trouverait  pas  un  seul  prince 
pour  conseiller  à  l'empereur  d'accepter  les  conditions  posées  à  Utrecht. 
Les  avantages  remportés  par  le  maréchal  ont  été  plus  glorieux  pour  lui 
et  plus  utiles  pour  le  roi  que  nuisibles  à  l'Empire  ;  les  chances  de  la 
guerre  sont  changeantes,  l'armée  impériale  est  nombreuse  et  dévouée,  la 


1 


APPENDICE.  357 

paix  n'est  nullement  nécessaire,  mais  elle  convient  également  à  la  France 
et  à  l'Empire.  Qui  veut  la  fin  veut  les  moyens.  Villars  savait  qu'Hundheim 
n'avait  pas  de  pleins  pouvoirs  et  pourtant  il  l'a  appelé  auprès  de  lui,  et 
maintenant  il  refuse  de  négocier.  Hundheim  regrette  une  attitude  qui  ne 
peut  que  le  compromettre,  lui  et  l'électeur.  La  conversation  se  perd 
ensuite  dans  des  redites,  des  discussions  et  même  des  digressions  étran- 
gères au  sujet. 

—  Je  me  figurais,  lui  dis-je  enfin,  que  lui,  maréchal  de  Villars, 
ne  se  désintéressait  pas  ainsi  de  l'affaire  ;  il  avait  porté  sa  répu- 
tation et  sa  gloire  si  haut  par  l'épée  qu'il  semblait  n'avoir  plus 
rien  à  désirer  au  monde  que  de  les  rendre  immortelles  en  procurant 
la  paix  à  l'Europe ,  et  dans  cette  hypothèse  je  le  suppliais  de 
dépouiller  son  caractère  officiel  et  de  me  dire  son  opinion  per- 
sonnelle ;  je  le  priai  de  me  dire  sans  détour  s'il  croyait  que  le 
roi  s'en  tiendrait  toujours  aux  conditions  proposées  à  Utrecht  et 
consentirait,  oui  ou  non,  à  ce  que  le  Rhin  servît  de  frontière 
entre  la  France  et  l'Empire. 

Il  me  répondit  que  le  Roi  voudrait  absolument  garder  Landau  ; 
sur  quoi  je  lui  représentai  les  grandes  difficultés  qui  surgiraient 
à  cause  de  l'Empire  et  le  trop  grand  avantage  qui  en  résulterait 
pour  le  roi.  J'ajoutai  que  dernièrement  encore  le  comte  de  Strafford 
avait  déclaré  à  la  Haye  que,  malgré  le  temps  écoulé  et  la  prise 
récente  de  Landau,  le  roi  avait  manifesté  à  la  reine  son  inten- 
tion de  s'en  tenir  aux  conditions  offertes  à  Utrecht.  Là-dessus,  le 
maréchal  protesta  et  affirma  que,  si  le  comte  de  Strafford  avait 
tenu  ce  langage,  il  avait  parlé  de  lui-même,  sans  ordre  et  contre 
la  vérité. 

Je  cherchai  aussi  à  savoir  ce  qu'il  pourrait  dire  des  projets 
relatifs  à  la  Bavière  et  je  lui  en  exposai  plusieurs,  soit  en  entier, 
soit  en  partie.  Mais  il  m'interrompit  aussitôt,  disant  qu'on  n'écou- 
terait plus  les  anciennes  chansons,  qu'il  n'y  aurait  rien  de  fait 
tant  qu'on  n'aurait  pas  accordé  la  restitution  intégrale  de  la 
Bavière,  parce  que  le  roi  avait  pris  un  engagement  à  ce  sujet. 
Je  lui  ai  parlé  alors,  comme  étant  une  idée  de  l'électeur  palatin, 
du  partage  des  Pays-Bas  :  on  céderait  les  provinces  situées  de 
l'autre  côté  de  la  Meuse  contre  la  partie  de  la  Bavière  comprise 
entre  le  Danube  et  l'Inn,  au  lieu  du  rétablissement  intégral  avec 
le  neuvième  électorat;  alternative  qu'il  n'a  pas  absolument  repous- 
sée. Il  ajouta  qu'on  ne  pourrait  pas  laisser  le  haut  Palatinat  à 
l'empereur,  me  demandant  où  était  Mundelheim,  dans  quel  lot  il 
se  trouverait,  et,  laissant  entendre  qu'on  ne  permettrait  pas  au 
prince  de  Marlborough  de  le  garder  ;  j'appuyai  sur  le  projet  de  par- 


358  APPENDICE. 

tage  des  Pays-Bas,  montrant  que  la  France  et  la  Bavière  y  trou- 
veraient bien  plus  d'avantages  que  dans  le  rétablissement  inté- 
gral, pourvu  qu'il  agréât  à  S.  M.  I.,  qui  y  perdait  le  plus.  Si  je 
donnais  cette  idée,  disais-je,  c'était  uniquement  pour  qu'elle  fût 
étudiée,  si  elle  semblait  raisonnable,  n'ayant  pas  la  moindre  inten- 
tion de  retarder  l'oeuvre  principale.  Pour  ce  qui  est  de  l'Italie, 
j'espérais  qu'il  n'y  aurait  pas  de  difficultés,  pourvu  qu'on  ajoutât 
à  l'article  des  propositions  d'Utrecbt  que  les  villes  et  pays  ne 
dépendant  pas  de  Naples  et  de  Milan  seraient  rendus  à  leurs  légi- 
times possesseurs,  dont  les  droits  seraient  reconnus  par  les  auto- 
rités compétentes.  Il  n'a  fait  à  ces  idées  aucune  opposition  spé- 
ciale et  les  a  prises  en  note  ainsi  que  le  projet  de  partage  des 
Pays-Bas.  Quant  à  la  Savoie,  je  lui  dis  que  je  ne  voyais  pas  bien 
ce  que  le  duc  de  Savoie  avait  à  faire  dans  un  traité  entre  le  roi 
et  l'empereur,  et  qu'on  s'attendait  à  d'autant  moins  de  difficultés 
de  ce  côté  qu'on  négociait  un  traité  entre  l'empereur  et  le  duc. 
Le  maréchal  se  mit  à  rire  et  dit  :  «  Pourvu  que  le  roi  promette 
sa  garantie.  »  —  Je  répliquai  qu'il  était  peu  probable  que  le  roi 
l'eût  fait  ni  qu'il  eût  à  le  faire,  et  je  lui  exposai  longuement  mes 
raisons.  «  Au  moins,  dit-il,  la  garantie  sera  fortement  recher- 
chée. »  Je  crus  comprendre  qu'il  y  avait  là-dessous  quelque  chose 
de  caché,  car  il  me  fit  la  même  réflexion  au  sujet  de  la  Sicile  ; 
j'ajoutai  que  l'intention  de  S.  M.  I.  était  vraisemblablement  de 
traiter  avec  la  France  seule  sans  l'intervention  des  autres  puis- 
sances, et  cela  dans  l'intérêt  de  la  religion  et  du  rétablissement 
de  la  confiance;  cette  ouverture  parut  lui  causer  un  grand  plaisir 
et  il  en  prit  aussi  note  par  écrit. 

Je  n'ai  rien  négUgé  pour  aborder  le  fond  des  choses,  mais  je 
n'ai  pu  y  réussir,  car  il  m'opposait  toujours  le  défaut  de  pou- 
voirs semblables  aux  siens.  Je  voulais  pourtant  arriver  à  savoir 
si  la  France  ne  posait  ainsi  une  condition  inacceptable  que 
pour  rendre  toute  négociation  impossible;  aussi  lui  ai-je  demandé 
si,  au  cas  où  S.  M.  I.  donnerait  au  prince  Eugène  le  pouvoir 
de  négocier  avec  le  maréchal  ou  tout  autre  sans  toutefois  lui 
donner  le  pouvoir  de  conclure  la  paix,  il  serait,  lui  maréchal, 
en  état  de  traiter  avec  lui;  étant  convenu  que,  pendant  que  les 
affaires  seraient  ainsi  préparées,  l'empereur  ferait  le  nécessaire 
auprès  de  l'Empire,  afin  d'être  en  mesure  de  donner,  comme 
empereur,  le  pouvoir  de  signer  la  paix.  Il  a  pris  encore  cette 
question  en  note,  disant  qu'à  ses  yeux  cela  lui  paraissait  suffi- 
sant; puis  il  m'a  demandé  où  je  pensais  qu'ils  pussent  se  ren- 
contrer. Il  indiqua  Rastadt  ;  je  proposai  Spire,  en  disant  qu'ils 


APPENDICE.  359 

pourraient  toujours  s'arranger  dans  la  suite.  Mais  il  était  déjà 
plus  de  huit  heures,  et,  comme  le  maréchal  devait  encore  rega- 
gner Brisach,  notre  entrevue  prit  fin. 

Pendant  ce  temps,  l'intendant,  Hatsel  et  le  conseiller  Beckers 
étaient  restés  dans  l'antichambre.  En  les  retrouvant,  le  maréchal 
dit  qu'il  avait  espéré  que  j'aurais  apporté  des  pouvoirs  ou  de  nou- 
velles propositions,  qu'il  fallait  cependant  voir  comment  on  pou- 
vait s'arranger  et  qu'il  y  mettrait  toute  la  bonne  volonté  possible. 
Je  répondis  que,  de  mon  côté,  en  recevant  mon  passeport,  je 
m'attendais  à  trouver  plus  de  facilités,  que,  notamment,  la 
réponse  au  sujet  de  Landau  n'était  pas  de  nature  à  faciliter  l'ou- 
vrage. Là-dessus,  le  maréchal  s'écria  :  «  Le  roi  ne  cédera  jamais 
Landau  fortifié  !  >  Ce  mot  fortifié  n'avait  pas  été  prononcé  une 
seule  fois  dans  notre  conversation  antérieure. 

Villars  et  Hundheira  se  séparent  avec  force  compliments.  Pendant  la 
route,  Hundheim  se  plaint  à  Hatsel  des  réticences  de  ViUars  et  proteste 
de  ses  bonnes  intentions  ;  peut-être  la  cour  de  France  a-t-elle  changé 
d'avis  quant  à  la  paix,  ou  les  ennemis  du  maréchal  ont-ils  persuadé  au 
roi  qu'il  n'était  pas  capable  de  mener  à  bien  une  affaire  aussi  importante. 

Le  lendemain,  Hatsel,  qui  a  revu  Yillars,  rapporte  à  Hundbeim  les  idées 
du  maréchal  :  le  roi  gardera  Landau,  peut-être  avec  un  tempérament  à 
trouver;  si  l'électeur  de  Bavière  n'accepte  pas  le  partage,  il  devra  être 
entièrement  rétabli,  sauf  à  renoncer  à  ses  autres  prétentions;  dans  les  deux 
cas,  on  suppose  qu'on  s'entendra  sur  le  mariage  de  la  fille  aînée  de  l'em- 
pereur Joseph;  pas  de  difGcultés  sérieuses  en  Italie;  peut-être  deman- 
dera-t-on  une  compensation  pour  Fribourg  après  la  prise  de  cette  place; 
Villars  ne  fera  aucune  objection  à  ce  que  les  pouvoirs  du  prince  Eugène 
soient  dans  la  forme  ci-dessus  indiquée;  enfin,  Villars  propose  Bàle  pour 
son  entrevue  avec  le  prince  Eugène.  Comme  Hundheim  observe  qu'il  ne  peut 
s'éloigner  ainsi  de  l'armée,  Hatsel  suppose  qu'on  conviendrait  d'un  armis- 
tice. Puis  ils  discutent  sur  les  clauses  probables  du  traité  à  venir.  Hatsel 
dit  qu'on  pourrait  rendre  Landau  démantelé,  à  condition  de  raser  aussi 
Kehl  et  la  tête  de  pont  de  Fort-Louis,  et  de  convenir  qu'il  ne  serait  plus 
élevé  de  fortification  sur  le  Rhin  entre  Strasbourg  et  Phihpsbourg.  Hun- 
dheim termine  en  rappelant  qu'Hatsel,  quoique  né  dans  le  Sundgau,  est 
passioivië  pour  les  Français  ;  il  est  subdélégué  de  l'intendant  à  Strasbourg, 
prévôt  d'Haguenau  et  très  protégé  par  le  maréchal  d'Harcourt. 

(Orig.  allemand.  Arch.  L  R.  de  Vienne.) 

4.  Villars  à  Voysin. 

[Fribourg],  17  novembre  1713. 
"Vous  voulez  bien.  Monsieur,  que  j'aye  l'honneur  de  vous  par- 
ler avec  la  liberté  d'un  homme  qui  conte  bien  sincèrement  sur 


360  APPENDICE. 

l'honneur  de  votre  amitié  :  je  ne  m'aveugle  point  sur  le  bonheur 
que  j'ay  de  servir  le  Roy  assez  heureusement,  mais  vous  m'avez 
dit  l'hyver  passé  que,  bien  que  Sa  Majesté  fût  favorablement 
disposée,  il  falloit  luy  demander,  si  l'on  vouloit  avoir. 

Je  vous  envoyé  la  copie  de  la  lettre  que  j'écris  à  Madame  de 
Maintenon,  et  je  vous  diray  ce  que  vous  savez  mieux  que  moy, 
c'est  que  ceux  qui  ont  mis  le  Royaume  à  deux  doigts  de  sa  ruine 
entière  sont  sans  comparaison  mieux  traittés  que  moy,  et  telle- 
ment que  je  ne  demanderois  pas  même  que  l'on  m'accordât  les 
mêmes  grâces. 

M.  le  maréchal  de  Villeroy,  outre  toutes  les  survivances,  a 
reçu  des  coffres  du  Roy,  en  gratifications  près  de  quatre  cens 
mille  écus,  et,  outre  cela,  n'a  pas  négligé  les  sauvegardes  :  je 
vous  diray  que  celles  de  cette  campagne,  qui  a  été  la  meilleure, 
ne  va  pas  au  tiers  de  ce  que  le  Roy  a  donné  de  ses  cotîres  à 
M.  le  maréchal  de  Villeroy. 

Il  y  a  dix  ans  que  M.  le  maréchal  de  Tallard  a  le  gouverne- 
ment de  Comté,  quinze  qu'on  luy  a  donné  celuy  du  pays  de  Foyx 
à  vendre,  et  quarante  qu'il  a  la  lieutenance  généralle  de  Dau- 
phiné. 

M.  de  Boufïlers,  quelles  jouissances  !  quelles  grâces  après  les 
prises  de  Namur  et  de  Lille  !  et  il  demandoit  encore  très  forte- 
ment à  être  connétable. 

Je  vous  supplie  de  donner  votre  attention  à  ma  lettre  à  Madame 
de  Maintenon,  et  pour  moy  ce  que  votre  amitié  vous  permettra 
de  faire. 

J'aimerois  mieux  que  le  Roy  voulût  bien  me  donner  sans 
demander,  mais  s'il  faut  demander,  je  demanderay. 

(Min.  orig.  Arch.  Vogué.) 

5.  Voijsin  à  Villars. 

Marly,  le  22  novembre  1713. 
Je  ne  respondrai  point.  Monsieur,  à  la  lettre  particulière  que 
vous  m'avez  fait  l'honneur  de  m'escrire  le  17  de  ce  mois  :  ilfau- 
droit  pour  cela  que  j'eusse  veu  M^  de  Maintenon  seule  pour  sça- 
voir  et  ce  qu'elle  pense  et  ce  qu'elle  a  fait  sur  ce  que  vous  luy 
avés  mandé;  ce  que  je  puis  vous  dire  est  que  le  Roy  est  très  aise, 
très  content,  et  qu'il  sent  en  perfection  que  nul  autre  que  vous 
n'auroit  pu  faire  tout  ce  que  vous  avés  fait  dans  cette  campagne. 
Ces  sentiments,  dans  lesquels  je  le  voy  par  rapport  à  vous,  me 
font  un  sensible  plaisir,  et  je  m'y  intéresse  très  vivement  par 


APPENDICE.  361 

l'amitié  dont  vous  m'honores.  Il  ne  vous  reste  plus  qu'à  conclure 
la  paix  pour  estre  comblé  d'honneur  et  de  gloire;  la  négotiation 
paroist  se  ranimer  depuis  la  prise  de  Friliourg;  vostre  première 
conférance  nous  apprendra  ce  que  nous  en  pouvons  espérer.  Les 
limites  de  l'Alsace  sont  toujours  fort  incertainnes,  il  y  a  diffé- 
rentes terres  en  deçà  de  la  Loutre  vers  Strasbourg  qui  appar- 
tiennent à  l'Électeur  palatin,  l'évesque  de  Spire  et  autres  princes 
de  l'Empire;  si,  en  conservant  Landau,  on  pouvait  obtenir  que 
l'Alsace  seroit  bornée  à  la  Quaiche,  ce  seroit  un  grand  avantage, 
cela  ne  peut  venir  que  dans  le  cours  de  vostre  négotiation  et  je 
ne  vous  le  donne  que  comme  une  idée,  supposé  que  vous  y  trou- 
viez jour;  de  mesme  que  ce  que  vous  avés  pensé  sur  Homhourg 
et  Biche. 

Madame  de  Maintenon  vient  de  m'envoier  la  lettre  cy-jointe 
pour  vous,  je  ne  scay  si  c'est  une  responce  à  vostre  lettre  ou  un 

simple  compliment. 

(Orig.  autogr.  Arch.  Vogué.) 

6.  Torcy  à  Villars. 

Marly,  le  24  novembre  1713. 
La  prise  de  Fribourg  et  de  ses  chasteaux,  Monsieur,  est  une 
pressante  raison  pour  déterminer  la  cour  de  Vienne  et  pour 
vaincre  ses  longueurs  affectées.  Si  vous  n'eussiez  pas  réussi  dans 
une  entreprise  aussy  difficile,  et  dont  le  succez  vous  est  aussy 
glorieux,  les  pouvoirs  que  le  Prince  Eugène  a  receus  à  point 
nommé  auroient  pu  demeurer  encore  longtems  en  chemin.  J'es- 
père que  la  conférence  que  vous  devez  avoir  avec  luy  va  bien 
avancer  les  affaires.  Il  est  tems  que  la  guerre  finisse,  et  le  besoin 
en  est  égal  dans  toute  l'Europe  ;  mais  il  est  beau,  je  vous  asseure, 
de  signer  les  conditions  de  la  paix,  après  avoir  fait  une  aussy 
belle  campagne  que  celle  que  vous  venez  d'achever.  Je  ne  repète 
point  ce  que  vous  sçavez  desjà  de  l'intérest  sensible  et  véritable 
que  je  prens  depuis  longtems  à  tout  ce  qui  peut  vous  regarder, 
et  je  vous  supplie  seulement  de  me  continuer  la  justice  de  croire 
qu'on  ne  peut  être  plus  parfaitement  que  je  suis,  Monsieur,  votre 

très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

(Orig.  Arch.  Vogiié.) 

7.  Villars  à  Voysin 

A  Rastatt,  ce  27  novembre  1713. 
J'ay  receu.  M"",  les  lettres  que  vous  me  faitte  l'honneur  de 


362  APPENDICE. 

m'écrire  du  15  et  16  par  l'ordinaire,  et  du  21  par  le  courrier  que 
vous  m'avez  dépêché;  par  la  dernière  desquelles  je  vois  avec  une 
sensible  joye  la  satisfaction  de  S.  M.  sur  les  heureux  succès  de 
Fribourg.  Il  est  très  vraysemblable  que  cette  importante  con- 
queste  a  terminé  plusieurs  irrésolutions  de  la  cour  de  Vienne 
pour  rentrer  en  négociation. 

J'auray  l'honneur  de  vous  informer  de  ce  qui  s'est  passé  de 
particulier  depuis  mon  arrivée  à  Rastatt.  Rien  n'a  été  plus  hon- 
nête que  la  première  entrevue  de  M.  le  Prince  Eugène  avec  moy. 
J'étois  arrivé  une  demie  heure  avant  luy;  ses  fourriers  m'avoient 
laissé  le  principal  et  premier  appartement  et  celuy  que  j'avois 
occupé  lorsque  j'étois  icy  il  y  a  sept  ans  avec  l'armée  du  Roy, 
lequel  fortuitement  se  trouve  sur  le  chemin  du  Fort-Louis  icy, 
comme  celuy  de  M.  le  Prince  Eugène  se  trouve  pareillement  sur 
le  chemin  de  Mulhberg  icy,  les  deux  appartements  séparés  par 
le  salon.  Je  voulus  absolument,  comme  le  premier  venu,  mener 
M.  le  Prince  Eugène  chez  luy  ;  après  y  avoir  été  quelque  temps 
je  revins  dans  mon  appartement  et  un  quart  d'heure  après  ce 
Prince  me  vint  voir.  Nous  fûmes  un  quart  d'heure  ensemble.  Il 
retourna  chez  luy  et,  après  y  avoir  été  près  d'une  heure,  il  me  fit 
dire  par  M.  le  Prince  de  Rohan  qui  avoit  été  le  voir  qu'il  ne  pou- 
voit  pas  être  dans  la  même  maison  que  moy  sans  avoir  plus  de 
commerce  ensemble,  et  comme  j'allois  chez  luy  je  le  trouvay  qui 
me  venoit  voir  et  nous  demeuràme  ensemble  jusqu'à  dix  heures 
du  soir  chez  moy.  Aujourd'huy  il  m'a  donné  à  dîner  avec  les 
ofiiciers  généraux  qui  m'ont  suivy  icy  et  doit  demain  diner  chez 
moy  avec  ceux  qui  l'ont  accompagné. 

J'ay  eu  l'honneur  de  vous  mander  que  nous  étions  convenu 
d'amener  chacun  cent  hommes  de  pied  et  cent  chevaux.  Les  cent 
hommes  de  pied  de  M.  le  Prince  Eugène  étoient  des  grenadiers 
avec  un  drapeau,  un  grand  nombre  de  haubois,  de  cors  de  chasse 
et  de  fifres  à  leur  teste.  Les  cent  grenadiers  que  j'ay  amené  mar- 
choient  simplement  sans  drapeau  et  seulement  leurs  tambours. 
Les  armes  du  Roy  sont  trop  victorieuses  depuis  deux  campagnes 
pour  ne  pas  éviter  toute  sorte  de  faste.  Je  puis  vous  répéter 
encore  que  je  dois  me  louer  infiniment  de  tous  les  premiers  dis- 
cours de  M.  le  Prince  Eugène  remplis  de  politesse  et  d'honnêteté. 

Vous  ne  m'avez  point  accusé,  M*",  la  réception  de  la  copie  que 
j'ay  eu  l'honneur  de  vous  adresser  de  la  lettre  que  j'ay  écrite  à 
Mad"  de  Maintenon. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  vol.  2460,  n°  160.) 


APPENDICE.  363 

8.  Le  Prince  Eugène  au  comte  de  Sinzendorf. 

Rastat,  ce  4  décembre  1713. 
Enfin,  je  reçois  mon  courier  avec  peu  de  choses  comme  V.  E. 
le  verrat  par  ma  relation.  Ces  huicts  iours  ce  sont  passés  à  dis- 
puter et  découvrir  leurs  sentiments  ;  j'ais  esté  obligé  de  faire 
venir  Hundheim  pour  le  confronter  presque  avec  Villars  pour 
qu'ils  scache,  une  fois  pour  tout,  que  la  négociation  n'at  pas  com- 
mencé par  nous,  que  S.  M.  l'at  entièrement  ignorée  jusqua  l'ar- 
rivée du  courier  de  l'Électeur  palatin  et  que  si  elle  avoit  put 
prévoir  les  propositions  qu'il  m'at  faites  depuis  que  je  suis  icy, 
elle  ne  m'auroit  jamais  permit  d'y  venir  et  qu'en  mon  particulier 
il  n'y  at  rien  que  je  neusse  fais  pour  éviter  une  pareille  commis- 
sion; il  paroît  facile  sur  tout  ce  qui  n'est  point  Landau  et  l'équi- 
valent de  Fribourg,  c'est-à-dire  Fort-Louis  et  la  restitution 
entièrre  de  l'Électeur  duquel  cependant  il  n'est  pas  ami,  car  il 
me  dit  assez  franchement  son  sentiment  ;  il  est  craintif,  très  peu 
informé  des  négociations  précédentes  et  souhaite  la  paix  :  selon 
que  je  vois  les  choses,  s'il  dépendoit  de  luy,  il  sacrifiroit  tout 
ailleurs  pour  veu  qu'il  obtint  quelque  chose  par  icy,  pour  pouvoir 
se  faire  un  mérite  à  sa  cour;  j'ay  balancé  si  je  devois  partir 
dabord  en  roppant  par  conséquent  toute  négociation ,  mais  la 
chose  vaut  bien  d'envoyer  un  courier,  ne  luy  ayant  cependant 
donné  aucune  espérance,  n'y  mesme  dit  que  j'envoyois  un  cou- 
rier, ayant  protesté  de  prendre  ces  propositions  ad  référendum. 
Soit  que  ce  courier  me  trouve  icy  ou  parti,  il  est  absolument 
nécessaire  qu'on  le  redepêche  d'abord. 

(Orig.  autogr.  Arch.  I.  R.  de  Vienne.) 

9,  Villars  à  Voysin. 

A  Rastatt,  ce  5  décembre  1713. 

J'auray  l'honneur  de  vous  dire  en  deux  mots.  Monsieur,  que, 
grâce  à  Dieu,  je  croy  la  paix  faitte,  si  (comme  je  n'en  doute  pas) 
le  Roy  se  contente  de  la  paix  de  Riswich,  c'est-à-dire  Landau 
fortifié  et  le  Fort-Louis,  et  le  rétablissement  total  des  deux  Élec- 
teurs, et  qu'en  ce  traité  S.  M.  veuille  bien  ne  pas  faire  des  diffi- 
cultés à  l'archiduc  sur  les  affaires  d'Italie,  c'est-à-dire  seulement 
ce  qui  regarde  Mantoiie,  les  païs  de  la  Mirandole  et  Portolongone 
déjà  promis  :  l'archiduc  s'expliquant  cependant  que  sur  tout  ce 
qui  regarde  ces  fiefs  il  désire  seulement  que  le  jugement  de  leur 


364  APPENDICE. 

légitime  appartenance  soit  déféré  à  la  chambre  Impérialle  de 
Wezlaer  ou  au  Conseil  aulique,  seuls  juges  naturels  et  compétens 
de  pareilles  matières. 

Je  vous  supplie,  M.,  de  vouloir  bien  entendre  avec  attention 
la  lecture  de  mes  lettres  à  S.  M.  dont  il  m'est  impossible  (veu  la 
longueur)  de  vous  envoyer  les  copies. 

Je  vous  supplie  aussy  de  faire  voir  l'importance  et  la  nécessité 

indispensable  que  j'aye  des  ordres  clairs  et  précis  sur  les  articles 

qui  peuvent  faire  rompre. 

(Min.  orig.  Ârch.  Vogiié.) 

iO.  Le  prince  Eugène  à  V empereur  Charles. 

Traduction.  Rastadt,  6  décembre  1713. 

V.  M.  I.  voudra  bien  remarquer  que  les  difficultés  actuelles 
ayant  trait  aux  affaires  de  l'Empire,  j'ai  mis  le  plus  grand  soin 
à  ne  céder  en  rien;  mon  but  principal  est,  dans  le  cas  où  l'en- 
tente ne  pourroit  s'établir  sur  les  points  qui  intéressent  spécia- 
lement la  maison  impériale,  de  provoquer  la  rupture  sur  les 
affaires  de  l'Empire,  afin  que,  si  la  continuation  de  la  guerre 
devenoit  nécessaire,  aucun  reproche  ne  pût  être  adressé  à  V.  M.  I. 
à  cause  de  sa  maison.  Villars  insiste  surtout  sur  les  points  con- 
cernant l'Empire,  et  principalement  sur  la  conservation  de  Lan- 
dau et  de  Fort-Louis  et  sur  le  rétablissement  intégral  de  l'Élec- 
teur de  Bavière  ;  sur  les  autres  points,  je  crois  comprendre  qu'il 
sera  plus  facile  :  je  ne  puis  néanmoins  répondre  de  rien  aujour- 
d'hui, d'autant  qu'il  ne  s'explique  pas  clairement;  il  est  confus 
et  diffus,  prétend  devoir  attendre  un  courrier  expédié  à  sa  cour  : 
comme  il  se  plaint  de  l'insuffisance  de  mes  pleins  pouvoirs,  je 
n'ai  pas  manqué  de  faire  observer  que  j'avois  bien  davantage  à 
me  plaindre  de  l'insuffisance  de  ses  instructions;  en  effet,  comme 
je  le  lui  ai  souvent  déclaré,  je  suis  en  mesure  de  régler,  suivant 
l'accord  qui  interviendroit  entre  nous,  tous  les  points  qui  ne 
seroient  ni  nouveaux  ni  tels  qu'ils  n'avoient  pu  faire  l'objet 
d'instructions  :  lui,  au  contraire,  à  chaque  instant  et  pour  la 
moindre  chose,  est  obligé  de  demander  de  nouveaux  ordres;  cela 
vient,  m'a-t-il  dit  confidentiellement,  de  la  méfiance  qui  règne 
à  sa  cour  :  elle  est  convaincue  que  V.  M.  I.  ne  veut  pas  con- 
clure, mais  simplement  s'informer.  Aussi  doit-il  s'avancer  avec 
une  grande  réserve;  sur  aucun  point  il  ne  doit  dire  le  dernier 
mot  avant  de  s'être  assuré  des  véritables  intentions  de  V.  M. 


I 
i 


I 


APPENDICE.  365 

En  outre,  il  est  si  incertain  et  si  changeant  dans  ses  paroles  et 
ses  actes  qu'on  ne  sauroit  être  tranquille  tant  qu'un  point  n'est 
pas  formellement  réglé  :  c'est  d'ailleurs  l'habitude  de  sa  nation 
de  faire  peu  de  difficultés  au  début,  mais  de  les  multipher,  ainsi 
que  les  exigences,  à  mesure  que  l'on  avance.  Les  choses  se 
sont  ainsi  passées  à  Utrecht.  Il  se  peut  aussi  que  le  maréchal, 
s'il  étoit  livré  à  lui-même,  se  montrât  moins  ferme  sur  les 
autres  points  que  sur  la  conservation  de  Landau  et  la  fixation 
d'un  équivalent  pour  Fribourg Ces  deux  points  lui  permet- 
tant de  faire  valoir  auprès  de  sa  cour  les  résultats  de  sa  der- 
nière campagne Je  trouve  en  outre  qu'il  est  très  peu  au 

courant  des  négociations  antérieures  :  cette  ignorance  le  rend 
timide,  hésitant  ;  il  n'ose  rien  prendre  sur  lui,  de  peur  de  s'ex- 
poser aux  critiques  du  ministère,  dont  la  plupart  des  membres, 
y  compris  Torcy,  seroient  peu  de  ses  amis.  Aussi  envoie-t-il 
un  courrier  pour  chaque  question Néanmoins,  avant  l'en- 
voi de  son  dernier  courrier,  il  a  protesté  que  ses  demandes 
ne  concernoient  pas  les  trois  points  déjà  mis  à  part  (Landau, 
Fort-Louis  et  le  rétablissement  de  l'Électeur  de  Bavière),  sur  les- 
quels la  volonté  du  Roi  lui  étoit  assez  connue  pour  qu'il  put 
rompre  toute  négociation,  sans  nouveaux  ordres  :  sur  les  autres 
points,  après  le  retour  du  courrier,  il  espéroit  pouvoir  me  don- 
ner satisfaction. 

La  question  est  donc  de  savoir  ce  qu'il  convient  de  faire  si  la 
France  abandonne  toutes  ses  prétentions,  sauf  cçs  trois  points, 
ou  si  elle  refuse  d'examiner  les  autres  conditions  avant  que  les 
trois  points  n'aient  été  accordés  par  V.  M.  1. 

Le  prince  Eugène  examine  d'abord  la  question  de  Bavière;  ses  instruc- 
tions lui  permettent,  en  dernier  ressort,  de  céder  sur  le  rétablissement  de 
l'électeur,  mais  il  ne  cédera  pas  avant  d'avoir  amené  Viliars  à  renoncer 
à  tous  les  autres  points  ;  il  aborde  ensuite  la  question  de  Landau  et  de 
Fort-Louis,  sur  laquelle  ses  instructions  ne  lui  laissent  aucune  latitude, 
et  il  ajoute  : 

Je  crois  conforme  à  mon  devoir  et  à  ma  fidélité  envers  V.  M.  I. 
do  lui  dire  avec  respect  et  franchise  que,  quand  je  considère  le 
cours  des  choses,  l'état  des  affaires  intérieures  de  l'Empire,  la 
grande  supériorité  de  l'ennemi,  les  mauvaises  dispositions  des 
principaux  pays  d'Empire,  l'a  nécessité  de  renoncer  à  tout  espoir 
de  secours  de  la  part  de  nos  anciens  alliés,  les  visées  de  cer- 
taines cours  de  l'Empire  et  surtout  de  la  cour  de  Prusse,  l'atti- 
tude suspecte  du  duc  de  Savoie,  et  enfin  l'éventualité  d'une 


366  APPENDICE. 

guerre  avec  les  Turcs  combinée  avec  les  complications  possibles 
du  côté  du  nord,  quand  je  vois  tout  le  parti  que  la  France  pour- 
roit  tirer  de  ces  circonstances,  en  cas  de  continuation  de  la 

guerre ,  j'estime,  à  mon  humble  avis,  que,  si  l'on  peut  éviter 

la  guerre  à  des  conditions  passables,  à  savoir  l'abandon  de  tous 
les  autres  points  relatifs  à  l'Empire  et  à  la  maison  impériale,  et 
l'abandon  de  tout  dédommagement  pour  l'Électeur,  sauf  son 
entier  rétablissement,  il  sera  plus  sage  d'accepter  que  de  s'ex- 
poser à  toutes  les  incertitudes  de  l'avenir  :  auquel  cas  on  pour- 
roit  négocier  certains  tempéraments,  comme  le  démantèlement 
de  Landau,  le  démantèlement  simultané  de  Kehl,  du  Fort  Louis 
et  du  Fort  Mortier,  à  condition  que  tous  les  autres  points  seroient 
réglés  conformément  au  traité  de  Ryswick.  Mais  je  ne  saurois 
promettre  que  la  France  consente  à  ces  tempéraments. 

Le  prince  Eugène  termine  en  conseillant  à  l'empereur,  s'il  n'accepte  pas 
ces  conditions,  de  rompre  immédiatement  et  de  reprendre  les  opérations 
militaires  avant  qu'une  plus  longue  interruption  ait  achevé  de  désorgani- 
ser la  résistance.  (Qrig.  Arch.  I.  R.  de  Vienne.) 

11.  Villars  à  Voysin. 

A  Rastat,  ce  9  décembre  1713. 

Je  suis  pénétré.  Monsieur,  de  toute  l'amitié  que  je  vois  dans 
vos  lettres  :  comme  j'ay  eu  l'honneur  de  vous  envoyer  la  copie 
de  celle  que  j'écrivois  à  Madame  de  Maintenon,  vous  y  aurez 
trouvé  que  je  ne  formerois  jamais  de  prétention  qui  pût  faire  la 
moindre  peine  au  Roy.  Il  est  plus  court  de  n'être  occupé  que 
de  la  gloire  de  Sa  Majesté  et  de  la  sienne  particulière  :  je  vous 
suplie  de  croire  que  je  borne  toute  mon  ambition  à  cette  seuUe 
passion.  Il  est  permis  aux  hommes  de  souhaiter  quelque  distinc- 
tion ;  je  me  contentois  d'une  assez  médiocre,  mais  je  vous  sup- 
plie très  humblement,  Monsieur,  de  n'y  pas  songer.  Je  conte 
infiniment  sur  l'honneur  de  votre  amitié,  et  vous  devez  être 
seur  de  raoy  à  la  mort  et  à  la  vie. 

Vous  trouverez  cy-joint  la  copie  de  ma  dernière  dépêche  :  j'ay 
peine  à  croire  que  vous  ayez  connoissance  de  celle  dont  Sa 
Majesté  m'a  honoré  par  votre  dernier  courrier.  Il  est  fort  aisé 
de  rompre  toute  négociation  :  vous  verrez  dans  la  lettre  cy-jointe 
d'un  secrétaire  qui  n'a  pas  connoissance  des  secrets,  les  dis- 
cours que  m'a  tenu  le  Prince  Eugène.  Je  vous  supplie  que  je 
reçoive  des  ordres  précis  sur  les  prétentions  de  l'Electeur  de 
Bavière;  en  vérité,  les  derniers  sont  surprenants;  peut-être 


APPENDICE.  367 

trouverez-vous  ma  lettre  au  Roy  trop  hardie,  mais  je  ne  sçay 
point  tromper  Sa  Majesté. 

Le  Prince  Eugène  m'a  donné  des  passeports,  moyennant  les- 
quels mes  courriers  passeront  seurement  par  la  route  la  plus 
courte,  et  cela  abbrège  leur  voyage  entier  de  trois  jours. 

Je  vous  supplie,  Monsieur,  de  ne  songer  à  rien  au  monde 
auprès  du  Roy  pour  moy  qu'à  luy  faire  valoir  mon  zèle.  Si  je 
puis  finir  cette  affaire,  je  seray  trop  heureux  et  ne  désireray 
après  cela  que  du  repos. 

(Min.  orig.  Arch.  Vogiié.) 

12.  Villars  à  Voysin. 

Au  château  de  Rastat,  ce  9°  décembre  1713. 

Jay  eu  l'honneur  de  vous  mander,  M"",  que  l'armée  des  enne- 
mis ne  se  séparant  pas  encore,  j'avois  retenu  sur  les  lignes  de  la 
Lutter  les  trouppes  qui,  sous  les  ordres  de  M""  le  comte  de  Bro- 
glie,  doivent  s'étendre  au  delà  de  Landau  :  depuis  le  six,  les 
quartiers  d'hiver  sont  arrivés  au  Prince  Eugène,  et  il  commence 
à  les  distribuer.  Cependant  leur  armée  ne  se  sera  point  entière- 
ment séparée  ce  vingt. 

Notre  même  vie  continue  icy;  comme  j'ay  le  grand  apparte- 
ment et  par  conséquent  le  plus  propre  à  rassembler  la  compa- 
gnie, le  Prince  Eugène  y  vient  tous  les  soirs;  nous  mangeons 
régulièrement  tous  les  jours  ensemble.  Tous  les  généraux  des 
ennemis  viennent  passer  deux  ou  trois  jours  icy.  Il  n'y  a  pas  si 
grande  compagnie  des  nôtres.  Le  comte  de  Broglie,  M.  de  Gha- 
tillon  et  Gontade  n'en  sont  point  partys.  Il  y  en  est  venu  plu- 
sieurs autres.  Mais  la  liberté  de  regagner  Paris  les  a  presque  tous 
entraînés;  cette  facilité  d'être  toujours  ensemble  fait  que  nous 
parlons  d'affaires  tous  les  jours  ;  la  conversation  fut  vive  hier  au 
sujet  des  Electeurs  :  le  Prince  Eugène  dit  que,  si  le  Roy  obtient 
leur  rétablissement  total ,  c'est  obliger  l'Empire  à  ce  qui  n'est 
encore  jamais  arrivé;  et  sur  cela  il  cite  les  exemples  de  l'Électo- 
rat  de  Saxe,  qui  a  été  perdu  pour  toujours;  celuy  de  l'Électeur 
Palatin,  lequel,  dans  le  tems  même  que  les  armées  du  Roy  et  de 
la  Suède  partageoient  l'Empire,  n'avoiL  jamais  peu  par  la  protec- 
tion de  ces  deux  puissances  être  rétably;  qu'il  avoit  perdu  pour 
toujours  le  haut  Palatinat  et  n'avoit  été  conservé  Électeur  que 
par  avoir  créé  un  huitième  Électorat;  que,  si  donc  on  obtenoit 
le  rétablissement  total  des  deux  Électeurs,  et  que  l'on  voulût 
encore  des  grâces  extraordinaires  pour  celuy  de  Bavière,  c'étoit 


368  APPENDICE. 

vouloir  traitter  avec  opprobre  l'Empereur  et  l'Empire  ;  qu'ils  ont 
continué  la  guerre  pour  ne  pas  se  soumettre  à  une  telle  opres- 
sion,  de  laquelle  cependant  on  ne  les  avoit  pas  menacé;  mais 
qu'ils  continueroient  la  guerre  jusqu'à  l'extrémité,  si  actuellement 
on  vouloit  les  y  soumettre.  Yoiià,  Monsieur,  une  partie  des  rai- 
sons de  M""  le  Prince  Eugène,  et  sur  cet  article  toujours  prest  à 
partir. 

Nous  sommes  icy,  M""  le  P=e  Eugène  et  moy,  dans  une  assez 
étroite  liaison  ;  son  caractère  n'est  pas  la  dissimulation,  et  il  me 
parle  assés  librement  de  ses  sentimens,  hors  sur  les  affaires  de 
son  maître;  mais,  pour  sa  situation  personnelle,  il  est  premier 
ministre  dans  sa  cour.  Le  conseil  de  l'Empereur  n'est  composé 
que  du  Pce  Eugène,  qui  est  le  plus  ancien  conseiller  d'État,  le 
comte  de  Trautsen,  Sinsendorff  et  Seiler,  tous  deux  chanceliers 
de  la  cour,  et  Staremberg,  président  des  finances.  De  ces  quatre-là, 
Trautsen  et  Staremberg  luy  sont  très  dévoués.  Il  est  donc  fort 
accrédité,  mais,  comme  nous  sommes  icy  dans  le  palais  du  Prince 
Louis,  qui  a  été  persécuté  par  la  cour  de  Vienne,  le  P^e  Eugène 
me  dit  tous  les  jours  que  le  premier  dégoût  que  l'on  luy  donne- 
roit,  la  chose  du  monde  qu'il  désireroit  le  plus  c'est  la  retraitte; 
qu'il  a  assez  éprouvé  les  faveurs  et  les  disgrâces  de  la  fortune. 
Il  ne  veut  point  du  tout  se  marier,  et  me  paroist  assez  philo- 
sophe, lisant  beaucoup,  fort  attaché  à  ses  devoirs,  mais  peu  cour- 
tisan. Il  attend  ses  couriers,  et  moy  les  miens.  Il  paroît  avoir 
envie  de  finir  avec  la  dignité  de  son  maître  et  tout  prest  de 
rompre  si  on  veut  outrer  la  matière.  Voilà,  Monsieur,  à  quoy 
nous  en  sommes.  Il  voit  bien  que,  sur  les  points  principaux  que 
je  luy  ay  demandé,  il  ne  peut  rien  faire.  Il  attend  de  nouvelles 
instructions,  et  je  suis  persuadé  que  dans  peu  de  jours  tout  sera 
signé  ou  entièrement  rompu. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  2461,  n"  35.) 

13.  Torcy  à  Villars. 

Versailles,  9  décembre  1713. 
Le  courrier  que  je  vous  renvoyé.  Monsieur,  sera  bientost  suivy 
d'un  autre  qui  vous  portera  une  réponse  précise  à  tous  les  points 
de  votre  lettre  du  5.  M.  le  Prince  Eugène  paroist  étonné  que 
vous  demandiez  plus  que  les  plénipotentiaires  du  Roy  n'auroient 
demandé  à  Utrecht,  mais  je  crois  qu'il  est  encore  plus  estonnant 
qu'après  les  événemens  de  la  dernière  campagne  il  offre  moins 
que  la  cour  de  Vienne  n'offroit  quand  elle  a  rompu  les  confé- 


APPENDICE.  369 

rences.  Si  vous  ne  le  persuadez  pas,  Monsieur,  à  Radstatt,  il 
deviendra  peut-être  plus  docile  la  campagne  prochaine  ;  l'Archi- 
duc leroit  bien  de  s'en  éviter  l'embaras,  et  aux  Princes  de  l'Em- 
pire la  dépense  et  la  ruyne.  Je  vous  supplie  de  croire,  etc. 

(Orig.  Arch.  Vogiié.) 

14.  Villars  à  Voysin. 

Rastatt,  14  décembre  1713. 
En  vérité,  M.,  j'ay  été  ravy  de  trouver  dans  la  petite  lettre  que 
vous  me  faittes  l'honneur  de  m'écrire  que  la  mienne  du  5  à  Sa 
Majesté  vous  réjouissoit  fort  :  j'aurois  été  sans  cela  très  consterné 
de  celle  de  M""  de  Torcy,  qui  me  paroit  désaprouver  entièrement 
le  plan  de  paix  que  j'avois  envoyé.  Quoy!  Monsieur!  parce  que 
l'Électeur  croira  s'ennuyer  en  Bavière  l'on  continuera  la  guerre  ! 
La  gloire  du  Roy  est  pleinement  satisfaitte,  par  forcer  l'Empire 
et  l'Archiduc  à  un  rétablissement  qui  n'a  pas  d'exemple  :  on 
rend  tous  ses  États  à  un  prince  mis  au  ban  de  l'Empire,  il  retrouve 
ses  palais,  ses  meubles  :  il  ne  peut  demander  que  dix  mois  de 
tems  de  ses  revenus,  puisqu'il  n'y  a  que  ce  terme-là  entre  l'ins- 
truction et  la  publication  du  ban.  Le  tems  que  ce  prince  a  été 
hors  de  chez  lui,  le  Roy  luy  a  donné  la  moitié  plus  d'argent  tous 
les  ans  qu'il  n'en  auroit  eu  dans  ses  États,  et  il  n'est  pas  content! 
et  nous  nous  mettrons  au  hasard  de  rompre  une  paix  glorieuse, 

utile,  pour  d'aussi  petits  intérests^  ! 

(Min.  orig.  Arch.  Vogiié.) 

15.  Voysin  à  Villars. 

Versailles,  22  décembre  1713. 
J'espère,  Monsieur,  que  vous  aurés  la  gloire  de  conclure  la  paix 
et  je  vous  en  félicite  d'avance  :  vous  voirés  par  les  lettres  de 
M.  le  Mis  de  Torcy  que  le  Roy  vous  en  donne  le  pouvoir.  Sa 
Majesté  auroit  fort  souhaitté  obtenir  quelque  chose  de  plus  pour 
l'Électeur,  c'est  l'effect  d'un  sentiment  de  générosité  pour  un 
Prince  son  allié,  qui  a  toujours  esté  fidèle  dans  ses  engagements, 
mais  il  faut  se  contenter  de  ce  qui  est  possible;  la  gloire  est  assez 
grande  de  forcer,  par  la  seule  supériorité  de  ses  armes,  l'Empereur 
et  l'Empire  à  consentir  à  l'entier  restablissement  d'un  Électeur 
proscript  par  les  formes  ordinaires;  chose  dont  il  n'y  avoit  pas 

1.  La  fin  de  cette  lettre  a  été  imprimée  par  nous  dans  Villars  d'après 
sa  correspondance,  t.  II,  p.  74. 

IV  24 


370  APPENDICE. 

encore  eu  d'exemple.  Quoy  que  le  Prince  Eugène  agisse  avec  une 
entière  bonne  foy  et  que  ces  mots,  entier  restablissement,  ne 
laissent  aucun  doutte,  il  est  bon  néanmoins,  en  dressant  le  traitté, 
d'y  faire  attention;  cette  clause  doit  annéantir  la  principauté  de 
M.  de  Malboroug,  et  plusieurs  autres  dons  que  l'Empereur  avoit 
démembré  de  la  Bavière.  Je  croy  que  vous  fériés  bien  de  prier 
M.  de  Torcy  de  vous  envoler  un  projet  au  net  et  en  forme  du  traitté 
de  paix  sur  le  pied  des  articles  convenus,  le  Prince  Eugène  peut 
en  faire  dresser  un  de  son  costé,  c'est  le  moyen  que  s'il  y  a  des 
obmissions  elles  ne  roulent  pas  sur  vous. 

Je  croy  que  vous  avés  bien  compris  ce  que  je  vous  mandois  par 
mes  lettres  précédentes,  que  sur  les  ordres  qui  vous  estoient  adres- 
sés vous  ne  laisserés  pas  de  renvoier  encore  icy  des  courriers  :  quoy 
que  l'on  se  tienne  ferme  suivant  les  ordres  que  l'on  a,  on  évite  de 
rompre.  Le  Prince  Eugène  n'a  point  esté  fasché  sûrement  que  vous 
aies  proposé  le  delay  de  sept  ou  huit  jours  pour  attendre  le  retour 
du  courrier  et  vous  voies  bien  que  cela  estoit  nécessaire  ;  l'Élec- 
teur de  Bavière  est  venu  icy  et  a  fait  tous  ses  efforts  pour  que  le 
Roy  vous  confirmast  ses  ordres  précédents.  Sa  Majesté  luy  aparlé 
avec  bonté  et  amitié  et  ensuitte  luy  a  fait  déclarer  par  M.  de 
Torcy  qu'il  ne  luy  estoit  pas  possible  de  faire  plus  pour  luy  que 
ce  qui  estoit  stipulé  de  son  entier  restablissement,  ny  de  continuer 
la  guerre  sur  la  seule  prétention  de  son  dédomagement. 

Votre  courrier  du  18  est  arrivé  hier  au  soir;  la  proposition  de 
céder  au  Roy  le  baillage  de  Germeissem  en  deçà  de  la  Quaiche, 
et  touts  les  droits  de  l'Électeur  palatin  en  deçà  de  cette  mesme 
rivière  est  très  avantageuse.  Cela  termine  bien  des  difficultés.  Je 
croy  avoir  eu  l'honneur  de  vous  marquer  que  la  seule  raison  qui 
avoit  empesché  d'en  faire  la  demande  formelle  dans  la  négotiation 
estoit  la  crainte  de  la  trop  prolonger  parce  qu'il  y  avoit  plusieurs 
princes  de  l'Empire  intéressés,  dont  on  disoit  qu'il  faut  avoir  le 
consentement.  Quoy  que  le  baron  d'Hundheim  dise  qu'il  donne 
cette  proposition  sans  la  participation  du  Prince  Eugène,  j'ay 
peine  à  le  croire.  Il  n'importe  de  quelle  manière  elle  vienne  pourvu 
que  nous  en  profitions,  si,  par  une  expression  plus  générale,  les 
bornes  de  l'Alsace  estoient  fixées  à  la  Quaiche  et  qu'il  fust  dit  que 
la  souveraineté  appartiendroit  au  Roy  sur  tout  ce  qui  est  en  deçà 
vers  Strasbourg,  cela  emporteroit  aussi  la  souveraineté  de  quelques 
terres  qui  sont  à  l'esvesque  de  Spire  dont  cet  esvesque  conserve- 
roit  seulement  le  domaine  utile,  et  l'Électeur  palatin  céderoit  au 
Roy  tout  le  domaine  utile  aussi  bien  que  la  souveraineté  de  ce  qui 
luy  appartient.  M.  de  la  Houssayo  est  fort  instruit  de  ce  qui  regarde 


APPENDICE.  371 

ces  limites.  Je  n'ay  pas  cru  devoir  parler  de  la  demande  que  \ous 
avés  dessein  de  faire  jusqu'à  ce  que  le  courrier  qui  vous  porte 
l'ordre  fust  parti,  mais,  à  premier  jour,  je  ferai  lecture  au  Roy  de 
cet  article  de  vostre  lettre  pour  prévenir  Sa  Majesté,  et  la  veue 
me  paroist  bonne.  Si  l'on  ne  vous  envoie  pas  d'icy  de  projet  de 
traitté  en  forme  et  qu'il  s'agisse  de  le  rédiger,  M.  de  la  Houssaye 
vous  sera  d'un  grand  secours,  vous  avés  tout  pouvoir,  le  Prince 
Eugène  paroist  avoir  envie  de  finir,  ainsi  rien  ne  doit  plus  arrester. 
Il  y  a  trois  mois  que  je  soustiens  que  l'ouverture  de  négotiation 
sur  laquelle  vous  travaillés  estoit  la  meilleure  de  toutes  celles  qui 
pouvoient  se  présenter,  et  je  suis  bien  aise  de  ne  m'eslre  pas 
trompé  dans  l'espérance  que  j'ay  eu  et  que  j'ay  communiqué  à 
d'autres,  d'un  aussi  heureux  succès  ;  achevés  vostre  ouvrage.  Mon- 
sieur, cela  ne  diminue  pas  l'envie  que  l'on  vous  porte,  mais  vous 
reviendrés  chargé  d'honneur,  avec  toutte  la  confiance  et  les  agré- 
ments de  la  part  du  maistre  qui  sera  engagé  à  chercher  les 
moyens  de  répandre  sur  vous  des  grâces  quand  mesme  vous  ne 
les  deraanderiés  pas  ;  à  mon  esgard,  quoy  que  vous  fassiés  cesser 
les  principalles  fonctions  de  ma  charge,  je  vous  applaudirai  avec 
tûutte  la  France,  et  serai  toujours  avec  un  attachement  fort  vif 
et  fort  sincère,  Monsieur,  vostre  très  humble  et  très  obéissant 
serviteur. 

16.  ViUars  à  Voysin. 

A  Rastatt,  ce  29  décembre  1713. 

Je  dois,  Monsieur,  vous  rendre  mille  grâces  de  toutes  les  bon- 
tés que  je  trouve  dans  la  dernière  lettre  que  vous  m'avez  fait 
l'honneur  de  m'écrire.  Je  ne  doute  pas  que  vous  n'ayez  contribué 
à  déterminer  le  Roy  à  passer  une  condition  sans  laquelle  il  n'y 
avoit  pas  de  paix;  mais,  en  vérité,  seroit-il  possible  qu'aucun  bon 
serviteur  de  Sa  Majesté  n'eût  pas  trouvé  cette  paix  la  plus  glo- 
rieuse qui  ait  jamais  été. 

Gomme  je  n'ay  pas  le  tems  d'écrire  plus  amplement  à  Sa 
Majesté  par  l'impatience  que  j'ay  de  dépêcher  ce  courrier,  et  que 
d'ordinaire  mes  dépêches  sont  composées  de  matières  que  je 
ramasse  d'avance  sur  les  conversations  que  j'ay  avec  le  Prince 
Eugène,  je  fais  joindre  à  cette  lettre  divers  discours  qu'il  m'a  tenus, 
comme  ils  font  voir  à  quel  point  cette  paix  est  glorieuse,  je  vous 
suplie.  Monsieur,  de  vouloir  bien  les  lire  à  Sa  Majesté. 

Vous  verres  par  la  lettre  que  j'ay  l'honneur  d'escrire  à  Sa 
Majesté  que  l'article  des  Catalans  arreste  tout;  il  est  certain  que 
par  ma  dépêche  du  3  je  l'avois  marqué  comme  une  condition  sans 


37â  APPENDICE. 

laquelle  le  Prince  Eugène  déclaroit  qu'il  ne  pouvoit  rien  conclure. 

Vous  trouvères  cy-joint  un  mémoire  sur  une  conversation  que 
j'ay  eu  avec  un  envoyé  de  M.  l'Électeur  de  Bavière.  J'ay  esté  bien 
aise  de  luy  parler  devant  M.  de  la  Houssaye,  je  viens  de  luy  par- 
ler encore,  il  envoyé  tous  les  jours  des  courriers,  m'a  dit  n'avoir 
pas  ordre  de  me  communiquer  ses  commissions;  je  sçais  par  le 
Prince  Eugène  qu'il  promet  aux  ministres  de  l'Empereur  les  terres 
qu'ils  ont  déjà  en  Bavière,  et  M.  de  la  Houssaye  est  persuadé  aussy 
bien  que  moy  que  cet  homme  suspend  la  négotiation  ;  il  part  dans 
ce  moment  pour  se  rendre  auprès  de  l'Electeur. 

J'auray  l'honneur  de  vous  dire  encore,  Monsieur,  sur  l'affaire 
des  Catalans,  que  vous  pouvez  scavoir  parfaitement  quels  sont  les 
moyens  du  Roy  d'Espagne  pour  les  soumettre,  si  l'on  en  est  assuré 
et  que  l'on  soit  à  peu  de  semaines  près  de  les  réduire,  à  la  bonne 
heure,  mais,  s'ils  pouvoient  se  soutenir  longtemps,  peut-être  con- 
viendroit-il  mesme  au  Roy  d'Espagne  d'accorder,  par  la  sollicita- 
tion du  Roy,  ce  qu'il  n'est  pas  asseuré  d'obtenir  par  la  force. 

J'ay  passé  la  journée  entière  à  cette  discussion,  je  le  crois  peiné 
des  ordres  réitérés  qu'il  dit  avoir  de  la  cour  de  Vienne  pour  ne 
pas  abandonner  ces  gens-là. 

Je  vous  supplie  que  je  vous  remette  à  la  lettre  de  Sa  Majesté; 

nous  commencions  à  dresser  les  articles  lorsque  nous  en  sommes 

venus  à  celuy  de  ces  Catalans  et  de  Portolongone,  je  ne  m'atten- 

dois  pas  à  estre  arresté  tout  court  sur  cela,  vous  jugerés  mieux 

que  personne  si,  tout  le  reste  accordé,  cet  article  peut  rompre  la 

paix,  vous  verres  aussy  ce  qui  s'est  passé  sur  le  baillage  de  Guer- 

mesheïm. 

(Minute  orig.  Arch.  Vogué.) 

17.  Villars  à  Voysin. 

A  Rastatt,  ce  4  janvier  1714. 

Je  comte.  Monsieur,  de  vous  depescher  un  courrier  avant  la  fin 
du  6  de  ce  mois,  le  Prince  Eugène  m'a  dit  que  Vienne  et  tout  le 
monde  le  croyoit  party  de  Rastatt.  Penterridter  a  montré  à  d'Hau- 
teval  des  lettres  du  comte  de  Sinsendorff  arrivées  hier  au  soir  qui 
parlent  de  mesme,  il  m'a  toujours  dit  qu'il  ne  s'estoit  excusé  sur 
son  retardement  que  parce  qu'il  me  voyoit  les  dispositions  de 
finir  :  je  puis  vous  asseurer  qu'il  a  esté  peiné  des  ordres  qui  l'ont 
obligé  à  une  demande  dont  il  a  connu  luy-mesme  toutes  les  diffi- 
cultés. Enfin,  Monsieur,  il  me  disoit  encore  aujourd'huy  :  «  Si  nos 
maîtres  n'avoient  pas  voulu  finir,  ce  n'estoit  pas  de  nous  dont  ils 


APPENDICE.  373 

dévoient  se  servir  et  gens  comme  nous  ne  doivent  pas  rompre 
pour  des  lanternes.  »  Le  point  du  dédomagement  n'auroit  jamais 
passé  ;  ce  que  le  Prince  Eugène  a  demandé  en  dernier  lieu  m'a 
fait  la  plus  vive  peine,  enfin  le  matin  mesme  j'avois  demandé  le 
meilleur  courrier  de  mes  gens,  contant  que  le  jour  de  l'an  le  Roy 
pourroit  apprendre  la  paix  certaine  ;  je  vous  assure,  Monsieur, 
que  j'ay  plus  d'envie  de  vous  la  mander,  que  l'on  ne  peut  en  avoir 
de  l'apprendre.  Je  vois,  Monsieur,  par  la  dernière  lettre  que  vous 
me  faites  l'honneur  de  m'escrire  que  Sa  Majesté  a  eu  la  bonté  de 
se  relascher  à  cent  mille  écus  sur  ce  qui  a  esté  demandé  à  la  ville 
de  Fribourg;  M.  de  la  Houssaye  aura  eu  l'honneur  de  vous  man- 
der qu'une  plus  haute  prétention  n'auroit  esté  d'aucun  effect  par 

l'impossibilité  de  la  faire  payer. 

(Minute  orig.  Arch.  Vogiié.) 

]8.  Villars  à  Voysin. 

A.  Rastatt,  ce  7  janvier  1714. 

J'ay  parfaitement  compris,  Monsieur,  qu'il  étoit  nécessaire  que 
vous  fussiez  instruit  et  j'en  suis  très  convaincu  depuis  le  com- 
mencement de  la  négociation,  je  le  suis  aussy  que  si  nous  ne  con- 
cluons bientôt  les  obstacles  augmenteront  au  lieu  de  diminuer  : 
je  l'ay  fait  voir  hier  clairement  au  Prince  Eugène,  et  il  en  est 
persuadé  :  je  croy  que  véritablement  il  désire  la  paix,  mais  il  est 
véritablement  peiné  sur  les  articles  des  Catalans  et  il  est  très  pos- 
sible qu'une  pareille  condition  tienne  fort  au  cœur  de  l'Archiduc 
et  de  l'Archiduchesse,  laquelle  le  Prince  Eugène  m'a  dit  être 
demeurée  seuUe  et  sans  nulles  troupes  dans  Barcelonne  lorsque 
l'on  parloit  de  l'abandonner  et  il  est  très  apparent  que  pour  avoir 
la  liberté  d'en  sortir  elle  aura  promis  à  ces  révoltés  tout  ce  qu'ils 
luy  auront  demandé  :  cela  est  bien  vraysemblable,  et  le  Prince 
Eugène  m'a  dit  que  cet  article  avoit  pensé  perdre  Sinsendorff 
auprès  de  l'Empereur  parce  qu'il  avoit  conseuty  à  la  sortie  des 
troupes  impérialles  sans  obtenir  les  privilèges  :  ils  disent  tous  que 
nos  ambassadeurs  l'ont  promis  à  la  paix  généralle,  que  c'est  de 
cette  paix  généralle  dont  il  est  question  présentement. 

Je  reçois,  Monsieur,  un  mémoire  de  M""  de  Sainte-Croix,  M""  de 
Torcy  m'en  avoit  déjà  envoyé  un  :  j'en  ay  parlé  au  Prince  Eugène 
sérieusement,  je  vous  avoiieray  qu'il  ne  m'a  pas  répondu  de  même, 
et,  pour  vous  mettre  au  fait,  vous  savez  que  l'Empereur  Joseph 
donnoit  fort  aysément,  ce  jeune  homme  luy  plût,  il  étoit  même 
chargé  de  tous  les  divertissemens  publics,  comme  opéras,  comé- 


374  APPENDICE. 

dies,  peut-être  de  quelques  particuliers;  enfin,  il  a  eu  ce  petit 
billet  signé  que  vous  avez  veu,  lequel  auroit  peut-être  eu  son  effect 
si  l'Empereur  avoit  vescu,  encore  eut-il  fallu  qu'aucun  de  ses 
ministres  n'eût  eu  la  fermeté  de  luy  dire  que  c'étoit  payer  un 
peu  cher  les  services  de  M''  de  Sainte-Croix  que  de  luy  donner 
une  souveraineté  de  cent  mille  livres  de  rente  au  moins  :  il  pou- 
voit  fort  bien  arriver  aussi  que  ces  ministres  qui  s'en  sont  fait 
donner  de  pareilles  n'osoient  pas  désapprouver,  pour  d'autres,  les 
libéralités  qu'ils  trouvoient  très  raisonnables  dans  leurs  personnes; 
mais  ce  qui  ne  vous  paroîtra  peut-être  pas  l'être  infiniment,  c'est 
que,  rebuté  à  la  cour  de  Vienne,  on  s'addresse  à  celle  de  France 
pour  obliger  l'archiduc  à  donner  cent  mille  livres  de  rente,  et  même 
plus,  à  ce  que  m'a  dit  le  Prince  Eugène;  après  cela  M.  de  Sainte- 
Croix  apporte  des  facilités  comme  de  prendre  cette  souveraineté 
dans  le  pais  de  Luxembourg  ou  en  Flandre.  En  vérité.  Monsieur, 
si  vous  trouvez  ces  facilités  dans  Sa  Majesté  à  faire  donner  des 
États,  ne  vaudroit-il  pas  mieux  que  ce  fût  à  vous  ou  à  moy  qu'à 
des  étrangers? 

Tout  ceci.  Monsieur,  est  bon  pour  vous  et  point  pour  M™e  de 
Mailly,  car  le  beau  sexe  fait  ordinairement  consister  la  raison  dans 
la  volonté,  et  je  vous  supplie  de  vouloir  bien  luy  dire  que  je  feray 

tout  de  mon  mieux, 

(Minute  orig.  Arch.  Vogué.) 

19.  Voysin  à  Villars. 

Versailles,  8  janvier  1714. 
Je  tiens  la  conscience  de  l'Archiduc  très  bien  déchargée,  Mon- 
sieur, et  son  honneur  fort  à  couvert  par  la  tentative  que  M.  le 
Prince  Eugène  a  fait  en  faveur  des  Catalans.  C'est  une  cérémo- 
nie qu'il  falloit  remplir,  et  je  n'ay  jamais  cru  un  instant  que  cela 
fust  sérieux;  on  se  sert,  comme  vous  sçavés,  des  traitres  et  des 
rebels,  mais,  après  en  avoir  tiré  tout  l'avantage  que  l'on  peut,  on 
ne  se  fait  pas  un  grand  scrupule  de  les  abandonner  à  leur  mau- 
vaise destinée  ;  les  Catalans  sortiront  d'affaire  mieux  qu'ils  ne 
méritent,  et  surtout  si  la  cour  de  Vienne  se  sert  de  la  voie  de 
M«  des  Ursins;  c'est  la  meilleure  et  la  plus  sûre  pour  y  réussir. 
Les  plus  grands  privilèges  de  ces  Catalans  leur  ont  esté  accordés 
par  le  Roy  d'Espagne  régnant;  ceux-là  vont  presque  jusqu'à  l'in- 
dépendance. Sa  Majesté  Catholique  s'est  si  mal  trouvé  de  les  leur 
avoir  accordé  que  l'on  ne  peut  guère  luy  proposer  de  les  laisser 
dans  cet  estât  à  l'égard  de  leurs  privilèges  antérieurs.  Si  M°  des 


APPENDICE.  375 

Ursins  en  faisoit  son  affaire,  je  croy  qu'il  ne  iuy  seroit  pas  impos- 
sible d'en  obtenir  la  conservation  pourvu  qu'elle  vît  sa  souverain- 
neté  bien  establie;  l'intérest  de  la  France  est  assés  que  les  Cata- 
lans demeurent  dans  le  mesme  estât  où  ils  ont  toujours  esté.  Il 
peut  venir  des  temps  où  les  deux  couronnes  ne  seront  pas  dans 
une  parfaite  union,  mais,  quelques  efforts  que  le  Roy  fasse  à  l'égard 
du  Roy  d'Espagne,  il  ne  faut  pas  compter  qu'il  y  ait  aucun  crédit 
pour  la  conservation  des  privilèges  des  Catalans. 

La  condition  de  retirer  les  trouppes  de  Sa  Majesté  de  la  Cata- 
logne ne  peut  jamais  estre  admise;  les  rebels  ont  déclaré  la  guerre 
à  Sa  Majesté,  mais,  quand  ils  n'auroient  pas  eu  cette  insolence, 
retirer  les  trouppes  françoises  auroit  l'air  d'abandonner  le  Roy 
d'Espagne  et  d'y  estre  forcé  par  l'Arcbiduc;  rien  ne  seroit  plus 
contre  l'honneur  de  Sa  Majesté  et  le  Roy  d'Espagne  auroit  grand 
tort  de  s'en  plaindre,  le  traité  d'évacuation  de  la  Catalogne  fait 
dans  le  temps  que  tous  les  allies  estoient  unis  ne  porte  rien  de 
semblable  ;  ainsi  il  ne  faut  pas  penser  que  cela  puisse  estre. 

La  bonne  opinion  que  j'ay  de  vostre  négotiation  et  l'espérance 
de  la  conclusion  d'un  traitté  de  paix  ne  m'empeschent  pas  d'agir 
et  de  prendre  touttes  les  mesures  sur  le  pied  de  la  continuation 
de  la  guerre;  je  parle  et  j'escris  continuellement  dans  cet  esprit 
aux  officiers  afûn  qu'ils  ne  se  relaschent  pas  et  qu'ils  fassent  au 
contraire  comme  si  nous  estions  dans  une  première  année  de 
guerre.  Ce  que  le  Roy  fait  refformer  ne  servira  qu'à  rendre  les 
troupes  d'armée  plus  complettes  ;  vous  avés  sceu  que  M.  le  che- 
valier d'Asfeld  a  fait  enlever  un  poste  que  les  ennemis  vouloient 
establir  à  Neustat.  Cette  expédition  a  parfaitement  réussi. 

(Orig.  autogr.  Arch.  Vogué.) 

20.  Villars  à  Voijsin. 

A  Rastadt,  le  14  janvier  1714. 

Ce  n'est  pas  une  matière.  M"",  où  l'on  aille  bien  vite  que  celle  de 
la  rédaction  d'un  traitté.  J'espère  que  S.  Mté  sera  satisfaitte  de 
celuy  que  j'ay  l'honneur  de  Iuy  envoyer,  et,  suivant  vos  bons  con- 
seils, j'ay  été  ravy  que  tous  les  articles  pussent  être  examinés  avant 
que  d'estre  signés.  Après  cela,  M"",  soyez  persuadé  qu'il  n'y  a  pas 
une  expression  qui  n'ait  esté  bien  pesée  et  examinée.  Je  prens 
volontiers  conseil;  je  me  suis  servy  de  celuy  de  M.  de  laHoussaye 
et  s'il  se  trouve  quelque  terme  que  S.  M.  eût  pu  désirer  autre,  et 
qui  eût  été  plus  directement  conforme  à  ses  intentions,  ce  n'a  pas 


376  APPEPTOICE. 

esté  manque  d'une  attention  très  vive  de  ma  part  si  on  ne  les  a 
pas  employés. 

Le  comte  Du  Bourg  pourra  vous  dire  que  Hoglindorfï  qui  est 
l'homme  de  confiance  du  P^e  Eugène  et  le  premier  secrétaire  Pen- 
terridter  luy  ont  dit,  que  si  le  Prince  Eugène  avoit  eu  à  régler  ce 
traitté  avec  tout  autre,  il  auroit  tout  rompu  il  y  a  plus  d'un  mois 
Il  est  certain  qu'il  y  a  plus  d'amitié  entre  le  P^e  Eugène  et  moy 
que  l'on  ne  pouvoit  l'imaginer  entre  gens  de  mesme  mestier.  Une 
sorte  d'envie  et  la  plus  dangereuse,  qui  est  celle  de  cour,  ne  peut 
y  estre  meslée  et  n'empesche  pas  que  de  certains  sentiments  ne 
produisent  un  effet  assés  naturel. 

Enfin,  M*",  voilà  l'ouvrage  bien  avancé.  Je  vous  supplie  que  l'on 
n'oublie  pas  de  m'envoyer  les  pleins  pouvoirs  du  grand  sceau,  et  je 
suis  estonné  qu'ils  ne  m'ayent  pas  encore  esté  envoyés,  puisque 
j'ay  mandé  que  tous  ceux  que  l'on  avoit  désiré  de  la  cour  de  Vienne 
sont  arrivés  il  y  a  longtemps. 

Vous  trouvères  cy  joint  ce  que  j'ay  l'honneur  de  mander  à 
Sa  Mté.  Je  voudrois  bien  que  mon  courrier  put  partir  aujourd'huy 
et  je  ne  doutte  pas  que  Sa  M^é  ne  l'attende  avec  impatience.  J'ay 
lieu  de  croire  que  celuy  cy  sera  le  pénultième,  et  que  le  premier 
ensuite  vous  portera  la  paix  bien  signée. 

J'ay  esté  très  aise  de  voir  les  bruits  de  guerre  se  reprendre  à  la 
cour  et  à  Paris;  vous  pouvés  conter.  M"",  que  tout  ce  qui  se  dit  à 
Versailles  arrive  très  promptement  icy,  et,  à  la  grande  honte  de 
nostre  poste,  les  lettres  qui  passent  par  la  Haye  arrivent  aussitost 
icy  que  celles  que  je  reçois  par  la  Comtée. 

Je  vois.  M"",  que  vous  comprenés  par  merveille  que  l'intérest  du 
Roy  seroit  que  les  Catalans  ne  fussent  ny  soumis  ny  accablés,  et 
je  trouve  dans  vostre  raisonnement  sur  cela  la  véritable  solidité. 

J'attendray  avec  impatience  le  retour  de  mon  courrier,  et  je  vous 
avoue  que  ces  derniers  trois  jours  sont  d'une  grande  fatigue.  M.  le 
Pce  Eugène  et  moy,  et  nos  deux  premiers  secrétaires  en  sont  si  las, 
que,  si  un  tiers  venoit  présentement  disputer  contre  nous  deux,  la 
victoire  luy  seroit  peu  disputée. 

Je  vous  supplie  que  je  reçoive  des  décisions  sur  ce  peu  d'articles, 
et  en  un  mot  la  liberté  entière,  car  il  n'est  plus  question  de  ren- 
voyer de  nouveaux  courriers. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  vol.  2506,  n»  109.) 


APPENDICE.  377 

21.  Villars  à  Voysin. 

A  Rastadt,  le  21  janvier  1714. 

Je  viens  de  gagner,  Monsieur,  la  dernière  bataille,  et  en  vérité 
un  peu  contre  mes  espérances.  Le  P^e  Eugène  m'a  juré  qu'il  s'es- 
toit  exposé  à  desplaire  à  l'Empereur  et  que  tout  autre  que  luy 
n'auroit  pas  bazardé  ce  qu'il  a  fait.  Ceux  qui  le  connoissent  vous 
diront,  M"",  que  son  caractère  n'est  rien  moins  que  la  dissimulation. 
Je  ne  puis  trop  me  louer  de  la  manière  dont  il  a  toujours  traitté 
avec  moy.  J'ose  me  flatter  que  S.  M.  sera  plainement  satisfaitte. 

Je  vous  supplie,  si  sur  mes  articles  envoyés  il  y  avoit  quelques 
difficultés,  qu'au  moins  par  le  retour  de  ce  courrier  elles  soient 
levées.  Vous  verres  que  le  P^e  Eugène  s'est  entièrement  rendu  sur 
les  Catalans,  et  lorsqu'il  ne  demande  plus  que  le  Roy  retire  ses 
troupes,  mais  seulement  que  l'Empereur  puisse  envoyer  des  secours 
d'bommes,  de  vivres  et  d'argent,  et  sans  stipuler  que  le  Roy  ne 
s'y  opposera  pas,  on  ne  peut  guère  refuser  à  l'Empereur  ce  léger 
desempenno,  pour  me  servir  d'un  terme  espagnol,  pour  des  peuples 
qui  se  sont  sacrifiés  pour  luy.  J'espère  que  Mad«  de  Maintenon 
sera  contente  et  je  vous  avoue,  M'',  que  je  le  seray  parfaittement 
quand  j'auray  signé  la  tranquillité  du  Royaume  :  le  serés  vous  de 
moy  et  de  vous  puisque  vous  avés  soutenu  que  la  paix  ne  se  feroit 
qu'icy?  Je  vous  asseure  que  le  P^e  Eugène  a  dit  plusieurs  fois 
qu'elle  ne  seroit  jamais  conclue  entre  d'autres,  lesquels  auroient 
beaucoup  moins  tiré  de  luy. 

J'ay  l'bonneur  de  vous  supplier  encore,  M',  si,  sur  les  articles 
envoyés,  le  Roy,  arresté  par  la  difficulté  des  Catalans,  n'avoit  pas 
donné  des  ordres  précis  sur  le  reste,  de  vouloir  bien  que  je  les 
reçoive  par  le  courrier  que  je  vous  demande  immédiatement  après 
l'arrivée  de  celluy  cy. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  vol.  2506,  n"  118.) 

22.  Voysin  à  Villars. 

Versailles,  le  22  janvier  1714. 

Vous  estes  bien  esloigné  de  compte,  M';  le  projet  que  vous  avés 
envoie  a  esté  veu  au  Conseil  :  il  y  a  certainement  bien  des  articles 
qui  ne  peuvent  passer  comme  ils  sont.  M.  de  Torcy  vous  envoie 
par  le  retour  de  vostre  courier  un  mémoire  assés  ample  d'observa- 
tions. Vous  savés  tout  ce  qui  se  peut  dire  sur  l'article  des  Cata- 
lans, celuy  qui  regarde  l'Italie  et  Portolongone  est  encore  pire  ;  rien 
ne  seroit  plus  déshonorant  pour  le  Roy  que  de  voir  attaquer  une 


378  APPENDICE. 

place  du  Roy  d'Espagne  et  se  lier  les  mains  pour  ne  pouvoir  le 
secourir.  Vous  levés  sans  nécessité  l'obstacle  que  l'Archiduc  trouve 
dans  le  traitté  de  neutralité  d'Italie,  et  l'Archiduc  prend  avec  le 
Roy  le  titre  de  Roy  Catholique  sans  qu'en  aucun  endroit  il  soit 
fait  mention  du  Roy  d'Espagne.  On  ne  peut  pas  proposer  de  retirer 
les  trouppes  du  Palatinat  que  le  Roy  ne  soit  sûr  de  la  paix  avec 
l'Empereur  par  la  ratification  du  traitté  à  faire  avec  les  Estats  de 
l'Empire.  Les  contributions  et  autres  impositions  ne  peuvent  aussi 
cesser  que  de  ce  mesme  jour  ;  cela  n'a  jamais  esté  demandé  ny 
accordé  autrement  dans  tous  les  traittés  de  paix.  Vous  pouvés  voir 
ceux  d'Utrecht  qui  sont  les  derniers.  J'ay  toujours  compris  qu'il 
estoit  nécessaire  que  M.  de  Torcy  fist  icy  un  projet  de  traitté  tel 
que  le  Roy  veut  bien  qu'il  soit  signé,  de  mesme  que  M.  le  Prince 
Eugène  a  fait  dresser  de  son  costé  le  projet  qu'il  vous  a  remis. 
Vous  recevrés  ce  projet  au  premier  jour;  c'est  vostre  sûreté  et 
descharge.  Les  articles  dont  vous  estes  convenu  pour  les  places 
d'Alsace  que  le  Roy  doit  garder  ou  rendre,  et  pour  ce  qui  regarde 
les  Électeurs,  y  seront  nettement  expliqués.  On  connoistra  bientost 
si  l'Archiduc  veut  la  paix.  Je  croy  beaucoup  plus  la  continuation 
de  la  guerre  et  il  faut  s'y  bien  préparer.  Vous  pouvés  commencer 
à  faire  vos  projets  pour  la  campagne  prochaine. 

Il  me  vient  une  idée  :  supposés  que  vos  conférences  se  rompent  : 
le  Prince  Eugène  retournera  diligemment  à  Vienne  :  les  lignes 
d'Ételingue  ne  sont  gardées  cet  hiver  que  par  de  foibles  détache- 
ments des  trouppes  des  Cercles,  il  yen  a  très  peu  de  l'Empereur. 
Il  seroit  facile  de  rassembler,  en  très  peu  de  tems,  bon  nombre  de 
trouppes  de  celles  qui  sont  sous  le  commandement  de  M.  le  comte 
du  Bourg  ou  sous  celuy  de  M.  le  comte  de  Broglio,  et,  en  faisant 
semblant  de  vous  arester  quelques  jours  à  Strasbourg  pour  venir 
icy,  vous  pourrés  peut-estre  faire  attaquer  et  surprendre  ces  lignes 
mal  gardées  par  de  mauvaises  trouppes.  Le  pain  seroit  voiture  par 
batteaux  :  il  y  a  à  Strasbourg  200  chevaux  d'artillerie  pour  mener 
quelques  pièces  de  canon,  le  reste  des  munitions  seroit  porté  par 
des  charriots  du  pais.  On  pourroit  en  mesme  temps  faire  paroistre 
un  petit  corps  du  costé  de  Mayance  et  Coblentz  et  un  autre  vers 
les  montagnes  qui  vont  à  Filingue.  Cette  expédition,  si  elle  réus- 
sissoit,  vous  ouvriroit  Ain  beau  pais  pour  la  campagne  prochainne 
et  vous  feroit  plus  d'honneur  qu'une  bataille  gaignée,  sans  qu'il 
vous  en  coutast  peut-estre  beaucoup.  Je  scay  bien  que  vous  avés 
un  passage  dans  l'Empire  par  Fribourg,  mais  vous  en  connoissés 
aussi  touttes  les  difficultés  pour  les  voitures,  et,  quand  mesme 
celuy  par  Philisbourg  ne  seroit  pas  le  meilleur  et  le  plus  com- 


APPENDICE.  379 

mode,  il  est  certain  que  si  vous  aviés  les  deux,  il  ne  seroit  pas 

possible  aux  ennemis  de  les  guarantir  et  deffendre  touts  deux 

également.  M.  de  Gontades  se  trouve  encore  heureusement  avec 

vous  ;  le  moment  de  la  rupture  des  conférences,  si  elles  se  rompent, 

sera  celuy  où  vous  trouvères  les  ennemis  moins  précautionés,  et 

que  je  croy  qu'il  ne  faudroit  pas  perdre  ;  les  trouppes,  encouragées 

par  vostre  présence,  ne  trouveroient  pas  la  besogne  difficile  et 

l'expédition  dureroit  si  peu  que  ce  ne   seroit  pas  une  grande 

fatigue.  Ces  lignes  seroient  bientost  rasées  si  vous  en  estiés  le 

maistre. 

(Minute  aulogr.  Dépôt  de  la  guerre,  2472,  fol.  330.) 

23.  Villars  à  Voysin. 

Au  chasteau  de  Rastadt,  ce  28  janvier  1714. 

Je  vois.  M"",  par  la  lettre  que  vous  me  faittes  l'honneur  de 
m'écrire,  que  vous  ne  contés  plus  sur  la  paix  et  le  principal  article 
de  rupture  est  Portolongone.  Il  paroît,  par  les  observations  de 
M.  de  Torcy,  que  cet  article  pouvoit  s'accommoder  par  la  princi- 
pauté de  Mad''  des  Ursins  :  donc,  M"",  si  la  guerre  continue  dans 
l'Europe,  ce  sera  l'intérest  de  Mad«  des  Ursins  qui  en  sera  la  pre- 
mière cause. 

Je  respecte  les  observations,  mais  je  ne  croiray  jamais  qu'il  soit 
bien  important  de  mettre  quelque  fois  sur  les  restitutions,  tantôt 
au  Roy,  tantôt  à  la  France,  que  l'on  ne  doit  pas  dire  reconnoître 
l'Électeur  d'Hanover,  mais  le  duc  d'Hanover  pour  Électeur.  Enfin, 
M"",  il  y  ahien  des  choses  de  cette  force-là;  et  en  un  mot  quand 
on  veut  donner  des  leçons  à  un  homme  comme  raoy  à  la  teste  des 
armées  de  France  depuis  douze  ans,  je  crois  mériter  des  circons- 
pections, surtout  dans  les  bagatelles. 

Je  vous  diray,  M'',  que  je  trouve  par  la  suitte  ce  que  j'ay  préveu, 
c'est  que  le  Roy  et  vous  rendriez  M»"  de  Torcy  mon  ennemy  mor- 
tel, et  j'avoue  qu'en  sa  place  je  serois  vivement  touché  de  voir  que 
vos  courriers  m'apportent  toutes  les  dépèches,  que  tous  les  miens 
vont  descendre  chez  vous,  d'autant  plus  que  depuis  la  fin  de  la 
campagne,  il  n'est,  question  que  des  négociations,  ^'ous  m'avez 
défendu  de  m'éclaircir  avec  luy  sur  des  ordres  du  Roy  envoyés 
par  vous,  contraires  à  des  ordres  de  Sa  Majesté  envoyés  par  luy. 
Qu'arrive-t-il  de  tout  cela  ?  c'est  que  j'en  suis  la  victime,  et  que  je 
reçois  mille  dégoûts  dans  une  négociation,  suitte  de  la  campagne 
la  plus  glorieuse  qu'ayent  fait  les  armées  du  Roy,  et  lorsque  tout 


380  APPENDICE. 

le  monde  me  croit  chargé  de  la  plus  importante  commission  de 
l'Europe  ;  je  vous  observe,  M"",  que  je  ne  l'ay  point  du  tout  désirée 
et  que  ce  que  je  souhaittois  le  plus  étoit  d'aller  de  Fribourg  à  la 
cour. 

J'ay  communiqué  à  M.  de  la  Houssaye  tout  ce  que  vous  me 
faittes  l'honneur  de  me  mander  sur  le  renouvellement  de  la  guerre  ; 
ny  luy  ny  moy  ne  trouvons  pas  l'entreprise  possible  présentement 
par  une  infinité  de  raisons;  mais  j'y  en  ajouteray  une,  c'est  que 
forcer  des  lignes,  quand  même  cela  se  pourroit,  lorsque  l'on  ne 
peut  agir  au  delà  ny  y  séjourner  long  tems,  est  absolument  inutile, 
et  il  en  arriveroit  la  même  chose  que  de  cette  assemblée  et  marche 
de  troupes  il  y  a  trois  ans  pour  forcer  les  lignes  de  la  DeuUe  et 
combler  cette  rivière  et  l'Escarpe  :  les  ennemis  y  revinrent  et 
rétablirent  en  huit  jours  ce  que  l'on  avoit  détruit  en  quatre. 
Ainsy  donc,  M',  vous  me  permettrez  de  vous  prier  de  trouver 
bon  que,  le  Prince  Eugène  partant,  je  parte  en  même  temps 
pour  la  cour,  ayant  grande  impatience  d'avoir  l'honneur  de  vous 
revoir  et  de  vous  assurer  moy-mesme  que  je  suis,  etc. 

P.  S.  M'  de  la  Houssaye  et  M.  de  Contades,  gens  de  bon  esprit 
qui  voyent  comme  moy  tout  prest  à  se  rompre,  me  conseillent  de 
vous  dépêcher  ce  courrier,  et  j'y  consens  d'autant  plus  volontiers 
que  j'ay  trouvé  dans  plusieurs  de  vos  lettres  que  vous  aviez  tou- 
jours soutenu  que  la  paix  se  conclueroit  icy  plutôt  qu'ailleurs; 
peut-estre  que  le  dessein  de  plusieurs  est  que  cela  n'arrive  pas. 
Ces  MM.  savent  comme  moy  par  diverses  raisons  que  si  la  paix 
ne  se  fait  pas  à  présent  vous  ferez  la  campagne,  et  peut-estre  la 
paix  deviendra- 1- elle  impossible,  à  tel  point  que  nous  ne  la 
reverrons  de  dix  ans.  Les  mesures  sont  :  presser  à  se  prendre  avec 
les  plus  puissans  princes  de  l'Empire  pour  la  continuation  de  la 
guerre  aux  dépens  des  États  du  Roy  de  Suède  et  de  ceux  des 
Électeurs  de  Cologne  et  de  Bavière;  les  trois  plus  puissans  Élec- 
teurs, et  les  plus  éloignés  de  nos  opérations,  espèrent  à  ces  partages. 
Si  cette  partie  est  liée  et  que  la  reine  d'Angleterre,  que  l'on  dit  à 
l'extrémité,  vint  à  manquer  et  que  les  Wigts  prennent  le  dessus 
nous  nous  retrouverons  peut-estre  dans  l'horrible  guerre  dont 
nous  sortons  et  de  laquelle  les  bons  ordres  du  Roy,  vos  sages  pré- 
cautions et  ma  conduitte  dans  les  armées  nous  ont  tiré.  En  vérité, 
M"",  je  ne  puis  m'empêcher  d'avoir  l'honneur  de  vous  dire  que  mes 
réflexions  sur  les  guerres  que  j'ay  faittes  ne  me  rendent  pas  assez 
docile  sur  les  leçons  des  observations. 

Peut-être,  M',  que  l'on  veut  la  guerre  en  France  au  lieu  de  la 


APPENDICE.  381 

paix  qai  m'avoit  paru  si  désirable.  Si  cela  est,  on  donne  beau  jeu 
au  caractère  opiniâtre  de  l'Archiduc. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  2506,  n°  125.) 

24.  Villars  à  Voysin. 

A  Rastadt,  le  6'  février  1714. 

Si  vous  vouUés  la  paix,  M"",  elle  est  faitte,  et  je  ne  balanceray 
pas  à  vous  dire  que  je  l'aurois  signée,  sans  les  raisons  que  vous 
en  trouvères  dans  la  lettre  de  Sa  Majesté  ;  je  vous  supplie  de  croire 
que,  si  vous  la  manques  présentement,  vous  ferés  non  seulement 
cette  campagne,  mais  peut-estre  plusieurs  autres  ;  et  pourquoy  ne 
finiroit-on  pas  ?  Le  Prince  Eugène  ayant  passé  tout  ce  que  nous 
désirons,  et  la  tranquillité  de  l'Italie  si  bien  establie,  stipulée, 
promise,  au  point  que  l'Empereur  ne  peut  la  troubler  en  façon  du 
monde,  que  le  Roy  ne  soit  libre  de  la  soutenir,  et  ce  seroit  une 
conduitte  bien  habille  à  l'Empereur  de  se  séparer  de  l'Empire  pour 
renouveller  la  guerre.  En  vérité,  les  raisonnements  que  quelques 
personnes  m'ont  fait  là-dessus  sont  si  éloignés  de  vraysemblance 
qu'ils  ne  méritent  pas  que  l'on  y  réponde. 

Au  reste,  M',  je  supplieray  S.  M.  de  vouloir  bien  que  je  luy 
redise  les  observations  qui  m'ont  esté  envoyées  ;  la  pluspart,  en 
vérité,  ne  sont  que  pour  persuader  au  Roy  que  je  suis  un  très  mal 
habille  homme,  et  je  vois  bien  que  quelques-uns  de  ceux  qui  y 
ont  travaillé  disent  que  M"  les  généraux  d'armée  s'en  tiennent  à 
leur  guerre  et  ne  se  meslent  pas  des  traittés  ;  ils  n'y  entendent 
rien  ;  en  vérité  celuy-cy  ne  ressemblera  pourtant  guerre  à  ceux  de 
Gertrudemberg.  Je  vous  avoiie,  M»",  que  je  suis  vivement  piqué 
que  l'on  ait  pu  dire  que  j'avois  consenty  à  des  propositions  plus 
honteuses,  et  si  Sa  M'é  n'a  pas  la  bonté  d'imposer  silence  à  de 
pareilles  impostures,  il  n'y  a  point  d'homme  de  bien  qui  ne  soit 
au  désespoir  :  pour  moy  j'en  suis  outré,  bien  que  ces  fripons, 
menteurs,  impudents  soient  bien  confondus  par  ce  qui  va  estre 
publié.  Car  j'ay  l'honneur  de  vous  dire  que  les  articles  que  j 'en- 
voyé au  Roy  sont  connus  de  ce  qu'il  y  a  de  gens  principaux  auprès 
du  Prince  Eugène,  lesquels  s'escrient  que  si  on  ne  veut  pas  la  paix 
après  les  conditions  offertes,  il  faut  s'attendre  à  n'en  voir  plus  que 
par  l'abattement  d'un  des  partis,  et  je  vous  supplie  de  ne  point 
conter  que  nous  l'ayons  par  l'Angleterre  ny  par  la  Hollande  ;  ces 
deux  puissances  ne  seront  pas  fâchées  de  nous  voir  continuer. 

Je  vous  répette  que  sur  les  observations,  M',  on  m'a  un  peu 
traitté  en  écolier,  mais  je  vous  aurois  esté  bien  obligé  de  dire  au 


382i  APPENDICE. 

moins  à  la  mareschalle  de  Villars  que  je  ne  suis  pas  aussy  extra- 
vagant que  l'on  a  voulu  le  publier. 

Je  dois,  M',  vous  expliquer  et  vous  supplier  d'avoir  grande 
attention  que  j'ay  donné  ma  parolle  d'honneur  au  Prince  Eugène 
de  lui  mander  véritablement,  si  dans  les  premiers  ordres  que  j'at- 
tens  de  S.  M.  sur  les  articles  que  je  luy  envoyé  présentement  (et 
dont  on  ne  scauroit  avoir  le  temps  de  vous  envoyer  copie),  si, 
dis-je,  sur  lesdits  articles,  Sa  Majesté  ordonneroit  quelque  chan- 
gement essentiel,  auquel  cas  tout  est  rompu  ;  il  ne  reviendra  plus. 
S'il  n'y  avoit  que  quelque  difficulté  sur  la  forme,  elle  n'arreste- 

roit  pas. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  2506,  n»  138.) 

25.  Villars  à  Voysin. 

A  Strasbourg,  le  8«  février  1714. 

Je  vous  rens  mille  grâces,  M"",  de  l'explication  que  vous  voullés 
bien  me  donner  sur  le  cérémonial  avec  M''  l'Électeur  de  Tresves. 
Je  suis  résolu,  comme  vous  me  faites  l'honneur  de  me  le  conseil- 
ler, d'attendre  la  première  lettre  pour  luy  répondre  et  en  atten- 
dant faire  connoistre,  si  l'occasion  s'en  présente,  ce  qui  a  suspendu 
sa  réponse. 

Me  voicy.  M"",  dans  la  bonne  ville  de  Strasbourg  où  je  vas  un 
peu  courir  le  bal  et  la  comédie  et  me  divertir,  car  après  un  peu 
de  chagrin  que  l'on  m'a  donné  très  injustement,  je  sçay  secouer 
parfaittement  bien  toutes  ces  malignités  de  cour  que  vous  aurés 
trouvé  peu  fondées  si  vous  avés  lu  mes  instructions.  Je  scais  bien 
que  je  ne  m'en  suis  écarté  en  rien,  et  si  je  les  avois  suivies  à  la 
lettre  en  dernier  lieu,  j'aurois  signé.  J'ay  pris  conseil,  et  il  a  été 
que  si  le  Prince  Eugène  m'avoit  pressé  de  rompre  ou  de  signer, 
je  ne  pouvois  m'empêcher  du  dernier;  je  suis  convaincu  que  j'au- 
rois fort  bien  fait  pour  le  bien  de  l'Estat  et  que  vous  n'aurés 
jamais  de  paix  si  avantageuse,  à  moins  que  l'Empereur  n'ait  la 
corde  au  col;  c'est  le  terme  du  Prince  Eugène,  lequel  a  bien  juré 
que  jamais  on  ne  l'attrapera  à  se  charger  de  faire  de  paix,  ny  moy 
non  plus,  sur  ma  foy.  Que  Mi's  les  ministres  viennent  y  travailler 
eux-mesraes. 

J'attends  les  ordres  du  Roy  avec  impatience,  car,  malgré  les 
plaisirs  de  Strasbourg,  je  voudrois  fort  estre  dans  ma  maison;  il 
est  temps  de  se  tenir  un  peu  en  repos  ;  le  Prince  Eugène  me 
disoit  :  «  au  moins  si  la  paix  ne  se  fait  pas,  ce  congrès  ne  coustera 
pas  grand  argent  à  nos  maîtres.  »  Il  dit  que  celuy  d'Utrecht  a 


APPENDICE.  383 

coûté  deux  cents  mille  écus  à  l'Empereur  pour  ses  ambassadeurs. 
Le  maréchal  d'Uxelles  a  eu  180  mille  francs  pour  son  ambassade 
d'Utrecht  quoyqu'il  ait  porté  le  deuil  de  sa  mère  15  mois  pour  la 
grande  affection  qu'il  luy  avoit  toujours  porté.  Je  ne  vous  diray 
pas  ce  qu'il  m'en  a  cousté  pour  mon  séjour  de  Rastadt. 

(Orig.  Dépôt  de  la  guerre,  2506,  n"  141.) 

26.  Gally  au  président  Cholier. 

A  Bade,  le  10  septembre  1714. 

M.  le  Pce  Eugène  et  M.  le  M»!  de  Villars  sont  arrivés  icy  le  5, 
après  midy,  et  dès  le  mesme  jour  ces  deux  chefs  de  l'ambassade 
se  rendirent  les  visittes  et  avec  une  grande  démonstration  de  l'ami- 
tié qui  est  entre  ces  généraux.  Ils  ont  signé  le  7,  à  11  heures  du 
matin,  la  paix  généralle  et  doivent  repartir  dans  4  ou  5  jours  pour 
retourner  tous  deux  auprès  de  leurs  maîtres;  ils  doivent  avoir 
encore  quelques  conférences  sur  les  affaires  des  particuliers,  celles 
du  Roy,  de  l'Empereur  et  de  l'Empire  étant  heureusement  termi- 
nées, à  la  satisfaction  plus  généralle  et  plus  entière  qu'elle  n'a 
paru  jusques  à  présent  dans  aucune  paix. 

M.  le  Pce  Eugène  est  arrivé,  comme  M'  le  Mai  de  Villars,  avec 
peu  de  suitte.  Ils  mangent  tous  les  jours  ensemble  chés  les  ambas- 
sadeurs ;  ceux  du  Roy  font  une  dépense  magnifique  et  surprenante. 

Je  n'ay  que  le  temps  de  vous  envoyer  ces  nouvelles,  M»",  et  de 
vous  dire  que  Mgr  le  M*'  a  reçu  toutes  vos  lettres.  J'y  joins  une 
médaille  '  frappée  pour  Mgr  le  M»!  et  M""  le  P<:e  de  Savoye,  persuadé 
que  vous  serés  bien  aise  de  la  recevoir.  Il  y  en  a  encore  d'autres, 
mais  je  n'ay  pu  encore  les  avoir. 

(Orig.  autogr.  Archives  du  comte  de  Cibeins.) 

1.  Nous  avons  donné  la  reproduction  de  cette  médaille  dans  notre  Vil- 
lars, etc.,  t.  II. 


384  APPENDICE. 


n. 


Les  lettres  écrites  ou  reçues  par  Villars  de  1714  à  1734  n'ont  pas  été 
conservées  en  aussi  grand  nombre  que  celles  des  années  précédentes. 
Nous  ne  connaissons  que  la  correspondance  de  Villars  avec  le  prince 
Eugène  publiée  par  nous  [Villars,  etc.,  t.  II),  celle  de  Villars  et  de  l'in- 
tendant de  Provence  Lebret,  dont  nous  donnerons  quelques  extraits  dans 
le  prochain  volume  et  qui  vient  de  fournir  à  M.  Babeau  la  matière  d'un 
intéressant  travail  (Babeau,  le  Maréchal  de  Villars,  gouverneur  de  Pro- 
vence, Paris,  1892),  la  correspondance  militaire  de  Villars  pendant  sa  der- 
nière campagne,  qui  a  été  presque  entièrement  publiée  par  le  général  Pajol 
{les  Guerres  sous  Louis  XV,  I,  341  et  suiv.)  et  enfin  quelques  lettres 
éparses  dans  diverses  collections.  Nous  empruntons  à  cette  dernière  source 
les  quelques  lettres  qui  suivent. 

27.  Fénelon  à  Villars. 

A  Cambray,  ce  23  mars  1714. 
"Vous  venez,  Monsieur,  de  finir  le  plus  grand  ouvrage  de  notre 
siècle.  Il  fut  commencé  par  les  armes  à  Denain,  et  il  a  été  achevé 
par  une  très  heureuse  négociation  à  Rastadt.  J'avois  toujours  cru 
que  vous  seriez  beaucoup  plus  touché  de  la  réputation  méritée 
en  procurant  le  repos  de  l'Europe,  que  de  celle  qui  dépend  du  sort 
des  armes  et  qui  fait  tant  souffrir  les  peuples.  Nos  ennemis,  aprez 
nous  avoir  refusé  la  paix,  ont  été  réduits  à  nous  la  demander. 
Toutes  les  nations  sont  en  respect.  La  gloire  des  armes  du  Roi 
éclatte.  On  voit  sa  sincère  modération.  Il  ne  nous  reste  qu'à  faire 
des  vœux  pour  que  sa  longue  vie  affermisse  cette  heureuse  paix 
et  qu'elle  nous  en  fasse  goûter  longtemps  les  fruits.  Je  ne  suis  pas 
seulement  sensible  au  bonheur  de  la  France,  je  le  suis  aussi  à 
l'honneur  infini  qui  vous  en  revient  et  qui  passera  à  toute  la  pos- 
térité !  On  ne  peut  avoir  plus  de  joie  que  je  n'en  ai  des  nouvelles 
marques  d'estime  que  le  Roi  vous  a  données,  en  votre  personne 
et  en  celle  de  M"-  votre  fils.  Enfin,  je  me  représente  avec  un  vrai 
plaisir  les  applaudissements  que  je  sai  que  vous  avez  reçu  de 
toute  la  ville  de  Paris.  J'en  jouis  de  loin  par  l'intérest  très  vif 
que  j'y  prends.  Mais,  quelque  reconnaissance  que  je  conserve  pour 
toutes  les  bontés  dont  vous  m'avez  comblé  en  ce  pays,  je  ne  puis 
plus  désirer  d'avoir  l'honneur  de  vous  y  revoir,  et  ce  seroit  souhait- 
ter  la  destruction  de  votre  plus  bel  ouvrage.  Je  me  borne  à  vous 


I 


APPENDICE.  385 

demander  la  continuation  de  votre  bienveillance  et  de  vous  assu- 
rer du  zèle  inviolable  avec  lequel  vous  sera  dévoué  le  reste  de  sa 
vie,  Monsieur,  votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

Fr.  Ar.  duc  de  Cambra  y. 

Je  n'ose,  Monsieur,  importuner  mad.  la  mareschalle  par  un 
compliment,  puis-je  espérer  que  vous  lui  montrerez  icy  les  marques 
de  ma  joye  et  de  mon  respect. 

(Original.  Communiqué  par  M.  le  vicomte  de  Grouchy.) 

28.  Villars  au  vicomte  de  Trelans. 

A  Paris,  le  24  septembre  1715. 

Je  veux  me  flatter,  Monsieur,  que  vous  ne  serez  pas  fasché 
d'aprendre  que,  par  les  bontez  de  S.  A.  R^^,  le  Roy  m'a  fait  l'hon- 
neur de  me  nommer  président  du  conseil  de  guerre.  Cette  place, 
qui  me  donnera  les  moyens  de  rendre  tesmoignage  des  services  de 
tout  ce  qui  est  employé  dans  la  guerre,  redoublera  ma  vivacité 
pour  leur  estre  utile. 

Nous  avons  le  bonheur  de  voir  à  la  teste  du  Royaume  un  régent 
plus  illustre  encore  par  ses  grandes  actions  que  par  sa  naissance, 
et  qui,  connoissant  par  luy  mesme  les  divers  mérites  des  officiers, 
joint  à  un  esprit  droit  et  juste  toute  la  bonté  que  l'on  peut  désirer 
à  un  grand  prince. 

Pour  moy,  je  regarderay  comme  un  de  mes  premiers  devoirs 
une  extrême  aplication  à  faire  que  les  troupes  soyent  bien  payées  ; 
vous  pouvez  les  asseurer  que  S.  A.  Royale  n'oublie  rien  pour  cela 
et  nous  avons  tous  lieu  de  croire  que  par  une  très  sage  prévoyance 
elle  mettra  un  ordre  parfait  à  toutes  choses  ;  et,  bien  que  l'atten- 
tion de  S.  A.  R.  laisse  peu  de  mérite  à  ceux  qui  ont  l'honneur 
d'exécuter  ses  ordres,  je  veux  espérer  que  ces  vaillans  hommes 
que  j'ay  veu  souffrir  avec  tant  de  courage  les  plus  dures  extrémitez 
causées  par  le  manque  d'argent  et  de  pain,  jetter  mesme  celuy 
qu'ils  venoient  de  prendre,  aprez  en  avoir  manqué  deux  jours, 
pour  courir  plus  légèrement  au  combat;  j'espère,  dis-je,  que  ces 
mêmes  hommes  donneroient  s'il  estoit  nécessaire  des  marques  de 
leur  respect  pour  S.  A.  Royale,  de  leur  confiance  dans  ses  paroles, 
de  l'amitié  qu'ils  m'ont  toujours  marquée  et  de  leur  fermeté  à 
souffrir  patiemment  quelques  jours,  bien  que  je  suis  très  persuadé 
qu'il  n'arrivera  aucun  retardement.  Je  vous  prie  de  leur  dire  que 
j'ay  lieu  de  croire  que  les  payemens  seront  réguliers,  mais  ils 
tromperoient  bien  ce  que  j'attends  de  leur  vertu  et  ce  que  je  leur 

IV  25 


386  APPENDICE. 

ay  veu  faire  s'ils  raarquoient  la  moindre  impatience.  Je  vous  prie 
de  vouloir  bien  m'informer  de  tout  ce  que  vous  croirez  convenable 
au  bien  du  service. 

(Original  communiqué  par  M.  Gautiiier.  Arch.  du  Doubs.) 

29.  Le  duc  de  Saint-Simon  à  Villars. 

Ce  19  aoust 1716. 

S.  A.  R.  m'a  fait  la  grâce,  Monsieur,  de  m'accorder  la  croix  de 
S*  Louis  pour  le  gouverneur  de  mes  enfants  que  je  désirois  fort; 
je  joins  icy  son  placet  avec  le  bon  de  la  main  de  S.  A.  R.,  je  me 
flatte  que  vous  me  ferés  la  grâce  de  vous  souvenir  de  le  faire  expé- 
dier et  recevoir  la  première  fois  qu'on  en  fera. 

En  voicy  un  autre  du  sieur  de  Berge,  manchot,  et  en  outre  fort 
blessé,  par  dessus  très  pauvre,  qui  a  besoin  des  eaux,  et  peut  estre 
davantage  de  quoy  y  aller;  il  a  esté  page  de  feu  M'"  de  Lorge,  je 
vous  seray  très  obligé  si  vous  pouvés  luy  accorder  cette  grâce. 

Le  3^  placet  est  pour  un  homme  en  qui  je  m'intéresse  extrê- 
mement, à  cause  de  son  frère  qui  m'est  très  attaché  et  que  mon 
père  a  fait  aide  major  de  Blaye,  il  y  a  bien  des  années.  Si  cela 
est  possible,  je  recevray  votre  bonté  là  dessus  comme  faitte  à  moi 
même. 

J'avois  dessein  de  vous  rendre  compte  hier  de  ces  trois  choses, 
et  d'autres  encore  d'une  autre  espèce  dont  nous  nous  sommes 
entretenus  et  sur  laquelle  je  voy  avec  un  grand  plaisir  vostre  sen- 
timent estre  celuy  de  tout  ce  qui  mérite  d'estre  compté  parmi 
nous,  si  à  quelqu'heure  vous  estiés  moins  assiégé  qu'à  l'ord^, 
Mr  de  la  Force  ou  moy  vous  en  dirions  davantage. 

Je  suis.  Monsieur,  plus  parfaitement  que  je  ne  vous  le  puis  dire, 
votre  très  humble  et  très  obéissant  serviteur. 

Le  duc  de  Saint-Simon. 
(Original.  Communiqué  par  M.  le  vicomte  de  Grouchy.) 


TABLE 

DU   QUATRIÈME  VOLUME. 


Sommaires. 

1713  (suite). 

Ouverture  des  conférences  de  Rastadt,  1.  Villars  et  le  prince 
Eugène  s'installent  dans  le  château,  2.  Premiers  entretiens,  4. 
Discussions  au  sujet  de  la  princesse  des  Ursins,  5.  Villars  con- 
seille à  Louis  XIV  de  se  contenter  de  Landau  fortifié,  des  fron- 
tières de  la  paix  de  Ryswick  et  du  rétablissement  des  électeurs 
de  Cologne  et  de  Bavière,  7-M.  Il  prie  M^^  de  Maintenon  de 
demander  pour  lui  l'épée  de  connétable,  12.  Nouvelles  proposi- 
tions du  roi;  le  prince  Eugène  menace  de  rompre,  13.  Lettre 
indignée  de  Villars  à  Voysin,  14.  Le  roi  n'insiste  pas,  15.  Récla- 
mation de  la  duchesse  d'Elbœuf,  du  duc  de  Saint-Pierre  et  du 
marquis  de  Sainte-Croix,  16.  Négociations  secrètes  de  l'électeur 
de  Bavière  avec  le  prince  Eugène,  17. 

1714. 
Discussions  au  sujet  des  privilèges  des  Catalans  et  de  la  princesse 
des  Ursins,  19, 20.  Les  plénipotentiaires  envoient  un  avant-pro- 
jet à  leurs  cours,  21,  22.  Les  électeurs  remercient  Villars  de  ce 
qu'il  a  obtenu  pour  eux,  23.  L'avant-projet  n'est  pas  agréé  par 
le  roi  ;  Villars  impute  à  la  rivalité  de  Torcy  et  de  Voysin  les 
difficultés  qu'il  éprouve,  24.  Il  s'en  plaint  à  eux  et  à  M™^  de 
Maintenon,  26.  Mission  suprême  de  Contades  auprès  du  roi; 
Villars  se  retire  à  Strasbourg  et  Eugène  à  Stuttgard,  27.  Eugène, 
sur  le  rapport  de  Contades,  consent  à  revenir,  28,  29.  Mort  de 
la  reine  d'Espagne  (3  mars),  30.  Signature  du  traité  définitif 
(7  mars),  31.  Entrevue  de  Villars  et  du  duc  de  Lorraine,  32. 
Villars  à  la  cour,  32.  Ouverture  des  conférences  de  Bade  pour 
la  paix  générale,  33.  Mort  de  la  reine  Anne  d'Angleterre,  34. 
Villars  et  le  prince  Eugène  se  rendent  à  Bade,  34.  Difficulté 
d'étiquette  à  l'occasion  du  titre  de  celsissimus,  35.  Conférences 


388  TABLE. 

confidentielles  entre  Villars  et  Eugène  sur  la  politique  générale 
de  l'Europe,  36-39.  Lettre  de  Villars  à  M^e  de  Maintenon,  40. 
Signature  du  traité  de  Bade;  Villars  retourne  à  la  cour,  41.  Il 
reçoit  la  Toison  d'Or,  43.  Mort  du  duc  de  Berry  et  du  duc  de 
Beauvilliers,  44.  Animosité  de  Villars  contre  Villeroy,  45.  Il 
est  reçu  par  le  roi,  qui  lui  fait  l'accueil  le  plus  amical,  mais  ne 
lui  donne  pas  l'entrée  au  conseil,  46.  Dépit  de  Villars,  47. 

1715. 
Grise  financière  en  Provence;  Villars  nomme  la  commission  char- 
gée d'y  remédier,  48.  Le  roi  lui  donne  un  logement  à  Versailles, 
49.  Villars  suit  la  cour  à  Marly,  49.  Il  est  élu  par  l'Académie 
française,  50.  Il  consulte  le  roi,  qui  ne  lui  permet  pas  de  rappe- 
ler l'entretien  suprême  de  1712,  51.  Son  discours  de  réception, 
52.  Mission  du  cardinal  del  Giudice  à  la  cour,  54.  Inquiétudes 
que  donne  la  santé  du  roi,  55.  Villars  part  pour  Barèges,  56.  Il 
est  rappelé  en  route  par  la  mort  du  président  de  Maisons,  58. 
La  maladie  du  roi  s'aggrave,  59.  Il  s'entretient  avec  Villars,  60. 
Derniers  moments  du  roi,  61.  Intrigues  qui  suivent  sa  mort; 
dispute  entre  les  Pairs  et  le  parlement;  affaire  du  bonnet,  62-64. 
Le  cardinal  de  Noailles  revient  à  la  cour,  65.  Réunion  du  par- 
lement, 66.  Testament  de  Louis  XIV,  66-73.  Le  duc  d'Orléans 
le  fait  modifier  par  le  parlement,  74.  Création  des  divers  con- 
seils, 74.  Villars  président  de  celui  de  la  guerre,  75.  Leurs  pre- 
mières séances,  76. 

1716. 
Villars  part  pour  son  gouvernement  de  Provence,  78.  Il  traverse 
Avignon,  79.  Il  réunit  les  États  à  Lambesc,  80.  Magnifiques 
réceptions  à  Aix,  81  ;  à  Marseille,  83.  Assemblées  des  commis- 
saires, 84.  Villars  fait  une  tournée  en  Provence;  petites  querelles 
religieuses,  85.  Fêtes  à  Marseille,  86.  Villars  approuve  le  projet 
de  canal  d'Arles  à  la  mer,  87.  Il  s'arrête  à  Nîmes,  88.  Il  visite 
à  Avignon  le  prétendant  d'Angleterre,  89-90.  Il  revient  à  la  cour, 
91.  Réforme  dans  les  gardes  du  corps,  92.  Influence  naissante 
de  l'abbé  Dubois,  93.  Mort  de  Voysin,  93.  Intrigues  de  Law, 
94.  Le  duc  de  Noailles  fait  établir  de  nouveaux  impôts,  95.  Dis- 
grâce du  duc  de  Noailles  et  de  Daguesseau,  96.  D'Argenson  est 
nommé  garde  des  sceaux,  96. 

1717. 
Les  Espagnols  s'emparent  de  la  Sardaigne,  97.  Mémoire  sur  un 
projet  de  quadruple  alliance  entre  la  France,  l'empereur,  l'An- 


i 


TABLE.  389 

gleterre  et  l'Espagne,  97-101.  Entretien  de  Villars  et  du  régent 
sur  le  changement  des  alliances,  10:2.  Conversations  secrètes  du 
régent  avec  les  envoyés  d'Angleterre,  103.  Discussion  et  signa- 
ture du  traité,  104,  105.  Dissensions  au  Conseil  de  la  guerre, 
106.  Viilars  lit  un  mémoire  sur  la  destruction  des  étapes,  107. 
Il  a  quelques  difficultés  avec  M.  le  Duc,  108,  109.  Il  demande 
à  se  retirer,  110.  Il  donne  des  conseils  au  régent,  111. 

1718. 

Intrigues  du  duc  et  de  la  duchesse  du  Maine,  112.  Le  régent  fait 
retirer  son  rang  au  duc  du  Maine  dans  un  lit  de  justice  du 
16  août,  113-115.  Viilars  lui  en  exprime  ses  regrets,  116.  Menées 
de  l'ambassadeur  d'Espagne  Cellamare,  117.  Le  régent  supprime 
les  conseils,  sauf  celui  des  finances  et  celui  de  la  marine,  118. 
Conversation  de  Viilars  avec  Cellamare,  119.  Arrestation  de 
Cellamare,  120;  du  duc  et  de  la  duchesse  du  Maine,  121.  Autres 
arrestations,  122.  Viilars  est  informé  confidentiellement  que  sa 
liberté  est  menacée,  123.  Il  ne  s'en  inquiète  pas,  124.  Mort  de 
Charles  XII,  125. 

1719. 

Viilars  rend  visite  à  M™^  de  Maintenon,  125.  Elle  meurt  peu  après, 
126.  Law  fonde  la  compagnie  des  Indes  et  la  banque  royale,  126. 
Viilars  lui  donne  des  conseils,  127.  Il  se  lie  un  instant  avec  lui, 
puis  rompt  à  cause  de  ses  folies,  128.  Il  s'en  plaint  même  au 
régent,  129.  Guerre  avec  l'Espagne,  130.  Le  cardinal  Alberoni 
est  destitué,  131.  Maladie  de  Viilars,  132.  Arrestation  du  duc 
de  Richelieu,  133.  Il  est  relâché,  ainsi  que  la  plupart  des  per- 
sonnes arrêtées  avec  Cellamare,  134,  135. 

1720. 
Exécution  des  gentilshommes  bretons  compromis  dans  la  conspi- 
ration de  Cellamare,  136.  I^aw  est  remplacé  aux  finances  par 
d'Argenson,  137.  Daguesseau  reprend  les  sceaux,  138.  Le 
mécontentement  augmente  contre  Law,  139.  Le  régent  exile  le 
parlement  à  Pontoise,  140.  Nouveaux  embarras  financiers,  141, 
Changements  dans  l'administration  des  finances,  142.  La  mau- 
vaise gestion  de  Law  amène  de  grosses  difficultés,  143.  Suite  de 
l'affaire  de  la  Constitution,  144.  Le  régent  exile  le  parlement  à 
Blois,  145.  Viilars  obtient  des  concessions  du  cardinal  de 
Noailles,  146.  Il  en  informe  le  régent,  147.  Il  assiste  à  une  con- 
férence de  conciliation,  148  ;  et  amène  le  cardinal  de  Noailles  à 
céder,  149.  Le  parlement  ne  quitte  pas  Pontoise,  150.  Il  enre- 

IV  25* 


390  TABLE. 

gistre  enfin  les  déclarations  du  roi  sur  la  Constitution,  151.  Dis- 
grâce de  Law,  qui  est  remplacé  par  La  Houssaye,  152.  Ses  agis- 
sements sont  dénoncés,  153.  Il  s'enfuit  en  Belgique  ;  on  arrête 
ses  complices,  154.  Les  gens  de  bien  regrettent  qu'on  l'ait  laissé 
partir,  155.  On  enlève  à  la  compagnie  des  Indes  les  recettes 
générales,  les  monnaies  et  les  autres  revenus  du  roi,  156. 

1721. 
Villars  s'emploie  à  réconcilier  les  Pairs  et  le  parlement,  157-160. 
Il  croit  avoir  amené  le  premier  président  à  faire  des  concessions, 
161.  Ses  efforts  sont  paralysés  par  Novion,  162.  Le  contrôleur 
général  saisit  le  conseil  de  régence  des  réclamations  de  la  com- 
pagnie des  Indes,  163.  Elle  est  déclarée  comptable  au  roi;  récla- 
mation des  actionnaires,  164.  Procès  du  duc  de  la  Force,  165. 
Réunion  du  parlement,  166.  Le  duc  de  la  Force  est  cité  à  la 
barre,  167.  Saint-Simon  attaque  la  conduite  du  parlement,  168. 
Le  duc  de  la  Force  est  expulsé  du  parlement,  169.  Les  Pairs  se 
divisent  à  ce  sujet,  170.  Le  régent  suspend  le  procès  ;  remon- 
trances du  parlement,  171.  Protestation  de  vingt-deux  Pairs, 
172.  Enregistrement  de  la  déclaration  qui  réserve  les  droits  des 
Pairs,  174.  Avances  de  M.  le  Duc  à  Villars,  175.  Le  régent  froisse 
le  prince  de  Gonti,  176.  Villars  lui  en  fait  des  reproches,  177- 
181.  Le  régent  lui  fait  faire  des  excuses,  182.  Suite  du  procès 
du  duc  de  la  Force,  183.  Le  duc  de  Chartres  est  nommé  colonel 
général  de  l'infanterie,  184.  M.  le  Duc  renoue  avec  Villars,  184. 
Peste  de  Marseille,  185.  Le  régent  empêche  Villars  de  s'y  rendre, 
186.  Visa  des  billets  de  la  banque  royale,  187.  Séjour  de  Villars 
à  Vaux,  187.  Voyage  en  Nivernais,  188.  Fin  du  procès  du  duc 
de  la  Force,  188.  Le  duc  du  Maine  rentre  dans  l'exercice  de  ses 
charges,  189.  Mariage  du  marquis  de  Villars,  190.  Maladie  du 
roi,  191.  Le  régent  va  demeurer  aux  Tuileries,  192.  Le  conseil 
de  régence  s'occupe  des  difficultés  financières,  193.  Progrès  de 
la  peste  en  Provence,  195.  Le  roi  d'Espagne  propose  l'infante  sa 
fille  pour  épouser  le  roi,  197.  Le  contrôleur  général  propose  de 
compulser  les  actes  des  notaires  pour  découvrir  les  fortunes 
récentes  et  indemniser  les  victimes  du  Système,  197.  Vive  oppo- 
sition de  Villars  à  ce  projet,  qui  est  approuvé  par  le  conseil,  197- 
201.  Mariage  projeté  entre  le  prince  des  Asturies  et  la  fille  du 
régent,  202.  L'évêque  de  Fréjus  refuse  le  siège  de  Reims,  203. 
Villars  évite  une  rupture  entre  le  prince  et  la  princesse  de  Conti, 
205.  Départ  de  M^e  de  Montpensier  pour  l'Espagne,  207.  Édu- 
cation du  roi,  208. 


I 


TABLE.  391 

1722. 
Échange  des  princesses  à  Bayonne,  210.  Conseils  de  finances  chez 
Dubois,  Paris-Duvernoy,  211.  Le  cardinal  de  Rohan  revient  de 
Rome,  212.  Il  entre  au  conseil  de  régence;  question  de  préséance 
entre  lui  et  les  Pairs,  213-219.  Arrivée  de  l'infante  à  Paris,  219. 
Fêtes  données  à  cette  occasion,  221.  L'abbé  Fleury,  confesseur 
du  roi,  donne  sa  démission,  221.  Difficultés  pour  le  choix  de 
son  successeur,  222.  La  cour  retourne  à  Versailles,  222.  Dodun 
contrôleur  général,  224.  Remontrances  du  parlement  au  sujet 
de  nouveaux  impôts,  225.  Le  cardinal  de  Noailles  refuse  à  un 
jésuite  les  pouvoirs  de  confesseur  du  roi  ;  l'évêque  de  Chartres 
les  accorde,  229.  Exil  du  duc  de  Noailles,  228-230.  Tillars  est 
reçu  par  le  roi,  230.  Il  fait  une  tournée  en  Normandie,  231. 
Disgrâce  et  exil  de  Yilleroy,  232,  233.  Retraite  de  lévêque  de 
Fréjus,  234.  Le  cardinal  Dubois  est  nommé  premier  ministre, 
235.  H  se  montre  plein  d'égards  pour  Yillars,  236-238.  Voyage 
de  Reims  pour  le  sacre  du  roi,  239.  Villars  représente  le  conné- 
table; plaisanterie  du  roi,  240.  Fêtes  à  Yillers-Cotterets  et  à 
Chantilly,  241.  Mort  de  Madame,  242.  Querelles  de  préséances 
entre  les  princes  du  sang  et  les  ducs,  243. 

1723. 
Indisposition  du  roi,  245.  Il  déclare  prendre  le  gouvernement  dans 
une  séance  du  parlement,  247.  On  nomme  une  commission  pour 
vérifier  les  comptes  du  ministre  de  la  guerre,  248-252.  Mort  de 
la  princesse  de  Condé,  250.  On  découvre  des  fraudes  dans  les 
liquidations,  254.  Arrestation  et  jugement  des  coupables,  255- 
258.  Disgrâce  de  Le  Blanc,  259.  Yillars  est  fait  grand  d'Espagne, 
260.  Mort  du  cardinal  Dubois;  le  duc  d'Orléans  devient  premier 
ministre,  262.  Mort  de  M.  de  Mesmes,  premier  président,  264  ; 
de  la  sœur  de  Villars,  ancienne  abbesse  de  Chelles,  265.  Le  duc 
de  Noailles  est  rappelé  à  la  cour,  267.  Penterriedter,  ambassa- 
deur, retourne  au  congrès  de  Cambrai,  268.  Divertissements  à 
la  cour,  269.  Cabales  de  la  compagnie  des  Indes,  270.  Mort  du 
régent,  271.  M.  le  Duc  lui  succède  comme  premier  ministre, 
272.  Prétentions  de  l'évêque  de  Fréjus,  273.  Villars  entre  au 
conseil,  274.  Premiers  actes  du  gouvernement,  275.  Nouveau 
cérémonial  aux  obsèques  du  duc  d'Orléans,  276.  Villars  entre 
dans  tous  les  conseils,  278. 

1724. 
Changements  dans  les  logements  à  Versailles,  279.  Échange  de 


392  TABLE. 

Belle-Isle,  280.  Abdication  du  roi  d'Espagne,  281.  Réconciliation 
de  M.  le  Duc  et  du  duc  d'Orléans,  282.  Nomination  de  maré- 
chaux, 283,  Affaires  d'Espagne,  284.  Affaire  de  la  Jonchère, 

285.  Mariage  du  duc  d'Orléans  avec  une  princesse  de  Bade, 

286.  Les  soupçons  augmentent  contre  Le  Blanc,  288.  Villeroy 
rentre  en  grâce,  290.  Le  cardinal  des  Ursins  est  élu  pape 
(Benoît  XIII),  291.  Le  roi  va  chasser  à  Chantilly,  292.  Villars 
exhorte  le  roi  à  se  marier,  294.  Conseil  des  finances  à  Chantilly, 
295.  Nouvelles  de  Constantinople,  297.  Le  roi  revient  à  Fontai- 
nebleau, 297.  Le  cardinal  de  Polignac  remplace  le  cardinal  de 
Tencin  à  Rome,  297.  Mort  de  Louis  I^''  d'Espagne,  298.  Après 
beaucoup  d'hésitations,  PhiUppe  V  reprend  la  couronne,  299. 
Le  premier  président  de  Novion  donne  sa  démission;  il  est  rem- 
placé par  Portail,  301.  Conférences  secrètes  en  vue  du  mariage 
du  roi,  302.  Changements  de  ministère  en  Espagne,  304. 

1725. 
Procès  de  Le  Blanc,  305.  Mort  de  La  Feuillade,  306.  Une  petite 
indisposition  du  roi  ramène  l'attention  du  public  sur  la  question 
de  son  mariage,  307.  Le  renvoi  de  l'infante  est  décidé,  308. 
Mécontentement  de  Philippe  V,  qui  renvoie  l'ambassadeur  de 
France  et  tous  les  consuls,  311;  ainsi  que  M'ie  de  Beaujolais,  312. 
L'infante  retourne  en  Espagne  entourée  d'honneurs,  312.  Le  roi 
se  décide  à  épouser  la  princesse  Marie  Leczinska,  313.  On  orga- 
nise la  maison  de  la  reine,  314.  Le  Blanc  et  les  frères  Belle-Isle 
sont  remis  en  liberté,  316.  Traité  d'alliance  entre  l'empereur  et 
le  roi  d'Espagne,  316.  Préparatifs  en  vue  du  mariage  du  roi,  318. 
Le  conseil  des  finances  discute  l'impôt  du  cinquantième,  319. 
Le  roi  tient  un  lit  de  justice,  322.  Animosité  contre  M.  le  Duc 
et  la  marquise  de  Prie,  324.  Séditions  à  Paris  et  en  Normandie, 
325.  Le  roi  d'Espagne  demande  des  satisfactions  pour  le  renvoi 
de  l'infante,  326.  Opposition  du  clergé  et  du  parlement  au  cin- 
quantième ,  327.  Agitation  en  Europe  ;  menées  de  Riperda, 
ambassadeur  d'Espagne  à  Vienne,  328.  Broglie  chargé  de  renou- 
veler les  traités  avec  l'Angleterre  et  la  Prusse,  330.  Le  roi  marié 
par  procuration  à  Strasbourg,  331.  Le  roi  d'Espagne  se  pré- 
pare à  faire  la  guerre  et  cherche  à  entraîner  l'empereur,  332. 
Correspondance  entre  Villars  et  Grimaldo,  qui  demande  des 
satisfactions  inacceptables,  333.  Arrivée  de  la  reine  à  Fontai- 
nebleau, 335.  Traité  de  Hanovre  entre  la  France,  l'Angle- 
terre et  la  Prusse,  336.  Les  troupes  espagnoles  se  mettent  en 
mouvement,  336.  La  reine  se  montre  très  prévenante  pour  Vil- 


TABLE.  393 

lars,  337.  Le  roi  Stanislas  arrive  à  la  cour,  339.  L'opposition  du 
clergé  continue,  3'il.  Une  lettre  de  cachet  sépare  l'assemblée  du 
clergé  qui  refuse  le  don  gratuit,  341.  Le  prévôt  de  Paris  et  le 
lieutenant  civil,  342.  Négociations  pour  l'accession  de  la  Hollande 
au  traité  de  Hanovre,  343.  Attitude  suspecte  de  la  Prusse,  344. 
Difficultés  entre  M.  le  Duc  et  l'évêque  de  Fréjus,  qui  s'insinue 
de  plus  en  plus  dans  la  faveur  du  roi,  341-348. 

APPENDICE. 


Extraits  de  Correspondances  relatives  aux  négociations  de  Ras- 

TADT  ET  DE  Baden,  1713-1714 351 

Villars  au  roi,  n»  1. 

Villars  à  Torcy,  n°  2. 

Rapport  du  baron  de  Hundheim  sur  son  entrevue  avec  Vil- 
lars, n»  3. 

Villars  à  Voysin,  n»^  4,  7,  9,  11,  12,  14,  16,  17,  18,  20,  21, 
23,  24,  25. 

Torcy  à  Villars,  no^  6,  13. 

Voysin  à  Villars,  n°  5,  15,  19,  22. 

Le  prince  Eugène  à  l'empereur  Charles,  n"  10. 

Le  prince  Eugène  au  comte  de  Sinzendorf,  n^  8. 

Gally  au  président  Cholier,  n.°  26. 

n. 

Lettres  diverses 384 

Fénelon  à  Villars,  n"  27. 

Villars  au  vicomte  de  Trélans,  n"  28. 

Le  duc  de  Saint-Simon  à  Villars,  n»  29. 


Nogent-le-Rotrou,  imprimerie  Daupeley-Gouverneur. 


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54 


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